Chapter 4
«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrer _Bel-Accueil_ dans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriez _Honte_ rougir, _Peur_ blêmir, _Danger_ frémir, et tous par feinte se courroucer pour se rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce, mais cueillez la _Rose_ de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre, criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois geôliers s'en aillent et laissent là _Bel-Accueil_ qui tout à vous se donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin _Bel-Accueil_. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.»
[p. LIV] GLOSE.
L'_Amant_, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne trouver son ami, qui l'engage à ne pas brusquer les choses, car la violence perdrait tout infailliblement. «Commencez, lui dit-il, par amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper de votre adorée; montrez-vous le moins possible aux abords de sa demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est complètement indifférente, puis que sa réserve et sa sagesse la mettent désormais à l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence à la calomnie. Quant à la _Vieille_, elle ne demande qu'une chose: tirer profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et généreux; ne lui ménagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les petits présents. Bientôt cette chère amante, voyant votre air humble et résigné, se rassurera, se croyant dès lors à l'abri de vos folles entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidèle et si précieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir.
«Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour où vous vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique vous voyez la belle pâlir d'effroi, rougir de honte, trembler d'émotion, prouvez-lui, malgré sa feinte résistance, combien vous l'aimez, et que vous savez être homme en temps et lieu, quand il le faut.
«Mais si vous vous heurtez à une résistance plus vigoureuse que [p. LV] vous ne le supposiez, arrêtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez votre pardon, et attendez patiemment que son émotion, ses craintes et sa pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en vain essayé d'arracher de vive force.
«Pour cela, étudiez bien son caractère, ne la contredites en rien, et faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai; si elle est sérieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez; montrez-vous toujours empressé, prévenez ses moindres désirs, et le moment ne se fera pas attendre où elle ne pourra plus rien vous refuser.»
CHAPITRES XLIV A XLVII.
L'_Amant_, à ces mots, s'indigne et refuse de s'abaisser jusqu'à l'hypocrisie pour obtenir les faveurs de _Bel-Accueil_. «Alors, lui répond _Ami_, vous n'avez plus qu'un moyen pour conquérir le château-fort: c'est de suivre ce chemin qui est là sur la droite. Mais ce sentier a nom _Trop-Donner_, et il est bien dangereux aux pauvres gens. Vous ne l'aurez pas suivi longtemps, que soudain vous verrez les murs chanceler et crouler, et la garnison tout entière se rendre. Mais pour y passer, il faut être riche, et plus d'un qui partit joyeux et brave en revint pauvre et désespéré, moi tout le premier. Or _Pauvreté_ ne le put jamais franchir; elle reste en arrière; tout le monde la repousse; il n'est pas d'amour pour elle. Mais si vous avez de grands biens amassés, vous cueillerez boutons et roses. Il n'y en aurait pas d'assez closes [p. LVI] si vous pouviez donner autant que vous voudriez promettre. Toutefois, sans jeter l'or à pleines mains, si vous étiez assez riche pour pouvoir offrir de temps en temps quelques beaux petits présents, peut-être avez-vous encore chance de réussir.--Pourtant, _Ami_, je déteste et méprise la femme qui se vend, et pour moi l'amour perd tout son charme quand on l'achète à beaux deniers comptants. Il n'en était pas ainsi du temps de nos premiers pères.»
Suit un tableau de l'âge d'or, où les hommes vivaient simplement, sans avarice et sans envie. Chacun, sans rapine et sans convoitise, s'accolait et baisait à qui le jeu d'amour plaisait. Il n'y avait alors ni rois pour ravir le bien d'autrui, ni seigneurs pour accaparer la terre; tous étaient égaux ici-bas, heureux et sans inquiétude, de toutes peines affranchis, sauf de mener joyeuse vie et loyale folâtrerie.
CHAPITRES XLVIII A LII.
