Chapter 10
Avoi, dist-il, por le cors DÈ, 7548 Dangier aviÈs apaisiÈ, S'aviÈs le bouton baisiÈ; De noiant estes entrepris, Se Bel-Acuel ‡ estÈ pris; Puis que tant s'est abandonnÈs Que le baisier vous fu donnÈs, JamËs prison ne le tendra; Mais sans faille il vous convendra Plus sagement ‡ maintenir, S'‡ bon chief en volÈs venir. ConfortÈs-vous: car bien sachiÈs Qu'il iert de la prison sachiÈs, O˘ il a por vous estÈ mis.
L'Amant.
Ha! trop i a fors anemis. S'il n'i avoit que Male-Bouche; C'est cis qui plus au cuer me touche: Cis a les autres esmÈus; J‡ n'i Èusse estÈ sÈus, Se li glous ne chalemelast, Paor et Honte me celast Moult volentiers; nÈis Dangier M'avoit lessiÈ ‡ ledengier. Tuit trois s'estoient coi tenu, Quant li dÈable i sunt venu Que li glous i fist assembler. Qui vÈist Bel-Acuel trembler, Quant Jalousie l'escria, (Car la vielle trop mal cria:)
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Ami.
Mais, dit-il, par la sainte hostie! 7584 Danger vous aviez apaisÈ, Le bouton vous aviez baisÈ, Et de Bel-Accueil la capture A ce point, ami, vous torture! S'il s'est ‡ vous abandonnÈ Tant qu'un baiser vous fut donnÈ, Il n'est prison qui le retienne. Or donc, que votre coeur comprenne, S'il veut ‡ bonne fin venir, Que plus sage il se doit tenir. Consolez-vous, car sans nul doute Il sortira, co˚te que co˚te, Du fort o˘ pour vous on l'a mis.
L'Amant.
Ah! trop forts sont ses ennemis! Et sans ce maudit Malebouche (C'est lui qui plus au coeur me touche, Lui qui tous les autres Èmut), Personne soupÁonnÈ ne m'e˚t. Si n'e˚t tant bavardÈ ce traÓtre, Honte et Peur volontiers peut-Ítre M'eussent cachÈ; voire Danger S'Ètait, ma foi, laissÈ toucher, Tous trois s'Ètaient tenus tranquilles, Lorsque surgirent ces reptiles Que le coquin fit assembler. Qui Bel-Accueil e˚t vu trembler Lorsque s'Ècria Jalousie (Car la vieille horriblement crie),
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Grant pitiÈ li en pÈust prendre; 7577 Je m'en foÔ sans plus atendre. Lors fu le chastel maÁonÈ O˘ li dous est emprisonÈ. Por ce, Amis, ‡ vous me conseil, Mort sui se n'i metÈs conseil. Lors dist Amis cum bien apris, Car d'Amors ot assÈs apris:
Amis.
Compains, ne vous desconfortÈs, En bien amer vous desportÈs; Li Diex d'Amors, et nuit et jor ServÈs loiaument sans sÈjor: Vers li ne vous desloiautÈs, Trop seroit grant desloiautÈs S'il vous en trovoit recrÈu, Trop se tendroit ‡ dÈcÈu De ce qu'‡ homme vous reÁut: Onques cuers loiaus nel' dÈÁut. Faites quanqu'il vous encharja, Tous ses commans gardÈs; car j‡ A son propos, combien qu'il tarde, Ne faudra hons qui bien les garde, S'il ne li meschiet d'autre part, Si cum Fortune se dÈpart. Du Diex d'Amors servir pensÈs, En li soit tous vostres pensÈs. C'est douce pensÈe et jolie, Por ce seroit trop grant folie Du lessier, puisqu'il ne vous lesse; Neporquant il vous tient en lesse, Si vous convient vers li plessier, Quant vous ne le poÈs lessier.
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E˚t ÈtÈ d'Èpouvante pris; 7613 Sans plus attendre je m'enfuis. Lors s'Èleva la tour de pierre O˘ Bel-Accueil se dÈsespËre. Aussi vers vous, Ami, j'accours, Je suis mort sans votre secours. Lors dit Ami d'une voix tendre, Lui qui savait l'amour comprendre:
Ami.
