Le roman de la rose - Tome I

Chapter 9

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Jehan de Meung un libertin? Qu'en savez-vous? Il ne l'est ni plus ni moins que tous les écrivains de son temps, témoins «_les nombreux monuments de notre vieille littérature_, dites-vous, _dont plusieurs sont à beaucoup d'égards fort supérieurs au_ Roman de la Rose, _quoique aucun n'ait encore conquis l'espèce de notoriété attachée depuis des siècles à cet ouvrage_.» Nous citons textuellement M. Ampère au commencement de son étude. Il est vrai qu'il dira à la fin:

«_On a souvent cité le_ Roman de la Rose _comme le début de la poésie française au moyen âge, erreur qui a été judicieusement réfutée. Au lieu de marquer l'origine de cette littérature, on peut dire qu'il en est la fleur et la fin_.»

La fleur! Est-ce une rétractation, ou simplement un jeu de mots, un trait d'esprit malin?

Le lecteur remarquera de suite une opinion préconçue, un parti pris [p. CXXIX] évident de dénigrer cet ouvrage, et les contradictions nombreuses qui naissent forcément d'un travail fait avec trop de précipitation.

Certes, la liberté de critique est à nos yeux la moins discutable pour un savant; mais il est une qualité indispensable: c'est l'impartialité, et M. Ampère eût dû qualifier l'étonnant renom du _Roman de la Rose_ autrement que par cette expression dédaigneuse: «_espèce de notoriété_.»

Du reste, M. Ampère, malgré son _importance_, ne nous semble pas heureux dans le choix de ses expressions, pour un académicien. Il ne plane pas si haut au-dessus des simples mortels, qu'il ne soit au moins tenu de se faire comprendre. Qu'est-ce donc qu'un «_païen d'imagination_,» qu'un «_épicurien par nature_?» De grands mots en mauvais français ne sont pas des raisons. Voyons, avec un peu de bonne foi, Jehan de Meung ne serait-il pas un peu chrétien aussi, rien que par habitude ou par oubli, puisque c'est seulement quand il glorifie Dieu et le Christ que M. Ampère daigne lui trouver un peu de grandeur et de sublime? Ce serait au moins rationnel.

Il semble oublier que Gerson n'attaqua le _Roman de la Rose_ que cent vingt ans après son apparition. L'_espèce de notoriété_, paraît-il, dont jouissait cet ouvrage alors, était encore assez considérable pour que le chancelier de l'Université ne dédaignât pas de le combattre avec acharnement. Ce qu'il oublie aussi, c'est l'_importance_ des défenseurs de cette oeuvre remarquable contre le haut clergé, dont les attaques incessantes n'avaient réussi, durant un siècle, qu'à rendre l'oeuvre plus populaire. Il aurait dû, pour se [p. CXXX] montrer impartial, lire et citer ces paroles de Jehan de Montreuil, secrétaire du roi Charles VI, en réponse à Gerson:

«_Plus je pénètre dans les importants mystères et dans la mystérieuse importance de cette oeuvre profonde et d'une si grande et si durable célébrité, que nous devons à la plume de Jehan de Meung, plus j'étudie avec une curiosité toujours nouvelle le talent de l'industrieux écrivain, plus je l'admire avec transport et avec feu_.»

Puisqu'il cite la sage Christine de Pisan, il aurait dû citer aussi ses adversaires: Gontier Col, général conseiller du roi; maître Jehan Johannes, prévôt de Lille, et maître Pierre Col, secrétaire du roi. Leur _importance_ n'est certes pas à dédaigner. Et, somme toute, maître Clopinel, qui fait si bonne justice, et dans un style si grand et si sublime, de cette inepte science, l'astrologie, ne devait-il pas trouver un adversaire tout naturel dans la fille de Thomas de Pisan, astrologue de Charles V, qui dut peut-être au génie de Jehan de Meung le mépris et la misère profonde qui le poursuivirent jusqu'à sa mort?

Mais suivons M. Ampère dans son étude, et nous verrons que ce critique ne se départ pas un seul instant de ce même esprit de partialité. Il nous promet bien de s'arrêter sur tous les passages les plus saillants; mais il en est beaucoup, et des plus beaux, qu'il ne voit pas ou feint de ne pas voir, en faisant ressortir, par contre, tous ceux qu'il trouve favorables à son système.

Il ne manque pas, du reste, d'une certaine suffisance, et se fait une singulière illusion sur son petit travail. «_Donner une analyse détaillée du Roman de la Rose_, dit-il, _c'est le publier pour ainsi dire_.» Hélas! ne connaîtront guère cette oeuvre ceux qui se contenteront [p. CXXXI] de l'étudier dans l'analyse de M. Ampère, qu'il termine ainsi: «_Tel est le Roman de la Rose. Je crois avoir montré le premier toute la portée de cette oeuvre célèbre_!» Il connaissait pourtant l'édition de Méon; mais il ne semble pas avoir lu l'étude de Langlet du Fresnoy ni l'analyse de Lantin de Damerey, car il n'eût pas écrit cette phrase-là.

Son analyse commence ainsi:

«_ Les deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du second_.»

M. Ampère eût bien dû d'abord expliquer cette assertion que nous regardons comme absolument inexacte. Et puis un premier ne peut jamais être la parodie d'un second.

Il nous promet ensuite de ne s'arrêter que sur des passages qui lui plairont par la grâce de l'expression ou qui l'intéresseront par la hardiesse de la pensée ou l'audace de la satire.

Donc, il arrête tout d'abord le lecteur aux images du verger, pour lui faire, dit-il, une observation essentielle. «_Si le poème était composé au point de vue de la morale chrétienne, l'Avarice et l'Envie se trouveraient en compagnie des autres péchés mortels. Au lieu des péchés mortels, l'auteur voit ici représentés les vices opposés aux qualités qui formaient le chevalier accompli: Haine contraire d'Amour, Félonie de Loyauté, Vilenie de Noblesse, Convoitise de Tempérance, Avarice de Largesse, Envie de Générosité; et enfin Vieillesse, qui n'est point un vice, est mise là comme étant le contraire de Jeunesse, qui, dans le langage systématique des troubadours, exprimait, non seulement un des âges de l'homme, mais la disposition morale qui rend propre aux sentiments et aux vertus chevaleresques. Puis, à côté des images principales, le_ [p. CXXXII] _poète en a placé deux autres, Papelardie et Pauvreté. Papelardie est synonyme d'Hypocrisie. Guillaume de Lorris n'a pu se défendre de placer là cette allusion aux faux dévots, tant ce genre de raillerie était naturel au moyen âge_.»

Comme dit M. Ampère, son observation est _essentielle_. Nous nous appesantirons donc sur ce passage, afin de prouver que, dès le début, M. Ampère faisait fausse route, et que, pour arriver à sa conclusion arrêtée d'avance, force lui fut d'expliquer bien des choses à sa façon et de passer sur ce qu'il ne comprenait pas.

Sur le reste nous glisserons rapidement.

D'abord, pourquoi détacher deux images des autres et les déclarer accessoires, quand, au contraire, ce sont les principales, la dernière surtout, puisque c'est elle le noeud de l'action tout entière? En effet, si l'Amant lutte si longtemps, c'est qu'il est pauvre, et nous verrons le papelard Faux-Semblant remplir à lui seul le quart du roman de Jehan de Meung. Pauvreté n'est pas un vice non plus, et M. Ampère eût dû chercher à l'expliquer comme il a fait pour Vieillesse. Nous nous demandons aussi pourquoi il fait Convoitise l'opposé de Tempérance. Rien pourtant, dans le tableau tracé par l'auteur, ne dénote l'intempérance. Mais M. Ampère a une idée fixe et absolue; il n'en démordra pas et, coûte que coûte, soutiendra le paradoxe[4] jusqu'au bout. Aussi, voyez où il se trouve entraîné: «_Si le poème_, dit-il, _était composé au point de vue de la morale chrétienne_, [p. CXXXIII] _l'auteur aurait représenté les sept péchés capitaux_;» et la conclusion de son étude se résume ainsi: donc, c'est un poème de chevalerie composé _contre_ la morale chrétienne.

L'argument est irrésistible.

Il analyse sommairement l'oeuvre de Guillaume en l'accompagnant d'observations savantes qui ne manquent pas d'intérêt. Mais il a sa marotte. Il ne veut pas voir dans l'Amant un homme, et pour lui le poème de Guillaume doit être absolument un roman de chevalerie. Il le veut, il y tient, comme il tiendra tout à l'heure à ne voir qu'un traité de libertinage dans le roman de Jehan de Meung. Il nous parle à chaque instant de Mlle de Scudéry, et du Cid, et des Allemands, et de mille autres choses qui prouvent toute sa science, mais sont fort inutiles; et s'il déplore la manie des anciens poètes de _toujours mettre l'amour en allégorie_, nous déplorons celle des savants de vouloir à toute force étaler leur érudition partout. C'est, du reste, un reproche qui s'adresse encore plus à Jehan de Meung, car c'est le défaut capital de son oeuvre et, par cela même, nous voudrions voir M. Ampère plus indulgent pour lui.

Comme tous les gens à système, M. Ampère ne veut pas reconnaître ses erreurs, et quand, par exemple, il affirme que Vieillesse n'est, aux yeux de Guillaume, que l'opposé de Jeunesse qui, _dans le langage des troubadours, exprime la disposition morale qui nous rend propres aux sentiments et aux vertus chevaleresques_, il se garde bien de nous parler du démenti formel que lui inflige l'auteur un peu plus loin, lorsqu'il dépeint Jeunesse comme l'épanouissement du corps joint à l'innocence et à l'inexpérience du coeur.

[p. CXXXIV] Nous arrivons maintenant à l'analyse de Jehan de Meung. M. Ampère prévient le lecteur qu'il ne faut considérer son oeuvre que comme _un amusement de la jeunesse d'un savant grivois, et qu'on doit s'attendre à y trouver l'alliance de la satire avec le savoir ou du moins la prétention au savoir_. Voilà un trait qui dénote un ennemi systématique, car le savoir de Jehan de Meung est, pour tout homme de bonne foi, au-dessus de toute discussion. Ensuite il fait un parallèle rapide, mais très-exact, entre les deux auteurs.

Nous n'y relèverons qu'une chose: c'est qu'il fait de Jehan de Meung un moine, au mépris de l'histoire, uniquement pour le plaisir d'étaler un peu d'érudition, et comparer les deux auteurs à _l'aimable Jehan de Saintré et au robuste et gaillard Damp abbé dans la Dame des belles cousines_. Il reproche à Jehan de Meung, au lieu de suivre, comme son devancier, le fil du récit, de s'en écarter sans cesse. «_Bien souvent il oublie son sujet pour traiter tous les sujets; il intercale des allégories dans les allégories, des histoires dans les histoires. Bon fait prolixité fuir, a dit Jehan de Meung; jamais auteur n'observa plus mal son précepte; mais parmi cette multitude d'épisodes, nous trouverons des passages beaucoup plus curieux, et même des morceaux de poésie beaucoup mieux frappés que tout ce qu'a pu nous offrir le doucereux Guillaume_.»

Le lecteur a pu voir quelle est notre opinion à ce sujet, et que sur plusieurs points nous partageons celle de M. Ampère.

Puis il passe rapidement en quelques mots sur le corps de 7,000 vers, pour arriver à Faux-Semblant dont il analyse le discours à fond et d'une façon remarquable. Mais il n'y voit pas autre chose qu'un [p. CXXXV] _genre de raillerie naturelle au moyen âge_. Il résume cette analyse ainsi: «_Faux-Semblant s'exprime au nom des ordres mendiants comme il eût pu le faire au nom de l'ordre qui les remplaça au XVIe siècle_.» Diable, M. Ampère, cette petite pointe contre la Compagnie de Jésus vous serait-elle échappée? De votre part le trait est cruel!

L'analyste reprend son travail, expose brièvement l'action, et s'arrête, avec Jehan de Meung, au serment des barons. Voyons ce qu'il pense de dame Nature.

Cette digression de 5,000 vers semble à M. Ampère tout simplement un poème scientifique et philosophique introduit dans le corps de la narration allégorique. Il nous parle en passant du _Bagavatgita_ et du _Mahabarata_ indiens. Heureusement la digression n'est que de cinq lignes; mais elle a l'avantage d'être complètement inutile, tandis que, nous l'avons démontré, chez Jehan de Meung, cette digression et celles qui vont suivre sont le fond même de l'ouvrage, le roman de Bel-Accueil n'étant que l'accessoire.

M. Ampère reconnaît, du reste, dans ce hors-d'oeuvre, une éloquence et une grandeur qui étonnent. «_L'expression large et simple_, dit-il, _rappelle les beaux vers philosophiques de Dante; il est rare que Jehan de Meung et, en général, les poètes français du moyen âge s'élèvent jusque-là._» Il continue à s'extasier sur le mérite et la profondeur du poète comme philosophe et comme _savant_.

Tiens! mais qu'est donc devenu ce dédain de tout à l'heure sur la _prétention au savoir de ce libertin grivois_?

Il poursuit: «_C'est par un singulier tour que nous_ [p. CXXXVI] _rentrons dans le sujet du poème, qui désormais sera traité d'un point de vue tout physique_.»

Pour notre compte, nous ne croyons pas que l'auteur ait eu l'intention de faire autre chose qu'un traité de l'amour naturel, c'est-à-dire physique, et M. Ampère s'en aperçoit un peu tard.

Il traite le discours de Génius d'étrange:

«_Le fond_, dit-il, _en est très-profane; mais le sacré s'y trouve inconcevablement mêlé. Au milieu d'exhortations pleines d'une verve plus qu'érotique, vient bizarrement se placer une invitation pressante à mériter le ciel et éviter l'enfer. Mais, chose incroyable, cet excès de mysticisme ne fait pas perdre à Génius le but de son sermon; car_, dit-il, _pour mériter ce paradis_,

Pensez de Nature honorer, Servez-la par bien laborer (travailler).

«_A ce conseil d'une moralité très-équivoque, ou plutôt qui dans sa bouche ne l'est guère, il joint quelques préceptes d'humaine vertu, comme de ne pas voler, de ne pas tuer, d'être loyal et miséricordieux; mais de la foi et des vertus exclusivement chrétiennes, pas un mot. Il n'en promet pas moins les joies du paradis pour récompense à ceux qui suivront ses enseignements dont on a vu quel était l'objet_.»

Évidemment, M. Ampère n'a pas compris que Jehan de Meung était un apôtre de la religion naturelle. Pour être un honnête homme, un saint, Jehan de Meung dit: «Ne volez pas, ne tuez pas; soyez loyal et bon, charitable et juste; en un mot, aimez, et surtout n'oubliez pas que chaque fois que vous violerez les lois de la nature, vous serez sacrilège; anathème sur vous! Allez donc, et multipliez.»

Ce _libertin_ ne veut voir dans l'amour que l'acte sacré de la [p. CXXXVII] génération, et c'est pour cela que Dieu voulut y mettre la suprême jouissance, et il range au nombre des amours monstrueux l'unique désir d'un plaisir bestial.

En résumé, Jehan de Meung ne reconnaît que les lois naturelles, et comme les vertus _exclusivement chrétiennes_ (ou plutôt exclusivement catholiques), telles que l'amour mystique, le célibat et la mortification de la chair, que le clergé prêchait tant et pratiquait si peu, sont des vertus contre nature, il les combat impitoyablement.

«_Des termes consacrés par l'Église_, dit M. Ampère, _sont appliqués à des actions et des sentiments que l'Église réprouve_.» Dans notre langue tous les termes sacrés sont exclusivement réservés à la religion chrétienne. Jehan de Meung n'avait pas le choix pour désigner des actions et des sentiments sacrés à ses yeux, et si l'Église les réprouve, tant pis pour l'Église, car l'amour dont parle Jehan de Meung n'est ni coupable ni honteux, en dépit des dogmes et des conciles.

Oui, monsieur Ampère, telle est, comme vous dites, la moralité «_très-équivoque_» de Jehan de Meung et la portée du _Roman de la Rose_.

* * * * *

Il ne nous reste plus à parler que de l'étude de M.P. Pâris.

Cette étude est, à notre avis, bien meilleure que celle de M. Ampère, et les observations que nous ferons sur ce remarquable travail complèteront heureusement le nôtre.

Disons de suite qu'il n'est pas conçu dans le même esprit que le [p. CXXXVIII] précédent, et nous serons heureux de constater plus d'une fois entre son auteur et nous une communauté d'idées que nous ne trouvons guère dans M. Ampère; et notons en passant qu'au point de vue du style, de la netteté des pensées et du choix des expressions, M. Pâris est bien supérieur à celui-ci. C'est une conséquence de ce que nous avons dit plus haut. En effet, on ne dit bien que ce qu'on saisit bien. Dès le début, nous le voyons se ranger à l'opinion de M. Raynouard, que le _Roman de la Rose_ doit avoir été publié tout entier dans le cours du XIIIe siècle: la partie de Guillaume vers 1240 et celle de Jehan de Meung avant 1282.

M. Ampère affirme, sur la foi du titre, que Guillaume de Lorris avait entrepris de faire de son poème un traité complet de l'art d'aimer. M. Pâris lui prête seulement l'intention de raconter les peines et les plaisirs réservés à ceux qui aiment. C'est notre avis. Cette interprétation est plus conforme à la marche de l'action, et il ne nous est pas permis de préjuger une fin qui n'existe pas. La manière dont nous expliquons les allégories du début se rapporte, à peu près absolument, au sens que leur prête M. Pâris. Or, notre point de départ étant le même, nous n'aurons donc à constater que des divergences de détail et une contradiction sérieuse sur la manière d'apprécier l'oeuvre de Jehan de Meung. Pour tout le reste, nous nous contenterons de renvoyer le lecteur à l'excellent travail que nous discutons. Pour l'appréciation des deux poètes, nous citons textuellement M. Pâris:

«_Guillaume avait l'intention de donner explication des allégories qu'il avait employées; mais il n'a pas rempli_ [p. CXXXIX] _sa promesse, et nous le regrettons pour quelques personnages auxquels il fait jouer un double rôle, dont peut-être il aurait mieux justifié l'emploi s'il avait mis la dernière main à son ouvrage. Le style en est précis, clair, élégant. Le poète sait éviter une stérile abondance; il ne se noie pas dans les développements; ses personnages parlent bien et comme ils doivent parler. Il semble avoir une sorte d'aversion pour les jeux de mots, les tournures recherchées, les pensées subtiles. Enfin, sa parole est constamment chaste; et bien différent en cela de Jehan de Meun, il n'a pas fait un seul vers dont l'impiété, le libertinage ou la malice puisse, à tort ou à raison, s'armer ou se prévaloir. L'auteur de ce poème mérite donc, malgré tous les inconvénients du genre allégorique, un rang parmi les meilleurs versificateurs français du moyen âge, peut-être même parmi les poètes dont notre littérature a droit de se glorifier_.

«_On devine aisément, dès les premiers vers, que Jean de Meun a vu, surtout dans la continuation du_ Roman de la Rose, _une occasion de donner carrière à son érudition, à ses opinions philosophiques et au libertinage de son esprit. Guillaume de Lorris avait voulu raconter l'histoire d'un véritable amoureux; Jean de Meun s'est proposé de parler de tout, à l'exception du véritable amour. Il a fait un ouvrage de marqueterie, une sorte d'échiquier dans lequel il a placé avec plus ou moins de symétrie ou d'à propos les principaux incidents de la vie et l'histoire de toutes les passions humaines. Ne lui demandons pas de plan régulier; l'art de la composition n'est pas le sien; il disserte de tout comme Montaigne, avec une égale indépendance de pensées, quelquefois la même force d'expression et toujours le même désordre. Mais l'auteur des_ Essais, _dès le début, nous avertit du moins de la liberté de ses allures, tandis que Jean de_ [p. CXL] _Meun, qui, reprenant un poème sagement conduit jusque-là, s'était engagé à régler sa conduite sur celle de son ingénieux devancier, mérite certainement le reproche d'avoir manqué à ses promesses_.»

Et là-dessus, M. Pâris entame l'analyse de Jehan de Meung.

Ainsi, tous les savants qui ont étudié cette oeuvre immense, tous, sans exception, n'ont vu dans Jehan de Meung qu'un érudit faisant de l'érudition à bâtons rompus, sans ordre et sans plan préconçu.

L'auteur, certes, mérite en partie ce reproche. Comme nous l'avons dit, c'est le défaut capital de son oeuvre; mais lui refuser un plan préconçu, c'est ne pas le comprendre. Tout ce qu'on peut faire en faveur de cette idée, c'est de constater que quelques passages ont été certainement ajoutés après coup, un entre autres, de quelques centaines de vers, que l'auteur (ou les copistes) a jeté négligemment au beau milieu d'une phrase, si bien qu'en en retrouvant la fin le lecteur est complètement dérouté. Nous indiquerons, du reste, dans les notes, ces passages au fur et à mesure qu'ils se présenteront. Nous avons été nous-même, à première lecture, tenté de croire que Jehan de Meung n'avait entrepris que la continuation de l'idylle de Guillaume de Lorris. Mais après un examen plus sérieux, nous nous sommes arrêté à la thèse que nous avons soutenue dans notre étude, et plus nous relisons l'ouvrage, plus nous repassons les travaux de nos devanciers, plus nous sommes persuadé être dans le vrai.

C'est ce qui fait que M. Pâris se heurte à certains passages qui lui semblent ennuyeux ou incompréhensibles. Ainsi le combat de l'ost d'Amour contre [p. CXLI] les geôliers de Bel-Accueil ne lui semble qu' «_une guerre dont le récit trop allégorique est pour lui assez insipide_,» quand pour nous c'est peut-être le passage le plus fin, le plus délicat, le plus vrai, en un mot, le plus naturel, partant le plus intéressant. Ainsi, le personnage de Génius est obscur pour lui; il le regarde comme une fiction étrange et inutile, et il ne comprend pas ce long discours du prêtre de Nature:

Qui nous a le noeud dénoué, Qui sans lui fût resté noué,

dans lequel il ne voit que l'_obscénité la plus grossière et la prétention d'expliquer les mystères du grand oeuvre et de la pierre philosophale. C'est la partie du poème_, dit-il, _qu'on a le plus souvent essayé de comprendre; mais, jusqu'à présent, ces divers essais sont demeurés infructueux_.

Quant à nous, s'il est un passage que nous n'ayons pu comprendre, ce n'est certes pas celui-là. Génius, intermédiaire naturel entre l'âme et les sens, parle, au contraire, un langage clair et précis; il ne s'occupe pas du grand oeuvre, ou du moins, le grand oeuvre pour lui, c'est de procréer, et il lance l'anathème:

........sur toute gent Qui ne se vuellent remuer Pour l'espèce continuer.

M. Pâris ne comprenant pas Génius ne comprend pas davantage son discours, et cela va de soi. Et c'est cette même raison qui lui fait trouver l'épisode de Pygmalion un hors-d'oeuvre inutile. Inutile quant à la marche de l'action, peut-être, mais absolument [p. CXLII] indispensable à l'exposé des théories philosophiques de Jehan de Meung, puisque c'est Génius, cette force surnaturelle, cette flamme divine qui vient embraser Bel-Accueil, comme jadis il anima la statue insensible de Pygmalion. C'est, plus encore que la cueillette de la Rose, le véritable couronnement de l'oeuvre. Génius est la cause; l'union des deux amants n'est que l'effet.

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[p. CXLIII] VIE DE JEAN DE MEUNG

PAR ANDRÉ THÉVET.