_Ami_ montre alors à l'_Amant_ comment quelques hommes corrompus par la cupidité voulurent posséder à eux seuls ce qui appartenait à tout le monde. Ils se partagèrent la terre; les plus forts prirent les plus grosses parts, et bientôt aussi voulurent posséder à eux seuls les femmes communes à tous. De là la jalousie qui fait le malheur des humains en leur ravissant la liberté. Mais laissons le jaloux parler:
«Oui, dit-il à sa femme, je sais que vous me trompez. Vous êtes trop coquette, et sitôt qu'à mon travail je cours, vous ne songez qu'à vous divertir. Si je vais à Rome ou bien en Frise débiter notre marchandise, vous ne songez en mon absence qu'à [p. LVII] mener joyeuse vie, et quand je suis céans, vous n'avez pas un mot agréable, pas un sourire pour votre époux. Toute cette coquetterie, tous ces beaux atours, qui me coûtent si cher, vous n'en usez que pour plaire à ce Robichonnet que je déteste et que je vois toujours rôder autour de vous. Du reste, que n'ai-je cru Théophraste quand il dit que c'est sottise de prendre femme en mariage? Toutes sont plus vicieuses les unes que les autres. Si vous la prenez pauvre, c'est pour la nourrir; riche, c'est pour subir ses dédains et ses caprices; laide, c'est pis encore, car elle fera des efforts inouïs pour plaire à tout le monde. Non, il n'est pas une femme vertueuse sur terre! _Lucrèce_ et _Pénélope_ peuvent tout au plus être considérées comme des exceptions qui confirment la règle, et encore, si les galants avaient bien su s'y prendre, elles auraient cédé comme les autres. Au reste, il n'est plus de _Lucrèce_ ni de _Pénélope_ ici-bas.»
Suit une longue diatribe contre le mariage et la perversité des femmes. Le jaloux, à l'appui de son dire, cite l'opinion de _Falérius, Juvénal, Phoroneus_, et enfin nous montre par l'épouvantable infortune d'_Abeilard_ combien celui-ci eut tort de se marier contre la volonté d'_Héloïse_ sa maîtresse.
Il termine en s'écriant que c'est folie de se fier aux femmes, tant elles sont perverses, témoin _Hercule_ et _Déjanire, Samson_ et _Dalila_; puis, à bout d'arguments, transporté de rage, il pousse cette fameuse exclamation qui, si nous croyons Thévet, faillit coûter cher à maître Clopinel. La scène se termine comme toujours, c'est-à-dire que le jaloux tombe à bras raccourci sur sa malheureuse femme et l'assommerait sans l'intervention de voisins charitables.
[p. LVIII] «Ainsi, conclut _Ami_, avant d'être marié, ce couple s'aimait d'amour tendre; l'Amant était l'humble serviteur de sa dame et faisait tout ce qu'elle voulait, au point que lorsqu'elle lui disait: «Saute,» il sautait. Mais une fois liés ensemble, la roue a si bien tourné, que l'humble esclave veut être le maître, et voilà la guerre dans le ménage. Il en sera de même tant qu'il y aura des maîtres et des esclaves, des rois et des sujets, car gouverner, c'est diviser. C'est pour cela que les anciens vivaient paisiblement et sans liens. Ils n'eussent pas leur liberté changé pour tout l'or de Frise et d'Arabie. Mais alors nul n'aimait ce métal, et personne n'avait encore abandonné son rivage pour l'aller chercher en de lointains pays.»
CHAPITRES LIII ET LIV.
C'est _Jason_ qui, le premier, poussé par la cupidité, prit son essor outre mer vers la _Toison d'or_. C'est de ce jour que la _Fourberie_ apparut sur la terre, entraînant à sa suite tous les vices qui n'ont «_cure de suffisance_.» _Orgueil_ dédaignant son pareil accourut à grand appareil, traînant _Convoitise, Avarice, Envie_, et tout le reste des vices. Tous alors firent sortir de l'enfer _Pauvreté_, inconnue jusqu'alors. Elle vint avec _Larcin_ son fils, et _Coeur-Failli_ son époux, et tous ces monstres épouvantables, jaloux du bonheur des humains, se répandirent sur la terre, semant partout la discorde et la guerre. Le sol fut divisé; on vit pour la première fois domaines et propriétaires, esclaves et maîtres. Mais quand ceux-ci s'en allaient pour leurs affaires par les chemins, dans les villages restaient les paresseux et les coquins qui pillaient [p. LIX] leurs demeures. Alors il fallut s'entendre pour les garder, et l'on décida de choisir quelqu'un qui pût prendre les malfaiteurs et rendre justice aux plaignants, en un mot à qui chacun dût obéir. On s'assembla pour choisir.
Un grand vilain entre eux ils élurent, le mieux charpenté, le plus grand, le plus fort qu'ils trouvèrent, et le firent prince et seigneur. Lui jura de les défendre eux et leurs biens, pourvu qu'on lui assurât de quoi vivre. On lui accorda ce qu'il demandait. Mais les larrons revinrent en force, et souvent il fut battu. On tint nouvelle assemblée, et tous se cotisèrent pour lui bailler sergents et biens suffisants pour les entretenir. De là les premières tailles, de là le commencement des principautés terriennes. Lors tous d'amasser des trésors, et pour les garder, de construire barricades et tours, murailles crénelées, châteaux et villes fortifiés.
