Chapter 6
L'_Amant_ alors, en pèlerin, muni du bourdon et de l'écharpe, pénètre jusqu'à _Bel-Accueil_ sous la conduite de _Courtoisie, Franchise_ et _Pitié_. «Daignez, disent-elles à _Bel-Accueil_, octroyer à ce loyal _Amant_ la _Rose_ qu'il désire depuis si longtemps.
«Dames, fait _Bel-Accueil_, de bon coeur je la lui abandonne; qu'il me pardonne ses longs ennuis, et qu'il vienne ici la cueillir, à nous deux seuls tout à loisir, car il aime loyalement.»
L'auteur finit en racontant comment, pour arriver jusqu'à la _Rose_, il lui fallut forcer la porte du sanctuaire avec son bourdon et comment, après de longs efforts, il parvint enfin à cueillir le délicieux bouton.
Il était jour; il se réveille.
GLOSE.
On peut ainsi résumer ces dix-huit derniers chapitres:
Jusqu'alors le lien qui unissait les deux amants n'avait été qu'une affection du coeur et de l'âme. Du côté de l'amante, ce n'étaient qu'illusions et rêves [p. LXXXIV] enchantés. S'aimer et se le dire, se contempler et se sourire, c'était tout son bonheur.
Dans cet échange mutuel d'impressions naïves, les sens n'avaient aucune part; cette affection n'était encore que de l'amitié. Soudain une étincelle jaillit et vient embraser tout le corps. Les sens s'allument, la nature reprend tous ses droits. L'étincelle, c'est _Génius_; la flamme, c'est _Vénus_.
Alors la pauvre enfant, vaincue déjà plus d'à moitié par l'éloquence et les charmes de son amant, sent naître en elle une flamme inconnue. Palpitante, enivrée, elle oublie tout, se laisse tomber éperdue entre ses bras, s'abandonne à ses étreintes passionnées, à ses voluptueuses caresses, et... l'heureux _Amant_ peut enfin cueillir la _Rose_.
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[p. LXXXV] CONCLUSION.
L'oeuvre de Guillaume de Lorris, cette idylle charmante, gracieux reflet d'une âme tendre, naïve et pure, est, à notre avis, un des plus beaux chefs-d'oeuvre de notre poésie. Quel doux parfum de jeunesse et d'amour! La forme y laisse parfois un peu à désirer; la diction est peut-être un peu monotone, mais l'ensemble en est délicieux! Malgré soi, on s'intéresse au pauvre Amant, on pleure ses souffrances, on maudit ses persécuteurs.
Comme ce Guillaume de Lorris connaissait le coeur humain! Seul celui qui aima dans sa jeunesse peut comprendre les douleurs de cet amant infortuné, ses désespoirs et ses enthousiasmes, ses affaissements et sa ténacité. Quelle naïveté charmante, quelle délicatesse de pinceau, et surtout quelle vérité dans le récit et les dialogues! Quelle richesse dans les descriptions, et comme les caractères y sont savamment étudiés! Cette littérature jeune et fraîche fut pour nous comme une révélation. C'est bien certainement, avec _Daphnis et Chloé_, les deux plus jolis romans que nous ayons lus. Comme, auprès de ces deux chefs-d'oeuvre de naturel et de simplicité, sont, malgré tout leur fracas, ennuyeux et tristes les romans d'aujourd'hui! Exagérés et faux, [p. LXXXVI] ils tourmentent l'esprit, le torturent et le fatiguent, sans jamais réellement l'intéresser. Quelquefois, quand il nous arrive d'y jeter les yeux, nous nous demandons si ce sont bien réellement des hommes qui sont en scène. A coup sûr, ce ne sont pas des hommes comme nous. Jamais nous n'avons pu nous y reconnaître une seule fois. Personnages de convention, tous les acteurs s'agitent au milieu d'une société bizarre; ils sont en tous points extrêmes, aussi impossibles dans le bien que dans le mal, jamais naturels. Dans ce petit roman, au contraire (je ne parle que du roman de Guillaume), c'est la nature prise sur le fait, et l'on s'y reconnaît à chaque pas. Nous ne saurions préjuger ce qu'eût été l'oeuvre du poète si la mort ne l'eût enlevé si jeune; mais à coup sûr on peut affirmer que si la fin eût été de tous points digne d'un si admirable début, Guillaume de Lorris pourrait, sans exagération, être comparé aux plus gracieux poètes de l'antiquité.
