Le roman de la rose - Tome II

Chapter 3

Chapter 34,096 wordsPublic domain

D'une autre amor te vuel retraire Qui est ‡ bonne amor contraire, Et forment refait ‡ blasmer; C'est fainte volentÈ d'amer En cuer malades du meshaing De convoitise de gaaing. Ceste amor est en tel balance, Si-tost cum el pert l'esperance Du proufit qu'ele vuet ataindre, Faillir li convient et estaindre; Car ne puet bien estre amoreus Cuer qui n'aime les gens por eus; Ains se faint et les vet flatant Por le proufit qu'il en atent. C'est l'amor qui vient de fortune, Qui s'esclipse comme la lune Que la terre obnuble et enumbre, Quant la lune chiet en son umbre; S'a tant de sa clartÈ perduÎ, Cum du soleil pert la vÈuÎ; Et quant ele a l'umbre passÈe, Si revient toute enluminÈe Des rais que li soleil li monstre, Qui d'autre part reluist encontre. Ceste amor est d'autel nature, Car or est clere, or, est oscure; Si-tost cum povretÈ l'afuble De son hideus mantel onuble,

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Cet amour qu'ici je t'expose 5021 A ma sentence rien n'oppose. Tel est l'amour que tu suivras Tandis que l'autre Èviteras; Car l'un ‡ la vertu nous guide, L'autre vers une mort rapide. Voici maintenant ‡ son tour, Encontre ce parfait amour, Un amour honteux et bl‚mable. C'est la faussetÈ mÈprisable Des coeurs dont l'unique tourment Est d'amasser incessamment. Cet amour est de telle essence, Que sitÙt qu'il perd l'espÈrance Du profit qui le caressait, Il s'Èvanouit tout ‡ fait. Seul le vÈritable ami n'aime L'objet aimÈ que pour lui-mÍme, Jamais ne feint, ne va flattant Pour le profit qu'il en attend. C'est l'amour vil de la fortune Qui s'Èclipse comme la lune; Quand celle-ci l'ombre franchit De la terre, elle s'obscurcit, Car sa clartÈ toute est perdue Du soleil en perdant la vue; Et lorsque l'ombre elle a passÈ, Son front reparaÓt embrasÈ Des rais que le soleil lui montre, Qui d'autre part reluit encontre. Cet amour, comme elle, est changeant, TantÙt obscur, tantÙt ardent. SitÙt que PauvretÈ l'habille De sa hideuse souquenille,

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Qu'el ne voit mËs richesce luire, 5039 Oscurir la convient et fuire; Et quant richesces li reluisent, Toute clere la reconduisent; Qu'el faut quant les richesces faillent, Et saut sitost cum el resaillent. De l'Amor que ge ci te nomme Sunt amÈ tretuit li riche homme, Especiaument li aver Qui ne vuelent lor cuer laver De la grant ardure et du vice A la covoiteuse Avarice. S'est plus cornars c'uns cers ramÈs Riches homs qui cuide estre amÈs. N'est-ce mie grant cosnardie? Il est certain qu'il n'aime mie. Et comment cuide-il que l'en l'aime, S'il en ce por fol ne se claime? En ce cas n'est-il mie sages Ne qu'els est uns biaus cers ramages[16]: Por Diex cil doit estre amiables Qui desire amis vÈritables: Qu'il n'aime pas, prover le puis, Quant il a sa richesce; puis Que ses amis povres esgarde, Et devant eus la tient et garde, Et tous jors garder la propose, Tant que la bouche li soit close, Et que male mort l'acravant; Car il se lesseroit avant Le cors par membres departir, Qu'il la soffrit de soi partir; Si que point ne lor en dÈpart. Donc n'a ci point Amors de part,

