Chapter 3
L'_Amant_ reste seul, languissant, épuisé par ses blessures, et retourne à ses chères roses, mais sans pouvoir franchir la fatale haie. Peu à peu il se désespère et se demande s'il ne va pas se précipiter au milieu des ronces et des épines pour ravir le divin bouton, lorsque soudain arrive à lui un varlet de gente allure. C'est _Bel-Accueil_, le fils de _Courtoisie_. Il lui offre gracieusement de lui faire passer la haie pour sentir de plus près sa chère Rose, mais à condition qu'il se garde de folie. [p. XXXIX] L'_Amant_ accepte confondu, et, grâce à _Bel-Accueil_, le voilà dans le pourpris. Celui-ci l'encourage par de tendres avances et lui cueille même une verte feuille près du divin bouton. L'_Amant_ la saisit avec transport, s'en pare la poitrine et raconte à _Bel-Accueil_ comment _Amour_ lui fit au coeur plusieurs blessures, dont il mourra si on ne lui donne le bouton tant désiré. _Bel-Accueil_ épouvanté le prie d'abandonner une si folle espérance et lui reproche de vouloir le déshonorer en lui demandant une chose aussi perverse et insensée. Pendant qu'ils parlaient, ils ne se doutaient pas que le hideux _Danger_, gardien du pourpris, dormait à l'ombre du buisson. Il se lève soudain et, brandissant sa massue, force _Bel-Accueil_ et l'_Amant_ à prendre la fuite.
GLOSE.
Malgré tout, l'_Amant_ ne parvient pas à calmer ses blessures cuisantes, car il ne peut toucher le coeur de la belle. Un moment il songe à prendre un parti désespéré, celui de précipiter le dénoûment en se déclarant ouvertement. Mais au moment où il croit tout perdu, son amante elle-même vient à son secours. Touchée de tant d'amour, elle daigne enfin accueillir sa tendresse et cherche par de légères avances à consoler ce pauvre amant. Celui-ci, transporté, se déclare alors et la supplie de ne pas borner là ses faveurs. Hélas! la pauvrette a cédé trop légèrement aux premières inspirations de son coeur, et soudain, voyant dans quelle voie périlleuse elle vient de s'engager, pendant qu'il en est temps encore, elle rompt avec le malheureux et l'econduit.
[p. XL] CHAPITRES XXI A XXIII.
L'_Amant_, une fois seul, rentre en lui-même, comprend sa folie, et tombe dans une morne tristesse. C'est alors que _Raison_ vient à son secours. Elle cherche à lui prouver combien cette folle amour le doit faire souffrir, et sans aucun espoir de posséder la _Rose_. «Résiste donc, lui dit-elle, et si tu as du courage, renie _Dieu d'Amours_, qui te rend si malheureux, et oublie la _Rose_.» L'_Amant_ indigné traite _Raison_ assez durement, et lui reproche avec amertume d'oser lui donner des conseils aussi perfides. Il finit en lui disant: «Je veux aimer, tel est mon plaisir, et vos conseils sont hors de saison.»
_Raison_ part et laisse l'_Amant_ en proie à ses douleurs. Heureusement il se souvient qu'il a un _Ami_ loyal et bon. Il se rend aussitôt auprès de lui.
GLOSE.
L'_Amant_, dont l'amour est plus grand encore depuis qu'il le croit partagé, voyant tout son bonheur anéanti, pleure et se désespère. C'est alors qu'il repasse en son esprit sa folie et ses souffrances, et se dit que vraiment c'est payer trop cher l'amour d'une femme que peut-être il ne possèdera jamais. Un moment il écoute les conseils de la raison. Mais tout à coup se réveillant honteux de lui-même, il se rappelle qu'il a donné à cette femme son coeur tout entier, et croit savoir aussi qu'elle l'aime. «Oui, s'écrie-t-il, je veux l'aimer, dussé-je souffrir cent fois plus encore, et je l'aimerai jusqu'à la fin!» Mais cette mâle résolution ne le guérît pas, et notre [p. XLI] _Amant_ retombe dans ses défaillances. Alors seulement il se souvient de son ami, et court lui demander des conseils et des consolations. C'est toujours dans l'adversité qu'on pense à ses amis.