Ami, loyalement Amour Servez sans cesse et nuit et jour; Que votre coeur mieux lutter sache, Et qu'‡ bien aimer il s'attache. Soyez vers lui franc et loyal; Car ce serait trop dÈloyal A vous d'Ítre l‚che et parjure, Ce serait peine ‡ lui trop dure, Lui qui votre hommage a reÁu; Oncques fin coeur ne l'a dÈÁu. Suivez donc ses leÁons sans crainte Et ses commandements sans feinte; Car celui qui fidËlement Le sert, jamais ne s'en repent, A moins que Fortune inconstante D'un autre cÙtÈ le tourmente. A servir Dieu d'Amours pensez, En lui mettez tous vos pensers; C'est douce pensÈe et jolie, Et ce serait trop grand' folie De le laisser injustement. Il vous tient en laisse pourtant; Mais il faut ‡ lui vous soumettre Et ne point en oubli le mettre.
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Or vous dirai que vous ferÈs: 7609 Une piËce vous tarderÈs Du fort chastel aler vÈoir; N'alÈs ne joer, ne sÈoir, N'oÔs n'i soiÈs ne vÈus, Tant que cis vens soit tous chÈus, Au mains tant comme vous solÈs; J‡ soit ce que pas ne volÈs, PrËs des murs, ne devant la porte; Et, s'aventure l‡ vous porte, Faites semblant, comment qu'il aille, Que de Bel-Acuel ne vous chaille; MËs se de loing le vÈÈs estre Ou ‡ crenel, ou ‡ fenestre, RegardÈs-le piteusement, MËs trop soit fait couvertement. S'il vous revoit, liez en sera, J‡ por gardes nel' lessera; MËs n'en fera chiere ne cin, Se n'est, espoir, en larrecin; Ou sa fenestre espoir clorra, Quant as gens parler vous orra; S'agueitera par la fendace Tant cum vous serÈs en la place, Jusques vous en serÈs tornÈs, Se par autre n'est destornÈs. PrenÈs-vous garde toutevoie Que Male-Bouche ne vous voie: S'il vous voit, si le saluÈs, MËs gardÈs que vous ne muÈs, Ne ne faites chiere nesune De haÔne ne de rancune; Et se vous aillors l'encontrÈs, Nul maltalent ne li monstrÈs:
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Or voici ce que vous ferez: 7645 Un petitet vous attendrez Avant d'aller ‡ la tour sombre RÍver et rÙder comme une ombre, Et laissez le vent dÈvier. Pas plus que n'Ítes coutumier, Avant tout, faites bien en sorte Que prËs des murs, devant la porte, Ne soyez vu ni jour ni nuit. Si le hasard vous y conduit, De Bel Accueil, quoi qu'il advienne, Semblez ne point vous mettre en peine; Mais toutefois discrËtement Regardez-le piteusement, Si de loin le voyez paraÓtre Sur les crÈneaux, ‡ la fenÍtre; Lui, s'il vous voit, content sera, MalgrÈ les gardes restera Sans remuer ni main ni tÍte (Si ce n'est peut-Ítre en cachette), Ou sa fenÍtre fermera Quand aux gens parler vous verra, S'aguettera par la fendace Tant que resterez en la place Et ne serez en retournÈ, A moins qu'il n'en soit dÈtournÈ. Surtout veillez bien qu'en la voie Ce Malebouche ne vous voie. Saluez-le s'il peut vous voir, Mais gardez de vous Èmouvoir; Qu'en vos traits n'apparaisse aucune Marque de haine ou de rancune. Ailleurs si vous le rencontrez, Nulle colËre ne montrez;