«Tout ceci, ajoute _Ami_, me serait bien indifférent si l'appât de l'or n'avait corrompu jusqu'à l'amour, et c'est grand deuil et grand dommage de voir femme belle, jeune et amoureuse vendre son corps au premier venu. Aussi, bien difficile est de conserver l'amour d'une femme, être si convoiteux, si léger et si capricieux.» Il lui donne alors d'excellents conseils pour s'attacher longtemps les femmes et conserver leur affection, et termine ainsi: «Il en est de même de votre chère _Rose_. Quand vous l'aurez, comme je l'espère, faites tout ce que je vous ai dit pour garder telle fleurette, car vous ne trouveriez en quatorze cités sa pareille.»
«Oui, s'écrie alors l'_Amant_, c'est bien la vérité, et comme cet excellent _Ami_ parle bien au prix de _Raison_!» Puis il raconte comment _Doux-Parler_ et [p. LX] _Doux-Penser_ vinrent aussitôt le trouver pour ne plus le quitter. _Doux-Regard_ pourtant ils ne purent amener avec eux.
C'est-à-dire que de pouvoir parler avec son ami de sa chère maîtresse l'avait consolé, avait chassé de son esprit ses terreurs et ses peines, pour faire place à de douces pensées; mais, hélas! cela ne suffit pas, car il ne peut voir sa bien-aimée.
CHAPITRES LV ET LVI.
L'_Amant_ réconforté sent renaître son audace, et il se dirige aussitôt vers le castel par le sentier que lui dit _Ami_. C'est du reste le plus court. Chemin faisant, il est si fier et si bravé, qu'il ne doute pas de la réussite. Il croit voir déjà les murs crouler et la garnison se rendre. Mais au premier détour il rencontre _Richesse_ qui le renvoie impitoyablement. L'_Amant_ désolé s'en retourne pensif, et bon gré mal gré, se décide à employer le premier moyen qu'_Ami_ lui donna, c'est-à-dire d'user de ruse; mais son âme loyale se révolte contre une semblable duplicité, et le voilà plus malheureux que jamais.
GLOSE.
L'_Amant_, consolé par les conseils de son ami, reprend aussitôt courage et se croit déjà sûr du succès. Il cherche donc à revoir sa belle amante; mais dès le début il est arrêté par mille obstacles, et surtout par l'exigence de ses gardiens. Ah! s'il était riche, toutes les difficultés s'aplaniraient, et la _Rose_ serait bientôt en son pouvoir! Il en est donc réduit à dissimuler, à se faire humble et insinuant auprès des [p. LXI] valets de sa belle et de tous ceux qui ont intérêt à le surveiller, de peur qu'il n'aborde la _Rose_. Mais ce rôle lui pèse, sa franchise et sa droiture se révoltent, et il retombe dans ses mornes inquiétudes.
CHAPITRES LVII ET LVIII.
C'est alors que _Dieu d'Amours_, jugeant l'épreuve suffisante, touché de tant de constance et de loyauté, vient à son secours, lui fait réciter ses commandements pour bien s'assurer qu'il ne les a pas oubliés, et convoque aussitôt toute sa baronnie pour assiéger le castel.
GLOSE.
Le pauvre _Amant_ cependant s'éveille de sa torpeur. Il repasse en lui-même toutes les souffrances que doit endurer un fin amant qui veut loyalement faire son devoir; il puise de nouvelles forces dans la violence même de sa passion, que les obstacles ne font que grandir. Il fait appel à toutes les ressources de son coeur et de son esprit, et il se décide à tenter un dernier effort pour conquérir sa bien-aimée.
CHAPITRE LIX.
_Dieu d'Amours_ a convoqué toute sa baronnie. Pas un ne manque à son appel. Ce sont: _Franchise, Honneur, Richesse, Noblesse de Coeur, Oyseuse, Largesse, Beauté, Bien-Celer, Courage, Bonté, Pitié, Simplesse, Compagnie, Amabilité, Courtoisie, Déduit, Liesse, Sûreté, Désir, Jeunesse, Gaîté, Patience, Humilité_, puis enfin _Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_.
Que venaient donc faire ces deux derniers en si gente compagnie? [p. LXII] _Dieu d'Amours_ s'en étonne, et s'adressant à _Faux-Semblant_, lui demande comment il se trouve mêlé à ses soldats. _Contrainte-Abstinence_ aussitôt s'avance et présente la défense de _Faux-Semblant_.
GLOSE.
