Chapter 23
Comment, fait-elle, le croquant, A cette heure dormir il ose! Bien fol en lui qui se repose Pour garder rose ni bouton, La queue autant vaut d'un mouton. C'est par trop paresseux et lâche! Vous savez bien que votre tâche Est de tous gourmer et chasser. Fol que vous étiez de laisser Bel-Accueil céans introduire Cet intrus ainsi pour nous nuire! Vous dormez, et nous en avons La noise, qui mais n'en pouvons. Sans doute, vous dormiez encore? Levez-vous donc, et courez clore De la barrière tous les trous Et chasser bien loin tous les fous. Pour votre nom c'est raillerie De n'oser faire une avanie. Si Bel-Accueil est franc et doux, Vous, soyez félon et jaloux, Plein d'amertume et plein d'outrage; Vilain qui courtois est, c'est rage. Et le proverbe est bien connu: Jamais homme n'est parvenu A faire épervier d'une buse[71]. De votre sottise s'amuse Qui vous trouve facile et doux. Aux gens plaire voudriez-vous Et les obliger à leur guise? C'est chez vous pure couardise.
* * * [p.248] Si aurés mès par tout le los 3845 Que vous estes lasches et mos, Et que vous créés jangléors. Lors a après parlé Paors.
_Paor_.
Certes, Dangier, moult me merveil Que vous n'estes en grant esveil De garder ce que vous devés; Tost en porrés estre grevés, Se l'ire Jalousie engraingne, Qui est moult fiere et moult grifaingne, Et de tencier apareillie: Ele a hui moult Honte assaillie, Et a chacié par sa menace Bel-Acueil hors de ceste place, Et jure qu'il ne puet durer Qu'el nel' face vif enmurer. C'est tout par vostre mauvestié, Qu'en vous n'a mès point d'engrestié. Ge cuit que cuer vous est faillis, Mès vous en serés mal baillis, Et en aurés poine et anui, S'onques Jalousie connui.
_L'Acteur_.
Lors leva li vilains la hure, Frote ses yex et ses behure, Fronce le nés, les yex rooille, Et fu plains d'ire et de rooille, Quant il s'oï si mal mener.
[p.249] Bientôt vous aurez le renom 3853 D'un lâche et d'un stupide ânon Que le premier trompeur enjôle! Peur à son tour prit la parole:
_Peur_.
Certes, je m'étonne, Danger, De vous voir si sot, si léger. Dit-elle, en votre surveillance; Il vous en cuirait fort, je pense, Si de Jalousie en devait L'ire grandir, que chacun sait Si dure et cruelle et sévère. Elle a tancé Honte naguère Et d'ici Bel-Accueil chassé De ses menaces tout glacé, Disant: Je n'aurai nulle joie Qu'en prison tout vif ne le voie. Or, c'est par pure lâcheté Que vous l'avez si bien traité. Le coeur vous a manqué sans doute, Mais grands maux pour vous je redoute Et grandes peines désormais, Si Jalousie or je connais.
_L'Auteur_.
Lors le vilain lève la hure, Frotte ses yeux et sa figure, Fronce le nez, roule les yeux, Et puis soudain tout furieux Voyant ainsi qu'on le malmène:
* * * [p.250] _Dangier_.
Bien puis, fet-il, vis forcener, 3872 Quant vous me tenés por vaincu. Certes or ai-ge trop vescu, Se cest porpris ne puis garder: Tout vif me puisse-l'en arder, Se jamès homs vivans i entre. Moult ai iré le cuer où ventre, Quant nus i mist onques les piés; Miex amasse de deux espiés Estre ferus parmi le cors. Ge fis que fox, bien men recors, Or l'amenderai par vous deus, Jamès ne serai pareceus De ceste porprise deffendre; Se g'i puis nului entreprendre, Miex li vausist estre à Pavie. Jamès à nul jor de ma vie Ne me tendrés por recréant, Ge le vous jur et acréant.