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Sages hons son maltalent cuevre. 7643 Si sachiÈs que cis font bone uevre, Qui les dÈcevÈors dÈÁoivent. SachiÈs qu'ainsinc faire le doivent Chascun amant, au mains li sage. Male-Bouche et tout son linage, S'il vous devoient acorer, Vous lo servir et honorer. OffrÈs lor tout par grant faintise, Cuer et cors, avoir et servise: L'en seult dire, et voirs est, ce cuit, Encontre veziÈ recuit. De ceus bouler n'est pas pechiÈs Qui de bouler sunt entechiÈs: Male-Bouche si est boulierres, OstÈs bou, si demorra lierres. Lierres est-il, sachiÈs de voir, Bien le poÈs aparcevoir; Nil ne doit avoir autre non, Qui emble as gens lor bon renon, N'il n'a jamËs pooir du rendre; L'en le dÈust miex mener pendre Que tuit ces autres larronciaus Qui deniers emblent ‡ monciaus. S'uns laronciaus emble deniers, Robe ‡ perche, blÈ en greniers, Por quatre tans au mains iert quites, Selonc les lois qui sunt escrites[58], Et soit pris en present forfait. MËs Male-Bouche trop forfait Par s'orde vil langue despite Qui ne puet, dËs que il l'a dite De sa goule mal renomÈe, Restorer bonne renomÈe,
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Le sage couvre sa colËre. 7679 Sachez que c'est bonne oeuvre faire Que savoir tromper un trompeur. C'est ainsi qu'un bon serviteur Se doit conduire s'il est sage. Malebouche et tout son lignage, Dussent-ils tous vous Èventrer, Il faut servir et honorer. Offrez-lui, par grand artifice, Coeur et corps, avoir et service. On dit, et c'est la vÈritÈ, Contre fin soyez raffinÈ. Bouler les gens n'est pas mal faire Quand eux ils ne s'en privent guËre. Bouler, c'est tromper, ce dit-on, Comme lierre est un larron; Or Malebouche est boulierre, Otez bou, restera lierre. Il ne doit porter autre nom Volant aux gens leur bon renom, Mais sans pouvoir jamais le rendre. Mieux devrait-on le mener pendre Que tous ces autres larronneaux Qui deniers volent ‡ monceaux; Car larron, quand deniers dÈrobe, Grains en greniers, sur perche robe, En flagrant dÈlit s'il est pris, La loi par quatre fois le prix Lui fait payer le prÈjudice[58]. Mais Malebouche et sa malice, Tant sa langue sale forfait, Ne peut, le mal une fois fait, Avec sa gueule mal famÈe Restaurer bonne renommÈe,
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N'estaindre une parole sangle, 7677 S'el l'a mÈue par sa jangle. Bon fait Male-Bouche apaisier: Aucunes fois seult-l'en baisier Tel main qu'en vodroit qu'el fust arse; Car fust ores li glous en Tarse[59]! Si janglast l‡ quanqu'il vosist, MËs qu'as amans riens ne tosist. Bon fait estoper Male-Bouche, Qu'il ne die blasme ou reprouche: Male-Bouche et tous ses parens, A qui j‡ Diex ne soit garans, Par barat estuet barater, Servir, chuer, blandir, flater, Par hours, par adulacions, Par fauces simulacions, Et endiner et saluer: Il fait trop bon le chien chuer Tant qu'en ait la voie passÈe. Bien seroit sa jangle quassÈe, S'il li pooit sans plus sembler Que n'ÈussiÈs talent d'embler Le bouton qu'il vous a mis seure, Par ce porrez estre au desseure. La vielle qui Bel-Acuel garde, Serves ausinc: que Mal-Feu l'arde! Autel faites de Jalousie, Que nostre Sires la maudie, La dolereuse, la sauvage, Qui tous jors d'autrui joie enrage! Ele est si crueuse et si gloute, Que tel chose vuelt avoir toute. S'ele en lessoit ‡ chascuns prendre, Qu'el ne la troveroit j‡ mendre.