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Avant de passer à la partie de Jehan de Meung, nous allons discuter la valeur d'un prétendu dénoûment attribué à Guillaume de Lorris.
M. Méon ayant rencontré par hasard deux manuscrits contenant la partie seule de Guillaume de Lorris, qui se terminaient par quatre-vingts vers formant un dénoûment, se crut en droit d'affirmer que Guillaume de Lorris avait terminé son roman, et que Jehan de Meung avait supprimé ces vers pour continuer ou plutôt recommencer l'ouvrage sur un plan beaucoup plus vaste. Cette opinion est aujourd'hui partagée par la plupart des commentateurs de [p. LXXXVII] cette oeuvre remarquable. Nous avons le regret de ne pouvoir l'accepter, et nous allons, de l'examen même du roman, tirer la preuve irréfutable d'une aussi surprenante erreur.
Du premier coup d'oeil, il est facile de voir que l'oeuvre de Guillaume de Lorris n'est que la mise en scène d'une oeuvre beaucoup plus considérable. C'est à peine si nous pouvons accepter ces trente-deux chapitres pour la moitié du roman. En effet, le dénoûment, dont nous allons donner tout à l'heure l'analyse, est beaucoup trop écourté pour un cadre de cette importance, et ne serait guère en rapport avec l'étendue de l'exposition, car nous ne pouvons appeler autrement l'oeuvre de Guillaume de Lorris.
Le lecteur a pu voir, du reste, avec quel art il sut traiter un si magnifique sujet. Dès le début, rien qu'au soin qu'il apporte à développer la mise en scène, à nous dépeindre les lieux et les acteurs principaux, nous devons admettre, jusqu'à preuve du contraire, que chacun devait jouer un rôle important dans ce drame ingénieux, et ce n'est certes pas uniquement pour donner carrière à sa verve poétique qu'il fait passer sous nos yeux une suite aussi longue de descriptions et de portraits inimitables, qui n'absorbent pas moins de douze chapitres sur trente-deux, 1690 vers sur 4150, c'est-à-dire à peu près la moitié du poème. Quant à la valeur de ce document, le lecteur pourra juger combien il est inférieur, sous tous les rapports, à ce qui le précède. En voici le sommaire ou plutôt la traduction un peu résumée:
L'_Amant_, voyant tout perdu, exhale sa douleur en plaintes amères. Mais voici soudain venir dame _Pitié_ pour le consoler. Elle amène dame _Beauté, Bel-Accueil, Loyauté, Doux-Regard_ et _Simplesse_. Ils [p. LXXXVIII] lui disent: «_Jalousie_ s'est endormie, et nous nous sommes échappés à grand' peine, car _Peur_ tremblante, qui toujours allait et venait, écoutant le moindre bruit, nous aperçut, et, redoutant la perfidie de _Malebouche_, ne savait ce qu'elle devait faire; mais _Bonne-Amour_ ouvrit de force la porte, quoi que _Peur_ pût dire et faire. Si _Malebouche_ l'eût su, nous ne serions certes pas sortis; mais _Vénus_ vola les clefs et nous a mis dehors.»
