Chapter 7
«_Et celui qui, de la noblesse d'autrui, sans valeur, sans prouesse, veut porter los et renom, est-il noble? Je dis que non. Il doit être pour plus vil tenu que s'il était fils de truand. Noblesse soit à qui la mérite! Mais l'homme vil, orgueilleux, injuste, méchant, vantard, paresseux, sans charité (et de ceux-là sur terre il en foisonne), s'il est issu de parents où brillaient toutes les vertus, pas n'est droit qu'il ait de ses aïeux la gloire; mais il doit être plus vilain tenu que s'il était de chétif venu. Ceux-là disent: «Je suis noble,» parce qu'on les nomme ainsi, et que tels furent leurs bons parents, qui faisaient leur devoir, eux, et parce qu'ils chassent par rivières, par bois, par champs et par bruyères, et des chiens ont et des oiseaux, comme tous nobles damoiseaux, et traînent partout leur oisiveté. Mais ils trahissent leur vilenie, quand de la noblesse d'autrui se vantent; ils mentent, et la noblesse de leurs aïeux volent en tombant plus bas qu'eux_!»
Mais le côté le plus intéressant de cet ouvrage remarquable, c'est qu'il est un des premiers cris poussés par la France contre l'envahissement du clergé romain, qui voulait dominer toute la chrétienté, question [p. XCIX] brûlante, qui s'est rallumée de nos jours avec tant d'intensité, et fait le désespoir de tous les patriotes et des hommes vraiment religieux.
Depuis un demi-siècle environ, au moment où Jehan de Meung écrivait ces lignes, plusieurs ordres de religieux Mendiants avaient été créés par la cour de Rome, et comblés de privilèges qui les rendaient forts gênants et redoutables au clergé séculier. Sans nationalité comme sans patrie, puisqu'ils recrutaient leurs adeptes dans tous les pays et n'avaient pas de résidence fixe, ces Mendiants avares, hypocrites et sensuels, allaient de châteaux en châteaux demander de l'argent aux riches, avec lequel, quoique voués à la pauvreté, ils se faisaient bâtir de véritables palais, où ils visaient dans l'abondance et menaient une vie dissolue.
Ils dominaient au spirituel, puisqu'ils ne dépendaient que de Rome. Un évêque même ne pouvait rien contre eux, puisque, sans domicile élu, ils étaient _curés de toute la France_, et seuls, en qualité d'envoyés du Pape, pouvaient remettre certains péchés. Ils avaient une police admirablement organisée, et, grâce à leurs privilèges, devinrent en quelques années riches et puissants, mais craints et détestés. Leur audace devint telle que personne n'osait élever la voix contre eux. En 1256, Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, le premier combattit ces intrus. C'était un homme savant et renommé. Il avait maintes fois pris déjà la défense du clergé français et de l'Université contre les ordres Mendiants, et le pape Alexandre IV s'était vu contraint de faire brûler _l'Évangile Pardurable_, contre lequel Guillaume de Saint-Amour s'était élevé avec une extrême vigueur. Il est vrai que, dans ce livre, [p. C] si nous en croyons Jehan de Meung, les Jacobins avaient poussé l'audace jusqu'à s'attaquer a l'autorité apostolique elle-même. Quelque temps après, il publiait _Les périls des derniers temps_, satire virulente contre ces Mendiants éhontés, qui voulaient asservir à leur profit tout le clergé séculier. Mais ils étaient déjà si puissants qu'ils parvinrent, par leurs intrigues, à faire brûler à son tour le livre de Saint-Amour, et à le faire bannir de France.
Et, quelques années à peine après sa mort, Jehan de Meung, prenant courageusement sa défense, osait publier le pamphlet audacieux qu'il intercala dans le _Roman de la Rose_!
C'est en lisant ce passage et les chapitres suivants, où Jehan de Meung énonce ses théories naturalistes, que certains commentateurs en ont fait un athée. Rien n'est plus faux, et nul auteur ne mérite moins que lui une pareille accusation. Il était sincèrement religieux, au contraire; mais il savait allier l'amour de Dieu et l'amour de la patrie; en un mot, il était ce qu'on appelle aujourd'hui un gallican. Il gémissait de voir la papauté entrer dans cette voie funeste qui devait, quelques siècles plus tard, ensanglanter la terre. Et voilà ce qui lui fait pousser ce cri prophétique: «_De tout cela sortiront de grands maux_!» Patriotique terreur que toute la France aujourd'hui sent renaître plus poignante que jamais.
