Le roman de la rose - Tome I

Chapter 8

Chapter 83,803 wordsPublic domain

«_Nous eûmes Guillaume de Lorris et, sous Philippe-le-Bel, Jehan de Meung, lesquels quelques-uns des nôtres ont voulu comparer à Dante, poète italien; et moi je les opposerais volontiers à tous les poètes d'Italie. Guillaume de Lorris n'eut le loisir d'achever grandement son livre; mais en ce peu qu'il nous a baillé, il est, si j'ose le dire, inimitable en descriptions. Lisez celle du printemps, puis_ [p. CXIV] _du temps, et je défie tous les anciens et ceux qui viendront après nous d'en faire de plus à propos_[3].»

Si grand admirateur que nous soyons du _Roman de la Rose_, nous ne saurions admettre qu'on opposât nos deux poètes, ni à l'auteur de la _Divine Comédie_, ni à Pétrarque.

* * * * *

Les anciens comparaient Homère à un grand fleuve où tous les poètes de la Grèce venaient tremper leurs lèvres pour y puiser leurs inspirations. Tel fut pendant plusieurs siècles le rôle du _Roman de la Rose_, et de nos jours encore nos poètes pourraient à plus d'un titre le prendre pour modèle.

Jusqu'à Ronsard, en effet, nous n'avons guère eu d'autres poètes véritablement dignes de ce nom, et, jusqu'au XVIe siècle, on retrouve la trace du fameux _Roman_ dans une foule d'ouvrages dont quelques-uns sont demeurés célèbres.

Ainsi, quand on lit attentivement la _Servitude volontaire_ de La Boëtie, on est étonné de la similitude de pensées et de la communion d'idées qui existe entre les deux écrivains, et l'on se prend malgré soi à rechercher dans le _Roman de la Rose_ ce qu'on lit dans le _Contr' Un_. Et si l'on n'y retrouve pas absolument les mêmes expressions, on y reconnaît la même inspiration et la même vigueur.

Vers 1450 parut un petit chef-d'oeuvre qui jouit pendant longtemps d'une grande célébrité, si nous [p. CXV] en jugeons par les nombreuses éditions qui se sont conservées jusqu'à nous, et la faveur méritée dont il jouit encore aujourd'hui. Cet ouvrage est intitulé: _Les XV joies du mariage_. Or, l'auteur en a trouvé le plan dans le _Roman de la Rose_. Il nous a paru intéressant de rapprocher ici les deux auteurs.

Nous trouvons dans Jehan de Meung:

C'est li fox poisson qui s'en passe Parmi la gorge de la nasse Qui, quant il s'en vuet retorner, Maugrè sies l'estuet séjorner A tous jors en prison léans, Car du retorner est néans. Li autres qui dehors demorent, Quant il le voient si, acorent Et cuident que cil s'esbanoie A grant déduit et à grant joie, Quant là le voient tornoier Et par semblant esbanoier. Et por ice méismement Qu'il voient bien apertement, Qu'il a léans assés viande Tele cum chascun d'eus demande, Moult volentiers i enterroient. Si vont entor, et tant tornoient, Tant i hurtent, tant i aguetent, Que truevent le trou et s'i getent. Mès quant il sunt léans venu, Pris à tous jors et retenu, Puis ne se puéent-il tenir Que hors ne voillent revenir: Là les convient à grant duel vivre Tant que la mort les en délivre.

Voici maintenant ce qu'écrit l'auteur des _XV joies_ dans son prologue:

«_Ces chouses pourroit l'en dire pour ceulx qui sont en mariage, qui [p. CXVI] ressemblent le poisson estant en la grant eaue en franchise, qui va et vient où il lui plaist; et tant va et vient qu'il trouve une nasse borgne, où il y a plusieurs poissons, qui se sont pris au past qui estoit dedans, qu'ilz ont sentu au flayrer. Et quant celui poisson les voit, il travaille moult pour y entrer, et va tant à l'environ de la dicte nasse qu'il trouve l'entrée, et il entre dedens, cuidant estre en délices et plaisance, comme il cuide que les autres soient. Et quant il y est, il ne s'en peut retourner, et est liens en deul et en tristesse, où il cuidoit trouver toute joye et lyesse. Ainsi peut-on dire de ceulx qui sont en mariage, car ils voient les autres mariés dedens la nasse, qui font semblant de noer et de soy esbatre. Et pour ce font tant qu'ils trouvent maniere d'y entrer, et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force qu'ilz demeurent là.... Et pour ce en ycelles joies demourront tous jours et finiront misérablement leurs jours._»

