Le roman de la rose - Tome I

Chapter 22

Chapter 223,423 wordsPublic domain

[p.227] Et de sa douce compagnie. 3513 Voyant enfin qu'il ne dénie Vers moi service ni faveur, J'osai demander à son coeur Une chose bien téméraire. Vous voyez, lui dis-je, mon frère, Que durement suis envieux D'avoir un baiser savoureux De la Rose qui si bon flaire, Et s'il ne vous devait déplaire, De vous j'implorerais ce don. Pour Dieu, Sire, dites-moi donc, S'il ne vous plaît que je la baise. Est-il rien là qui vous déplaise?

_Bel-Accueil_.

Ami, Dieu m'aide! en vérité, Si ne craignais tant Chasteté, Je vous ferais don de la Rose Céans; mais Chasteté je n'ose Tromper en aucune façon Qui dit toujours en sa leçon Qu'à nul amant baiser ne donne, Combien qu'il m'en prie et raisonne. Car baiser qui peut obtenir A peine là peut s'en tenir, Et l'amant à qui l'on octroie Le baiser, il a de la proie Le mieux et le plus avenant Et des arrhes sur le restant.

* * * [p.228] _L'Amant_.

Quant ge l'oï ainsinc respondre, 3533 Ge nel' voil plus de ce semondre, Car gel' cremoie correcier: L'en ne doit mie homme enchaucier Outre son gré, n'engoissier trop. Vous savés bien qu'au premier cop Ne cope-l'en mie le chesne, Ne l'en n'a pas le vin de l'esne, Tant que li pressoirs soit estrois. Adès me tarda li otrois Du baisier que tant desiroie; Mès Venus qui tous dis guerroie Chastéé, me vint au secors: Ce est la mere au Diex d'Amors Qui a secoru maint amant. Ele tint ung brandon flamant En sa main destre, dont la flame A eschauffée mainte dame. El fu si cointe et si tifée, El resemblait Déesse ou Fée: Du grant ator que ele avoit, Bien puet cognoistre qui la voit, Qu'el n'ert pas de religion. Ne feré or pas mencion De sa robe et de son oré, Ne de son trecéor doré, Ne de fermail, ne de corroie, Espoir que trop i demorroie; Mès bien sachiés certainement Qu'ele fu cointe durement, Et si n'ot point en li d'orgueil. Venus se trait vers Bel-Acueil,

[p.229] _L'Amant_.

Lors entendant cette réponse, 3541 A le presser plus je renonce, De crainte de le courroucer. Il ne faut personne presser Ni tourmenter outre mesure; Du chêne la vaste ceinture Nul n'a tranché du premier coup, Et du vin nul ne sait le goût Si la vendange n'est foulée. Longtemps eût été reculée La faveur qui tant me séduit, Si Vénus, qui toujours poursuit Chasteté, lors ne fût venue Aux amants toujours bien venue; C'est la mère du Dieu d'Amours Vénus qui vient à mon secours. Sa dextre brandit une flamme Dont elle a chauffé mainte dame. Marquaient ses atours, sa beauté, Une fée, une déité; Du reste, sans lui faire injure, Il ne semblait à sa parure Qu'elle fût de religion. Je ne ferai pas mention De sa robe et de sa bordure, De son fermail, de sa ceinture, Ni de son beau tressoir doré, Car je serais trop encombré. Mais sachez qu'elle était moult belle Et gracieuse, et puis qu'en elle Il n'y avait l'ombre d'orgueil. Vénus va droit à Bel-Accueil

* * * [p.230] Si li a commencié à dire: 3565

_Venus_.

