Le roman de la rose - Tome I

Chapter 5

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_Malebouche_, convaincu, ne trouve mot à répondre et finit par dire: «Je le reconnais. Or que faut-il faire?--Confessez-vous céans, dit _Faux-Semblant_; faites preuve de repentance, et je vous donnerai l'absolution.» Lors _Malebouche_ à deux genoux fait sa confession. _Faux-Semblant_, le voyant dans une posture favorable, lui serre la gorge et lui coupe la langue d'un coup de rasoir. Puis, aidé de son compagnon, il prend ses clefs et le jette dans le fossé. Sitôt fait, ils ouvrent la porte, et, trouvant les soldats _normands_ ivres-morts, les étranglent et entrent dans le castel.

GLOSE.

L'_Amant_, par sa prudence et sa circonspection, fait si bien qu'il ne donne aucune prise à la médisance, finit par éteindre tous les soupçons, et dès lors trouve les chemins ouverts pour revoir sa bien-aimée.

[p. LXIX] CHAPITRES LXIX A LXXV.

_Largesse_ et _Courtoisie_, sur les pas de _Faux-Semblant_ et de _Contrainte-Abstinence_, entrent dans le fort. Ils rencontrent la _Vieille_ qui, toute tremblante, se rend prisonnière, demandant qu'il ne lui soit fait aucun mal. Tous quatre lui répondent qu'ils ne sont point ses ennemis et qu'ils sont, au contraire, prêts à la servir si elle veut les aider. Puis ils lui offrent une agrafe et quelques anneaux, lui promettant de plus beaux présents par la suite. Enfin ils lui remettent un gent chapelet de fraîches fleurs, la priant, de la part de l'_Amant_, de le porter à _Bel-Accueil_, avec l'assurance de son respect et de son amour. La _Vieille_, heureuse de se tirer à son avantage d'un si mauvais pas, hésite cependant à se charger d'une telle mission, dans la crainte de _Malebouche_. Mais ils la rassurent en lui apprenant la mort de ce vilain. La _Vieille_ alors accepte de grand coeur et dit: «Que l'_Amant_ se tienne prêt à venir aussitôt que je le manderai;» puis, leur disant adieu, elle se rend auprès de _Bel-Accueil_; «Beau fils, lui dit-elle, pourquoi êtes-vous si triste? Contez-moi vos peines, et peut-être pourrai-je les soulager.» _Bel-Accueil_, qui n'a aucune confiance dans la _Vieille_, lui répond très-finement: «Je ne suis triste que de votre absence, car je vous aime d'amour tendre; mais pourquoi tant vous faire attendre?

«Pourquoi, répond la _Vieille_, vous allez le savoir, et grand plaisir vous en aurez.» Alors elle lui présente le chapelet que lui envoie l'_Amant_, qui toujours l'aime et mourra bien sûr s'il ne peut le revoir. _Bel-Accueil_ refuse le présent. «Non, dit-il, je crains [p. LXX] qu'on ne me blâme.» Cependant il ne quitte pas des yeux le chapelet, frémit, tremble, tressaille, rougit, pâlit, perd contenance. La _Vieille_ le lui met dans la main; il la retire et lutte encore, mais voudrait déjà le tenir. «Il est beau pourtant; mais si _Jalousie_ le savait?--Prenez-le, vous n'encourrez aucun blâme.--Mais s'il faut dire qui me l'a donné? --Réponses, riposte la _Vieille_, vous aurez plus de vingt; au surplus, si vous êtes embarrassé, dites que c'est moi. Je ne suis pas suspecte à _Jalousie_, et je me charge de vous justifier.» Lors _Bel-Accueil_ saisit le chapelet, le pose sur ses blonds cheveux, et prenant son miroir, admire comme il est gent ainsi.

La _Vieille_ alors profite de ce qu'ils sont seuls en tête-à-tête, et lui donne ses conseils. L'analyse en serait trop longue ici. Le lecteur pourra les étudier à la source même, et voir avec quel art et quelle vérité l'auteur a su peindre la duègne corrompue comme toutes ses pareilles, et ne cherchant qu'à faire choir au même degré d'abjection qu'elle l'enfant chaste et pur dont la garde lui est confiée.