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Ni d'un mot arrÍter l'effet 7713 De son pernicieux caquet. Bon fait apaiser Malebouche, Car souvent des lËvres on touche La main qu'on voudrait voir br˚ler. Que ne fait-on ce monstre aller A Tarse ‡ son aise mÈdire[59]? L‡ ne saurait aux amants nuire. Bon fait b‚illonner ce vilain Pour mettre ‡ ses reproches fin. Oui, Malebouche et sa lignÈe, Du ciel haÔe et dÈdaignÈe, Bon fait par mensonges tromper, Caresser, servir et duper Par adulations trompeuses, Simulations cauteleuses, Profonds saluts et compliments; Du chien calmons les grognements Tant que n'avons franchi la voie. Par dessus tout il faut qu'il croie, Pour sa mÈdisance endormir, Que n'avez pouvoir de ravir La Rose qu'il tient enserrÈe, Et l'entreprise est assurÈe. La Vieille (l'enfer l'arde!) aussi Flattez qui garde votre ami; Flattez, de mÍme Jalousie (Du Seigneur qu'elle soit honnie!), Douloureux et sauvage coeur Qu'enrage d'autrui le bonheur. Elle est si gourmande et si gloute Que telle chose avoir veut toute, Qui moindre ne lui resterait Pourtant, si chacun en prenait.
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Moult est fox qui tel chose esperne, 7711 C'est la chandele en la lanterne; Qui mil en i alumeroit, J‡ mains de feu n'i troveroit[60]. Chascun set la similitude, Se moult n'a l'entendement rude. Se cestes ont de vous mestier, ServÈs les de vostre mestier: Faire lor devÈs cortoisie, C'est une chose moult proisie, MËs qu'il ne puissent aparÁoivre Que vous les bÈes ‡ deÁoivre. Ainsinc vous estuet dÈmener; Les bras au col doit-l'en mener Son anemi pendre ou noier, Par chuer, par aplanoier, S'autrement n'en puet l'en chevir. Mais bien puis jurer et plevir Qu'il n'a ci autre chevissance; Car il sunt de tele poissance, Qui en apert les assaudroit, A son propos, ce cuit, faudroit. AprËs ainsinc vous contendrÈs Quant as autres portiers vendrez, Se vous j‡ venir i poÈs, Tex dons cum ci dire m'oÈs, Chapiaus de flors en esclicetes[61], Aumosnieres ou crespinetes, Ou autres joÈlÈs petis, Cointes et biaus et bien fetis, Se vous en avÈs l'aisement, Sans vous metre ‡ destruiement, Por apesier lor presentÈs: Des maux aprËs vous dementÈs,
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Qui telle Èpargne fait se berne; 7747 C'est la chandelle en la lanterne; Mille autres y allumerez, Toujours mÍme feu trouverez[60]. Chacun voit la similitude S'il n'a l'entendement trop rude. Or donc, s'ils ont de vous besoin, Ami, servez-les avec soin, Faites-leur ‡ tous courtoisie, Chose toujours bien accueillie; Mais surtout ne leur laissez voir Que vous voulez les dÈcevoir; Ainsi vous les pourrez sÈduire. Les bras au col qui veut conduire Son ennemi pendre ou noyer, Le doit caresser ou choyer S'il ne peut autrement le vaincre. Besoin n'est de vous en convaincre, Trop forts sont-ils; les attaquer De front serait le but manquer.
Ensuite il vous conviendra faire (Si vous pouvez, comme j'espËre, Jusqu'aux autres geÙliers venir) Tels dons que vous allez ouÔr: Chapeau de fleurs ‡ bandelettes[61], AumÙniËres, simples voilettes, Ou maints autres petits cadeaux, Comme gents et coquets joyaux Et de bon go˚t plutÙt que riches; Car si trop sont mal vus les chiches, Sottise est de se ruiner; Sachez donc ‡ propos donner,
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Et du travail et de la paine 7745 Qu'Amors vous fait, qui l‡ vous maine. Et se vous ne poÈs donner, Par promesse estuet sermonner: PrometÈs fort sans dÈlaier, Comment qu'il aille du paier; JurÈs fort et la foi bailliÈs, Ains que conclus vous en ailliÈs. Si lor priÈs qu'il vous secorent; Et se vos yex devant eux plorent, Ce vous iert moult grant avantage: PlorÈs, si ferÈs trop que sage[62]; Devant eus vous agenoilliÈs Jointes mains et vos yex moilliÈs De chaudes lermes en la place, Qui vous coulent aval la face[63], Si qu'il les voient bien chÈoir, C'est moult grant pitiÈ ‡ vÈoir. Lermes ne sont pas despiteuses, MÈismement as gens piteuses.