En effet, Jehan de Meung prévoyait tout ce qu'avait de dangereux pour la France et pour la chrétienté la création d'un clergé exotique et envahissant qui devait bientôt dominer la papauté, sur les ruines de l'ancienne Église apostolique élever l'Église romaine, et, oubliant sa divine mission sur la terre, résumer sa politique dans ce mot: «_Périssent les nationalités, [p. CI] pourvu que l'Église triomphe, dût-elle régner sur des ruines_!» C'est pour signaler l'ingérence de ces intrus tout-puissants dans la politique qu'il fait dire à _Faux-Semblant_:
Sur tous les royaumes s'étend Notre lignage omnipotent.... A nous seuls doit prince bailler A gouverner toute sa terre Et lui, soit en paix, soit en guerre; A nous se doit prince tenir, Qui veut à grand honneur venir.
Était-il athée l'homme qui s'écriait:
Nombreux si sont tels louveteaux Parmi tes apôtres nouveaux, Sainte Église, tu es perdue, Si ta cité est combattue Par les chevaliers de ton ban. Ton pouvoir est bien chancelant Si ceux-là cherchent à la prendre A qui la donnas à défendre. Contre eux comment la garantir? Prise sera sans coup sentir De mangonneau ni de pierrière, Sans déployer au vent bannière. Si tu ne veux la secourir, Laisse les tels partout courir, Laisse; mais si tu leur commandes, Tôt faudra-t-il que tu te rendes Leur tributaire, faisant paix Qu'ils t'imposeront à grand faix, Si pis encor ne font les traîtres, Et de tout ne deviennent maîtres. Bien ils te savent endormir, Le jour courent les murs garnir, La nuit creusent profondes mines. Ailleurs enfonce les racines Que tu-veux voir fructifier; Tu ne dois pas là te fier. [p. CII] Hélas! que le Saint-Siège n'a-t-il écouté notre poète! que ne s'est-il appuyé sur les clergés nationaux, sur ces humbles pasteurs qui ne demandaient qu'à le soutenir et l'aimer, s'il n'eût songé qu'à donner la pâture à toutes leurs brebis, au lieu de les laisser tondre par ces vils mercenaires! Mais la voix du grand homme se perdit, et sa prophétie de point en point s'accomplit. Peu à peu le pouvoir de la papauté fut absorbé par ceux qu'elle avait chargés de le défendre; l'Église et toute la chrétienté devinrent la proie des Mendiants. On vit bientôt les papes, créatures de «_ces loups qui tout dévorent_,» comme les appelle Jehan de Meung, à la grande gloire de Dieu et au profit de ce clergé sans patrie, semer dans toute l'Europe la discorde et la guerre, apporter sur le trône pontifical les appétits les plus ignobles et les passions les plus monstrueuses, jusqu'à ce qu'enfin l'Apôtre de Dieu ne rougît pas de descendre lui-même dans l'arène et de se vautrer dans le sang de ses brebis!
Il est toutefois une chose consolante pour nous: c'est qu'en ces crises épouvantables, la France chrétienne, la France tout entière se levait contre ces forcenés. C'est de sang français qu'était souillée l'armure de Jules II!
Mais la mesure était comble. La papauté depuis longtemps agonisait sous le joug des Mendiants, comme l'avait annoncé Jehan de Meung. Il ne restait plus qu'à partager les dépouilles, et, comme toujours, une querelle s'éleva entre les vainqueurs sur le cadavre de l'Église. Il s'agissait d'une grosse proie, les indulgences. Deux ordres Mendiants, les [p. CIII] Augustins et les Dominicains, se la disputèrent, et la Réforme éclata! On vit alors le successeur de saint Pierre, ce ministre de paix et de charité, enivré de sang, repousser dédaigneusement les propositions du clergé français, qui devaient réunir à nouveau, sous un même pasteur, le troupeau dispersé, pousser la Furie italienne qui régnait sur la France au plus épouvantable forfait, applaudir des deux mains au massacre de la Saint-Barthélemy, et, au nom de Dieu, bénir les assassins!