GLOSE.

Mais le pauvre _Amant_ ne peut revoir sa mie dans l'intimité, car la _Vieille_ est là. A force de présents et surtout de promesses, il l'engage à lui ménager une entrevue avec sa chère amante, et lui remet un chapelet de fraîches fleurs pour elle. La _Vieille_ l'assure de son concours et lui dit de se tenir prêt au premier signal. Celui-ci se retire alors discrètement, et la _Vieille_ court aussitôt trouver le très-doux enfant qui, après une longue hésitation, accepte le présent et consent à écouter son cerbère.

[p. LXXI] CHAPITRES LXXVI A LXXX.

La _Vieille_ revient vers l'_Amant_ et lui annonce que _Bel-Accueil_ est prêt à le recevoir, lui enseigne comment il pourra passer par la porte de derrière, et part la première pour aller l'attendre. Il la suit de près, et rencontre chemin faisant _Dieu d'Amours_ et tout son ost accourus à son secours. C'est _Faux-Semblant_ qui ouvre la marche avec _Contrainte-Abstinence_. L'_Amant_ vole aussitôt à la recherche de _Bel-Accueil. Doux-Regard_ vient à lui et lui montre du doigt _Bel-Accueil_ qui d'un bond s'élance à sa rencontre. Ils sont tous deux dans une chambre secrète de la tour, et notre _Amant_, enivré de la réception que lui fait _Bel-Accueil_, tend déjà la main pour cueillir la _Rose_. Mais voici que _Danger_, caché dans un coin, soudain s'élance et s'écrie: «Fuyez, vassal, car Dieu m'entend, je ne sais ce qui me retient de vous casser la tête.» A ce cri _Honte_ et _Peur_ accourent, et tous trois assaillent l'_Amant_, le battent et vont l'étrangler, quand il appelle à l'aide. Les sentinelles de l'ost d'_Amour_ jettent l'alarme, et les barons aussitôt de se ruer à son secours. Une bataille s'engage entre les gardiens de _Bel-Accueil_ et les assaillants.

GLOSE.

La _Vieille_ revient trouver l'_Amant_, lui annonce que sa belle est prête à le recevoir, lui enseigne une porte secrète par où il pourra pénétrer chez elle, et se retire la première pour l'attendre. L'_Amant_ la suit de près, et chemin faisant se prépare à sortir enfin victorieux de cette dernière épreuve. Il fait appel à [p. LXXII] tous ses avantages physiques et moraux, et par prudence, pour ne pas effaroucher cette pudique enfant, il se présente l'air humble et les traits languissants. A sa venue, la belle l'accueille d'un long regard plein de tendresse et d'amour, et nos deux amants enivrés s'abandonnent aux plus doux transports. Mais soudain le dernier cri de la conscience arrête la pauvrette au bord du précipice; sa pudeur se réveille; elle sent renaître toutes ses terreurs, et une lutte suprême s'engage dans son coeur entre la passion et le devoir.

CHAPITRES LXXXI A LXXXIII.

Dans ces trois chapitres l'auteur s'excuse d'avoir, dans le cours du roman, écrit quelques paroles un peu trop gaillardes et folles; il ne doute pas que les dames lui pardonnent de les avoir si durement traitées; car, dit-il, jamais il n'eut l'intention d'attaquer les femmes honnêtes. Il termine en engageant le lecteur à bien étudier ce qu'il va lire par la suite, s'il veut apprendre à fond toute la science d'amour.

CHAPITRES LXXXIV A LXXXVI.

_Franchise_ la première s'élance contre _Danger_. Celui-ci la renverse et va l'occire, quand _Pitié_ accourt et inonde _Danger_ de ses larmes. Il sent son coeur se fondre, tremble, chancelle et va fuir, quand _Honte_ arrive, et par ses reproches cherche à relever son ardeur. _Danger_ crie au secours, et _Honte_ d'un seul coup de son glaive étourdit _Pitié. Désir_ est là, prêt à la soutenir; beau jouvenceau franc et joli, à _Honte_ il [p. LXXIII] pousse en grand'furie. Hélas! il ne résiste pas plus que les autres, et son corps va mesurer la terre. C'est alors qu'apparaît _Bien-Celer. Honte_ à son tour tombe sous les coups de ce nouveau champion, et elle fût morte sans sa compagne _Peur_. Cette réserve toute fraîche renverse tout devant elle. Elle assomme presque _Bien-Celer_ et culbute _Courage_ d'un seul coup. Tout l'ost d'_Amour_ va succomber lorsque soudain se dresse _Sûreté_. Elle se précipite sur _Peur_, qui évite le choc et lève son glaive. _Sûreté_ pare avec l'écu et demeure un instant ébranlée; son épée lui échappe des mains. Mais se ranimant soudain, pour montrer l'exemple, elle jette ses armes et saisit aux tempes son terrible ennemi. Tous alors, transportés de rage, s'abordent, et une lutte corps à corps, terrible, acharnée, s'engage sur toute la ligne. Elle dura longtemps, mais la victoire restait indécise. Une trêve fut conclue, et les combattants se retirèrent chacun dans leur camp.

Jamais assurément, sa mère présente, _Amour_ n'eût accepté d'armistice. Il mande donci _Vénus_ aussitôt.

GLOSE.

La belle est d'abord épouvantée par une idée terrible. Si cet homme à qui elle va se livrer tout entière allait la tromper! S'il n'était qu'un de ces vils libertins qui ne voient dans l'amour que la jouissance matérielle, et qui méprisent la femme aussitôt qu'elle s'est donnée! En vain se dit-elle que son amant est loyal et bon, que la franchise est peinte sur sa figure, et qu'il lui donna trop de preuves d'amour pour en pouvoir douter; cette pensée l'obsède. Elle n'est pas sans savoir non plus que les [p. LXXIV] suites de l'amour engendrent parfois des regrets cuisants, et sa sombre froideur brise le coeur du pauvre amant. Il la contemple d'un air abattu, et des larmes inondent son visage. A cette vue la belle s'attendrit et lui tend la main. Il veut l'enlacer et la presser sur son sein. Soudain elle sent la pudeur se réveiller, et rouge de honte, se dégage de l'amoureuse étreinte, mais sans pouvoir détacher ses yeux du beau jouvencel où tant de grâces brillent à la fois. Son coeur pourtant triomphe encore de la tentation. Mais son amant est là qui proteste de sa discrétion; l'ombre et le mystère voileront leurs amours, et les doux accents de cette voix tant aimée couvrent les derniers cris de sa pudeur alarmée. Elle est bien près de se rendre, quand tout à coup elle songe au grand acte qui va s'accomplir. Au moment d'offrir ce sacrifice suprême, d'abandonner ce trésor qui sera perdu pour jamais, cette fleur unique qui ne se peut cueillir qu'une fois, sa virginité, elle sent son coeur se serrer sous le poids du remords. Une tristesse profonde l'envahit tout entière, et tremblante elle hésite. Elle a peur! De quoi? De l'inconnu, de cette vie nouvelle qui va s'ouvrir, et au moment de recevoir le baptême de l'amour, elle demande grâce. L'_Amant_, qui la voit chancelante, épuisée, reprend courage, cherche à la rassurer, lui rappelle tous leurs rêves de bonheur, veut lui prouver que l'amour est l'oeuvre la plus belle, la plus sainte et la plus sacrée; rien ne peut dissiper ses alarmes, et elle supplie son bien-aimé de la laisser un instant se recueillir encore. Tous deux alors, silencieux et graves, assis côte à côte et la main dans la main, attendent anxieux le moment fatal qui va décider de leur sort.

[p. LXXV] CHAPITRES LXXXVII A XC.

Les messagers d'_Amour_ vont trouver _Vénus_ en l'île de _Cythère_, et lui content tout l'embarras où se trouve son fils par la faute de _Jalousie_. A cette nouvelle _Vénus_ monte sur son char traîné par huit colombeaux et arrive à l'ost de son fils. Le combat avait recommencé; mais la garnison de la tour se défendait vaillamment; _Vénus_ arrive enfin. Son fils vole à sa rencontre et, désespéré d'une telle résistance, implore son aide. _Vénus_ oyant ces plaintes, en grand'colère entre, et jure que jamais plus elle ne laissera _Chasteté_ vivre en sûreté au coeur des hommes ni des femmes. _Amour_ jure que tous les humains désormais viendront par ses sentiers, et que nul ne sera sage nommé, à moins qu'il n'aime ou soit aimé. Tous les _barons_, à l'exemple de leur chef, prononcent le même serment.

CHAPITRES XCI ET XCII.

Cependant _Nature_ forgeait une à une les pièces qui doivent continuer les espèces. Désolée de la perversité des hommes qui méprisent et avilissent l'amour au point d'en faire un crime et d'emprisonner _Bel-Accueil_ parce qu'il veut s'unir à l'_Amant_, elle songe, dans un moment de découragement, à laisser périr la race humaine. Le serment de _Vénus, d'Amour_ et des _barons_ la rassure. Mais elle a un péché sur la conscience, et elle vient trouver son bon prêtre _Génius_ pour se confesser à lui. Ce péché, c'est d'avoir été injuste envers tous les êtres qui peuplent [p. LXXVI] la terre, et les avoir asservis à l'homme. «Malheureuse! s'écrie-t-elle, qu'ai-je fait? Comment réparer ma faute? Hélas! j'ai rabaissé mes amis pour exalter mes ennemis; j'ai tout perdu par ma bonté!»

L'auteur, mettant _Nature_ en scène, en profite pour faire l'exposé complet de ses théories philosophiques, et pousse peut-être un peu loin l'étalage de sa vaste érudition. Il compare la nature à l'art, et prouve la supériorité de celle-là, qui transforme incessamment la matière et lui fait revêtir de si belles formes, au point de tirer la vie de la corruption même, témoin le phénix. L'art, au contraire, loin de créer, ne saurait même dépeindre la nature. Tous ceux qui l'ont tenté, _Zeuxis_ lui-même, ont échoué misérablement; aussi Jehan de Meung renonce à telle entreprise et revient à son sujet.

CHAPITRES XCIII A XCV.

_Génius_, voyant _Nature_ fondre en larmes, la console d'abord et finit par se mettre en colère contre toutes les femmes, qui pleurent pour arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a déjà dit plus haut: «Larmes de femme, comédie!» Le bon prêtre _Génius_ termine en s'écriant: «Si vous aimez vos corps, vos âmes, beaux seigneurs, gardez-vous des femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dévoiler vos secrets!»

Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, à notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI à LXXXIII n'étaient rien moins que sincères.

[p. LXXVII] CHAPITRES XCVI A C.

_Nature_ donc commence sa confession. Elle rappelle à _Génius_ comment elle assistait à la création du monde, comment _Dieu_ la prit pour sa chambrière, et lui confia l'entretien et la conservation de tout l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des planètes qui parcourent la voûte étoilée, sans que rien vienne jamais rompre leur harmonie. Par leur influence, les corps célestes transforment incessamment les éléments, c'est-à-dire la matière, et tôt ou tard il faut que les êtres organisés naissent, vivent et meurent à leur naturelle échéance, s'ils ne préviennent la mort en se détruisant les uns les autres. L'homme seul se détruit lui-même par sa folie et son orgueil. Tel _Empédocle_, qui se précipita dans le cratère de l'Etna. Tel _Origène_, qui se mutila, cessant ainsi d'être homme sans mourir.

On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi. Là-dessus le poète discute et détruit de fond en comble le mystère de la prédestination et l'intervention de la Providence dans les actions des hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur les planètes les fautes humaines. Tous les événements s'enchaînent et ne sont que les conséquences naturelles les uns des autres. Tout ce que Jehan de Meung accorde à Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera, mais sans jamais imposer directement sa volonté. Car l'homme a son libre arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut, quand il lui plaît, choisir entre le bien et le mal. Il prévoit les conséquences de ses actions, et partant peut garantir [p. LXXVIII] son âme du péché, aussi bien qu'il pourrait prévenir la famine et le déluge si Dieu lui donnait la science de prévoir l'avenir. Il n'aurait pour cela qu'à faire de grosses provisions dans les années d'abondance, et bâtir un vaisseau pour échapper au déluge, comme firent _Deucalion_ et sa femme _Pyrrha_.

Dieu nous a donné la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions nous conduire nous-mêmes. Heureux mille fois l'homme d'être seul doué de raison; car si tous les animaux étaient raisonnables, dès longtemps ils se seraient débarrassés de ce tyran jaloux et cruel.

«Mais, bon _Génius_, continue _Nature_, je reviens à ma parole première. Voyez les éléments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui doivent subir les célestes influences. Constamment ils opèrent les mêmes révolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphère; les eaux inondent des contrées entières, ravissent champs et moissons; le vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient réparer les désastres causés par la tempête. Alors apparaît l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. «_Nature_ compare cet effet d'optique à celui produit par les verres taillés qui décomposent la lumière, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les lunettes à longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assiègent l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les éléments qui embrasent les comètes que nous voyons traverser le ciel. On a longtemps cru qu'elles étaient chargées d'annoncer aux hommes de grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung déclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons des comètes ne [p. LXXIX] pèsent d'un plus grand poids sur pauvres hommes que sur rois. Non, les rois ne méritent pas que les cieux daignent annoncer leur trépas plus que celui d'un autre homme, car leur corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'écrie: «Je suis gentilhomme, et je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs mains vivent,» je lui répondrai non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle un peu plus longtemps; mais de là à croire que les éléments en seront bouleversés, c'est sottise. «Non, les éléments gardent mes commandements, dit _Nature_, et toujours d'une marche régulière leurs évolutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus des plantes qui, toujours soumises à mes lois tant qu'elles vivent, poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai rien non plus à reprocher aux bêtes qui, toutes autant qu'elles peuvent, faonnent selon leurs usages et font honneur à leur lignage. Il n'y a pas jusqu'à mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi reconnaissants. Seul l'homme m'a déclaré la guerre et veut se soustraire à mes lois. Oui, bon _Génius_, j'ai été trop bonne pour lui; je l'ai comblé de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrégé de toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui le Fils de Dieu s'est incarné pour mourir sur la croix, contre mes règles il manoeuvre et s'est fait le réceptacle de tous les vices! L'homme est orgueilleux, lâche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange [p. LXXX] s'il veut, le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dont _Amour_ se plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins outils.

«Bon prêtre, dit _Nature_ en terminant, allez au camp d'_Amour_, et dites à tous les barons, sauf _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ toutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes au _Dieu d'Amours_ pour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et qu'il absolve les vaillants qui travaillent à bien aimer toute leur vie.»

Lors _Nature_ écrit son anathème sur un parchemin, le scelle et le remet à _Génius_. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dépose son aube et son rochet, prend des ailes et s'envole à l'ost d'_Amour_.

CHAPITRES CI A CIV.

_Génius_ arrive, et tout le monde pousse des cris de joie, excepté toutefois _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_, qui disparaissent sans mot dire. Après les civilités d'usage, _Amour_ fait endosser une belle chape à _Génius_, lui baille anneau, crosse et mitre, et _Vénus_ lui met au poing, pour renforcer l'anathème, un cierge ardent. _Génius_, sur un grand échafaud monté, commence sa harangue.

Suit l'anathème de _Nature_ contre les déloyaux, les reniés qui prennent en haine les oeuvres d'où elle [p. LXXXI] tire ses soutiens. Puis _Génius_ accorde pardon pleinier (on ne connaissait pas encore les indulgences) à tous ceux qui se peinent de bien aimer. «Travaillez, dit-il, seigneurs barons, travaillez avec ardeur pour remplacer ce que le ciseau d'_Atropos_ détruit tous les jours, et vous irez dans le paradis fleuri où l'agneau divin conduit ses blanches brebis. Là le jour est éternel et toujours pur, et il dépasse en splendeur même le jour qui inondait la terre, en l'âge d'or, du temps de _Saturne_, à qui son fils _Jupiter_ fit tant d'outrage quand il le mutila. Mais pour conquérir un trône, il n'est crime si odieux qui vous arrête. C'est avec le meurtre, dit _Génius_, le plus épouvantable crime; car mutiler son semblable, c'est lui ravir toute vertu et le rabaisser au niveau de la femme. Or, _à faire grand' diableries sont toutes les femmes trop hardies_. Mais surtout, et c'est là le plus noir forfait, c'est lui ravir sa fécondité.

_Jupiter_, à peine sur le trône, donna soudain aux hommes l'exemple de tous les vices, leur conseilla de se partager la terre, versa le venin aux serpents, et fit au loup ravir sa proie. Il apprit à l'homme à se nourrir de la chair des animaux, à tirer le feu des cailloux, et des arts nouveaux souleva les voiles. Bref, si le désir de régner lui fit commettre le plus hideux attentat, il essaya de le faire oublier en changeant l'état de l'empire de bien en mal, de mal en pire. Il rompit le printemps éternel, divisa l'année en quatre saisons, et l'âge de fer remplaça l'âge d'or. On vit alors se réjouir les dieux infernaux, et tendre leurs rets par toute la terre pour attirer dans leur séjour ténébreux les brebis, qui toutes, hélas! y vont de compagnie. [p. LXXXII] Bien peu arrivent au paradis où le bel agnelet bondissant mène paître son blanc troupeau.»

Suit une longue et splendide description du séjour céleste, demeure des bienheureux, et un fort beau parallèle entre ce parc et le jardin de _Déduit_, la fontaine de _Narcisse_ et la fontaine de vie; l'auteur nous montre combien la première est obscure et trouble au prix de la seconde. «Or donc, s'écrie _Génius_, pensez de _Nature_ honorer, soyez honnêtes, généreux, loyaux et charitables, et vous irez au parc merveilleux boire à la très-belle fontaine, qui tant est douce, et claire, et saine, sur les pas de l'agnelet divin, pendant toute l'éternité.»

Il termine en excitant l'ardeur des barons, et les engage à renouveler l'attaque, puis il disparaît.

_Vénus_ prend le commandement des troupes, et tout le monde se prépare au combat.

CHAPITRES CV A CIX.

_Vénus_ somme _Peur_ et _Honte_ de se rendre. Elles refusent. Alors la déesse courroucée saisit son brandon, et vise une étroite meurtrière entre deux piliers d'ivoire assise. Ces deux piliers soutenaient une figure admirable de formes et blanche comme l'argent. C'était la châsse de _Nature_ où se trouve le sanctuaire couvert d'un précieux suaire, qui contient le bouton parfumé. Autour de cette statue s'accomplissent miracles autrement extraordinaires que devant la tête de _Méduse_. Celle-ci détruisait tout et changeait en roches les êtres vivants qui la regardaient. Le sanctuaire de la _Rose_, au contraire, anime tout ce qui l'approche; il animerait la matière elle-même.

L'auteur ne peut mieux la comparer qu'à la statue de _Pygmalion_, [p. LXXXIII] ce statuaire fameux qui sentit son coeur, jusqu'alors insensible, s'embraser en contemplant son oeuvre. Le malheureux, dévoré d'un amour sans espoir, allait mourir, lorsque _Venus_, touchée de ses feux, à son tour anima la statue. De leurs amours naquit _Paphus_, qui lui-même engendra _Cynyras,_ père d'_Adonis_.

Tel le brandon de _Vénus_ vole porter l'incendie dans la tour. A cette vue toute la garnison s'enfuit. La tour consumée s'écroule pièce à pièce, sans pourtant endommager le sanctuaire.