Porquoi vous fetes-vous, biau sire, Vers cel Amant si dangereus? D'avoir ung baisier doucereus Ne li déust estre véés: Car vous savés bien et véés Qu'il sert et aime en léauté; Si a en li assés biauté, Par quoi est digne d'estre amés. Véés cum il est acesmés, Cum il est biaus, cum il est gens, Et dous et frans à toutes gens; Et avec ce il n'est pas viex, Ains est jeunes, dont il vaut miex. Il n'est dame ne chastelaine Que ge ne tenisse à vilaine, S'ele nel' daingnoit aésier D'avoir ung savoreux besier. Ne li doit pas estre véés, Moult iert en li bien emploiés: Qu'il a, ce cuit, moult douce alaine, Et sa bouche n'est pas vilaine, Ains semble estre faite à estuire Por solacier et por déduire; Qu'il a les lèvres vermeilletes, Et les dens si blanches et netes Qu'il n'i pert taigne, ne ordure. Bien est, ce m'est avis, droiture Que uns baisiers li soit gréés, Donnés li, se vous m'en créés; Car tant cum vous plus atendrez, Tant plus sachiés, de tens perdrez.

* * * [p.231]

Et céans commence à lui dire: 3573

_Vénus_.

Pourquoi vous montrez-vous, beau Sire, Vers cet amant si dédaigneux, Et de ce baiser savoureux Pourquoi si longtemps vous défendre? Car vous devez voir et comprendre Qu'il aime en toute loyauté, Et suffisante est sa beauté Pour vaincre votre indifférence. Quelle grâce, quelle élégance! Comme il est beau, comme il est gent, A tout le monde doux et franc! Puis il est à la fleur de l'âge, Ce n'est pas son moindre avantage. Si, dédaignant de l'apaiser, Lui refuser ce doux baiser Je voyais dame ou châtelaine, Je la tiendrais pour moult vilaine. Accordez-lui cette douceur, Mieux n'emploirez votre faveur. Car il a, je crois, douce haleine, Et sa bouche n'est pas vilaine, Il semble fait pour les désirs, Pour les soulas et les plaisirs; Il a les lèvres vermeillettes Et les dents si blanches et nettes Qu'ordure ou tache l'on n'y voit; A mon avis, c'est à bon droit Qu'un baiser au moins on lui donne; Faites-le donc, je vous l'ordonne, Car plus vous aurez attendu, Plus vous aurez de temps perdu.

* * * [p.232]

XXIX

Comment l'ardent brandon Venus 3597 Aida à l'Amant plus que nus, Tant que la Rose ala baiser, Por mieulx son amours apaiser.

Bel-Acueil, qui sentit l'aïer Du brandon, sans plus delaier M'otroia ung baisier en dons, Tant fist Venus et ses brandons: Onques n'i ot plus demoré. Ung baisier dous et savoré Ai pris de la Rose erraument; Se j'oi joie nus nel' dement: Car une odor m'entra où cors, Qui en a trait la dolor fors, Et adoucit les maus d'amer Qui me soloient estre amer. Onques mès ne fu si aése, Moult est garis qui tel flor bese, Qui est si sade et bien olent. Ge ne serai jà si dolent, S'il m'en sovient, que ge ne soie Tous plains de solas et de joie; Et neporquant j'ai mains anuis Soffers et maintes males nuis, Puis que j'oi la Rose baisie: La mer n'iert jà si apaisie, Qu'el ne soit troble à poi de vent; Amors si se change sovent. Il oint une hore, et autre point, Amors n'est gaires en ung point.

[p.233] XXIX

Comment Vénus l'ardente dame, 3605 Plus que nul aida de sa flamme L'Amant, tant qu'il alla baiser La Rose et ses maux apaiser.

Bel-Accueil, quand il sentit prendre En lui le feu, sans plus attendre, D'un baiser m'octroya le don. Tant fit Vénus et son brandon Qu'il n'osa faire résistance. Lors vers la Rose je m'élance Cueillir le savoureux baiser. Quel bonheur, vous devez penser! Soudain un doux parfum m'inonde Dissipant ma douleur profonde, Et adoucit le mal d'aimer Qui tant me soulait être amer. Onques tant ne me sentis d'aise, Moult guérit qui telle fleur baise Si suave et qui si bon sent. Je ne serai plus si dolent, Il suffira qu'il m'en souvienne Et de joie aurai l'âme pleine! Et pourtant j'ai bien des ennuis Soufferts et de bien tristes nuits Dépuis que j'ai baisé la Rose! Jamais tant la mer ne repose Que ne la trouble un peu de vent. Amour aussi change souvent; Il blesse et guérit en une heure, En un point guère ne demeure.