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DËs que Richesse plus ne luit, 5055 Soudain il s'Èclipse et s'enfuit; Mais dËs que richesses reluisent Tout radieux le reconduisent; Avec elles il disparaÓt, Comme avec elles il renaÓt. De cet amour que je te nomme, Quand il est riche, est aimÈ l'homme, Et l'avare en particulier Qui ne veut se purifier De cet ‚pre et malheureux vice, De l'insatiable avarice. Cornard est plus qu'un cerf ramÈ L'avare qui se croit aimÈ. N'est-ce pas la sottise mÍme? Lui qui certes personne n'aime, Comment peut-il se croire aimÈ, A moins d'Ítre un fol consommÈ? Le cerf ‡ la vaste ramure[16] Est plus sage de sa nature. Pour Dieu, doit les autres chÈrir Qui veut amis vrais acquÈrir: Or l'avare, j'en ai la preuve, N'aime pas. Non, puisque s'il treuve Ses amis pauvres, malheureux, Son or il garde devant eux, Toujours le garder se propose, Tant que la bouche lui soit close, Et l'ait fauchÈ la male mort. Car mieux aimerait-il encor Se voir dÈpecer piËce ‡ piËce Que de voir partir sa richesse, Si bien que rien il n'en dÈpart. Amour n'y a la moindre part;

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Car comment seroit amitiÈ 5073 En cuer qui n'a point de pitiÈ? Certains en rest quant il ce fait, Car chascun scet son propre fait. Certes moult doit estre blasmÈ Homs qui n'aime, ne n'est amÈ. Et puis qu'‡ Fortune venons, Et de s'amor sermon tenons, Dire t'en voil fiere merveille, N'onc, ce croi, n'oÔs sa pareille. Ne sai se tu le porras croire, Toutevoies est chose voire; Et si la trueve-l'en escripte, Que miex vaut assÈs et profite Fortune perverse et contraire, Que la mole et la debonnaire; Et se ce te semble doutable, C'est bien par argument provable, Que la debonnaire et la mole Lor ment, et les boule et afole, Et les aleite comme mere Qui ne semble pas estre amere. Semblant lor fait d'estre loiaus, Quant lor dÈpart de ses joiaus, Comme d'onors et de richesces, De dignetÈs et de hautesces, Et lor promet establetÈ En estat de muabletÈ, Et tous les pest de gloire vaine En la benÈurtÈ mundaine. Quant sus sa roÎ les fait estre, Lors cuident estre si grant mestre, Et lor estat si fers vÈoir, Qu'ils n'en puissent jamËs chÈoir;

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Car quel amour serait durable 5089 Dedans un coeur impitoyable? Notez qu'il sait bien ce qu'il fait, Tout le monde connaÓt son fait. Moult doit Ítre bl‚mÈ qui n'aime Ni partant n'est aimÈ lui-mÍme! Et puisqu'‡ Fortune venons Et de son amour discourons, Je t'en dirai fiËre merveille Dont jamais n'ouÔs la pareille. Me croiras-tu? Je ne le sai; Pourtant rien ne dis que de vrai, Et j'ai vu cette chose Ècrite: Que la Fortune mieux profite Lorsque perverse vous poursuit Que lorsque douce vous sourit. Et si ce te semble doutable, C'est bien par arguments prouvable, Que fortune qui vous sourit Vous ment, vous grËve et vous sÈduit, Et vous allaite comme mËre Qui ne semble pas Ítre amËre, D'Ítre loyale fait semblant, De ses faveurs vous va comblant, Comme d'honneurs et de richesses, De dignitÈs et de hautesses, Et vous promet stabilitÈ O˘ n'est rien que fragilitÈ, Et tous vous paÓt de gloire vaine En la fÈlicitÈ mondaine. Pour votre Ètat vous faire voir Si ferme qu'on n'en puisse choir, Dessus sa roue elle vous lance …blouis de tant de puissance;

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Et quant en tel point les a mis. 5107 Croire lor fait qu'il ont d'amis Tant qu'il ne les sevent nombrer, N'il ne s'en puÈent descombrer, Qu'il n'aillent entor eus et viengnent, Et que por seignors ne les tiengnent, Et lor prometent lor servises Jusqu'au despendre lor chemises: Voire jusques au sanc espendre Por eus garentir et dÈfendre, Prez d'obÈir et d'eus ensivre A tous les jors qu'il ont ‡ vivre: Et cil qui tiez paroles oient S'en glorefient, et les croient Ausinc cum ce fust …vangile; Et tout est flaterie et guile, Si cum cil aprËs le sauroient, Se tous lor biens perdus avoient, Qu'il n'eussent o˘ recovrer, Lors verroient amis ovrer: Car de cent amis aparens, Soient compaignons, ou parens, S'uns lor en pooit demorer, Diex en devroient aorer. Ceste fortune que j'ai dite, Quant avec les hommes habite, Ele troble lor congnoissance, Et les norrist en ignorance. MËs la contraire et la perverse, Quant de lor grant estat les verse, Et les tumbe autor de sa roÎ, Du sommet envers en la boÎ, Et leur assiet, comme marastre, Au cuer un dolereux emplastre