Et se vous ne poÈs plorer, Covertement, sans demorer, De vostre salive prengniÈs, Ou jus d'oignons et les prengniÈs, Ou d'aus, ou d'autres liquors maintes Dont vos paupieres soient ointes: S'ainsinc le faites, vous plorrÈs Toutes les fois que vous vorrÈs. Ainsinc l'ont fait maint boulÈor, Qui puis furent fin amÈor, Qui les dames soloient prendre As las que lor voloient tendre,
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Et vite s'Èteindra leur haine. 7779 AprËs, plaignez-vous de la peine, Bien fort, et de l'affreux labeur Qu'impose Amour ‡ votre coeur. Si ne pouvez telles largesses, Soyez prodigue de promesses; Promettre il faut sans hÈsiter Du paiement sans s'inquiÈter; Allez, jurez avec audace, Tant que d'accord quittiez la place. Puis leur secours humble implorez, Et devant eux si vous pleurez, Ce vous sera grand avantage. Pleurez, c'est un moyen moult sage[62]; Devant eux vous agenouillez, Jointes mains et les yeux mouillÈs De chaudes larmes en la place Coulant ‡ flots de votre face[63], Et qu'on les aperÁoive choir, Moult grand' pitiÈ font pleurs ‡ voir; Larmes jamais ne sont nuisibles, Il n'est point de coeurs insensibles. Mais si vous ne pouvez pleurer, En tapinois, sans diffÈrer, Humectez d'un peu de salive Votre paupiËre trop rÈtive, Ou frottez-la de jus d'oignon Ou d'ail, ou d'autre mixtion; Par cette innocente feintise Vous pleurerez ‡ votre guise. Ainsi l'ont fait maints intrigants Qui depuis furent fins amants Et qui savaient les dames prendre Aux filets qu'ils leur voulaient tendre,
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Tant que par lor misÈricorde 7777 Lor ostassent du col la corde. Et maint par tel barat plorerent Qui onques par amors n'amerent; Ains decevoient les puceles Par tiex plors et par tiex faveles. Lermes les cuers de tiex gens sachent, MËs que sans plus barat n'i sachent; MËs se vostre barat savoient, JamËs de vous merci n'auroient. Crier merci seroit nÈans, JamËs n'entreriÈs lÈans; Et s'a eus ne poÈs aler, Faites i par aucun parler Qui soit messagiers convenables, Par vois, par letres, ou par tables, MËs j‡ n'i metÈs propre non; J‡ cil n'i soit se cele non. Cele resoit cil apelÈe, La chose en iert trop miex celÈe. Cil soit dame, cele soit sires, Ainsinc escrivÈs vos martires; Car mains amans ont dÈcÈu Mains larrons[64] par l'escrit lÈu; Li amant en sunt encusÈ, Et li deduit d'amors rusÈ. MËs en enfans ne vous fiÈs, Car vous seriÈs conchiÈs: Il ne sunt pas bon messagier; Tous jors vuelent enfant ragier, Gengler, ou monstrer ce qu'il portent As traÔtors qui les enortent; Ou font nicement lor message, Por ce qu'il ne sunt mie sage;
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Tant qu'elles, de compassion, 7813 Leur Ùtaient du col le cordon; Mais maints rouÈs ainsi pleurËrent Qui par amour oncques n'aimËrent, Et pucelles trompaient toujours Par tels pleurs et tels mauvais tours. Pleurs aussi geÙliers apitoient, Pourvu que la feinte ils ne voient; Car si votre fourbe voyaient, Jamais de vous pitiÈ n'auraient; En vain vous pourriez crier gr‚ce, Jamais n'entreriez dans la place. Si vers eux ne pouvez aller, Faites-leur par quelqu'un parler Qui soit messager convenable, Ou leur porte un poulet aimable; Mais alors jamais n'y doit-on Mettre ni l'un ni l'autre nom. S'Elle y Ètait Lui appelÈe, La chose en serait mieux celÈe; Lui dirait dame, Elle l'amant, Ainsi contez voire tourment. Car maint larron, livrant la lettre, Pourrait les amants compromettre; Les amants seraient accusÈs Et les plaisirs d'amour brisÈs. Aux enfants n'ayez confiance, Car ils trompent par ignorance; L'enfant est mauvais messager, Toujours jaseur, toujours lÈger Et joueur; ce qu'il porte il montre Au premier traÓtre qu'il rencontre. Ou bien il remplit sottement Sa mission, c'est Èvident,
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Tout seroit tantost publiÈ, 7811 Se moult n'estoient veziÈ.