* * * [p.234] Dès ore est drois que ge vous conte 3627 Comment ge fui meslés à Honte Par qui je fui puis moult grevés, Et comment li murs fu levés, Et li chastiaus riches et fors Qu'amors prist puis par ses effors. Toute l'estoire voil porsuivre, Jà paresce ne m'iert d'escrivre, Par quoi je cuit qu'il abelisse A la bele que Diex garisse, Qui le guerredon m'en rendra Miex que nuli, quant el vodra. Male-Bouche qui la couvine De mains amans pense et devine, Et tout le mal qu'il scet retrait, Se prist garde du bel atrait Que Bel-Accueil me daignoit faire, Et tant qu'il ne s'en pot plus taire, Qu'il fu filz d'une vielle irese[68], Si ot la langue moult punese, Et moult poignant, et moult amere; Bien en retraioit à sa mere. Male-Bouche dès-lors en çà A espier me commença; Et dist qu'il metroit bien son oel Que entre moi et Bel-Acuel Avoit mauvès acointement. Tant parla li glos folement De moi et du filz Cortoisie, Qu'il fist esveillier Jalousie, Qui se leva en effréor, Quant ele oï le jangléor: Et quant ele se fu levée, Ele corut comme desvée

[p.235] Maintenant je vous vais conter 3635 Comment vint me persécuter Honte qui me fut si fatale, Comment fut la tour infernale Bâtie et le beau château-fort Qui tant d'Amour brava l'effort. Toute l'histoire en veux poursuivre Et céans mettre dans mon livre. Je l'espère, elle charmera La belle qui m'en donnera, S'elle y consent, la récompense Mieux que nulle autre, sans doutance. Malebouche qui le projet Des amants prévient et défait, Pour le plaisir de leur mal faire Et jamais ne saurait se taire, S'aperçut du tendre méfait Que pour moi Bel-Accueil a fait. Ce fils d'une vieille grogneuse[68], La langue amère et venimeuse Et piquante et mordante avait, Tout par lui sa mère savait. Malebouche dès lors commence A nous épier en silence, Et dit qu'il gage bien un oeil Qu'entre moi et puis Bel-Accueil Se trame quelque male chose. Tant le fol fait sur nous de glose, Le fils de Courtoisie et moi, Qu'enfin toute pleine d'effroi S'éveille et lève Jalousie Quand la nouvelle elle eut ouïe. Soudain sur ses pieds elle fut, Et comme une folle courut

* * * [p.236] Vers Bel-Acueil, qui vosist miaus 3661 Estre à Estampes, ou à Miaus.

* * *

XXX

Comment par la voix Male-Bouche, Qui des bons souvent dit reprouche, Jalousie moult asprement Tence Bel-Acueil pour l'Amant.

Lors l'a par parole assaillis: Gars, porquoi es-tu si hardis, Qui bien velz estre d'un garçon Dont j'ai mauvese soupeçon? Bien pert que tu crois les losenges De legier as garçons estranges. Ne me voil plus en toi fier: Certes ge te ferai lier Ou enserrer en une tour, Car je n'i voi autre retour. Trop s'est de toi Honte eslongnie, Si ne s'est mie bien poignie De toi garder et tenir court: Si m'est avis qu'ele secourt Moult mauvesement Chastéé, Quant lesse ung garçon desréé[69] En notre porprise venir, Por moi et li avilenir.

_L'Amant_.