_L'Amant_.
Lors s'est Dangier en piés dreciés, Semblant fet d'estre correciés; En sa main a ung baston pris, Et va cerchant par le porpris S'il trovera partuis, ne trace, Ne sentier qu'à estouper face. Dès or est moult changié li vers: Car Dangiers devient moult divers, Et plus fel qu'il ne soloit estre. Mort m'a qui si l'a fait irestre,
[p.251] _Danger_.
Je puis bien être fou sans peine, 3880 Dit-il, quand on me dit vaincu, Et j'ai trop jusqu'ici vécu Si ne puis garder une haie. Qu'à présent un seul homme essaie D'entrer; dussé-je vif rôtir, Il n'en pourra vivant sortir. J'ai trop de coeur et d'ire au ventre; Que de deux glaives on m'éventre Si quelqu'un les pieds y remet. Oui, bien fol j'étais en effet. Grâce à vous, je puis ma paresse Réparer; dès lors sans faiblesse Je veux surveiller ce pourpris, Et le premier qui sera pris Mieux lui vaudrait être à Pavie. Jamais à nul jour de ma vie Ne me tiendrez pour fainéant, Je vous le jure par serment.
_L'Amant_.
Lors Danger sur ses pieds se dresse, Feignant grand' fureur et rudesse. Un bâton dans sa main a pris Et va cherchant par le pourpris, Afin, s'il trouve d'aventure Pertuis ou trace en la clôture Ou sentier, d'y mettre renfort. J'ai vu soudain changer mon sort; Pour moi Danger si bon naguère Est plus félon qu'à l'ordinaire.
* * * [p.252] Car ge n'aurai jamès lesir 3901 De véoir ce que je desir. Moult ai le cuer du ventre irié Dont j'ai Bel-Acueil adirié; Et bien sachiés que tuit li membre Me fremissent, quant il me membre De la Rose que ge soloie De près véoir quant ge voloie; Et quant du baisier me recors, Qui me mist une odor où cors Assés plus douce que n'est basme, Par ung poi que ge ne me pasme: Car encor ai où cuer enclose La douce savor de la Rose. Et sachiés quant il me sovient Que à consirrer m'en convient, Miex vodroie estre mors que vis. Mar toucha la Rose à mon vis Et à mes yex et à ma bouche, S'Amors ne sueffre que g'i touche Tout de rechief autre fiée, Se j'ai la douçor essaiée, Tant est graindre la covoitise Qui esprent mon cuer et atise. Or revendront plor et sopir, Longues pensées sans dormir, Friçons, espointes et complaintes, De tex dolors aurai-ge maintes, Car ge sui en enfer chéois. Maie-Bouche soit maléois! Sa langue desloiaus et fauce M'a porchaciée ceste sauce.
* * *
[p.253] Qui le mit en telle fureur 3909 De mon trépas sera l'auteur. J'ai perdu Bel-Accueil! Du ventre Le coeur en grand' colère m'entre, Car je n'aurai jamais loisir De voir la Rose à mon désir. Mes membres frémissent de rage En mes pensers quand j'envisage Cette Rose que je soulais De près voir tant que je voulais, Quand du baiser j'ai souvenance Qui me mit au corps jouissance Si douce et si suave odeur. Pour un peu me pâmer j'ai peur; Car en mon coeur toujours est close La douce saveur de la Rose, Et sachez que s'il me souvient Que m'en séparer il convient, Mieux voudrais être mort qu'en vie. Mal me prit la Rose chérie De mon front, ma bouche et mes yeux Toucher, Amour, si tu ne veux Qu'une autre fois j'y touche encore, (Fatal bonheur que je déplore!) Tant est grande la folle ardeur Qui brûle et consume mon coeur. Or reviendront les avanies, Pleurs, soupirs, longues insomnies, Plaintes, frissons, élancements, Maintes douleurs et maints tourments, Car l'enfer de nouveau je touche. Sois maudit, cruel Malebouche, Être déloyal et menteur, Tu as détruit tout mon bonheur!