Laissons maintenant l'Amant raconter comme il fut mis en possession du très-doux bouton:
«Elles sont assises (pourquoi ce féminin?) aussitôt à côté de moi. Dame _Beauté_ en tapinois m'a présenté le doux bouton; je l'ai pris de bonne volonté, et j'en ai disposé comme s'il fût mien, sans qu'il fît la moindre opposition. En paix, sur un beau lit d'herbes fraîches, couverts de feuilles de roses et de baisers, en grand soulas, en grand déduit nous passâmes toute la nuit. Elle nous parut trop courte, et quand l'aube se leva, il fallut nous séparer. Dame _Beauté_ me réclama le doux bouton que je dus rendre à contre-coeur; mais il n'était plus clos. Alors, avant de partir, _Beauté_ me dit en riant: «_Jalousie_ peut maintenant guetter, ses murs hausser et renforcer, doubler ses haies d'églantiers; il est payé de ses peines. Beau doux Ami, vous me l'avez dit, tel service, telle récompense.»
Puis, après quatre vers de morale, l'Amant termine ainsi:
«Droit à la tour ils s'en retournent mystérieusement; moi je m'en vais et prends congé. Voilà le songe que j'ai songé.»
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Évidemment, comme nous l'avons dit plus haut, ce serait une fin de tous [p. LXXXIX] points indigne d'un début aussi parfait, et de plus elle est écrite avec une négligence déplorable. Outre que ces quatre-vingts vers nous semblent d'un style relativement un peu plus jeune que le reste, il est facile de voir combien les caractères des acteurs y sont mal observés. Comment admettre que _Beauté_ qui, dans tout le roman de Guillaume, n'est qu'un acteur tout à fait secondaire, puisqu'elle ne figure que dans la karole où on ne la voit pas même adresser la parole à l'_Amant_, soit appelée à dénouer seule une situation si compliquée? Au surplus, _Beauté_ n'est et ne peut être qu'un personnage passif: c'est une qualité du corps; elle fait partie de l'objet à conquérir, de même que la _Rose_. Nous aurions mieux compris, dans ce rôle de médiateur, dame _Pitié_ ou _Courtoisie_, comme l'a fait Jehan de Meung, par exemple. Quant à _Doux-Regard_, ce n'est qu'un comparse, le serviteur de _Dieu d'Amours_ et non de _Bel-Accueil_, et un personnage jusqu'ici fort mystérieux. Pour ce qui est de _Loyauté,_ c'est la première fois qu'apparaît cet acteur, et comme il vient pour ne rien faire, il est au moins inutile. _Bel-Accueil_, l'âme du drame, est ici tellement nul, qu'il en est ridicule; et puis, que dire de ce «_doux bouton qui ne fait pas la moindre opposition_?» Supposerons-nous qu'il y ait ici erreur d'impression et qu'il faille lire _el_ au lieu de _il_, et dire «sans qu'elle (Beauté) fît la moindre opposition?» Enfin quelle est cette _Bonne-Amour_ qui ouvre la porte du château et qu'on n'a pas encore vue jusqu'ici? Comment expliquer ce personnage? Faut-il supposer qu'il ne fasse qu'un avec _Vénus_, qui paraît quatre vers plus bas?
Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire à l'auteur de ce [p. XC] morceau détestable, c'est d'avoir réduit _Jalousie_ au rôle ridicule de mari trompé, et ceci au mépris du poète, qui se plaît à nous peindre _Bel-Accueil_ comme une vierge innocente et pudique. Pour terminer enfin, que signifie cette _Beauté_ réclamant, avant de partir, le bouton à l'_Amant_?
Le bouton, nous le répétons, c'est le plus bel ornement de la femme; c'est sa virginité, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a donnée, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois cueilli. Cette pensée est presque ici de l'obscénité. Or, rien ne saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naïf poète de Lorris.
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Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre définitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre même de Guillaume des preuves irréfutables qu'il ne l'a jamais terminée et qu'il songeait même à lui donner une bien plus grande étendue.