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Et quand en tel point vous a mis, 5123 Elle vous donne tant d'amis Qu'on n'en pourrait savoir le nombre; S'attachant ‡ vous comme une ombre, On ne peut s'en dÈbarrasser: Tout autour de vous sans cesser Ils sont l‡ qui vont et qui viennent, Pour leur maÓtre et seigneur vous tiennent, De leurs promesses vous comblant Et jusqu'‡ leur chemise offrant. Ils voudraient tout leur sang rÈpandre Pour vous protÈger et dÈfendre, PrÍts ‡ partager votre sort, A vous suivre jusqu'‡ la mort. Ceux ‡ qui ces discours s'envoient, S'enorgueillissent et les croient Comme mots d'…vangile. HÈlas! Ce sont caresses de Judas, Comme ils le sauraient par la suite Si leur richesse Ètait dÈtruite Sans aucun espoir de retour. On connaÓt ses amis ce jour! Car d'amis toute cette foule, Compagnons et parents, s'Ècoule, Et si peut un seul demeurer Combien Dieu doit-on adorer! Cette fortune que j'ai dite, Quand avec les hommes habite, Elle Ègare tout leur esprit Et d'ignorance les nourrit. Par contre la fortune adverse, Quand de leur grand Ètat les verse Dedans la boue en un seul jour, Du fatal cercle en un seul tour,

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DestrempÈ, non pas de vin aigre, 5141 Mais de povretÈ lasse et maigre: Ceste monstre qu'ele est veroie Et que nus fier ne se doie En la benÈurtÈ fortune, Qu'il n'i a sÈurtÈ nesune. Ceste fait congnoistre et savoir, DËs qu'il ont perdu lor avoir, De quel amor cil les amoient Qui lor amis devant estoient: Car ceus que benÈurte donne, MalÈurtÈ si les estonne, Qu'il deviennent tuit anemi, N'il n'en remaint ung, ne demi; Ains les fuient et les renoient Si tost comme povres les voient. N'encor pas ‡ tant ne s'en tiennent, Mais par tous les leus o˘ il viennent, Blasmant les vont et diffamant, Et fox malÈureus clamant: Neiz cil ‡ qui plus de bien firent, Quant en lor grant estat se virent, Vont tesmoignant ‡ vois jolie Qu'il lor pert bien de lor folie, N'en truevent nus qui les secorent; Mais li vrai ami lor demorent, Qui les cuers ont de tex noblesces, Qu'il n'aiment pas por les richesces, Ne por nul preu qu'il en atendent; Cil les secorent et deffendent: Car Fortune en eus rien n'a mis: Tous jors aime qui est amis[17]. Qui sus amis treroit s'espÈe, N'auroit-il pas l'amor copÈe?

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Et leur pose comme mar‚tre 5157 Au coeur un douloureux empl‚tre, Non de vin aigre dÈtrempÈ, Mais d'‚pre et maigre pauvretÈ. Elle leur montre, alors sincËre, Que nul ne doit sur cette terre Compter sur la prospÈritÈ En qui n'est de sÈcuritÈ. Quand un riche voit disparaÓtre, Ses biens, elle lui fait connaÓtre De quel amour aimaient jadis Cette multitude d'amis; Car ceux que prospÈritÈ donne, L'adversitÈ tant les Ètonne, Que chacun devient ennemi, Un seul ne reste, ni demi; Chacun s'enfuit et le renie DËs que le malheur l'humilie. Et s'ils s'en tenaient ‡ cela? Mais en tous lieux, de ci, de l‡, Ils vont semant la calomnie Bl‚mant son insigne folie; Et de sa libÈralitÈ Ceux qui le plus ont profitÈ Vont tÈmoignant ‡ voix jolie Que bien paraÓt lors sa folie, La main personne ne lui tend. Seuls les vrais amis cependant Restent, coeurs de telle noblesse, Qu'ils n'aiment pas pour la richesse, Ni pour profit en acquÈrir. Ceux-l‡ viennent le secourir, Toujours leur coeur reste le mÍme, Car un ami vrai toujours aime[17].