* * * [p.254] XXXII
Comment, par envieux atour, 3933 Jalousie fist une tour Faire au milieu du pourpris[72], Pour enfermer et tenir pris Bel-Acueil, le très-doulx enfant, Pource qu'avoit baisé l'Amant.
Dès or est drois que ge vous die La contenance Jalousie, Qui est en maie souspeçon: Où païs ne reraest maçon Ne pionnier qu'ele ne mant. Si fait faire au commancement Entor les Rosiers uns fossés Qui cousteront deniers assés, Si sunt moult lez et moult parfont. Li maçons sus les fossés font Ung mur de quarriaus tailléis, Qui ne siet pas sus croléis, Ains est fondé sus roche dure: Li fondement tout à mesure Jusqu'au pié du fossé descent, Et vait amont en estrecent; S'en est l'uevre plus fors assés. Li murs si est si compassés, Qu'il est de droite quarréure; Chascuns des pans cent toises dure, Si est autant lons comme lés. Les tornelles sunt lés à lés, Qui richement sunt bataillies, Et sunt de pierres bien faillies.
[p.255] XXXII
Comment par male frénésie 3943 A fait une tour Jalousie Bâtir au milieu du pourpris, Pour enfermer et tenir pris Bel-Accueil, pour la seule cause Que l'Amant a baisé la Rose.
Sous le coup de son vil soupçon, Je vais vous dire la façon Dont se comporte Jalousie. Par le pays elle convie Tous les maçons et pionniers, Et tout à l'entour des Rosiers Fait d'abord un grand fossé faire Qui, vrai, ne coûtera pas guère, Car il est large et moult profond. Les maçons sur le fossé font Un grand mur de pierres de taille. Point n'est assise la muraille Sur fondrières, mais sur roc, Et des fondements chaque bloc Jusqu'au pied du fossé s'aligne Et s'élève en oblique ligne Pour toute l'oeuvre mieux asseoir. Le mur autour de ce manoir Est carré d'exacte mesure, Chacun des pans cent toises dure, Même longueur, même largeur. Quatre tourelles à hauteur Lèvent leurs têles crénelées De belles pierres bien taillées;
* * * [p.256] As quatre coingnés en ot quatre 3963 Qui seroient fors à abatre; Et si i a quatre portaus Dont li mur sunt espès et haus. Ung en i a où front devant Bien déffensable par convant, Et deux de coste, et ung derriere, Qui ne doutent cop de perriere. Si a bonnes portes coulans[73] Por faire ceus defors doulans, Et por eus prendre et retenir, S'il osoient avant venir. Ens où milieu de la porprise Font une tor par grant mestrise Cil qui du fere furent mestre; Nule plus bele ne pot estre, Qu'ele est et grant, et lée, et haute. Li murs ne doit pas faire faute Por engin qu'on saiche getier; Car l'en destrempa le mortier De fort vin-aigre et de chaus vive. La pierre est de roche naïve De quoi l'en fist le fondement, Si iert dure cum aïment. La tor si fu toute réonde, Il n'ot si riche en tout le monde, Ne par dedens miex ordenée. Ele iert dehors avironée D'un baille qui vet tout entor, Si qu'entre le baille et la tor Sunt li Rosiers espès planté, Où il ot Roses à planté. Dedens le chastel ot perrieres Et engins de maintes manieres.