Ainsi, comment admettre qu'un poète aussi correct, aussi soigneux, qu'un écrivain de sa valeur, enfin, eût laissé subsister des négligences de la force de celles que nous allons relever? Dès le début, en effet, nous lisons que l'_Amant_ va voir peintes sur le mur sept images. Or, le poète en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept. Il en est quelques-unes qu'on peut à peine qualifier [p. XCI] d'ébauches, les trois premières, par exemple, _Haine, Félonie_ et _Vilenie_. La seconde même n'est qu'un titre. Évidemment, ou le peintre avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercalé trois après coup, avec l'intention de les achever en révisant son poème. Il en est de même des flèches d'_Amour_. Le poète nous dit qu'_Amour_ a deux arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flèches pour chacun d'eux, dont cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'_Amant_ des belles flèches, et en les énumérant, il en nomme six. C'est encore une négligence que le poète n'eût pas manqué de faire disparaître. Quant aux cinq vilaines flèches, elles étaient sans doute appelées à jouer leur rôle, à moins pourtant de dire que _Bel-Accueil_, n'ayant que des vertus, en rendait l'usage inutile.
Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer du texte même. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: «_Je vais maintenant vous conter comment_ Honte _me fit la guerre, comment les murs furent élevés et le château fort, qu'_ Amour _prit par la suite au prix de grands efforts_.» Évidemment, le poète se proposait de raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte d'_Amour_ contre _Honte_, défenseur du château, c'est-à-dire de la passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve, celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manière dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scène.
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[p. XCII] PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
Après le poète, après le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le coeur exhale avec tant de grâce et de naïveté ses ardents désirs, ses douces jouissances, ses cruelles déceptions et ses cuisantes douleurs, voici venir l'homme blasé, le sceptique, le savant, le philosophe. Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIe siècle. Pour lui la _Rose_ n'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le jardin de _Déduit_, s'étend à l'infini; il embrasse la nature entière, la nature féconde, source d'éternelle vie. Guillaume de Lorris parlait avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas la raison froide et égoïste qui nous fait étouffer les inspirations généreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la véritable raison, qui nous dit que le seul moyen d'être homme, c'est d'être juste, c'est d'être bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour l'_Amant_, c'est que celui-ci représente la nature dans ce qu'elle a de plus sacré, l'amour, et il s'indigne de ce que _Jalousie, Danger, Honte_ et _Peur_, c'est-à-dire les préjugés, osent entraver ses droits en empêchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne doit être agréable à Dieu comme l'amour et les caresses de deux êtres également jeunes et beaux. Aussi, avec quelle éloquence et quelle vigueur il flagelle tout ce qui viole en général les lois de la nature, et en particulier tout ce qui s'oppose à la reproduction! Il condamne impitoyablement le célibat, les amours [p. XCIII] honteux et tous les vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve pas d'imprécations assez virulentes pour flétrir ceux qui commettent l'attentat dont Abeilard fut victime.
Sortant même du domaine physiologique pour entrer dans le champ de l'économie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les prêtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il critiquera même le mariage, mais uniquement au point de vue des lois naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu nécessaire cette violation du bien le plus précieux pour lui, la liberté, sans laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que Jehan de Meung était un athée. Non. C'est un philosophe naturaliste. Pour lui, Dieu, l'universel créateur de la matière, le père de _Raison_, après avoir achevé son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans son immuable sérénité, aux évolutions de tous les corps qui gravitent dans l'immensité de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome imperceptible. Tous obéissent aux lois éternelles et inviolables auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique «chambrière,» _Nature_, est chargée de veiller à l'exécution de ces lois qu'elle-même ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la matière et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend à se soustraire à sa domination est sacrilège, et fait insulte à Dieu lui-même. Mais le pouvoir de _Nature_ n'est pas sans bornes. Il ne s'étend pas jusqu'à cette flamme céleste qu'on nomme l'intelligence; car elle-même le dit: «_Je ne fais rien d'éternel; tout ce que je fais est mortel_.» Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle règle les impressions des sens. _Raison_ [p. XCIV] plane au-dessus d'elle, _Raison_, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volonté de son père, et jamais ne doit entraver l'oeuvre de _Nature_. Elle est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, comme _Génius_ entre l'homme et _Nature_.