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Fors en deus cas que ge voil dire, 5175 L'en le pert par orguel, par ire, Par reproiche, par reveler Les segrÈs qui font ‡ celer; Et par la plaie dolereuse De dÈtraccion venimeuse. Amis en ces cas s'enfuiroit, Nul autre chose n'i nuiroit; MËs tiex amis moult bien se pruevent, S'il entre mil ung seul en truevent: Et por ce que nule richesce A valor d'ami ne s'adresce, N'el ne porroit si haut ataindre, Que valor d'ami ne fust graindre, Qu'adËs vaut miex amis en voie, Que ne font deniers en corroie[18]; Et Fortune la meschÈans, Quant sus les hommes est chÈans, Si lor fait par son meschÈoir Tretout si clerement vÈoir, Que lor fait lor amis trover, Et par experiment prover Qu'il valent miex que nul avoir Qu'il poÔssent o˘ monde avoir; Dont lor profite aversitÈs Plus que ne fait prospÈritÈs; Que par ceste ont-il ignorance Et par aversitÈ science.

Et li povres qui par tel prueve Les fins amis des faus esprueve,

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Contre un ami le fer tirer 5191 N'est-ce pas l'amour dÈchirer? Fors en deux cas que je vais dire: On le peut par l'orgueil dÈtruire, Par la colËre, ou rÈvÈler Les secrets qu'on devrait celer, Puis par blessure douloureuse De dÈtraction venimeuse. En ces cas l'ami s'enfuirait, Nulle autre chose n'y nuirait. Mais l'ami vrai trop bien se prouve Si dans un mille un seul on trouve. Qu'il monte aussi haut qu'il voudra, Nul un ami vrai n'atteindra; Car il n'est ci-bas de richesse Qui d'ami vaille la tendresse. Il est un proverbe bien vieux Qui dit: Un ami s˚r vaut mieux Sur le chemin pour compagnie Qu'une ceinture bien garnie[18]. Si la Fortune aux jours mauvais Vient le riche Èprouver jamais, Par le malheur elle l'Èclaire Et lui montre de faÁon claire Comment les vrais amis trouver, Et lui vient en ce jour prouver Combien auprËs d'eux Ètait vaine Toute la richesse mondaine. Donc lui profite adversitÈ Plus que ne fait prospÈritÈ; L'une le laisse en ignorance, L'autre lui donne la science. Et lorsque pauvre il peut ainsi Trier le vrai du faux ami,

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Et les congnoist et les devise, 5205 Quant il iert riches ‡ devise, Que tuit ‡ tous jors li offroient Cuers et cors et quanqu'il avoient, Que vosist-il acheter lores Qu'il en sÈust ce qu'il set ores? Mains Èust estÈ dÈcÈus, S'il s'en fust lors apparcÈus; Dont li fait greignor avantage, Puis que d'ung fol a fait ung sage La meschÈance qu'il reÁoit, Que richesce qui le dÈÁoit. Si ne fait pas richesce riche Celi qui en tresor la fiche: Car sofisance solement Fait homme vivre richement: Car tex n'a pas vaillant deus miches, Qui est plus aÈse et plus riches Que tex ‡ cent muis de froment. Si te puis bien dire comment, Qu'il en est, espoir, marchÈans, Si est ses cuers si meschÈans, Qu'il s'en est souciÈs assÈs, Ains que cis tas fust amassÈs; Ne ne cesse de soucier D'acroistre et de monteplier, Ne jamËs assÈs n'en aura, J‡ tant acquerre ne sÁaura. MËs li autre qui ne se fie, Ne mËs qu'il ait au jor la vie, Et li soffit ce qu'il gaaingne, Quant il se vit de sa gaaingne, Ne ne cuide que riens li faille, Tout n'ait-il vaillant une maille,