[p.257] A chaque coin ces quatre forts 3973 Peuvent braver tous les efforts. Également sont quatre faces Dressant les immenses surfaces D'épais et formidables murs Pour la défense forts et sûrs, Qui ne craignent coup de pierrière; Devant, sur le front, la première, Deux autres de chaque côté, Puis une autre à l'extrémité. On voit glisser herses massives[73] Pour irruptions offensives, Et pour surprendre et retenir Ceux qui près oseraient venir. Enfin ceux qui l'oeuvre dirigent Au milieu du pourpris érigent Une autre tour avec grand art; Il n'est si belle nulle part. Elle est moult grande et large et haute, Et le mur ne doit faire faute Pour engin qu'on puisse envoyer, Car fut détrempé le mortier De fort vinaigre et de chaux vive. La pierre est de roche native De même que le fondement Et dure comme diamant. Cette tour est tretoute ronde Et n'est si riche en tout le monde Ni mieux ordonnée au dedans. Puis tout autour, en tous les sens, Une barrière l'environne. Entre elle et la tour s'échelonne Un pourpris de rosiers planté Portant roses en quantité.
* * * [p.258] Vous poïssiés les mongonniaus 3997 Véoir par dessus les creniaus; Et as archieres tout entour Sunt les arbalestes à tour[74], Qu'arméure n'i puet tenir. Qui près du mur vodroit venir, Il porroit bien faire que nices. Fors des fossés a unes lices De bons murs fors à creniaus bas, Si que cheval ne puent pas Jusqu'as fossés venir d'alée, Qu'il n'i éust avant mellée.
Jalousie a garnison mise Où chastel que ge vous devise. Si m'est avis que Dangier porte La clef de la premiere porte Qui ovre devers orient; Avec li, au mien escient, A trente sergens tout à conte. Et l'autre porte garde Honte, Qui ovre par devers midi. El fut moult sage, et si vous di Qu'el ot sergens à grant planté Près de faire sa volenté. Paor ot grant connestablie, Et fu à garder establie L'autre porte, qui est assise A main senestre devers bise. Paor n'i sera jà séure, S'el n'est fermée à serréure, Et si ne l'ovre pas sovent; Car, quant el oit bruire le vent,
[p.259] Dans le château mainte pierrière 4007 Et mainte machine de guerre On eût pu voir, et mangonneaux Se dresser dessus les créneaux, Et tout autour aux meurtrières Maintes arbalètes tourières[74] Contre qui nul ne peut tenir. Qui près du mur voudrait venir Ferait sottise, je vous jure. Hors les fossés une clôture S'étend de murs à créneaux bas, Pour que chevaux ne puissent pas Jusqu'aux fossés venir d'emblée, A moins qu'il y eût grand' mêlée. Garnison Jalousie a mis Au castel que je vous décris. D'abord je sais que Danger porte La clef de la première porte, Celle qui s'ouvre à l'orient; Avec lui, à mon escient, Sont trente sergents, c'est le compte. Puis l'autre porte garde Honte, Celle qui fait face au midi; Sage elle n'a l'oeil engourdi, Mais de sergents troupe nombreuse Et de ses ordres soucieuse. Puis à l'autre porte du fort Qui regarde à gauche le nord Peur commande; elle l'a garnie D'une puissante compagnie. Elle ne l'ouvre pas souvent, Car elle tremble au moindre vent Et jamais ne s'y croira sûre Qu'elle ne ferme la serrure.
* * * [p.260] Ou el ot saillir deus langotes, 4029 Si l'en prennent fièvres et gotes. Male-Bouche, que Diex maudie! Qui ne pense fors à boidie[75], Si garde la porte destrois; Et si sachiés qu'as autres trois Va souvent et vient. Quant il scet Qu'il doit par nuit faire le guet, Il monte le soir as creniaus, Et atrempe ses chalemiaus, Et ses buisines, et ses cors. Une hore dit lés et descors, Et sonnez dous de controvaille As estives de Cornoaille; Autrefois dit à la fléuste C'onques fame ne trova juste[76]. Il n'est nule qui ne se rie, S'ele oit parler de lecherie; Ceste est pute, ceste se farde, Et ceste folement se garde, Ceste est vilaine, ceste est fole, Et ceste nicement parole. Male-Bouche qui riens n'esperne, Trueve à chascune quelque herne.