L'homme, comme tous les êtres vivants, naît, grandit, vit et meurt suivant des règles absolues. Dès son adolescence, il sent dans ses veines bouillonner les ardeurs des passions charnelles, il subit les lois de _Nature_. Mais cette force irrésistible, cette étincelle foudroyante qui soudain attire deux êtres, et les lie d'une chaîne si forte que souvent en la brisant on brise jusqu'aux ressorts de la vie, l'amour, en un mot, échappe à l'autorité de _Nature_. Il ne procède pas non plus directement de Dieu. _Génius_ est cette force surnaturelle qui toujours doit aider _Nature_ dans son oeuvre féconde pour que la passion soit respectable et sainte.
Tel est le système philosophique de Jehan de Meung. Quoique nous soyons loin de partager toutes ses idées, nous sommes obligé de reconnaître que, dans tout le cours de son poème, il s'est élevé à des hauteurs inconnues, que nos philosophes modernes n'ont jamais franchies et qu'ils rêvent aujourd'hui d'atteindre par la science. Aussi nous nous dispenserons d'analyser la partie scientifique et métaphysique de l'oeuvre. Nous ne l'étudierons qu'au point de vue économique et littéraire.
On comprend tout d'abord qu'il était difficile de concilier ce système avec les formes extérieures de la religion du Christ et surtout avec le dogme. La religion chrétienne, en effet, repose tout entière sur ce dogme, que l'amour est un crime, que l'homme est conçu dans le péché, et que, dès sa naissance, il [p. XCV] est responsable du péché commis par ses auteurs. De là les dogmes du péché originel, du baptême, de l'Immaculée-Conception et de la rédemption. Jehan de Meung ne pouvait guère s'appuyer, pour glorifier l'amour, sur une religion qui fait de l'amour un vice et du célibat une vertu. Il ne pouvait pas non plus, à son époque, émettre librement de pareilles idées sans risquer sa vie. C'est ce qui lui fit choisir la forme poétique. Grâce au privilège de la poésie, Jehan de Meung put diviniser l'amour sans devenir un hérétique.
Le vieux naturalisme grec et ses fictions charmantes se prêtaient bien plus aisément à l'exposition des théories naturelles de Jehan de Meung. Toutefois, l'auteur reste aussi indifférent à une forme qu'à l'autre; on sent bien que, né du temps d'Homère ou de Virgile, il eût été plus fervent adorateur de Vénus qu'il ne l'est de la Vierge Marie; mais c'est tout. Aussi doit-on moins s'étonner de voir figurer côte à côte, dans ce singulier roman, Dieu le Père et Saturne, Jésus-Christ et Jupiter, Vénus et la sainte Vierge, Mars, Vulcain, et tous les saints du paradis.
Ceci posé, il est facile de comprendre pourquoi Jehan de Meung entreprit de terminer l'oeuvre de Guillaume de Lorris. Outre la réputation méritée dont jouissait le _Roman de la Rose_, ce qui n'était certes pas à dédaigner pour trouver des lecteurs à une époque où il y en avait si peu, Jehan de Meung comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer de cette merveille inachevée pour développer ses théories philosophiques.
On n'en reste pas moins stupéfait de l'audace incroyable de ses idées et de la vigueur de son style.
Nous l'avons déjà dit, Jehan de Meung est le Rabelais, le Voltaire du [p. XCVI] XIIIe siècle. Mais combien ces deux apôtres de l'humanité restent pâles à côté du vieux romancier qui, en plein moyen âge, osait lever le drapeau de la liberté et de l'égalité, à une époque où le vilain n'était pas même un homme, où le roi était presque un dieu!
