Chapter 24
[p.267] Une heure est morne, une heure rit, 4141 Car sa roue un cercle décrit; Celui qui est dessus la roue Retombe à son tour dans la boue, Et quand elle veut, elle met Le plus bas en haut au sommet. Las! c'est moi qu'elle verse et raille! Pour mon mal vis fosse et muraille Que passer n'ose ni ne puis; Biens et bonheur je n'ai depuis Que Bel-Accueil avec la Rose, Maintenant de gros murs enclose, Emporta dedans sa prison Et ma joie et ma guérison. Si veut Amour que je guérisse, Qu'il l'arrache au sombre édifice, Car d'ailleurs ne me peut venir Honneur, santé, bien ni plaisir. Bel-Accueil, ami cher et tendre, S'il vous faut en prison attendre, Au moins gardez-moi votre coeur! Ne souffrez pas pour mon malheur, A aucun prix, que la sauvage Mette votre coeur en servage Comme elle a fait de votre corps; Si elle vous navre dehors, Ayez dedans coeur indomptable Contre son bras impitoyable, Et si le corps reste en prison, Gardez le coeur de trahison. Un fin coeur aime avec constance Et brave haine et violence[77]. Si Jalousie a sans pitié Votre coeur d'ennuis guerroyé,
* * * [p.268] Fetes-li engrestié encontre, 4161 Et du dangier qu'ele vous montre Vous vengiés au maios en pensant, Quant vous ne poés autrement; Se vous ainsinc le féissiés, Ge m'en tendroie à bien paiés. Mès ge sui en moult grant souci Que vous nel' faciés mie ainsi; Ains crient que mal gré me savés Au mains por ce que vous avés Esté por moi mis en prison; Si n'est-ce pas por mesprison Que j'aie encore vers vous faite, C'onques par moi ne fu retraite Chose qui à celer féist; Ains me poise, se Diex m'aïst, Plus qu'à vous de la meschéance; Car g'en soffre la pénitence Plus grant que nus ne porroit dire. Par un poi que ge ne fons d'ire, Quant il me membre de ma perte Qui est si grant et si aperte; S'en ai paor et desconfort Qui me donront, ce croi, la mort. Las! g'en doi bien avoir paor, Quant ge voi que losengéor, Et traïtor, et envieus Sunt de moi nuire curieus. Ha! Bel-Acueil, ge sai de voir Qu'il vous béent à décevoir, Et faire tant par lor flavele, Qu'il vous traient à lor cordele. Se Diex m'aïst, si ont-il fait, Ge ne sai or comment il vait;
[p.269] Défendez-vous avec courage; 4175 De sa cruauté, de sa rage Vengez-vous du moins en pensant, Si ne pouvez faire autrement; Et s'il vous plaît ainsi de faire, Ma douleur sera moins amère. Mais je suis en moult grand souci Que vous ne le fassiez ainsi, Et me sachiez tout au contraire Mauvais gré de votre misère, Moi qui vous fis mettre en prison. Mais, croyez-moi, de trahison Je ne suis envers vous coupable, Jamais de nul acte blâmable Mon coeur n'eut à se repentir. Mais Dieu m'aide! Il me faut souffrir Bien plus que vous de mon offense, Car j'en souffre la pénitence Plus que nul ne saura jamais; Pour un peu d'ire je fondrais Quand de ma perte ai souvenance. Bien puis-je avoir peur sans doutance Lorsque je vois ces envieux Traîtres et menteurs venimeux Ainsi s'acharner à me nuire. Ils me tueront, j'ose le dire. Ah! Bel-Accueil, je crois savoir Qu'ils veulent tous vous décevoir, N'allez pas leurs fables entendre, A leur corde ils vous veulent pendre. Mais je ne sais rien en effet, Dieu m'aide! Peut-être est-ce fait? J'ai peur, et grande est ma souffrance, Que me mettiez en oubliance,
* * * [p.270] Mès durement sui esmaiés 4195 Que entr'oblié ne m'aiés; Si en ai duel et desconfort, Jamès n'iert riens qui m'en confort, Se ge pers votre bien-voillance, Que ge n'ai mès aillors fiance;
Et si l'ai-ge perdu, espoir, A poi que ne m'en desespoir[78].