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Alors il connaÓt la bassesse 5225 Des courtisans de sa richesse Qui tretous ‡ l'envi s'offraient Corps et ‚me et ce qu'ils avaient. Qu'e˚t-il payÈ, que vous en pense, Cette cruelle expÈrience? Il e˚t ÈtÈ bien moins dÈÁu S'il s'en f˚t alors aperÁu; Donc lui fait plus grand avantage Puisque d'un fol a fait un sage, Ce coup, si terrible qu'il soit, Que Richesse qui le dÈÁoit. Or Richesse n'enrichit guËre En trÈsor celui qui l'enserre, Car suffisance seulement Fait l'homme vivre richement, Et tels n'ont pas vaillant deux miches Qui sont plus ‡ l'aise et plus riches Que tels ‡ cent muids de froment. Je vais te dÈpeindre comment, Par exemple, les marchands vivent. Combien d'ennuis, hÈlas! poursuivent Leur coeur avide, intÈressÈ, Tant qu'ils n'ont cet or amassÈ: Les soucis incessants, la rage D'avoir, d'entasser davantage, Car jamais assez ils n'auront, Jamais assez n'entasseront. Mais celui qui n'a d'autre envie Qu'au jour le jour gagner sa vie, De ce qu'il gagne se suffit, Et qui de son travail seul vit Sans songer qu'il est dans la gÍne, Est heureux, n'e˚t-il qu'une graine,

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MËs bien voit qu'il gaaingnera 5239 Por mangier quant mestiers sera; Et por recovrer chaucÈure, Et convenable vestÈure; Ou s'il avient qu'il soit malades, Et truist toutes viandes fades, Si se porpense-il toute voie, Por soi getier de male voie, Et por issir hors de dangier, Qu'il n'aura mestier de mangier; Ou que de petit de vitaille Se passera, comment qu'il aille, Ou iert ‡ l'Ostel-Dieu portÈs, L‡ sera moult rÈconfortÈs, Ou espoir il ne pense point Qu'il j‡ puist venir en ce point; Ou s'il croit que ce li aviengne, Pense-il ains que li maus li tiengne, Que tout ‡ tens espargnera Por soi chevir quant l‡ sera; Ou se d'espargnier ne li chaut, Ains viengnent li froit et li chaut, Ou la fain qui morir le face, Pense-il, espoir, et s'i solace, Que quant plus tost definera, Plus tost en paradis ira; Qu'il croit que Diex le li prÈsent, Quant il lerra l'essil prÈsent. Pythagoras redit nÈis[19], Se tu son livre onques vÈis Que l'en apelle Vers dorÈs, Por les diz du livre honorÈs: Quant tu du cors dÈpartiras, Tous frans o˘ saint ciel t'en iras,

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S'il est certain qu'il gagnera 5259 Pour manger quand besoin aura, Et pour se procurer chaussure Et vÍtement contre froidure. Si malade il est alitÈ De nourriture dÈgo˚tÈ, Il rÈflÈchit que le plus sage, Pour franchir ce mauvais passage Et pour sortir de tout danger, Mon Dieu, c'est de ne point manger, Ou prendre peu de nourriture, Suivant de son mal la nature. S'il est ‡ l'HÙtel-Dieu portÈ, L‡ sera moult reconfortÈ. Bien souvent, pas mÍme il n'y pense Et n'a pas tant de prÈvoyance, Ou s'il y songe, il se dira Qu'il a bien le temps d'ici l‡ D'Èpargner dessus son salaire Pour au besoin sortir d'affaire, Ou si d'Èpargner ne lui chaut, Vienne le froid, vienne le chaud, Si la faim doit finir sa vie, Il voit la mort d'un oeil d'envie; Car plus tÙt il trÈpassera, Plus tÙt au paradis ira. Dieu l'attend l‡-haut, il l'espËre, Son exil fini sur la terre. C'est ce que Pythagore dit[19]. Dans le livre qu'il Ècrivit, Et que Vers DorÈs on appelle Pour sa parole sage et belle: Lorsque ton corps tu quitteras, Tout droit au saint ciel t'en iras,

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Et lesseras humanitÈ, 5273 Vivans en pure DÈitÈ. Moult est chÈtis et fox naÔs Qui croit que ci soit son paÔs N'est pas notre paÔs en terre; Ce puet l'en bien des clers enquerre Qui BoÎce de Confort lisent, Et les sentences qui l‡ gisent, Dont grans biens as gens laiz feroit Qui bien le lor translateroit[20].