Oui, Jehan de Meung, tu avais raison, il en devait sortir de grands maux!
Hélas! si tu revenais aujourd'hui, tu ne reconnaîtrais plus la France! Le clergé national n'est plus, et cette chevalerie française, cette noblesse vaillante et généreuse qui fut jadis la gloire de notre vieille patrie, cette noblesse que tu représentais si dignement et dont tu étais si fier est elle-même devenue la proie des Mendiants romains!
Elle renierait Bayard aujourd'hui, si le chevalier sans peur et sans reproche osait lever la main sur l'étole pontificale, car pour elle la patrie passe après l'Église.
Mais une nouvelle France s'est levée, aussi chrétienne, aussi vaillante, aussi généreuse que la tienne. Tu la verrais, quelques années à peine après des désastres inouïs, fruits encore d'une guerre religieuse, plus forte et plus florissante que jamais, et, j'en suis sûr, tu ne la renierais pas!
Quand on relit ces pages, on se demande par quel miracle cet homme put échapper à la vengeance d'ennemis aussi vindicatifs et aussi redoutables, et comment la sainte Inquisition, établie en France depuis quelque vingt ans, le laissa mourir dans son lit [p. CIV] au lieu de le brûler comme hérétique. Du reste, il ne se faisait pas illusion sur les dangers qu'il courait, et c'est pourquoi il s'écrie:
En grogne, ma foi, qui voudra, Et s'en courrouce à qui plaira; Pour moi, je ne m'en tairai mie, En dussé-je perdre la vie, Ou contre droiture me voir, Comme saint Paul, en cachot noir Plonger, ou bien de ce royaume A tort bannir comme Guillaume De Saint-Amour.........
C'est que Jehan de Meung n'était ni un professeur de Sorbonne, ni un bourgeois, ni un vilain. C'était un seigneur riche et puissant. Il pouvait compter sur ses amis, et notamment sur un de nos meilleurs rois, jeune encore, qui devait par la suite devenir le champion le plus résolu des libertés gallicanes, celui dont le gantelet imprima sur la joue de Boniface VIII le plus sanglant défi qu'aient jamais jeté les idées modernes à l'absolutisme romain.
Philippe-le-Bel défendit jusqu'à sa mort, avec une incroyable énergie, les prérogatives de la royauté, c'est-à-dire de la France, contre les prétentions des papes qui, dans leur détresse, tournaient les yeux vers elle et lui tendaient les bras. La fille aînée de l'Église alors prodiguait pour eux et son or et son sang; mais une fois revenus de leurs terreurs, ces Romains, ne voyant plus dans les Français que des ennemis politiques, ne cherchaient qu'à les exploiter et leur susciter des ennemis de toutes sortes.
Telle est, en résumé, depuis mille ans, l'histoire des relations entre la France et la papauté. Et, chose [p. CV] étrange! après tant de luttes, c'est la royauté qui succomba! Aujourd'hui, nous l'avons dit, il n'est plus ni religion gallicane, ni Pragmatique-Sanction, ni concordat, ni déclaration de 1682, ni clergé national. Mais quand la royauté abdiqua devant la papauté, elle n'était déjà plus la France.
On s'étonne donc moins, en y réfléchissant, que Jehan de Meung ait pu braver jusqu'à sa mort les attaques violentes des papistes. Sa plume mordante avait pourtant stigmatisé ce clergé vicieux d'une bien rude façon, dans cette satire audacieuse, où le poète orléanais dévoile à ses contemporains les vices, la corruption et les crimes de ces moines omnipotents.
Les deux chapitres dans lesquels _Faux-Semblant_, le moine hypocrite, qui s'est glissé furtivement dans le camp d'_Amour_ (car ses pareils s'insinuent partout), est obligé de se démasquer, sont bien certainement la partie capitale du roman. La verve et la vigueur du poète s'y élèvent si haut, que jamais elles n'ont été dépassées.