Jalousie, que Diex confonde! A garnie la tor réonde; Et si sachiés qu'ele i a mis Des plus privés de ses amis, Tant qu'il ot grant garnison: Et Bel-Acueil est en prison Amont en la tor enserré, Dont li huis est moult bien barré,
[p.261] Deux sauterelles bondissant 4041 Lui donnent fièvre et tremblement. Malebouche, que Dieu maudisse! Qui n'ourdit que vil artifice[75], A la dernière s'est placé, Et vers les autres empressé Va souvent et vient. S'il doit faire Le guet la nuit, ne tarde guère A monter le soir aux créneaux Et prépare ses chalumeaux, Ses cors, ses muses, ses trompettes. Lors il entonne chansonnettes Une heure durant, lais nouveaux Et gais refrains de fabliaux, Que souvent des sons il émaille D'une trompe de Cornouaille. D'autres fois sur la flûte il dit Qu'oncques femme chaste il ne vit[76]; Que c'est grand' joie et grand' pâture Quand on leur parle de luxure. L'une est pute, l'autre se teint, L'autre jamais ne se contraint, L'une est vilaine, une autre folle Et celle-là sotte en parole. Malebouche à qui rien ne vaut Trouve à chacune son défaut. Jalousie a, que Dieu confonde! Garnison mise en la tour ronde, Et sachez bien qu'elle y a mis Les plus privés de ses amis; Il y avait garnison grande. Bel-Accueil en prison s'amende, Là haut dans la tour enserré Dont l'huis est moult fort et barré;
* * * [p.262] Qu'il n'a pooir que il en isse. 4061 Une vielle, que Diex honnisse! Avoit o li por li guetier, Qui ne fesoit autre mestier, Fors espier tant solement Qu'il ne se maine folement. Nus ne la péust engignier Ne de signier, ne de guignier, Qu'il n'est barat qu'el ne congnoisse, Qu'ele ot des biens et de l'angoisse Qu'Amors à ses sergens départ, En jonece moult bien sa part. Bel-Acueil se taist et escoute Por la vielle que il redoute, Et n'est si hardis qu'il se moeve, Que la vielle en li n'aperçoeve Aucune foie contenance, Qu'el scet toute la vielle dance. Tout maintenant que Jalousie Se fu de Bel-Acueil saisie, Et ele l'ot fait emmurer, El se prist à asséurer: Son chastel qu'ele vit si fort, Li a donné grant réconfort. El n'a mès garde que gloutons Li emblent Roses ne boutons; Trop sunt li Rosiers clos forment, Et en veillant et en dormant Puet-ele estre bien asséur.
_L'Amant_.
Mès ge qui fui defors le mur, Suis livrés à duel et à poine: Qui saurait quel vie ge moine,
[p.263] Crainte n'est que sortir il puisse. 4075 Une vieille, que Dieu maudisse! Est avec lui pour le guetter, Et n'est là que pour rapporter S'il veut follement se conduire. Elle ne se laisse séduire Par signe ni mot doucereux, Ni regard tendre et langoureux. Ruse n'est qu'elle ne connaisse; Car elle eut certe en sa jeunesse, Des biens et maux qu'Amour départ A ses serviteurs, large part. Bel-Accueil en silence écoute, Tellement la vieille il redoute, Et n'ose même se mouvoir, Car la vieille pourrait y voir Aucune folle contenance, Toute elle sait la vieille danse. Jalousie, à présent qu'elle est De Bel-Accueil sûre, et l'a fait Bien enfermer dedans sa cage, Commence à reprendre courage (Ce château qu'elle voit si fort Lui a donné grand reconfort), Et ne craint plus que glouton ose Lui ravir ni bouton, ni Rose. Trop bien sont clos près de la tour Les Rosiers; la nuit et le jour Elle peut reposer tranquille.
_L'Amant_.