Cist portiers, c'est chose sÈure, Sunt de si piteuse nature, Que se vos dons daignent reÁoivre, Il ne vous vodront pas deÁoivre. SachiÈs que recÈus serÈs AprËs les dons que vous ferÈs. Puis qu'il prennent, c'est chose faite, Car si cum li loirres afaite Por venir au soir et au main Le gentil espervier ‡ main, Ainsinc sunt afaitiÈ par dons A donner graces et pardons Li portiers as fins amoreus: Tuit se rendent vaincus par eus. Et s'il avient que les truissiÈs Si orguilleux, que nes puissiÈs Flechir par dons ne par prieres, Par plors, ne par autres manieres, Ains vous regietent tuit arriere Par durs fais, par parole fiere, Et vous ledengent durement, PartÈs-vous en cortoisement, Et les lessiÈs en ce saÔn. Onques fromage de gaain Miex ne se cuit qu'il se cuiront: Par vostre fuite se duiront Maintes fois ‡ vous enchaucier; Ce vous porra moult avancier. Vilains cuers sunt de tel fiertÈ: Ceus qui plus les ont en chiertÈ,
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Puisqu'il est sans expÈrience. 7847 Choisissez donc avec prudence Vos messagers, si ne voulez Voir vos amours tÙt dÈvoilÈs. Ces geÙliers sont, c'est chose s˚re, De si charitable nature, Que vos prÈsents s'ils ont reÁu Jamais vous n'en serez dÈÁu. S'ils acceptent, c'est chose faite, Car leur complaisance s'achËte, Sachez-le, beaux deniers comptant. Comme l'Èpervier dÈfiant Sur la main, sÈduit par le leurre, Soir et matin vient ‡ toute heure, Ainsi sont amenÈs par dons A donner gr‚ces et pardons GeÙliers aux amoureux habiles, Et vaincus deviennent serviles. Mais s'il advient que les trouviez Si hautains que ne les puissiez FlÈchir par dons ni par priËres, Par pleurs ni par autres maniËres, S'ils vous repoussent fiËrement Et vous gourmandent durement, Vous insultent et cherchent noise, Parlez-leur de faÁon courtoise, Et laissez-les en ce filet. Oncques fromage ne se fait L'automne, croyez-moi, plus vite. Lors attendris par votre fuite, Souvent vous suivre ils essaieront, Et vos affaires mieux iront. Vilains coeurs sont fiers ‡ l'extrÍme, Plus on les implore et les aime,
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Plus les prient et mains les prisent, 7843 Plus les servent, plus les desprisent; MËs quant il sunt de gens lessiÈ, Tost ont lor orguel abessiÈ. Ceus qu'il desprisoient, lor plesent, Lors se dontent, lors se rapesent, Qu'il ne lor est pas bel, mais lait Moult durement, quant on les lait. Li marinier qui par mer nage, Cerchant mainte terre sauvage, Tout regarde-il ‡ une estoile, Ne queurt-il pas tous jors d'un voile; Ains le treschange moult souvent Por eschever tempeste et vent; Ausinc cuer qui d'amer ne cesse, Ne queurt pas tous jors d'une lesse. Or doit chacier, or doit foÔr, Qui vuet de bonne amor joÔr. D'autre part c'est bien plaine chose, Ge ne vous i metrai j‡ glose; O˘ texte vous poÈs fier. Bon fait ces trois portiers prier: Car nule riens cil n'i puet perdre Qui se vuet au prier aerdre, Combien qu'il soient bobancier, Et si se puet bien avancier; Prier les puet sÈurement, Car il sera certainement Ou refusÈ ou recÈu, N'en puet gaire estre dÈcÈu. Riens n'i perdent li refusÈ, Fors tant cum il i ont musÈ; Ne j‡ cil maugrÈ n'en sauront A ceus qui priÈ les auront,