Bel-Acueil ne sot que respondre, Ainçois se fust alé repondre, S'el ne l'éust ilec trové, Et pris avec moi tout prové;

[p.237] A Bel-Accueil qui voudrait être 3669 A Étampes ou Meaux peut-être.

* * *

XXX

Comment Jalousie âprement Tance Bel-Acueil pour l'Amant Par ce Malebouche avertie Qui les bons souvent calomnie.

Elle a Bel-Accueil assailli: Vilain, qui te rend si hardi De rechercher ainsi cet homme Dont j'ai mauvais soupçon en somme? Bien aisément, à mon avis, Les étrangers prends pour amis. En toi désormais ne me fie, Et puisque n'ai d'autre sortie, Je te vais de liens serrer Ou dans une tour enserrer. Trop s'est de toi Honte éloignée Et ne s'est pas assez donnée A te garder et tenir court, Et m'est avis qu'elle secourt Bien mal Chasteté, puisque laisse Le premier venu, par simplesse, Dedans notre pourpris entrer, Pour tous deux nous déshonorer.

_L'Amant_.

Bel-Acceuil, la langue interdite, Hésitait; il eût pris la fuite, Mais elle l'avait là trouvé Et pris avec moi tout prouvé.

* * * [p.238] Mès quant ge vi venir la grive 3689 Qui contre nous tence et estrive, Je fui tantost tornés en fuie, Por sa riote qui m'ennuie. Honte s'est lores avant traite, Qui moult se crient estre meffaite: Si fu humilians et simple, Ele ot ung voile en leu de gimple, Aussinc cum nonain d'abéie; Et por ce qu'el fu esbahie, Commença à parler en bas.

_Ci parle Honte à Jalousie_.

Por Dieu, dame, ne créés pas Male-Bouche le losengier; C'est uns homs qui ment de legier, Et maint prod'omme a réusé S'il a Bel-Acueil accusé, Ce n'est pas ore li premiers: Car Male-Bouche est coustumiers De raconter fauces noveles De valez et de damoiseles. Sans faille ce n'est pas mençonge, Bel-Acueil a trop longue longe: L'en li a soffert à atraire Tex gens dont il n'avoit que faire; Mais certes ge n'ai pas créance Qu'il ait éu nule béance A mauvestié ne à folie; Mès il est voir que Cortoisie, Qui est sa mere, li enseigne Que d'acointier gens ne se feigne. Qu'el n'ama onques homme entule. En Bel-Acueil n'a autre trule,

[p.239] Aussi quand je vis la fâcheuse 3697 Courir hurlante et furieuse, Je m'esquivai moult inquiet, Ennuyé de tout ce caquet. Honte s'est alors avancée Qui toujours craint d'être tancée, L'air humble et de simple apparat, Un voile en forme de rabat Tout comme un nonnain d'abbaye, Et comme elle était ébahie, Se mit à débiter tout bas:

_Honte à Jalousie_.

Par Dieu, Dame, ne croyez pas Malebouche et sa médisance, Car il ment avec trop d'aisance, Et maint prudhomme a déprisé. S'il a Bel-Accueil accusé, Ce n'est pas son coup d'essai, dame, Toujours Malebouche diffame Et tient propos méchants et laids Des damoiseles et varlets. Toutefois, c'est vrai, sans mensonge, Bel-Accueil a trop longue longe; On eut tort de trop le laisser De telles gens s'embarrasser. Mais certes je n'ai pas créance Qu'il y ait chez lui malveillance, Égarement, mauvais instinct; Car sa mère, il est bien certain, Lui dit, la sage Courtoisie Qui n'aima vilain de sa vie, D'être à toutes gens gracieux. Bel-Accueil n'est pas vicieux,

* * * [p.240] Ce sachiés, n'autre encloéure, 3721 Fors qu'il est plains d'envoiséure, Et qu'il geue as gens et parole. Sans faille j'ai esté trop molle De li garder et chastier, Si vous en voil merci crier: Se j'ai esté ung poi trop lente De bien faire, g'en sui dolente; De ma folie me repens: Mès ge metrai tout mon apens Dès ore en Bel-Acueil garder, Jamès ne m'en quier retarder.