Mais moi, hors du mur qu'on exile, Je suis de peine et deuil rongé. Qui sut quelle existence j'ai
* * * [p.264] Il en devroit grant pitié prendre. 4093 Amors me sot ores bien vendre Les biens que il m'avoit prestés; Ges cuidoie avoir achetés, Or les me vent tout derechief: Car ge suis à greignor meschief Por la joie que j'ai perdue, Que s'onques ne l'eusse éue. Que vous iroie-ge disant? Ge resemble le païsant Qui giete en terre sa semence, Et a joie quant el commence A estre bele et drue en herbe; Mès ainçois qu'il en coille gerbe, L'empire, tele hore est, et grieve Une male nue qui crieve Quant li espi doivent florir, Si fait le grain dedens morir, Et l'espérance au vilain tost Qu'il avoit éue trop tost. Si crieng ausinc avoir perdue Et m'espérance et m'atendue, Qu'Amors m'avoit tant avancié, Que j'avoie jà commencié A dire mes grans privetés A Bel-Acueil, qui aprestés Ière de recevoir mes gieus; Mès Amors est si outragieus, Qu'il m'a tout tollu en une hore, Quant ge cuidoie estre au desore. Ce est ausinc cum de Fortune Qui met où cuer des gens rancune; Autre hore les aplaine et chue, En poi d'ore son semblant mue.
[p.265] Il en devrait grande pitié prendre! 4107 Certes, Amour me sait bien vendre Tous les maux qu'il m'avait prêtés; Je crus les avoir achetés, Il faut que déréchef les paie; Car plus douloureuse est ma plaie Pour le bonheur que j'ai perdu, Que si jamais ne l'avais eu. Que dis-je? Est-ce qu'il ne vous semble Qu'à ce paysan je ressemble, Qui semence en terre a jeté Et voit avec bonheur l'été Épaisse et haute monter l'herbe? Mais avant de cueillir la gerbe, Crève un gros nuage soudain Qui détruit tout en un matin; Les épis en fleurs se flétrissent Et dedans les graines périssent, Et l'espoir au vilain bientôt S'évanouit qu'il eut trop tôt. Ainsi j'ai peur mon espérance Perdre et ma longue patience. Amour pourtant m'avait aidé; J'avais déjà persuadé Bel-Accueil par tendres avances D'ouïr mes douces confidences Et recevoir enfin mes jeux. Mais Amour est trop rigoureux Et me ravit tout en une heure Au moment où le seuil j'effleure. C'est ainsi que Fortune fait Qui rancune aux coeurs des gens met, Les flatte une heure et les conspue, En un instant son semblant mue,
* * * [p.266] Une hore rit, autre hore est morne, 4127 Ele a une roe qui torne, Et quand ele veut, ele met Le plus bas amont où sommet, Et celi qui est sor la roe Reverse à un tor en la boe. Las! ge sui cil qui est versés: Mar vi les murs et les fossés Que je n'os passer, ne ne puis. Ge n'oi bien ne joie onques puis Que Bel-Acueil fu en prison; Car ma joie et ma garison Ert tout en lui et en la Rose, Qui est entre les murs enclose; Et de là convendra qu'il isse, S'Amors veult jà que ge garisse; Car jà d'aillors ne quier que joie Honor, santé, ne bien, ne joie. Ha! Bel-Acueil, biaus dous amis, Se vous estes en prison mis, Au mains gardés-moi votre cuer, Et ne soffrés à nesun fuer Que Jalousie la sauvage Mete vostre cuer en servage Ainsinc cum ele a fait le cors, Et s'el vous chastie de fors, Aiés dedans cuer d'aïment Encontre son chastiement: Se li cors en prison remeint, Gardés au mains que li cuer m'aint. Fins cuers ne lest mie à amer Por batre ne por mesamer[77]. Se Jalousie est vers vous dure, Et vous fait anui et laidure,