Ou s'il est tex qu'il sache vivre De ce que sa rente li livre, Ne ne desire autre chÈtÈ, Ains cuide estre sans povretÈ; Car, si come dit nostre mestre, Nus n'est chetis, s'il nel cuide estre, Soit rois, chevaliers, ou ribaus. Maint ribaus ont les cuers si baus, Portans sas de charbon en grieve, Que la poine riens ne lor grieve: Qu'il en pacience travaillent, Et balent, et tripent et saillent, Et vont ‡ saint Marcel as tripes[21], Ne ne prisent tresor deus pipes[22]; Ains despendent en la taverne Tout lor gaaing et lor espergne, Puis revont porter les fardiaus Par lÈesce, non pas par diaus, Et loiaument lor pain gaaignent, Quant embler ne tolir nel' daignent; Puis revont au tonnel, et boivent, Et vivent si cum vivre doivent.

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Laissant la terrestre matiËre 5293 Vivre de cÈleste lumiËre. Est archi-fol, ‡ mon avis, Qui croit ici-bas son pays; N'est pas notre pays sur terre. Qu'auprËs d'un savant on s'enquiËre Qui lut les Consolations Du grand BoÎce et les leÁons Qu'il sËme en cette oeuvre profonde. Grand service rendrait au monde Le savant qui la traduirait, Grands biens le peuple y puiserait[20]. Heureux celui qui se contente De ce que lui fournit sa rente Et n'a d'autre cupiditÈ Qu'Ítre ‡ l'abri de pauvretÈ. Car, ainsi que dit notre maÓtre, Nul n'est chÈtif s'il ne croit l'Ítre, Qu'il soit roi, chevalier ou gueux. Maints gueux ont le coeur si joyeux, Portant sac de charbon en GrËve, Que sa peine aucun d'eux ne grËve. Ils travaillent patiemment, Toujours sautant, toujours balant, Ne prisent un trÈsor deux pipes[22]; Ils vont ‡ Saint-Marcel aux tripes[21], A la taverne dÈpensant Leur salaire et tout leur argent, Et puis retournent ‡ l'ouvrage Non par deuil, mais avec courage, Loyalement gagnent leur pain Sans voler celui du prochain, Au tonneau reviennent et boivent Et vivent comme vivre doivent.

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Tuit cil sunt riche en habondance, 5305 S'il cuident avoir soffisance, Plus, ce set Diex li droituriers, Que s'il estoient usuriers: Car usurier, bien le t'afiche, Ne porroient pas estre riche, Ains sunt tuit povre et soffreteus, Tant sunt aver et convoiteus. Et si rest voirs, cui qu'il desplÈse, Nus marchÈant ne vit aÈse: Car son cuer a mis en tel guerre, Qu'il art tous jors de plus acquerre; Ne j‡ n'aura assÈs acquis, Si crient perdre l'avoir acquis, Et queurt aprËs le remenant Dont j‡ ne se verra tenant, Car de riens dÈsirier n'a tel Comme d'acquerre autrui chatel. Emprise a merveilleuse paine, Il bÈe ‡ boivre toute Saine[23], Dont j‡ tant boivre ne porra, Que tous jors plus en demorra. C'est la destrece, c'est l'ardure, C'est l'angoisse qui tous jors dure; C'est la dolor, c'est la bataille Qui li destrenche la coraille, Et le destraint en tel dÈfaut, Cum plus acquiert, et plus li faut. Advocas et phisicien[24] Sunt tuit liÈ de cest lien; Cil por deniers science vendent, Tretuit ‡ ceste hart se pendent: Tant ont le gaaing dous et sade, Que cil vodroit por ung malade