_Jalousie parle à Honte_.

Honte, Honte, fet Jalousie, Grant paor ai d'estre trahie, Car lecherie est tant montée Que tost porroie estre assotée. N'est merveilles se ge me dout, Car Luxure regne par tout: Son pooir ne fine de croistre. En abaïe, ne en cloistre N'est mès Chastéé asséur; Por ce ferai de novel mur Clore les Rosiers et les Roses, Nés lerrai plus ainsinc descloses, Qu'en vostre garde poi me fi, Car ge voi bien et sai de fi Que en meillor garde pert-l'en. Ja ne verroie passer l'an Que l'en me tendroit por musarde, Se ge ne m'en prenoie garde; Mestiers est que ge m'en porvoie. Certes ge lor clorrai la voie

[p.241] Son seul défaut, sur ma parole, 3729 C'est sa jeunesse ardente et folle Qui le fait rire et bavarder. Je reconnais qu'à le garder Je fus trop molle et le reprendre, Aussi merci je n'ose attendre. Mais si j'oubliai mon devoir, Vous me voyez au désespoir De ma coupable négligence. Dès lors toute ma vigilance Veux mettre à Bel-Accueil garder Sans d'un seul pas m'en écarter.

_Jalousie à Honte_.

Honte, Honte, fait Jalousie, J'ai grand' peur d'être encor trahie, Car le monde est si corrompu Que tôt j'aurais l'esprit perdu. Or n'est merveille que je craigne, Puisque Luxure partout règne; Son pouvoir ne fait que grandir Et pour Chasteté garantir Plus n'est d'abbaye assez close. Pour ce les Rosiers et la Rose Je veux clore de nouveaux murs, Enfermés ils seront plus sûrs. En vous je n'ai plus confiance, Je le sais par expérience, Le meilleur gardien est volé. Avant que l'an soit écoulé On me tiendrait folle et musarde Si je ne m'en prenais pas garde; J'y vais de ce pas aviser. Et ceux qui pour me mépriser

* * * [p.242] A ceus qui por moi conchier 3753 Viennent mes Roses espier. Il ne me sera jà peresce Que ne face une forteresce Qui les Roses clorra entor: Où milieu aura une tor Por Bel-Acueil metre en prison, Car paor ai de traïson. Ge cuit si bien garder son cors, Qu'il n'aura pooir d'issir hors, Ne de compaignie tenir As garçons qui por moi honnir De paroles le vont chuant; Trop l'ont trové ici truant, Fol et legier à décevoir; Mais se ge vif, sachiés de voir, Mar lor fist onques bel semblant.

_L'Acteur_.

A ce mot vint Paor tremblant; Mès ele fu si esbahie, Quant ele ot Jalousie oïe, C'onques ne li osa mot dire Porce qu'el la savoit en ire; En sus se trait à une part, Et Jalousie atant s'en part: Paor et Honte let ensemble, Tout li megre du cul lor tremble. Paor qui tint la teste encline, Parla à Honte sa cousine.

_Paour_.

Honte, fet-ele, moult me poise, Quant il nous convient avoir noise

[p.243] Viennent rôder autour des Roses 5761 Ne trouveront que portes closes. Je n'aurai le coeur satisfait Que lorsqu'un château j'aurai fait Pour les Roses partout enclore, Puis au centre une tour encore Pour Bel-Acueil mettre en prison De peur de male trahison. Je veux si bien là-haut le prendre Qu'il ne puisse dehors descendre Ni ces libertins rencontrer Qui vont pour me déshonorer, Le flattant de douce parole. Trop l'ont-ils déjà vu, le drôle, Fol et facile à décevoir; Mais, si je vis, vous pourrez voir Le prix de son humeur galante.

_L'Auteur_.

A ces mots, s'en vient Peur tremblante; Mais était si grand son effroi Que sans mot dire resta coi Entendant gronder Jalousie, Et d'un si grand courroux transie Un peu se tenait à l'écart. Jalousie alors se départ Et laisse Honte et Peur ensemble, Tout le maigre du cul leur tremble. Peur tête basse et l'air contrit A sa cousine Honte dit:

_Peur_.

Honte, fait-elle, moult me pèse Quand il nous faut avoir mésaise

* * * [p.244] De ce dont nous ne poons mès: 3783 Maintes fois est avril et mès Passés c'onques n'éusmes blasme; Or nous ledenge, or nous mesame Jalousie qui nous mescroit. Allons à Dangier orendroit, Si li monstron bien et dison Qu'il a faite grant mesprison, Dont il n'a greignor poine mise A bien garder ceste porprise: Trop a à Bel-Acueil soffert A faire son gré en apert. Si convendra qu'il s'en ament, Ou, ce sache-il tout vraiement, Foïr l'en estuet de la terre; Il ne durroit mie à la guerre Jalousie, n'a s'ataïne, S'ele l'acueilloit en haïne.

* * *

XXXI

Comment Honte et Paor aussy Vindrent à Dangier par soucy De la Rose le ledengier Que bien ne gardist le vergier.

A cel conseil se sunt tenuës, Puis si sunt à Dangier venuës, Si ont trové le païsant Desous ung aube-espin gisant. Il ot en leu de chevecel, Sous son chief d'erbe ung grant moncel, Si commençoit à someillier; Mais Honte l'a fait esveillier,

[p.245] De ce dont nous ne pouvons mais. 3791 Maintes fois sont avrils et mais Trépassés sans le moindre blâme; Or nous insulte, or nous infâme Jalousie avec ses soupçons. A Danger de ce pas allons, Toutes deux montrons-lui sans fable De quel méfait il fut coupable Pour n'avoir pas plus de soin mis A bien garder notre pourpris. Laisser Bel-Accueil à sa guise Agir, c'était trop grand' sottise. Il lui faudra tôt s'amender, Ou, disons-lui sans marchander, S'enfuir par force de la terre; Il ne saurait soutenir guerre Contre Jalousie en effet, S'elle en haine un jour le prenait.

* * *

XXXI

Comment Honte et puis Peur aussi Viennent à Danger par souci Bien fort le gourmander, pour cause D'avoir si mal gardé la Rose.

Sur ce point une fois d'accord, Elle vont à Danger d'abord. Le paysan est qui rumine Couché dessous une aubépine. Sur un monceau d'herbe et de foin Sa tête, en guise de coussin, S'appuie et tranquille sommeille. Mais Honte le tance et l'éveille,

* * * [p.246] Qui le laidenge et li cort sore. 3813

_Honte_.

Comment dormez-vous à ceste hore, Fet-ele, par male avanture? Fox est qui en vous s'asséure De garder Rose ne bouton, Ne qu'en la queue d'ung mouton: Trop estes recréans et lasches, Qui déussiés estre farasches, Et tout le monde estoutoier. Folie vous fist otroier Que Bel-Acueil céans méist Homme qui blasmer nous féist: Quant vous dormés, nous en avons La noise, qui mès n'en povons. Estiés-vous ore couchiés[70]? Levés tost sus, et si bouchiés Tous les partuis de ceste haie, Et ne portés nului manaie: Il n'afiert mie à vostre non, Que vous faciès se anui non. Se Bel-Acueil est frans et dous, Et vous, soies fel et estous, Et plains de ramposne et d'outrage: Vilains qui est cortois, c'est rage; Ce oï dire en reprovier, Que l'en ne puet fere espervier En nule guise d'ung busart[71]. Tuit cil vous tiennent por musart, Qui vous ont trové débonnaire. Voulez-vous donques as gens plaire, Ne faire bonté, ne servise? Ce vous vient de recréantise:

[p.247] Lui court sus et lui dit grondant: 3821

_Honte_.