Ce passage jette un triste jour sur les moeurs du haut clergé à cette époque; il explique l'acharnement incroyable que les ennemis du poète déployèrent contre cette oeuvre et la vogue étonnante dont elle jouit pendant plusieurs siècles. En vain le chancelier Gerson s'écriait encore plus de cent ans après:
«_Arrachez, hommes sages, arrachez ces livres dangereux des mains de vos fils et de vos filles. Si je possédais un seul exemplaire du_ Roman de la Rose, _et qu'il fût unique, valût-il mille livres d'argent, je le brûlerais plutôt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je savais que l'auteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour lui pas plus que pour Judas; et les [p. CVI] personnes qui lisent son livre à mauvais dessein augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en enfer, soit qu'il gémisse en purgatoire_.»
Mais il était inutile d'arracher ce livre des mains des lecteurs et de le brûler. Il était depuis longtemps à l'abri de la destruction. Toute l'oeuvre de Guillaume, en effet, était gravée dans les âmes tendres et passionnées des damoiselles[1]; celle de Jehan de Meung au fond du coeur de tous les vilains, les savants et les honnêtes gens. Répandu par les ménestrels, qui l'allaient récitant par toute la France, comme les oeuvres d'Homère, le _Roman de la Rose_ était impérissable. Cet ouvrage, aussitôt son apparition, jouissait d'une telle renommée, était devenu si populaire, il avait exercé une telle influence sur la littérature et sur les moeurs, que ses ennemis eux-mêmes, pour se faire lire et rendre leurs diatribes intéressantes, ne trouvèrent rien de mieux que de l'imiter servilement.
Du reste, il ne fut attaqué qu'au point de vue de la licence des expressions et des images, et quoique ses plus terribles adversaires aient compris dans leurs malédictions l'oeuvre tout entière, on est forcé de reconnaître que c'est là le seul grief sérieux qu'ils articulent contre ce chef-d'oeuvre.
Ainsi Gerson, cet acharné défenseur des libertés gallicanes aux conciles de Pise et de Constance, l'auteur de _De Auferibilitate Papae_, ne visait certainement pas, dans ses attaques, l'adversaire de _Faux-Semblant_, et Christine de Pisan ne lui reprochait que ses injustes critiques contre les dames. Aussi les [p. CVII] contemporains n'attachèrent que fort peu d'importance à ces anathèmes, qui, somme toute, s'adressaient à la littérature entière de ces siècles si peu _collets-montés_. On ne fit qu'en rire, et ceux qui ne connaissaient pas le roman le lurent avec avidité.
On reproche généralement à Jehan de Meung d'être verbeux et diffus, et de semer, sous prétexte d'érudition, son poème de hors-d'oeuvre considérables, qui rendent l'action confuse et ont presque fait ranger le délicieux roman de Guillaume dans le genre ennuyeux. «_Les transitions n'y sont point ménagées, et chaque digression semble naître plutôt du caprice de l'auteur que de l'enchaînement des idées_.[2]» On l'accuse encore d'avoir intercalé au hasard ces tirades, sans même s'occuper de l'acteur qui les débitait.
La moitié de ce reproche est juste, mais c'est le défaut capital de la littérature du moyen âge. Pour le reste, c'est une erreur grossière; car l'oeuvre, au contraire, est savamment étudiée. Quand l'auteur combat les abus de la société au XIIIe siècle, ce n'est pas au hasard qu'il choisit ses orateurs. Il sait parfaitement ce qu'il dit quand il fait attaquer les débauchés par _Génius_, les femmes par le _Jaloux_, les égoïstes et les riches par _Ami_, les juges iniques et les rois par _Raison_, et quand il choisit pour champion des vilains contre les nobles _Nature_ elle-même.
Au surplus, si l'on ne considère l'oeuvre de Jehan de Meung que comme la continuation de celle de Guillaume de Lorris, plus de la moitié du roman pourrait en effet passer pour inutile.