Le pauvre _Amant_, réduit à ses propres forces, repasse en son esprit toutes ses ressources. Quelles sont donc les armes nécessaires à un fin amant pour vaincre un coeur si bien défendu? Il lui faut de la franchise, de l'honneur, de la noblesse de coeur, du temps à disposer, de la richesse, de la générosité, de la beauté, de la discrétion, du courage, de la bonté, de la grâce, de l'esprit, de l'amabilité, de la gaîté, du sang-froid, de la patience, de l'humilité, savoir inspirer la pitié, les désirs, la joie et l'abandon, et savoir employer la ruse. Il hésite cependant et repousse ce dernier moyens; mais il finit par s'avouer qu'en effet des traits pâles et amaigris par les veilles et les souffrances sont d'un puissant secours pour vaincre le coeur le plus rebelle.
CHAPITRE LX.
_Dieu d'Amours_ dit à son ost qu'il veut assaillir le castel pour se venger de l'injure qu'on lui fait en emprisonnant _Bel-Accueil_. «Car, dit-il, depuis que sont morts _Ovide, Tibulle, Catulle_ et _Gaïlus_, je n'ai jamais rencontré pareil serviteur. Si l'_Amant_ n'est pas mis en possession de la _Rose_, il en mourra; et ce serait grand dommage de perdre un ami qui m'a [p. LXIII] si loyalement servi. Veuillez donc, dit-il, vous concerter ensemble afin d'organiser l'attaque.»
Les barons tiennent conseil et rapportent leur décision à _Dieu d'Amours_. «D'abord, disent-ils, _Richesse_ nous a refusé son concours, ne voulant prendre fait et cause pour un amant qui n'est rien moins qu'opulent. Nous nous sommes donc accordés sans elle, et voici notre décision: _Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_ s'attaqueront à _Malebouche_. Puis _Désir_ et _Bien-Celer_ essaieront de mettre _Honte_ en fuite. Contre _Peur_ marcheront _Courage_ et _Sûreté_. Quant à _Danger_, qu'il soit assailli par _Franchise_ et _Pitié_. Mais faites quérir votre mère, car son concours nous sera précieux.
«Amis, leur répond _Dieu d'Amours_, je vous remercie de prendre avec tant d'ardeur ma défense; mais _Vénus_, ma mère, n'est pas toujours à ma discrétion; car il lui arrive souvent de guerroyer pour son compte et d'attaquer seule et sans moi de redoutables forteresses. Mais celles-là je ne les aime guère. Je vous promets cependant de faire le nécessaire pour l'intéresser à notre sainte cause.
«Sire, disent les barons, commandez, et il sera fait selon votre volonté, soit tort, soit droit. Mais _Faux-Semblant_ sait que vous le haïssez, et il n'ose se présenter à vous. Nous désirons que vous lui pardonniez votre colère et que vous l'acceptiez parmi vos barons.--Soit, dit _Amour_; ça, qu'il s'avance.»
GLOSE.
L'_Amant_ tout d'abord reconnaît que de toutes les qualités nécessaires pour réussir en amour, une seule lui manque, la richesse; si c'est la plus utile, à la [p. LXIV] rigueur elle n'est pas absolument indispensable. Puis, après avoir réfléchi longuement à la manière dont il devra s'y prendre pour commencer l'attaque, il finit par se convaincre que, pour imposer silence aux mauvaises langues, il n'est tel que la prudence et la dissimulation. Pour vaincre la pudeur de sa charmante maîtresse, il devra lui faire comprendre tout le bonheur d'aimer et la persuader avant tout de sa discrétion. Pour dissiper ses folles terreurs, il se montrera à la fois calme et audacieux. Enfin, pour effacer ses doutes et calmer les alarmes de sa conscience, il attendrira son coeur par le spectacle de sa constance, de ses douleurs et de sa franchise. Toutefois, cette idée de prendre le masque de l'hypocrisie le tourmente sans cesse, et il a besoin de se convaincre tout à fait de cette triste nécessité.
CHAPITRES LXI A LXIII.
_Dieu d'Amours_ fait subir à _Faux-Semblant_ un long interrogatoire, afin de bien connaître cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi glissé dans son armée; car il suspecte avec raison cette face blême et ce maintien hypocrite. Il somme _Faux-Semblant_ de se dévoiler tout entier. Celui-ci hésite un instant; mais voyant que toute résistance est inutile, il se décide à jeter le masque et prend bravement son parti. Il fait un long discours que nous pouvons résumer ainsi: «Le meilleur moyen d'être heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir tromper autrui et le voler impunément. C'est pourquoi je prends mille déguisements; mais celui que je préfère, [p. LXV] c'est l'habit de religion, non pas celui des prêtres séculiers, pauvres hères qui vivent maigrement dans leurs campagnes, pas même celui des prélats. Non, je suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe, ni patrie; je relève directement du pape, et l'absolution que je donne prime jusqu'à celle de vos prélats, si puissants qu'ils soient. Grâce à la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'étiquette, et qui, nous voyant affublés du manteau de la religion, en concluent que nous sommes tous de petits saints, plutôt que de nous juger sur nos actions, nous prêchons la pauvreté, et nous nageons dans l'abondance; nous prêchons l'humilité, et nous nous bâtissons des palais splendides; nous prêchons l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins précieux et de morceaux délicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut impunément commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans confession; nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Car de la religion, nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas à la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois. Nous descendons encore jusqu'à confesser les bourgeoises, pourvu qu'elles soient jolies, et nulle «_ou sans chemise, ou moult parée, ne saurait sortir de nos mains égarée_.» Nous éprouvons un bonheur inouï à voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs, débauchés, prélats [p. LXVI] libertins, prêtres qui vivez avec vos maîtresses, juges iniques et prévaricateurs, vauriens de tous vices souillés, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu'à nous gorger d'or et de victuailles, et nous vous protégerons si bien que nul n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous ferons brûler tout vifs. Et si vos prélats osent trouver à redire que nous empiétions sur leurs privilèges au point de prendre les brebis grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lèvent la tête, et nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses, qu'ils en perdront mitres et crosses!
«Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, précieux pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte d'accepter mes services; je mènerai à bonne fin votre entreprise.»
_Dieu d'Amours_ accepte alors le concours de _Faux-Semblant_ et lui donne le commandement de l'avant-garde.
GLOSE.
Toute réflexion faite, l'_Amant_ se dit que de tels moyens sont sans doute bien répugnants, mais que la triste position où il se trouve par la méchanceté de ses ennemis justifie tout, et il se décide à débuter par la dissimulation vis-à-vis des jaloux et de la _Vieille_, qu'il ne saurait attaquer de vive force, n'étant ni assez puissant, ni assez riche.
[p. LXVII] CHAPITRES LXIV A LXVIII.
Alors _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ se concertent quelques instants, et on les voit bientôt apparaître, _Faux-Semblant_ en pèlerin, sa compagne en béguine. Ils se dirigent aussitôt vers le castel et rencontrent _Malebouche_, sur sa porte assis, qui inspecte tous les passants. Ils le saluent moult humblement; il leur rend aussitôt leur salut, et comme leur figure ne lui semble pas inconnue, les invite à s'asseoir auprès de lui, et leur demande à quel heureux hasard il doit leur rencontre. _Contrainte-Abstinence_ répond la première: «Nous sommes pèlerins. En ce pays, Dieu nous envoie vers ce peuple égaré pour lui prêcher l'exemple et les pécheurs repêcher. Au nom de Dieu nous vous demandons l'hospitalité, et c'est par vous que nous allons commencer notre auguste mission. Apprêtez-vous donc à écouter la parole de Dieu.» _Malebouche_ répond que sa maison est à leur disposition et qu'il est tout ouïe. _Contrainte-Abstinence_ reprend: «Ici-bas la vertu souveraine, c'est de mettre un frein à sa langue, Or, plus que nul, vous êtes entaché du péché de médisance, et il faut vous en corriger. Un gent varlet ici demeure; vous en avez dit pis que pendre, et ce jour il est enfermé à cause de vous. Pourtant, que vous a-t-il fait? Rien. Quant à l'_Amant_, il s'inquiète, par Dieu, bien de la _Rose_! Personne moins que lui ne vient rôder de ce côté; vraiment, il a bien autre chose à penser. Or, par votre médisance, vous êtes cause d'un grand péché, et si vous ne vous en repentez sur l'heure, vous irez bien sûr au puits d'enfer.»
Sur ce, _Malebouche_ de s'écrier que s'il y a des [p. LXVIII] menteurs céans, ce sont eux. Il n'a fait que répéter ce que maintes gens ont vu et rapporté, et jusqu'à preuve du contraire, il se croit autorisé à le crier par dessus les toits.
Lors _Faux-Semblant_ prend la parole:
«Il ne faut pas croire ainsi tout ce qui se dit par la ville, car ce n'est parole d'Évangile. Voyons, qu'avez-vous à reprocher au varlet? D'ordinaire les amants vont volontiers où gîtent leurs amours. Or, il ne rôde guère par ici, et si par hasard il vous rencontre, il vous fait bon visage et ne vous obsède pas comme tant d'autres. Et vous, qui du varlet avez tant médit, s'il aimait _Bel-Accueil_, vous aimerait-il comme il fait, vous son geôlier? Donc, en le méprisant, la mort d'enfer vous avez méritée!»