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Et moins sont-ils reconnaissants, 7881 Plus on les sert, plus sont mÈchants. Mais par contre, quand on les laisse, AussitÙt leur orgueil s'abaisse, On les voit domptÈs s'apaiser Et ceux qu'ils maltraitaient priser, Car il n'est rien qui tant les blesse Que fiËrement quand on les laisse. Le marin qui va naviguant Maint rivage inconnu cherchant, Ne regarde-t-il qu'une Ètoile Et ne cargue-t-il qu'une voile? Non; mais il en change souvent, Pour esquiver tempÍte et vent. Ainsi coeur qui d'aimer ne cesse Ne suit mÍme chemin sans cesse; TantÙt chasse et tantÙt doit fuir Qui veut de bonne amour jouir. Certaine est du reste la chose Et n'a besoin d'aucune glose, A la lettre on peut se fier. Bon fait ces trois geÙliers prier, Car ne risque rien, somme toute, Celui qui choisit cette route, Fussent-ils des plus dÈdaigneux, Et le succËs peut Ítre heureux. Il peut prier sans crainte aucune, Car enfin, de deux choses l'une, Qu'il soit Èconduit ou reÁu, Il ne peut guËre Ítre dÈÁu. Rien ne perd celui qu'on refuse, Fors peut-Ítre le temps qu'il use; Et loin d'Ítre mortifiÈs, Les geÙliers qu'il aura priÈs
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Ains lor sauront bon grÈ naÔs 7877 Quant les auront boutez laÔs; Qu'il n'est nus tant fel qui les oie, Qui n'en ait ‡ son cuer grant joie; Et se pensent tretuit taisant Qu'or sunt-il preus, bel et plesant, Et qu'il ont toutes teches bonnes, Quant requis sunt de tex personnes, Comment qu'il aille du noier, Ou d'escuser, ou d'otroier. S'il sunt recÈu, bien le soient, Donques ont-il ce qu'il queroient; Et se tant lor meschiet qu'il faillent, Tuit franc et tuit quite s'en aillent; C'est li faillirs envis peisibles, Tant est noviaus dÈlis possibles[65]. MËs ne soient pas coustumier De dire as portiers au premier Qu'il se vuelent d'eus acointer Por la flor du Rosier oster; MËs par amor loial et fine De nete pensÈe enterine; SachiÈs qu'il sunt trestuit doutable; Ce poÈs-vous croire sans fable, Por qu'il soit qui bien les requiere, J‡ n'en sera boutÈ arriere, Nus n'i doit estre refusÈs. MËs se de mon conseil usÈs, J‡ d'eus prier ne vous penÈs, Se la chose ‡ fin ne menÈs; Car espoir se vaincus n'estoient, D'estre priÈ se vanteroient; MËs j‡ puis ne s'en vanteront, Que du fait parÁonnier seront.
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Bon grÈ lui sauront au contraire, 7915 Une fois seuls, de sa priËre; Le plus farouche avec bonheur Aime entendre un solliciteur; Satisfait, en lui-mÍme il pense Qu'il est beau, preux, plein d'importance Et de mainte autre qualitÈ, Pour Ítre ainsi sollicitÈ. Donc, ou celui-ci le refuse, Ou bien l'agrÈe, ou bien s'excuse. Si tout va bien, s'il rÈussit, L'autre atteint le but qu'il poursuit, Et si mal son affaire tourne Tout simplement il s'en retourne. On risque peu, pour en finir, Et grand' chance est de rÈussir. Surtout n'ayez pas l'imprudence De dire au geÙlier par avance Que vous venez le cajoler Pour la fleur du rosier voler. Feignez amour fine au contraire, Ame loyale et coeur sincËre; Car ils sont traÓtres, mÈfiants (Vous pouvez me croire cÈans); Mais ceux qui bien font leur priËre Oncques n'en sont boutÈs arriËre, Jamais ne seront refusÈs. Donc, si de mon conseil usez, Ne vous perdez pas en priËres . Si la chose n'avance guËres; Car d'abord vaincus s'ils ne sont, D'Ítre priÈs se vanteront; S'ils sont complices, au contraire, Prudemment sauront-ils se taire.
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