CHAPITRES XXIV A XXVI.
L'_Amant_ raconte à _Ami_ toute son histoire et lui expose ses embarras. _Ami_ le rassure et lui dit: «Je connais ce _Danger_; il n'est pas si terrible que cela. Crois-moi, retourne le trouver, et avec de belles paroles tu en auras vite raison.»
L'_Amant_ réconforté retourne aussitôt au pourpris, mais sans franchir la haie, et parvient à amadouer _Danger_ qui lui répond: «Non, je ne suis pas irrité contre toi. Puisque je ne peux pas t'empêcher d'aimer, aime donc tant qu'il te plaira. Du reste, que m'importe? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Mais ne te hasarde plus auprès de mes roses, ou je te ménage quelque mauvais tour.»
L'_Amant_, transporté de joie, court vers _Ami_ lui porter la bonne nouvelle. Celui-ci répond: «Tout va pour le mieux. Voyez-vous, _Danger_ n'est pas si méchant qu'il en a l'air. C'est même un excellent auxiliaire pour qui sait le flatter à propos.» L'_Amant_ retourne au pourpris; mais _Danger_ veille, et il lui faut rester en dehors de la haie. Il voit de là les _Roses_, mais ne peut ni les sentir, ni les toucher. Ce n'est pas ce qui peut le contenter; aussi pousse-t-il de gros soupirs et de longs gémissements. Mais _Danger_ ne se laisse pas attendrir, et l'_Amant_ retombe dans une profonde mélancolie.
[p. XLII] GLOSE.
L'_Amant_ raconte à son ami tout son amour et ses ennuis: «Je connais cela, lui répond celui-ci; crois-moi, ne te désespère pas pour si peu. Ta bien-aimée, dis-tu, se montre vers toi plus froide et plus réservée qu'avant, tant mieux; c'est qu'elle voit le danger et qu'elle a peur d'y succomber, c'est qu'elle t'aime. Va la trouver, présente-lui tes excuses, proteste de tes bonnes intentions, et dis-lui que tu ne peux vivre sans l'aimer.» L'_Amant_ écoute ce conseil et revient près de sa belle. Celle-ci lui répond: «Je ne suis point fâchée contre vous; je n'ai aucune raison pour cela, car vous m'êtes tout à fait indifférent. Vous ne pouvez vivre sans aimer, dites-vous, que m'importe? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Mais cessez, je vous prie, ces continuelles obsessions, car je ne puis ni ne veux vous aimer. Je ne vous chasse pas; vous serez toujours ici le bienvenu; mais ne comptez pas obtenir la plus petite faveur.»
L'_Amant_ court rapporter la bonne nouvelle à son ami, qui lui dit: «Tout va bien. Vous le voyez, le _Danger_, le moindre nuage tout d'abord épouvante les amoureux novices, et semble devoir les séparer à tout jamais; et cependant, si on l'affronte résolument, si l'on parvient à l'endormir, c'est un puissant auxiliaire en amour. Il excite nos ardeurs, qui peut-être sans lui finiraient par s'éteindre.»
L'_Amant_ prend congé de son ami; mais c'est pour aussitôt revenir à sa belle. Celle-ci le reçoit froidement, lui enjoint de se renfermer dans les bornes des plus strictes convenances, et notre _Amant_, déconfit d'un accueil si glacial, retombe dans sa noire tristesse, pleure et cherche en vain par ses soupirs [p. XLIII] et ses gémissements à attendrir la cruelle chaque fois qu'il la rencontre; elle demeure inflexible.
CHAPITRE XXVII.
C'est alors que _Franchise_ et _Pitié_ viennent à son secours. La première s'adresse à _Danger_ et lui dit: «Pourquoi malmener ainsi ce pauvre _Amant_? Pourquoi lui déclarer la guerre, puisqu'il a promis de vous servir en bon et fidèle sujet? Si _Dieu d'Amours_ le contraint d'aimer, est-ce une raison pour le haïr? Voyons, montrez-vous moins cruel envers lui, car toute âme généreuse doit aider plus petit que soi, et il n'y a qu'un coeur impitoyable qui puisse rester sourd à la prière.» _Pitié_ soutient _Franchise_: «Oui, dit-elle, c'est plus que de la dureté, c'est cruauté pure; c'est trop d'épreuves à la fin! Vous l'avez déjà privé de l'accointance de son gent compagnon _Bel-Accueil_, et lui faisant ainsi la guerre, vous doublez sa torture. _Dieu d'Amours_ le persécute à tel point qu'il lui est impossible de ne pas aimer, et bien sûr il mourra s'il ne revoit _Bel-Accueil_. Or, puisqu'il vous a juré de ne pas cueillir les _Roses_, laissez-le les voir au moins en compagnie de celui-ci.» _Danger_ ne saurait résister à de si pressantes prières; il cède. _Franchise_ court aussitôt chercher _Bel-Accueil_ et l'amène auprès de l'_Amant. Bel-Accueil_ le prend par la main, le conduit à travers le pourpris, et lui permet d'admirer à son aise et de sentir les fleurs.
GLOSE.
Toutefois, la cruelle s'apitoie sur le sort d'un amant si constant et si malheureux. Elle se dit en [p. XLIV] elle-même que si elle ne l'aime pas, franchement ce n'est pas une raison pour le haïr et lui faire tant de peine, et elle se radoucit insensiblement, au point d'oublier le danger et d'accepter de nouveau les hommages de son adorateur. «Puisqu'il a juré, se dit-elle, de m'aimer loyalement, pourquoi le faire souffrir de la sorte? Du reste, le laisser me voir à son aise et me parler, cela n'engage à rien.» C'est alors que pour le consoler l'imprudente l'autorise par ses tendres avances à lui faire de nouveau la cour.
CHAPITRES XXVIII ET XXIX.
L'_Amant_ n'avait pas vu la _Rose_ depuis quelque temps. Il est ravi de la trouver plus belle encore que la première fois. Elle est un peu plus _grasse_, c'est-à-dire que le bouton s'est un peu plus ouvert, et ses feuilles au contour plus arrondi brillent d'une couleur plus vermeille. Il reste longtemps en extase devant le rosier, et enfin, encouragé par _Bel-Accueil_, qui ne lui refuse ni grâces ni faveurs, il se hasarde à lui demander une chose bien téméraire, et prie _Bel-Accueil_ de lui laisser baiser la _Rose_. Celui-ci résiste, car: _Qui peut baiser obtenir ne saurait là s'en tenir_, et _Chasteté_ dans sa leçon lui dit toujours qu'_à nul amant il ne donne un seul baiser_. L'_Amant_, de peur de le courroucer, n'insiste pas, et sans doute il eût attendu longtemps cette faveur, si _Vénus_ ne fût accourue, _Vénus_, des amants la bienvenue, qui toujours poursuit _Chasteté_. Elle dit à _Bel-Accueil_: «Pourquoi refuser ce baiser à l'_Amant_? Il vous aime en toute loyauté; il est beau, gracieux, élégant, affable, doux et franc; et puis il est à la fleur [p. XLV] de l'âge; il a, je crois, douce haleine, les lèvres vermeillettes, les dents blanches et nettes, et sa bouche semble faite pour les baisers.»
_Bel-Accueil_, embrasé par le brandon de _Vénus_, accorde le baiser. Mais soudain le hideux _Malebouche_ tant fait de glose sur leur compte qu'il éveille _Jalousie_. Celle-ci court sus à _Bel-Accueil_.
GLOSE.
L'_Amant_, admis de nouveau dans l'intimité de sa chère maîtresse, contemple d'un oeil avide tous ses charmes, et se plaît à reconnaître qu'elle est plus belle que jamais. Il s'approche, lui prend la main, et dans une muette extase nos deux amoureux se contemplent ravis. L'_Amant_, pour cimenter leur paix, ose pousser la hardiesse jusqu'à demander un baiser, un seul baiser. La belle refuse timidement, car la pudeur la retient encore. Mais elle ne peut détacher ses yeux de son amant qui, à tous les avantages physiques que la nature lui prodigua, joint une loyauté sans bornes, et dans un moment d'oubli laisse l'audacieux cueillir sur ses lèvres un tendre baiser, ce premier aveu d'un mutuel amour.
Mais le bonheur n'est pas facile à dissimuler. Bientôt les mauvaises langues commencent à jaser sur leur compte, et, comme le bonheur a toujours des envieux, les jaloux surgissent de tous côtés. Ils font tant qu'ils viennent bouleverser la félicité des deux amants.
CHAPITRES XXX ET XXXI.
_Jalousie_ assaille _Bel-Accueil_ et lui reproche amèrement d'ainsi se lier au premier venu. Pris en flagrant [p. XLVI] délit, les deux coupables ne savent que répondre, l'_Amant_ s'enfuit. _Honte_ alors s'approche et dit à _Jalousie_: «Tout ce que dit ce _Malebouche_ n'est pas parole d'Évangile. Il y a certainement moins de mal qu'il n'en dit. _Bel-Accueil_ n'a rien à cacher. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est un peu d'inconséquence et de légèreté. Mais je reconnais que je fus bien négligente à le garder, et désormais je jure d'y mettre toute ma vigilance.--_Honte_, fait _Jalousie_, j'ai grand'-peur d'être encore trahie, et j'y vais de ce pas aviser. Je ferai bâtir une tour inexpugnable où j'enfermerai _Bel-Accueil_.» _Peur_ accourt, mais voyant _Jalousie_ en si grande fureur n'ose souffler mot. Celle-ci court mettre son projet à exécution. _Peur_ alors dit à _Honte_: «Je suis vraiment désolée de ce qui arrive. C'est ce maudit _Danger_ qui est cause de tout le mal; il s'est montré faible envers _Bel-Accueil_. Allons à ce vilain reprocher sa folle conduite.» _Danger_ dormait. Elles le réveillent et lui font des reproches si cruels, qu'il se redresse plus irrité que jamais, et voilà notre pauvre _Amant_ derechef plongé dans la désolation.
GLOSE.
Ce sont d'abord les reproches les plus amers sur sa liaison avec le premier venu, liaison qui la conduira fatalement au déshonneur, puis enfin les menaces les plus violentes. En vain la pauvre amante essaie-t-elle de se défendre, en vain jure-t-elle qu'elle n'a rien à se reprocher, si ce n'est peut-être un peu d'inconséquence et de légèreté, rien ne saurait calmer leur rage. Alors la honte et la peur s'emparent de son esprit; le danger se dresse devant elle plus menaçant que jamais: elle prend la ferme [p. XLVII] résolution de rompre une liaison aussi compromettante.
CHAPITRE XXXII.
_Jalousie_ fait aussitôt bâtir un château-fort. Cette forteresse est carrée. Au milieu de chaque face est une porte. Les gardiens sont: _Malebouche, Danger, Peur_ et _Honte_. Au milieu s'élève une tour inaccessible dans laquelle est enfermé _Bel-Accueil_. On lui donne pour geôlier une _Vieille_ chargée de l'espionner continuellement. Alors l'_Amant_, séparé de son compagnon qu'il ne reverra peut-être plus, s'abandonne au plus violent désespoir.
GLOSE.
Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux, en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe même à mourir.
Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS.
* * * * *
Avant de passer à l'analyse de la partie de Jehan de Meung, [p. XLVIII] nous allons d'abord dire quelques mots sur ce personnage de la _Vieille_ que nous voyons pour la première fois à la fin du roman de Guillaume de Lorris. Nous ne pouvons préjuger en rien le rôle que celui-ci destinait à la _Vieille_ chargée de surveiller continuellement Bel-Accueil. Dans l'intention du poète de Lorris, n'était-elle pas tout simplement destinée à personnifier la curiosité, l'espionnage des envieux? Nous ne savons. Jehan de Meung en fit la duègne, qui jouait au moyen âge, dans les familles, le même rôle que la suivante ou confidente de l'antiquité. La duègne était une femme qui, spécialement chargée de surveiller sa maîtresse, la suivait partout et rendait compte de tous ses faits et gestes au maître qui payait pour cela.
On comprend que ce rôle ne pouvait guère convenir à une jeune fille. Il fallait nécessairement une femme qui eût de l'expérience, qui «_connût toute la vieille danse_», et plus elle avait vécu, plus elle était précieuse pour ce service tout de confiance. Mais on conçoit aussi combien étaient fragiles la conscience et la fidélité de pareils serviteurs. Toujours prêtes â servir celui qui payait le plus largement, ces _Vieilles_, loin de protéger la vertu qui leur était confiée, trop souvent se faisaient le honteux intermédiaire des séducteurs et jouaient simplement le rôle d'entre-metteuses.
C'est ce qui explique qu'aucun temps ne fut aussi fécond en intrigues amoureuses que le moyen âge, époque fameuse des galants chevaliers, ces admirateurs effrénés du beau sexe, qui aimaient, dit-on, comme on ne sait plus aimer aujourd'hui.
Après avoir, tout en cueillant de temps en temps [p. XLIX] quelque rose sur le bord du chemin, chevauché, soupiré et bataillé, pendant de longues années, pour la dame de leurs pensées qu'ils juraient d'aimer et de respecter jusqu'à la mort, ils se hâtaient, aussitôt mariés, de la placer sous la surveillance d'une duègne dissolue; c'est même à ces preux qu'était réservée la gloire de savoir mettre la vertu de leur femme... sous clé.
* * * * *
PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
CHAPITRES XXXIII A XLII.
L'_Amant_ pleure, maudit tous ses ennemis, et voyant qu'il ne lui reste plus qu'à mourir, lègue à _Bel-Accueil_ son coeur, son unique richesse. C'est alors que _Raison_ revient. «Eh bien, lui dit-elle, n'es-tu pas d'aimer lassé? N'as-tu de maux encore assez? _Amour_, dis-moi, comment le trouves-tu? Est-il assez bon maître? Si tu l'avais connu, j'aime à croire que tu ne l'aurais jamais servi même une heure, que tu aurais renié son hommage et n'aurais pas aimé d'amour.--Mais je le connais, répond l'_Amant_.--Non, dit _Raison_, et je vais te le faire connaître.» Alors elle lui explique ce que vaut l'amour des sens et tous ses plaisirs, et lui montre tous les avantages de l'amitié. Elle lui explique longuement la différence entre les bons et les mauvais amis, et lui fait un tableau délicieux de l'âge d'or où tous les hommes s'aimaient et goûtaient le bonheur. Il n'y avait alors ni propriétés, ni seigneurs, ni rois, et cependant tout le monde était heureux, car personne ne songeait à rompre l'équilibre qui régnait [p. L] dans la nature. C'est la cupidité, dit-elle, qui a tout gâté sur terre; mais la richesse ne fait pas le bonheur, et la pauvreté même est préférable, car l'homme est l'esclave de _Fortune_, qui se plaît sans cesse à lui ravir ses faveurs. L'inquiétude et mille maux assiégent les avares et en font les plus malheureux des hommes. La pauvreté, au contraire, est la pierre de touche de l'amitié, car l'infortune nous fait voir clairement ceux qui ne nous aimaient que pour nos richesses.
_Raison_ flagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien que par lui, car _Fortune_ ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, si _Nature_ ne nous l'a donné. «Alors, dit l'_Amant_, qu'a donc l'homme qui soit réellement à lui?--Sa conscience, répond _Raison_, et son libre arbitre. Ils sont à lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est à _Fortune_, qui départ ses faveurs sans songer à quelle personne. Or donc, redeviens ton maître, reprends possession de ton coeur, et ne le donne ainsi follement tout entier à un seul. Aime tous les hommes en général; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et jamais n'engage ta liberté, le plus beau présent que _Nature_ ait fait à l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour suivre le bon amour que je viens de te dépeindre; et c'est parce que les humains ont abandonné celui-ci, qu'ils se sont livrés à tous les vices que la _Justice_ est chargée de punir ici-bas.--Mais, dit l'_Amant_, puisque vous êtes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le meilleur de _Justice_ ou _d'Amitié_.--C'est _Amitié_, dit _Raison_; car si tout le monde s'aimait, _Justice_ serait inutile. D'autant [p. LI] plus que les juges ne sont pas moins dépravés que les autres, et que la plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confiés pour faire plus de mal encore.»
Elle cite alors l'exemple d'_Appius_ qui condamne _Virginius_ à lui livrer sa fille; mais le peuple irrité renverse les décemvirs, ces dépositaires infidèles de la justice et de l'autorité. «Sois mon amant, continue _Raison_, et tu verras la vanité des richesses et des grandeurs humaines.» Elle lui rapporte, d'après l'histoire, maints exemples fameux de l'instabilité de la fortune. C'est d'abord _Néron_ qui fit périr _Agrippine_ sa mère, et _Sénèque_ son précepteur. Donc le pouvoir ne sert le plus souvent qu'à rendre les hommes plus méchants, les mettant en état de nuire impunément aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans doute aux méchants de s'élever si haut que pour retomber plus bas: témoin ce même _Néron_, réduit à se tuer de ses propres mains, pour échapper à la colère de son peuple. Témoin encore _Crèsus_, roi de Lydie; malgré les conseils de sa fille _Phanie_, il ne voulut rien rabattre de son faste et de son orgueil: de là sa chute et sa mort. Et plus près de nous, _Mainfroi_, roi de Sicile, que _Charles d'Anjou_ battit et tua; et puis _Conradin_, et puis _Henri_, frère du roi d'Espagne, que le même _Charles_ mit à mort, et enfin _Boniface de Castellane_, chef des Marseillais révoltés contre ce même bon roi _Charles_, qui lui fit trancher la tête.
«Or donc, cher ami, continue _Raison_, sers-moi loyalement, et laisse là cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.--Non, répond l'_Amant_ irrité, j'ai juré foi et hommage à _Dieu d'Amours_; je ne violerai pas ma promesse. «Puis, à bout d'arguments, [p. LII] il lui cherche querelle sur un mot qui l'a choqué. _Raison_, paraît-il, dans le feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine chose qu'on ne peut désigner honnêtement sans périphrase. _Raison_ répond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son père daigna faire de ses propres mains, et que les dames françaises ont sans doute les oreilles bien plus délicates que le reste du corps, car c'est le seul endroit que cette chose leur blesse.
«Tout ceci est fort bon, répond l'_Amant_; mais si vous continuez de me tourmenter ainsi, je me verrai forcé de vous laisser causer ici toute seule.»
CHAPITRE XLIII.
_Raison_ alors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'_Amant_ mélancolique. Il retourne aussitôt vers _Ami_. Celui-ci le console du mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis, _Bel-Accueil_ sortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il, vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout que _Malebouche_ ne vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments, et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez ravir la _Rose_, et le succès est assuré.
«Flattez aussi la _Vieille_; flattez encore _Jalousie_; flattez tous les geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant, et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de temps, car la _Rose_ sera vite épanouie, et les concurrents ne manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que vous n'en soyez cause, si par exemple _Jalousie_ vient de les tancer.