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Ils sont plus riches, Dieu le sait, 5327 Que l'usurier sombre, inquiet; Car seul est riche en abondance Qui croit avoir sa suffisance. L'usurier n'a jamais ÈtÈ Riche, c'est une vÈritÈ, Mais pauvre, de piteuse mine, Tant il rÍve gain et rapine. Il est un fait vrai, rigoureux, Qu'il n'est point de marchand heureux. La soif d'acquÈrir sans mesure Son coeur incessamment torture; Puis qu'assez jamais il n'aura, S'il craint de perdre ce qu'il a, Et tout le reste encore envie Qu'il n'aura jamais en sa vie; Car au coeur il n'a qu'un dÈsir: Les biens des autres acquÈrir. Etrange et merveilleuse peine! Il veut boire toute la Seine[23]; Mais qu'il boive autant qu'il voudra Toujours plus il en restera. C'est la dÈtresse, la torture, C'est l'angoisse qui toujours dure, C'est la bataille, la douleur Qui toujours dÈchire son coeur; La peur de manquer le dÈvore; Plus il a, plus il veut encore. L'avocat et le mÈdecin[24] Sont liÈs du mÍme lien; Tous ceux qui la science vendent A ce mÍme gibet se pendent. Le gain leur est si sÈduisant, Que l'un voudrait, pour un mourant

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Qu'il a, qu'il en Èust quarente, 5339 Et cil por une cause trente; Voire deus cens, voire deus mile, Tant les art convoitise et guile. Si sunt devins qui vont par terre, Quant il prÈeschent por aquerre Honors, ou graces, ou richeces, Il ont les cuers en tex destreces, Cil ne vivent pas loiaument, MËs sor tous espÈciaument Cil qui por vaine gloire tracent[25]: La mort de lor ames porchacent. DecÈus est tex dÈcevierres[26], Car sachiÈs que tex prÈeschierres, Combien qu'il as autres profit, A soi ne fait-il nul profit: Car bonne prÈdicacion Vient bien de male entencion Qui n'a riens ‡ celi valu, Tant face-ele as autres salu; Car cil i prennent bon exemple, Et cis de vaine gloire s'emple. MËs or laissons tex preschÈors, Et parlons des entassÈors. Certes Diex n'aiment, ne ne doutent, Quant tex deniers en trÈsor boutent, Et plus qu'il n'est mestier les gardent: Quant les povres dehors regardent De froit trembler, de fain pÈrir, Diex le lor saura bien merir. Trois grans meschÈances aviennent A ceus qui tiex vies maintiennent: Par grant travail quierent richeces, Paor les tient en grans destreces,

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Qui l'appelle, en avoir quarante, 5361 Et l'autre pour un procËs trente, Voire cent, voire mille encor, Tant les br˚le la soif de l'or. PrÈdicateurs qui par la terre Vont prÍchant pour profits se faire, Gagner gr‚ces, richesse, honneurs, Sont en proie aux mÍmes fureurs. Ceux-l‡ mËnent mauvaise vie, Ceux surtout, ne l'oubliez mie, Qu'une vaine gloire sÈduit[25]. Ils se trompent eux-mÍmes, oui, Et cherchent la mort de leur ‚me; Car tels prÍcheurs, je le proclame, N'en sauraient tirer nul profit Quant serait bon ce qu'ils ont dit; Car prÈdication louable Venant d'intention coupable, Quand mÍme elle profiterait Aux autres, rien ne leur vaudrait. Ceux-ci bonnement viennent croire, Ceux-l‡ s'enflent de vaine gloire. Mais laissons l‡ tous ces prÍcheurs Et revenons aux entasseurs. Dieu ne craignent ni ne rÈvËrent Tous ceux qui leurs deniers enserrent; Il saura ces monstres punir Qui les pauvres de faim pÈrir, De froid trembler, l'oeil sec regardent Et d'or plus qu'ils n'ont besoin gardent. Ces insatiables gourmands Subissent trois affreux tourments: Par grand' peine ils cherchent richesse, La peur les tient en grand' dÈtresse

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