FIN DES VERS DE GUILLAUME DE LORRIS.
* * * [p.271] J'en ai grand deuil et déconfort 4209 Et je n'aurai jamais confort Si je perds votre bienveillance, Car ailleurs je n'ai d'espérance,
Et s'il m'est donné de le voir, Oui, j'en mourrai de désespoir[78]!
S'il fallait en croire Méon, Jehan de Meung aurait ajouté ces deux derniers vers pour commencer sa continuation, en supprimant les quatre-vingts vers qui suivent. P. M.
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[p.272] VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
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(Que je n'ai mès aillors fiance) Ne reconfort nul qui m'aïst. 4203 Ha! biau douz cuers! qui vos véist Au mains une foiz la semaine, Asez en fust mendre sa paine; Mès je ne sai santier ne voie Par où jamès nul jor vos voie. En ce qu'estoie en tel tristece, Si vi venir au chief de piece Devers la Tour Dame Pitié Qui maint cuer dolant a fait lié, Si me commence à conforter Et dist: amis, por deporter Et por voz dolors alegier Sui ci venue en cest vergier, Si vos amain dame Biauté Et Bel-Acueil et Loiauté, Et Douz-Regart, o lui Simplece. Issu somes à grant destrece De cele Tour qui est moult haute; Mès cuers loiax ne feroit faute S'il en devoit perdre la vie. Endormie s'est Jalousie, Si nos somes emblés de lui. Moult avons eu grant anui;
[p.273] VERS QUI, DANS CERTAINS MANUSCRITS, TERMINENT LA PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
* * *
(Car ailleurs je n'ai d'espérance) Ni reconfort pour ma douleur. 4215 Ah! vous contempler, beau doux coeur, Au moins une fois la semaine Suffirait à calmer ma peine. Mais je ne sais voie ou sentier Où je puisse vous épier! J'étais en ma noire tristesse Plongé; soudain vers moi s'empresse De vers la tour dame Pitié Qui maint coeur triste a égayé. Lors à me conforter commence: Pour t'apporter douce allégeance, Dit-elle, et ton coeur soulager, Ami, je viens en ce verger. Nous sortîmes à grand' détresse, Car j'amène avec moi Simplesse, Bel-Accueil et dame Beauté, Et Doux-Regard, et Loyauté. Bien haut de la tour est le faîte, Mais rien un coeur loyal n'arrête Quand il devrait braver la mort. Jalousie est là-haut qui dort, Si j'ai pu tromper ce cerbère, Ce n'est pas sans grande misère;
* * * [p.274] Car Paor qui toz jors se crient, 4227 L'uis ot fermé, si va et vient; De toutes parz va escoutant, Por Male-Bouche est moult doutant, Qu'el ne set qu'ele doie faire. Mès bone amor la deboneire Qui les siens adès reconforte, A grant meschief ovri la porte Maugré que Paor en éust. Se Male-Bouche le séust, N'en issisen por riens dou monde. Mès Vénus la bele, la blonde, Embla les clés, hors nos a mises. Tantost delez moi sont asises; Lors refu ma dolor pasée. Dame Biauté en recelée Le douz bouton m'a présenté, Et je le pris de volenté, Si en fis ainssi com du mien[79], Qu'il n'i ot contredit de rien. Iluec fumes à grant delit, De fresche herbe fu nostre lit, De beles roses de rosiers Fumes covert et de besiers: A grant soulas, à grant deduit Fumes trestoute celle nuit, Mès moult me sembla courte et briève. Au matinet quant l'aube crieve Nos somes en estant levé, Mès de ce fumes moult grevé Que si tost fu la departie[80]. Et Biautez si n'oblia mie Le très-douz bouton à reprendre, Maugré mien le me covint rendre.