[p. CVIII] Mais, comme nous l'avons dit plus haut, Jehan de Meung se souciait bien de _Bel-Accueil_ vraiment! Il avait de l'esprit, et il comprit que faire un long traité de philosophie, de science et de morale, où il pût développer toute son érudition, c'était, au prix de peines et de dangers inouïs, se jeter dans les luttes arides de théologie et de métaphysique, qui ne pouvaient intéresser que les savants et ne lui attirer qu'un petit nombre de lecteurs. Et puis, comment développer en vile prose ces audacieuses maximes, qui trouvent si bien à se voiler sous les attrayantes allégories du roman? Que de choses, acceptables et même charmantes en vers, ne seraient souvent en prose qu'impudeur et qu'insanité! N'oublions pas que les mets les plus délicieux ne doivent leur saveur qu'à la manière dont ils sont apprêtés. «C'est le ton qui fait la chanson,» dit un proverbe populaire, et le genre badin permet d'émettre de cruelles vérités qui seraient trop dangereuses dans un livre sérieux. Telle maxime qui termine ingénument une fable du pauvre Ésope ou du bonhomme La Fontaine, telle pointe du malin Jehan de Meung deviendrait, même de nos jours, au milieu d'un discours politique ou d'un article de journal, un pamphlet séditieux. Quand le vigneron Paul-Louis le voulut faire, il n'y a pas de cela bien longtemps, on le lui fit trop bien sentir. Il ne faut donc lire le livre de Jehan de Meung que pour s'instruire et non pour s'amuser.
Donc, le reproche le plus sérieux et qui subsiste tout entier, c'est la crudité de quelques expressions, les attaques violentes contre les femmes, et surtout l'obscénité de certaines images et de la dernière scène.
Mais, comme dit Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman [p. CIX] de la Rose_: «_Si Jehan de Meung, pour avoir voulu être trop naturel, est tombé souvent dans le style bas et grossier, le mauvais goût de son époque en fut sans doute la cause_.» La preuve en est dans tous les fabliaux et contes parvenus jusqu'à nous, et qui cependant faisaient les délices de nos chastes aïeules.
Pourtant on ne peut s'empêcher de rapprocher les deux écrivains, et en lisant Jehan de Meung, plus d'une gente dame regrettera bien certainement que la mort ait empêché le pudique Guillaume de terminer son oeuvre.
Du reste, Jehan de Meung s'en est ému lui-même, et il a pris soin de se défendre par la bouche de _Raison_. Celle-ci dit qu'on ne doit pas avoir honte d'appeler par leur nom les oeuvres de Dieu. «_Ce n'est pas le nom qui est honteux_, dit-elle, _mais la chose. Or, quoi de plus noble que les divins instruments que Dieu façonna de ses propres mains pour perpétuer l'espèce humaine_?» A vrai dire, puisque l'auteur n'a pas trouvé de meilleures raisons à nous donner, nous n'en chercherons pas, et nous l'abandonnerons à la colère des dames. S'il faut en croire son chroniqueur, André Thévet, maître Jehan, nous en sommes convaincu, se tirerait aujourd'hui d'un si mauvais pas aussi facilement que jadis en semblable circonstance.
Qu'on reproche donc à nos deux auteurs ce que l'on voudra. Ce qu'au moins on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait une oeuvre admirable, d'avoir écrit mieux que personne avant eux, et d'avoir fait faire un pas immense à la littérature française en créant un de ses plus beaux chefs-d'oeuvre.
Ce qu'on ne peut contester à Guillaume de Lorris, ce peintre inimitable, [p. CX] c'est une délicatesse et une grâce infinies, et à Jehan de Meung une vigueur de style, une élévation d'idées et une érudition sans rivales.
Sous la plume de ce fougueux satirique, le trait devient mortel et l'ironie sanglante, comme on peut en juger par le _dix-neuf mille deux cent quarante-sixième_ vers:
Bon fait prolixité foir!
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[p. CXI] OPINIONS DES CRITIQUES.