Quand on rapproche ces deux passages, le doute n'est pas permis. Mais on pourrait croire que c'était une sorte de proverbe et que les auteurs ont puisé cette idée à la même source. Notre opinion est que l'auteur des _XV joies_ l'a puisée directement dans le _Roman de la Rose_, et, en effet, voici une phrase qui nous donne singulièrement à penser:

«_Et quant ilz y sont ilz ne s'en peuvent retourner, mais est force qu'ils demeurent là. Pour ce dist ung docteur appelé Valère à ung sien ami qui s'estoit marié, et qui luy demandoit s'il avoit bien fait, et le docteur luy respont en ceste manière: «Ami_, dit-il, _n'avés-vous peu trouver une haulte fenestre, pour vous laissier trébucher en une grosse ryvière, pour vous mectre dedens la teste la première_?»

Or, comment se fait-il que l'auteur ait attribué à Valère ce qui [p. CXVII] appartient à Juvénal? (Satire VI, vers 30 et suivants.) C'est au moins une erreur assez bizarre. Il est une explication qui nous séduit fortement. L'auteur des _XV joies_ était un des courtisans les plus assidus de la cour du Dauphin, à Geneppe en Brabant. Le _Roman de la Rose_ était alors au plus beau temps de sa gloire; il devait évidemment faire les délices de ce petit noyau de beaux esprits gaulois et libertins, à qui nous devons les _Cent Nouvelles nouvelles_. Or, l'auteur, qui tirait son sujet du _Roman_, se rappelle soudain certain trait assez mordant contre le mariage, et, pour donner plus de poids à sa citation, il en cherche l'auteur et tombe sur ce passage:

Valerius qui se doloit De ce que Rufin se voloit Marier, qui ses compaîns iere, Si li dist par parole fiere: Diez tous-poissans, dist-il, amis, Gart que tu ne soies jà mis Es las de fames tant poissant, Toutes choses par art froissant. Juvenaus meismes escrie A Postumus qui se marie: Postumus, vués-tu famé prendre? Ne pués-tu pas trover à vendre Ou hars, ou cordes, ou chevestres, Ou saillir hors par les fenestres Dont l'en puet hault et loing véoir, Ou lessier toi d'un pont chéoir?

En cherchant le nom de l'écrivain que citait Jehan de Meung, l'auteur des _XV joies_, qui ne traduisait que les trois derniers vers, est remonté un peu trop [p. CXVIII] haut, et de bonne foi attribua le trait à Valère. C'est d'autant plus compréhensible que, dans les manuscrits, où l'on mettait des majuscules le plus souvent en tête des alinéas, _Valerius_ devait frapper les regards beaucoup plus que _iuvenaus_.

Nous ne pouvons non plus passer sous silence Théodore-Agrippa d'Aubigné, l'auteur des _Tragiques_. Sur plus d'un point on pourrait le mettre en parallèle avec Jehan de Meung. On pourrait presque dire qu'il a ramassé le fouet de Clopinel pour flageller les rois, les juges et les grands. C'est la même énergie, la même fougue, la même audace, la même horreur de l'injustice. Quoique l'on découvre dans les _Tragiques_ plus d'une expression et plus d'une phrase même qu'on pourrait retrouver dans le _Roman de la Rose_, nous avons la certitude que d'Aubigné ne connaissait pas à fond cet ouvrage. Cette opinion ressort clairement de la manière dont cet auteur s'exprime sur le _Roman de la Rose_. En effet, dans sa onzième lettre de _Poincts de science_, page 457, tome I de l'édition de Lemerre, on lit:

«_Monsieur, vous désirez de moy deux choses: un rolle des poètes de mon temps, et mon jugement de leurs mérites. Je feray le premier curieusement et selon ma cognoissance, l'autre avec crainte et sobrement. Vous ne devez pas avoir regret que je laisse en arrière tout ce qui a escript en France auparavant le Roy François, à cause de leur barbare grosserie; encore qu'ils ayent esté estimez pour la raritè plus que les plus excellents de ce siècle, tesmoin Aslin Chartier dormant sur un bahu à la garde robe, qu'une Reyne de France, Princesse de bonne estime, alla baiser, pour honorer, disoit-elle, la bouche qui a proféré tant de belles choses. J'ay cogneu plusieurs esprits assez cognoissants qui faisoyent profession de tirer de_ [p. CXIX] _belles et doctes inventions du_ Rouman de la Rose _et de livres pareils. Je me mis à leur exemple à essayer d'en faire mon profit. Certes, je trouvay à la fin que c'estoit_ «aurum legere ex stercore Ennii,» _au prix des escrits des derniers siècles_.»

D'Aubigné, pour écrire ces lignes, ne devait certainement pas avoir lu le _Roman de la Rose_, au moins celui de Jehan de Meung. Autrement, lui, d'ordinaire critique si sérieux et si fin, n'eût pas porté contre cette oeuvre un jugement si sévère. Nous ne nous faisons pas ici le défenseur d'Alain Chartier ni des autres poètes des XIVe et XVe siècles. Mais la violence même de la critique, bien qu'elle paraisse viser directement Guillaume de Lorris, l'Ennius français, nous prouve que, dans ses _Recherches philologiques_, d'Aubigné n'a pas eu le courage de remonter jusqu'au _Roman de la Rose_ et d'en faire une étude approfondie. Car il lui aurait suffi de remuer légèrement la couche du _fumier d'Ennius_ pour y recueillir une foule de perles de la plus belle eau, pour lesquelles il ne se fût pas montré si dédaigneux, car il aurait- pu facilement en faire son profit.

Les écrivains ont généralement tort de mépriser les siècles passés pour leur barbare _grosserie_. C'est le même terme qu'employa Boileau pour qualifier nos anciens auteurs, créateurs de cette langue admirable qu'il sut si savamment manier quelques siècles plus tard. La jeunesse a tort de se montrer si dure pour les vieux, car «_le temps, qui tout vieillit, aussi les vieillira; le temps, qui tout use, aussi les usera_,» et c'était naguère presque le sort de d'Aubigné. Boileau, grâce à la bonne fortune qu'il eut de naître après l'Académie, résistera plus longtemps; mais, suivant la règle inexorable qui fait qu'ici-bas il n'est [p. CXX] rien d'éternel, Boileau lui-même fera bientôt partie de ces _siècles grossiers_, qu'il traitait si cavalièrement du haut de sa grandeur, et qui ne daignait même pas se souvenir de d'Aubigné.

Et comme ce jour-là, peut-être, nos descendants ne trouveront dans l'auteur de _l'Ode sur la prise de Namur et du passage du Rhin_ ni la grâce naïve, ni la force, ni le savoir, ni le souffle d'indépendance et de justice des auteurs du _Roman de la Rose_ et des _Tragiques_, peut-être, dis-je, ce jour-là, sera-t-il relégué lui-même plus bas que les Perrault et les Ronsard qu'il méprisait tant.

Si Boileau, si d'Aubigné avaient lu Jehan de Meung, ils auraient vu qu'_il ne faut pas se fier sur la Fortune, et que sa roue souvent exhausse le plus humble et renverse le plus fier dans la boue_, et ils se seraient montrés plus charitables et plus justes pour leurs aïeux.

Boileau ne connaissait sans doute pas non plus d'Aubigné; ou s'il le connaissait, le courtisan raffiné, le plat adulateur du pouvoir devait détourner la tête pour ne pas voir ce visage austère, cette grande et noble figure du vieux héros qui lui eût fait monter la rougeur au front.

Boileau, ce versificateur habile et savant, qui sut écrire de si beaux vers sans jamais y faire étinceler une grande idée, cet eunuque servile ne pouvait comprendre ce que c'était qu'un homme. La forme chez lui domina toujours le fond, et sur la table d'airain de l'humanité nos fils chercheront en vain sa trace; elle est déjà bien effacée, quand les oeuvres de d'Aubigné et de Jehan de Meung creusent un sillon de plus en plus profond et peut-être éternel. C'est qu'aujourd'hui le niveau des esprits s'élève, le [p. CXXI] fond a dominé la forme, le vilain règne et la vilenie rampe. Et si Boileau revenait aujourd'hui, ce flagorneur éhonté sorti de la poudre du greffe, ne trouvant plus le _Roi-Soleil_ devant qui courber l'échiné et à qui tendre la main comme un truand, ne crierait pas, comme il y a deux cents ans, aux génies indépendants trop fiers pour s'abaisser devant ce chef d'une cour avilie et corrompue, en attendant qu'il leur jetât un os à ronger:

Travaillez pour la gloire, et non pas pour l'argent!

La gloire, valet, tu ne l'as jamais connue!

Que nous préférons à tous ses alexandrins cette préface de d'Aubigné:

Prends ton vol, mon petit livre, Mon fils qui fera revivre En tes vers et en tes jeuz, En tes amours, tes feintises, Tes tourments, tes mignardises, Ton père comme je veux.

Je ne mets pour ta deffense La vaine et brave aparence, Ni le secours mandié Du nom d'un Prince propice, Qui monstre en ton frontispice A qui tu es dédié.

Livre, celui qui te donne N'est esclave de personne; Tu seras donc libre ainsi Et dédié de ton père A ceux à qui tu veux plaire Et qui te plairont aussi.

* * * * *

Il ne nous reste plus à parler que des critiques contemporains qui se [p. CXXII] sont occupés du _Roman de la Rose_. Plusieurs ont cité cet ouvrage dans un cours ou dans une histoire de la littérature française. Leur cadre était beaucoup trop vaste pour pouvoir juger l'oeuvre à fond. Ils l'ont donc fait uniquement au point de vue de la langue, et comme on ne saurait exiger que ceux qui entreprennent une si lourde tâche connaissent complètement tous les écrivains qu'il leur faut citer, on s'étonnera moins si nous affirmons que pas un d'eux n'avait lu le _Roman de la Rose_, ce qui s'appelle lu; témoin M. Nisard déclarant que l'Amant n'était pas riche, puisqu'on le voit au début du Roman «raccommoder ses manches.» Nous ne nous donnerons donc pas la peine de critiquer leur opinion. Mais à côté de ceux-là se trouvent des érudits qui parlent de cette oeuvre, comme ils parlent de la pluie et du beau temps, «_sans y être obligés_,» pour montrer qu'ils sont érudits, et d'autres qui ont, pour l'amour de l'art, fait une étude spéciale de ce chef-d'oeuvre. Parmi les premiers, nous n'en citerons qu'un, M. Crapelet; parmi les derniers, MM. Huot (d'Orléans), Ampère (de l'Académie), et enfin le savant M. Pâris.

* * * * *

La dernière édition du _Roman de la Rose_ fut donnée par M. Francisque Michel. Cette édition n'en est pas une. Outre qu'elle n'est que la reproduction servile de celle de Méon (en plus quelques fautes), il est regrettable que M. Francisque Michel se soit contenté de publier en tête de l'ouvrage l'Avertissement de Méon et la Préface de Lenglet du Fresnoy. [p. CXXIII] Pourquoi cet écrivain qui, plus que tout autre, était à même de juger une oeuvre à laquelle il eût dû se consacrer tout entier, a-t-il, suivant l'exemple de Méon, reculé devant ce travail? C'est que tous deux ont pensé qu'il ne suffisait pas de collationner un texte pour comprendre une oeuvre aussi considérable, aussi profonde, et qu'il fallait l'étudier à fond, sans s'arrêter à une première impression.

Nous regrettons que M. Francisque Michel n'ait eu le courage de l'entreprendre, car il nous a privés ainsi d'une étude fort intéressante. Nous en avons pour garants le talent incontestable de ce savant et ses travaux antérieurs. Nous ajouterons cependant que nous regardons comme un devoir, lorsqu'on veut faire revivre une oeuvre de cet importance, de donner au moins son opinion, ne fût-ce que pour prouver au lecteur que le travail est consciencieusement fait. Au surplus, nous ne croyons pas que M. Francisque Michel ait eu l'intention de faire une édition nouvelle; car il s'est contenté, comme nous, de reproduire servilement celle de Méon, quoiqu'il annonce dans sa Préface avoir «_revu le texte avec le plus grand soin, et surtout l'avoir établi d'une manière plus conforme aux règles de notre ancienne langue_.» La seule différence que nous ayons constatée entre ces deux éditions, c'est, à la charge de la dernière parue, un défaut commun à la plupart des réimpressions à bon marché, c'est-à-dire l'altération de l'original. Nous signalerons les fautes dans nos notes, au fur et à mesure qu'elles se présenteront, notamment au dernier chapitre, où toute une page de Méon a été passée, par inadvertance sans doute.

A première vue, on pourrait croire l'édition de M. Francisque Michel plus complète que l'autre, les [p. CXXIV] cotes, en tête de chaque page, indiquant environ 600 vers de plus. Cette augmentation est tout simplement le résultat d'une faute d'impression, le compositeur ayant mis le nombre 4008 au lieu de 3408 à la page 112 du premier volume.

Nous rendons toutefois hommage à l'heureuse disposition du texte, qui en facilite beaucoup la lecture à ceux qui possèdent déjà quelques notions de la langue romane.

Après lui, nous dirons quelques mots de l'opinion de M. Crapelet. En 1834, dans sa préface du _Partonopoeus de Blois_, il s'exprime ainsi au sujet du _Roman de la Rose_:

«_Marot, avec tout son beau langage, n'a pu racheter les défauts du poème qu'il habilla à sa mode, le désordre du plan et de la conduite, l'absurdité du merveilleux, les froides allégories de Bel-Accueil, fils de Courtoisie, de Malebouche, de dame Oyseuse, de Faux-Semblant, de dame Nature, du prêtre Génius, etc., qui ont inspiré les fictions non moins ternes et affectées du pays de Tendre, les fleuves d'Inclination, d'Estime, de Reconnaissance, des villages de Soumission, de Complaisance, d'Orgueil, de Médisance, dans le_ Roman de Clélie.»

Nous répondrons peu de chose à M. Crapelet, si ce n'est que Marot et son _beau langage_ n'ont rien à faire ici, que le merveilleux n'y saurait être absurde, par la raison toute simple qu'il n'y a pas, dans tout le poème, une once de merveilleux. En effet, c'est une oeuvre de philosophie naturelle, et depuis le commencement jusqu'à la cueillette de la Rose, tout y est absolument naturel, trop naturel même, au dire de bien des lecteurs, qui trouvent l'allégorie beaucoup trop transparente. Enfin, l'auteur de _Clélie_, pas plus que ses contemporains, ne connaissait guère [p. CXXV] le _Roman de la Rose_, et c'est faire assurément trop d'honneur à nos deux Orléanais que de les gratifier d'une si belle inspiration.

Nous nous contenterons de dire à M. Crapelet ce que M. Robert dit de MM. Legrand d'Aussy et Roquefort, touchant leur opinion sur certains passages du _Partonopoeus_; c'est que, _pour juger une oeuvre de cette taille, il faut la lire, c'est-à-dire l'étudier à fond et sans précipitation_; il est facile de voir que M. Crapelet n'a pas suivi le sage conseil de son collaborateur.

Maintenant, nous allons examiner scrupuleusement des travaux plus sérieux, des études complètes du poème tout entier. Comme nous ne saurions les citer toutes, nous en avons pris trois, non pas au hasard, mais trois types caractéristiques. Ce sont: la première, de M. Huot, c'est-à-dire d'un «_amateur_» qui n'était rien moins que savant; la seconde, d'un érudit et d'un écrivain de valeur, puisqu'il était académicien, M. Ampère; la troisième, d'un vrai savant, celui-là, M.P. Pâris.

Le lecteur pourra juger combien il est dangereux, par ces trois exemples, de prendre tout ce qu'on lit pour «_parole d'Évangile_.»

La première est absolument nulle; la seconde est une critique sévère et injuste, la dernière une apologie.

Nous serons d'autant plus à notre aise pour les discuter, que notre travail était entièrement terminé lorsque les deux dernières nous sont tombées entre les mains.

Nous commencerons par celle de M. Huot. Nous ne lui ferons aucun reproche, car en étudiant cette oeuvre, lui Orléanais, il a fait preuve de patriotisme [p. CXXVI] et de bonne volonté; bien peu, du reste, de ses compatriotes possèdent l'amour de nos vieux poètes à un si haut degré, car je n'ai jamais encore rencontré un seul Orléanais qui eût seulement lu le _Roman de la Rose_, même parmi ceux qui se piquent de connaître notre langue. Mais M. Huot eût bien dû relire une fois de plus l'oeuvre de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung, au lieu de ce pauvre Molinet, qui, ma foi, semble l'intéresser autant que ceux-ci, sans doute parce qu'il était plus facile à lire. Et alors, il se fût peut-être aperçu que, dans les descriptions de Guillaume, il y a plus que _quelques vers seulement qui offrent un certain mérite de facture et de pensée_; que le trouvère de Lorris n'est pas _d'une transparence extrêmement gênante pour celui qui l'analyse et qui tient à être entendu ou lu par tout le monde_, et enfin qu'il faut voir dans l'Amant de Jehan de Meung autre chose qu'un débauché à qui _tous les moyens sont bons pour arriver à son but, qui ne recule pas même devant un assassinat_!

Ce pauvre M. Huot avait pris trop au pied de la lettre le meurtre de Malebouche, et il est navré d'une morale aussi épouvantable. Peu s'en faut qu'il ne termine son étude par ce cri du coeur: «Et voilà jusqu'où peuvent nous pousser les passions charnelles!»

Mais nous voici face à face avec un critique autrement sérieux que MM. Crapelet et Huot, en ce sens qu'il affirme avoir fait du _Roman de la Rose_ une étude minutieuse, et que son nom peut faire autorité en matière littéraire. Nous parlons de M.J.-J. Ampère, professeur au Collège de France et membre de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Le travail de M. Ampère parut dans la _Revue des Deux-Mondes_, [p. CXXVII] le 15 août 1843. Il est long, ou du moins semble tel au premier coup d'oeil, car il ne contient pas moins de 40 pages grand in-8° de 40 lignes. Mais, après mûr examen, si nous en défalquons l'analyse, il se réduit à six pages.

Faisons d'abord en passant une réflexion: c'est que, de tous ceux qui ont attaqué cette oeuvre, deux seulement en firent une étude sérieuse, et cherchèrent à appuyer leurs assertions sur l'examen critique de l'ouvrage, savoir: le chancelier Gerson vers 1400, et M. Ampère en 1843.

Gerson ne trouva d'autre argument qu'une parodie burlesque, et M. Ampère fit l'étude que nous allons examiner.

Elle se termine par la conclusion suivante:

«_L'oeuvre de Jehan de Meung doit être considérée comme une audacieuse tentative d'un libertin du XIIIe siècle, qui, à l'aide de quelques précautions oratoires, a voulu sciemment attaquer, non seulement les abus qui s'étaient glissés dans l'Église, mais l'esprit même du spiritualisme chrétien. Savant pour son temps, nourri de l'antiquité, païen d'imagination, épicurien par nature et par principe, il fut un devancier puissant des érudits païens et matérialistes du XVIe siècle. Il y a en lui le germe de Rabelais, et même à quelques égards de d'Holbach et de Lamettrie_.»

Ainsi, voilà tout ce que vit M. Ampère dans cette oeuvre colossale. Beaucoup de libertinage et d'impiété. Il reconnaît pourtant à Jehan de Meung un peu d'érudition et, çà et là, quelque grandeur. Il a même trouvé par hasard deux vers qu'il qualifie de «_tout simplement sublimes_.» C'est peu sur vingt mille. Bref, M. Ampère partage l'avis de Gerson. [p. CXXVIII] C'est un livre qu'on eût bien fait de brûler, car il ajoute:

«_Ce n'est pas l'inoffensive galanterie de Guillaume de Lorris qui eût décidé un homme de l'importance de Gerson à prêcher et à écrire contre le_ Roman de la Rose, _et qui eût attiré sur lui les vertueuses invectives de la sage Christine de Pisan. Mais les âmes chrétiennes et morales du XVe siècle_ (elles ne l'étaient sans doute pas aux XIIIe et XIVe) _durent sentir vivement ce qu'il y avait de dangereux dans un livre abritant, derrière un titre et un commencement qui n'annonçaient que gentillesse gracieuse et frivole galanterie, un traité d'irréligion et d'épicuréisme_.»

M. Ampère, vous qui ne trouvez dans Jehan de Meung qu'un païen et qu'un libertin, vous êtes une preuve frappante qu'il ne faut pas toujours juger la valeur des arguments sur l'_importance_ de celui qui les produit. Aussi nous nous permettrons de discuter les vôtres.