[p.275] Car Peur, qui toujours tremble et craint, 4239 S'en va de toutes parts et vient L'huis clos, et méfiante écoute, Tant Malebouche elle redoute Et n'ose pas ouvrir la tour. Mais la vaillante Bonne-Amour Qui les siens toujours réconforte A grand méchef ouvre la porte, Malgré tout ce que Peur en eût. Si Malebouche alors le sut, Nous n'eussions pu pour rien au monde. Mais Vénus la belle et la blonde, Les clefs volant, hors nous a mis. Ils sont près de moi tous assis, Et ma douleur s'en est allée. Dame Beauté en recelée Le doux bouton m'a présenté; Pris l'ai de bonne volonté Comme mien, et tout à ma guise[79] M'en sers, sans qu'il y contredise. Notre heur nous goutâmes en paix Sur un beau lit de gazon frais, Tout couverts de feuilles des Roses Et de baisers nos bouches closes. En doux transports, en grand déduit Nous passâmes toute la nuit Qui trop tôt, las! pour nous s'achève. Au matin, quand l'aube se lève Tous deux aussi sommes sur piés, Bien contrits et bien ennuyés De séparation si vive. Mais Beauté se montre attentive Le doux bouton à ressaisir; Malgré moi je dus obéir.
* * * [p.276] Mès toutes fois la douce rose 4261 Au departir ne fu pas close: Mès ainçois que se departissent Ne que congié de moi préissent, S'en vint Biautez humeliant Vers moi et dit tout en riant: Or puet Jalousie gaitier, Ses murs haucier et enforcier, Face fort haie d'églantiers. Face bien guetier ses vergiers, Or i a gaagnié assez; Ne s'est-il bien en vain lassez? Biaus douz amis, car me le dites, A tel servise tiex merites[80]. Pensez de servir sans trichier Se cuer avez fin et entier: Tous jours seroiz dou boton mestre, Jà si enclos ne saura estre. Droit à la Tour tout belement S'en revont moult celéement. Atant m'en part et prent congiet, C'est li songes que j'ai songiet. 4282
«Il est facile, dit Méon, de voir par ces derniers vers que Guillaume de Lorris n'avoit pas le projet de donner une plus grande étendue a son Roman, et que Jean de Meung a dû les supprimer pour lui donner une continuation.»
On sait que nous ne partageons pas cette opinion. (P. M.)
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[p.277]
Mais toutefois la douce Rose 4273 Au départir ne fut pas close; Car avant de s'en retourner Tretous et congé me donner, A moi Beauté vint langoureuse Et me dit doucement rieuse: Jalousie or peut nous guetter, Ses murs épaissir et monter, D'églantiers doubler la clôture, Mettre au verger garnison sûre, J'ai goûté de bonheur assé. Ne s'est-il pas en vain lassé? Beaux doux ami, comme le dites: Chacun sers selon ses mérites[81]. Aimez toujours loyalement, Si votre coeur est fin et franc, Toujours serez du bouton maître Si bien enfermé qu'il puisse être. Droit à la Tour tout bellement Lors s'en revont moult doucement. De mon côté je m'achemine: Ainsi mon rêve se termine. 4294
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NOTES DU PREMIER VOLUME. [p.279]
En tête de ces notes nous ferons une observation. C'est que les titres des chapitres ont été ajoutés après coup par les copistes en guise de notes marginales. Ils sont en effet d'un style beaucoup plus moderne que l'ouvrage. Nous les avons conservés pour reproduire exactement l'édition de Méon. Toutes les notes prises dans les éditions de Méon et de M. Francisque Michel portent la signature des auteurs. Celles non signées sont de nous.
NOTE 1, _page_ 3.
Vers 7. _Treuve_ pour _trouve_.
Ce mot, aujourd'hui hors d'usage, se voit encore dans Malherbe, La Fontaine et Molière.
Nous avons cru devoir introduire ou conserver dans tout le cours de ce travail nombre de mots, de locutions et même de phrases entières qui pouvaient s'accorder avec l'exigence de la traduction. Ceci nous a permis de laisser subsister les expressions caractéristiques qu'il était difficile de bien rendre en français moderne, et qui, rajeunies, se fussent mal accommodées d'une diction surannée. Nous espérons que le lecteur nous saura gré d'avoir conservé à cette belle oeuvre un parfum d'archaïsme qui s'harmonise si bien avec la naïveté gracieuse de nos deux romanciers. C'est ainsi que nous n'avons pas cru [p.280] devoir faire disparaître un grand nombre d'hiatus, chaque fois que, sans être par trop fatigants pour nos oreilles délicates, le vers servait fidèlement la pensée de l'original. Mais toutes les fois que, sans nuire à la traduction, et sans tomber dans un défaut pire, il était possible de les éviter, nous nous sommes empressé de le faire.
NOTE 2, _page_ 2.
Vers 9. _Macrobe_, auteur latin qui vivoit à la fin du IVe siècle. Il composa divers ouvrages remplis d'érudition. Ceux qu'il a intitulés: _Les Saturnales_, traitent de différens sujets, et sont un agréable mélange de critique et d'antiquités. Son Commentaire sur _le Songe de Scipion_ est très-sçavant; il y établit cinq espèces de songes: _somnium, Visio, oraculum, insomnium, visum_. Ce dernier est une imagination phantastique d'une chose qui n'existe pas. Macrobe ne veut pas que l'on ajoute foi à ces deux dernières espèces de songes, n'y ayant que les trois premiers qui soient revêtus de tous les caractères de la vérité. _Macrobii in somnium Scipionis, liber prim., cap. 3, vers_ 7.
Pétrone ne veut pas que les songes et les inspirations qui nous arrivent en dormant soient l'ouvrage de quelque divinité; il prétend, au contraire, que nos songes ne sont que des réminiscences des choses qui nous sont arrivées lorsque nous ne dormions pas.
_Somnia quae mentes ludunt volitantibus umbris Non delubra Deum, nec ab aethere numina mittunt Sed sibi quisque facit_. (Petronii Arbitri Satyricon.)
Les anciens ont toujours eu les songes en grande [p.281] recommandation. Pharaon, roi d'Égypte, avoit à ses gages des gens dont l'unique emploi étoit d'interpréter les songes. (_Genese_, chap. 41.)
Joseph avoit reçu de Dieu un talent particulier pour les expliquer, et ses frères, jaloux de cette faveur, ne l'appelloient plus que le Songeur. (_Ibidem_, chap. 37.)
Homère croyoit que les songes entrent dans l'âme par deux portes différentes, dont l'une est d'yvoire et l'autre de corne; que ceux qui passent par la première nous trompent toujours, n'y ayant de véritables que ceux qui passent par celle de corne. (_Odyssée_, livre 19.)
Les poètes qui sont venus après lui ont pensé de même; Virgile en parle en ces termes:
_Sunt gemini somni partae; quarum altera fertur Cornea; qua veris facilis datur exitus umbris. Altera candenti perfecta nitens elephanto: Seà falsa ad coelum mittunt insomnia manes._ (_Aeneidos_, lib. VI, sub fine.)
Horace, parlant des songes, dit à Galatée qu'il vouloit détourner d'un voyage:
... _An vitiis carentem Ludit imago Vana, quae porta fugiens eburna Somnium ducit?_ (_Ode_ 27, lib. 3.)
Et Properce, dans son Élegie à Cynthia, fait aussi mention de ces portes.
_Nec tu sperne piis venientia somnia portis: Cum pia venerunt somnia, pondus habent_. (Elegia, VII, lib. 4.)
(Lantin de Damery.)
NOTE 3, _pages_ 4-5. [p.282]
Vers 41-44.
La matière en est bonne et neuve.
Comme dit M. Ampère, _bonne_, je ne dis pas non; mais _neuve_, c'est autre chose.
NOTE 4, _pages_ 6-7.
Vers 79-79. _Kalandre_.
C'est l'alouette huppée qu'on voit toujours voletant le long des routes. Dans l'Orléanais, de nos jours encore, on ne la nomme pas autrement.
NOTE 5, _page_ 12.
_Félonie--Vilenie_. Nous ferons remarquer ici que ces deux images n'en font qu'une dans le plus beau et le meilleur manuscrit de la Bibliothèque nationale, n° 380 ancien fonds français. Ce magnifique travail de Nicolas Flamel, exécuté vers la fin du XIVe siècle pour le duc Jean de Berri, oncle de Charles VI, est, de tous les manuscrits français, celui qui se rapproche le plus du texte de Méon. L'auteur dit qu'à gauche se dressait Félonie, qui était appelée Vilenie. Nous préférons le texte tel que l'a restitué Méon.
NOTE 6, _pages_ 12-13.
Vers 178-178.
Et fame qui petit séust D'honorer ceus qu'ele déust.
Ce dernier trait convient parfaitement au personnage peint par le poète. [p.283] Il y a, dans le recueil de fabliaux publié par Méon, un long poème malheureusement incomplet intitulé: _le dit de Trubert_, du nom du personnage principal, qui est justement le type du vilain au sens primitif et au sens figuré du mot. Il n'y a pas de méchant tour qu'il ne joue au duc son seigneur. C'est le pendant de l'esclave antique. Privé de tous les droits les plus chers à l'homme, il devient rusé, méchant; sa vie n'a plus qu'un but: la vengeance. (E. Cougny.)
NOTE 7, _page_ 15.
Vers 197.
D'un héritage dépouillés.
Ici se présente pour la première fois un participe décliné.
A l'époque où vivaient les auteurs du _Roman de la Rose_, tous les participes sans exception se déclinaient. Jusqu'au XVIIe siècle, ils restèrent déclinables à volonté. L'Académie trancha la difficulté, et rendit tous les participes directs indéclinables avec l'auxiliaire avoir. Toutefois, elle toléra, en poésie seulement, qu'on pût encore parfois décliner les participes, pourvu qu'ils fussent placés entre le verbe auxiliaire et leur régime, comme par exemple dans ces deux vers de Malherbe:
O Dieu dont les bontés, de nos larmes touchées, Ont aux vaines fureurs les armes arrachées.
Nous nous sommes arrêté à cette règle après de longues hésitations; mais comme elle nous permettait [p.284] de conserver un nombre incalculable de vers presque dans leur intégrité, sans trop choquer la grammaire moderne, nous espérons qu'on n'osera pas trop nous reprocher cette licence.
NOTE 8, _pages_ 16-17.
Vers 224-226.
Et une cote de brunete.
M. Francisque Michel traduit _brunete_ par _bure_, de sorte que le vers se traduirait ainsi: «Et une cote de bureau.» C'est une erreur. Nous en voyons la preuve au vers 4569, au début de la partie de Jehan de Meung:
Car ausinc bien sunt amoretes Sous buriaus comme sous brunetes.
Lorsqu'il arrive à ce passage, il traduit _brunete_ par _espèce d'étoffe_. Mais, d'après ces deux vers, il est impossible de se méprendre sur la véritable signification de _brunete_. C'est bien (comme on le voit au Glossaire) un drap fin dont se vêtaient les personnes de qualité. Il tirait son nom de sa couleur foncée.
NOTE 9, _pages_ 18-19.
Vers 248-250.
Que s'elle voit ou s'elle ouït.
Nous avons ici conservé _s'elle_ pour _si elle_.
Cette élision est très-compréhensible, et il est très regrettable, à nos yeux, qu'elle ne soit plus usitée. Elle est tout aussi naturelle que _s'il_ pour _si il_.
NOTE 10, _pages_ 18-19. [p.285]
Vers 253-254. _Prudhomme_, homme sage, prudent, honnête.
_Prude_ est resté dans la langue et _prudhomme_ également, mais avec une acception toute spéciale.
NOTE II, _pages_ 24-25.
Vers 345-349. _Karoler_, danser la karole.
Cette danse, qui s'exécutait en rond et que Jacques Yver appelle pour cela la ronde carole, avait donné naissance au mot _karoleur_, qui se trouve dans le _Roman de la Rose_, et à _caroler_, qui se lit dans les poésies de Froissard. On la dansait beaucoup à Paris, où se trouvait même un carrefour qui lui devait son nom de Notre-Dame-de-la-Carole. (Edouard Fournier, _Variétés historiques et littéraires_, t. II, p. 16.)
NOTE 12, _pages_ 30-31.
Vers 457-459.
Je cuit qu'ele acorast de froit. _De froidure elle serait morte_.
_Acorer_. M. Francisque Michel traduit ce mot par _avoir mal au coeur_. De sorte que ce vers se traduirait ainsi: «Je crois que de froid elle aurait mal au coeur.» Lantin de Damerey et Méon traduisent ce mot par _mourir_. Nous partageons cet avis. En effet, _acorer_, verbe actif, veut dire: arracher le coeur, les entrailles (_corailles_), d'où notre moderne _écoeurer_. Dans [p.286] la suite, ce mot perdit de sa force; mais le sens le plus faible fut _affliger, percer le coeur_. (Voyez le Glossaire de Du Cange.)
Du reste, ce mot se retrouve souvent dans le _Roman de la Rose_. Ainsi, au vers 7652, on lit:
Male-Bouche et tout son linage, S'il vous devoient acorer, Vous lo servir et honorer.
Au vers 10905:
Por qui mort ma mère plora Tant, que presque ne s'acora.
Évidemment on ne saurait traduire ce verbe que par _éventrer_, dans le premier exemple, et _s'arracher le coeur_, la vie, dans le second.
NOTE 13, _pages_ 32-33.
Vers 475-477.
Furent à or et à asur De toutes pars paintes où mur.
Telles étaient pourtraites au moyen âge les peintures murales et les miniatures des manuscrits.
NOTE 14, _pages_ 36-37.
Vers 539-541.
Cheveus ot blons cum uns bacine.
_Bacin_, casque rond en acier poli.
Dans le moyen âge, ni homme, ni femme n'était réputé beau s'il n'avait les cheveux blonds. Les cheveux [p.287] noirs étaient rares à la fin du XIIIe siècle. Cependant il est question de combattants blonds et mors, _de personnes noires et blondes_, dans la branche des royaux lignages de Guillaume Guiard, poète Orléanais du XIIIe siècle, vers 2576 et 6925. (Francisque Michel.)
NOTE 15, _pages_ 36-37.
Vers 542-546.
Son entr'oil ne fu pas petis, _L'entrecil net et bien marqué_.
_Entr'oil, entrecil_ ou _entr'oeil_, du latin _intercilium_, l'espace compris entre les deux yeux ou plutôt entre les sourcils.
Ce mot n'a pas d'équivalent dans notre langue moderne; c'est, somme toute, une lacune fort regrettable.
NOTE 16, _pages_ 36-37.
Vers 545-549. _Vair, yeux vairs_.
Les yex ot plus vairs c'uns faucons.
_Vair, vairon, vairs, varons, vayron, veiron, veirs, ver, verz_; au féminin _vaire, vert_: mots appliqués à tout ce qui était de couleurs différentes ou changeantes; d'où le nom de vairons, donné à de petits poissons que l'on voit sur le bord des rivières, parce qu'ils sont de différentes couleurs et changeantes; fourrure de couleur gris blanc mêlé, et fort recherchée des anciens Français, qui fut ainsi nommée de _varius_, qui signifie _varié_, et non pas de _variola_, [p.288] comme le dit Borel. On dit aussi: yeux vairs, pour: yeux bleus, parce que, comme dans la fourrure vaire, ils sont parsemés de petits points blancs. On appelle encore des yeux de différentes couleurs des _yeux vairons_. La Ravallière, dans les _Chansons du Roy de Navarre_, tome I, page 451, trompé par l'orthographe, a cru que le mot _vair_ signifiait couleur verte, _viridis_; il s'étonne de ce qu'on ne trouve plus d'yeux verts, et comment la nature peut en avoir formé de pareils; il invite les philosophes à examiner pourquoi ce phénomène n'arrive plus. Ronsard, qui florissait sous Charles IX et Henri III, est tombé dans la même erreur. Voyez son ode à M. Peltier.
«Mestre Robert ... me dit: Je vous veil demander se le Roy se séoit en cest prael, et vous vous aliez séoir sur son banc plus haut que li, se on vous en devroit bien blasmer, et je li dis que oil; et il me dit: Dont faites-vous bien à blasmer, quant vous estes plus noblement vestu que le Roy; car vous vous vestez de vair et de vert, ce que le Roy ne fait pas; et je li diz: Mestre Robert, salve vostre grace, je ne foiz mie à blasmer, se je me vest de vert et de vair, car cest abit me lessa mon pere et ma mere; mais vous faites à blasmer, car vous estes filz de vilain et de vilaine, et avez lessié l'abit vostre pere et vostre mere, et estes vestu de plus riche camelin que le Roy n'est.» (Joinville, _Histoire de saint Louis_.)