Écoutez-le criant au vilain: «_Tu es l'égal des puissants de la terre, car ils n'ont rien de plus que toi. Tout cet or, toutes ces richesses qu'ils entassent, tous ces titres, tous ces châteaux, tous ces esclaves qui rampent à leurs pieds, ne sont pas leurs; ils sont à Fortune qui leur donnait hier, qui leur enlèvera demain. L'homme n'a rien à lui sur cette terre que son libre arbitre, sa conscience et sa volonté. Le roi lui-même est plus faible que le premier ribaud venu, car il ne sera rien le jour où le peuple voudra, et ce jour-là, pourra-t-il lutter contre un vilain? Non, car le moindre vilain est plus fort que lui. Ce qui fait la force d'un roi, sa valeur, sa puissance, sa richesse, c'est la force, le courage, le dévoûment et le travail de ses sujets, et rien de tout cela ne lui appartient; car rien n'est à nous que ce que Nature nous donna, et Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, l'eût-on par la force obtenu, si ne nous l'a donné Nature_!» Et plus loin, s'adressant directement aux rois: «_Ayez le coeur courtois, généreux et bon, et piteux envers les pauvres gens, si vous voulez du peuple l'amitié. Donner l'exemple aux seigneurs et aux riches; ne soyez orgueilleux ni rapace, car sans le peuple un roi n'est rien, non plus qu'un simple citoyen_.»
On a vanté la hardiesse de ce fameux mot de Voltaire:
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Jehan de Meung a dit: [p. XCVII]
Le premier qui fut roi fut un vilain hideux.
Non, rien n'égale sa vigueur quand il s'attaque aux injustices criantes de la société, aux rois surtout. Six siècles après Clopinel, il y a quelques années à peine, qui donc eût osé écrire:
«_Au temps de l'âge d'or les hommes étaient heureux; ils n'avaient pas comme aujourd'hui rois pour ravir le bien d'autrui; tous étaient égaux sur la terre. Les anciens_, dit-il, _n'eussent pas vendu leur liberté pour tout l'or du monde; car tout l'or du monde ne saurait payer la liberté d'un seul homme! Ils vivaient heureux, s'aimant comme des frères, et n'avaient pas besoin de seigneurs pour les juger, d'où sont nos libertés péries. Car les juges premièrement se conduisent si malement, qu'ils se devraient juger soi-même, s'ils veulent que chacun les aime, être loyaux et diligents, non pas lâches ni négligents, ni faux, ni rongés d'avarice, enfin faire aux malheureux justice. Mais ils vendent les jugements, ils cueillent, rognent et taillent, et pauvres gens leur argent baillent. Et tel on entend condamner un larron, qu'on devrait plutôt pendre, si l'on voulait rendre jugement des rapines qu'il a commises grâce à son pouvoir_.»
Ne l'oublions pas, à cette époque la justice était un des privilèges de la noblesse, et rois et seigneurs, dit Jehan de Meung, n'ont été créés que pour défendre les droits de ceux qui les paient.
Puis, s'adressant aux nobles, il leur dira:
«_Vous ne valez pas mieux que les vilains. Vous dites: «Je suis gentilhomme! Donc je vaux mieux que les misérables qui cultivent la terre ou du travail de leurs mains vivent.» Eh bien, moi je vous dis que non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses vices_. [p. XCVIII] _Noblesse vient de la valeur, et noblesse de naissance n'est rien qui vaille à qui manque la prouesse de ses aïeux. Par plusieurs je vous le prouverais qui, sortis de bas lignage, montrèrent plus noble coeur que maint fils de comte ou de roi que je ne veux pas nommer. Mais, hélas! en vain on voit les bons toute leur vie parcourir de lointains pays pour sens et valeur conquérir, cultiver les sciences, les lettres, les arts et la philosophie, souffrir la pauvreté; personne ne les aime. Les rois ne prisent une pomme ces hommes, plus nobles cependant que ceux qui vont chasser aux lièvres et sont coutumiers d'habiter en châteaux princiers_.