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Nous terminerons cette étude en donnant et discutant l'opinion de quelques écrivains sur cette oeuvre remarquable. Sans vouloir ici résumer les attaques violentes ni les louanges outrées des contemporains que nous pouvons soupçonner de partialité, nous nous contenterons de citer l'opinion des savants qui n'ont étudié cette oeuvre qu'au point de vue purement littéraire et philosophique. Ce fut au commencement du XVIe siècle, c'est-à-dire plus de trois cents ans après son apparition, que les savants commencèrent à étudier sérieusement le _Roman de la Rose_. Cette oeuvre, en effet, eut à cette époque, à la cour de Louis XII et de François Ier, un regain de célébrité. C'est ce qui engagea Clément Marot à en publier une nouvelle édition. «_Sous prétexte de rajeunir ce roman pour en rendre la lecture plus facile, cet auteur lui fit subir des changements considérables; il substitua quantité de mots nouveaux à ceux tombés m désuétude, refondit un grand nombre de vers, en ajouta même quelques-uns, en un mot se fit un_ Roman de la Rose _à lui_.»
Il profita de cette publication pour juger l'oeuvre tout entière en six pages. Du style, il n'en parle [p. CXII] pas, et se contente d'indiquer au lecteur de la manière dont il faut «soulever l'écorce pour arriver jusqu'à la moelle de l'arbre.» Il dit que la _Rose_ signifie «l'état de sapience, ou l'état de grâce, ou la Rose papale, ou la Vierge Marie, ou bien encore le souverain bien infini et la gloire d'éternelle béatitude.» Le lecteur peut choisir. Il ne s'appesantit pas beaucoup sur cette glose étrange que bien certainement il n'a jamais prise au sérieux. Mais elle s'explique assez aisément par cette circonstance, que Marot refondit le _Roman de la Rose_ dans les prisons de Chartres où il était enfermé comme hérétique. Pour sortir de prison, ou remercier le roi de l'en avoir tiré, il crut devoir faire imprimer cette petite préface en tête de son édition. Cette singulière idée n'est pas de lui, du reste. Tout l'honneur en revient à Jehan Molinet, chanoine de Valenciennes, qui avait publié, en 1503, une translation de vers en prose, et une moralisation du _Roman de la Rose_. Nous passerons sous silence cette oeuvre absurde, et c'est, comme dit M.P. Pâris, le seul moyen de lui rendre justice. Quant à l'opinion de Marot sur les auteurs, tout ce qu'on trouve dans ses oeuvres, c'est un passage de sa complainte au général Preudhomme où il appelle Guillaume de Lorris l'Ennius français.
Baillet le regardait comme le meilleur poète du XIIIe siècle. Il nous apprend qu'il vivait sous le règne de saint Louis, qu'il mourut environ l'an 1260, et que, déguisant sous le nom de Rose celui d'une femme qu'il aimait éperdument, il avait entrepris son roman, dans lequel il voulut imiter Ovide et étendre ses pernicieuses maximes, sous prétexte d'y mêler un peu de philosophie morale.
Le lecteur peut juger que Baillet est tout aussi [p. CXIII] peu exact dans ses renseignements historiques que juste dans son appréciation philosophique, car il est impossible, en y mettant même une extrême complaisance, de découvrir, dans la partie de Guillaume, la moindre «_pernicieuse maxime_.»
Lantin de Damerey, dans sa _Dissertation_ sur le _Roman de la Rose_, convient que les descriptions de Guillaume sont faites avec art et avec esprit:
«_Lorris_, dit-il, _était un auteur galant qui a plus approché du tour aisé et naturel d'Ovide que Jehan de Meung, son continuateur. Cet auteur, qui vivait vers l'an 1300, fit voir qu'il savait aussi bien que Guillaume la théorie de l'art dangereux de l'amour, et l'emporta sur lui par l'érudition_.»
Baïf était grand admirateur aussi du _Roman de la Rose_, et le choisit pour sujet d'un sonnet qu'il adressa à Charles IX.
Ronsard en faisait, de son côté, tant de cas, qu'il le lisait constamment et y puisait ses inspirations poétiques.
Le Père Bouhours (_Entretiens d'Ariste et d'Eugène_) n'hésite pas à donner à Jehan de Meung le nom _de père et d'inventeur de l'éloquence française_. Et de fait, c'est le premier livre français qui ait jamais joui d'une grande réputation.
Enfin, Pasquier, contemporain de Marot, s'exprime ainsi dans ses _Recherches sur la France_: