Le roman de la rose - Tome I

Chapter 21

Chapter 213,429 wordsPublic domain

[p.205] Amour a mon coeur tant dompté 3199 Qu'il n'est plus à ma volonté; Pour mieux assurer sa capture, Il l'a fermé d'une clef sûre. Or cessez de me tourmenter, Car vous ne sauriez que gâter Votre français en pure perte, Et j'aimerais mieux mourir certe, Qu'Amour, me pût de fausseté Reprendre et de déloyauté. Je veux aimer tout à mon aise Jusqu'à la fin, ne vous déplaise; Sont vos avis hors de saison. Alors dut s'en aller Raison Voyant sa science perdue Contre une âme aussi résolue. De deuil et de colère plein Souvent pleure et souvent me plain De rester ainsi sans défense; Tant qu'enfin me vint souvenance Qu'Amour m'avait dit d'esssyer Compagnon à qui confier Sans réserve toute ma peine, Qui me console et me soutienne. Alors je songeai que j'avais Un compagnon que je savais Loyal et bon. Ami s'appelle, Oncques n'en eus de plus fidèle.

* * *

[p.206] XXIV

Comment, par le conseil d'Amours, 3219 L'Amant vint faire ses clamours A Amis, a qui tout compta, Lequel moult le réconforta.

A li m'en vins grant aléure, Si li desclos Pencloéure Dont ge me sentoie encloé, Si cum Amors m'avoit loé, Et me plains à lui de Dangier, Qui par poi ne me volt mengier, Et Bel-Acueil en fist aler, Quant il me vit à lui parler Du bouton à qui ge béoie, Et me dist que le comparroie, Se jamès par nule achoison Me véoit passer la cloison. Quant Amis sot la vérité, Il ne m'a mie espoenté;

* * *

XXV

Comment Amys moult doucement Donne réconfort à l'Amant.

Ains me dist: Compains, or soiés Séur, et ne vous esmaiés; Ge congnois bien pieça Dangier, Il a apris à leidangier, A leidir et à menacier Ceus qui aiment au commencier.

[p.207] XXIV

Comment, par le conseil d'Amour, 3227 L'Amant instruit sans nul détour Ami de sa mésaventure Qui le console et le rassure.

A lui lors je fus à grands pas Découvrir tout mon embarras Et mon inquiétude amère, Et d'Amour la leçon entière. Je me plaignis comment Danger Pour un peu faillit me manger, Et Bel-Accueil hors de la place Fit aller, quand il vit qu'en grâce Le bouton je lui demandais, Et me dit que je le paierais Si jamais encor d'aventure Je venais franchir la clôture. Quand Ami sut la vérité Il ne m'a pas épouvanté;

* * *

XXV

Comment d'Ami douce parole L'Amant reconforte et console.

Mais me dit: «Compagnon, soyez Tranquille et ne vous effrayez. Je le connais de longue date Ce Danger qui si fort éclate En cris, menaces, vains discours, Contre novices en amours.

* * * [p.208] Piece a que ge l'ai esprouvé; 3245 Se vous l'avez felon trouvé, Il iert autres au derrenier: Ge le congnois cum ung denier. Il se set bien amoloier, Par chuer et par soploier[66]; Or vous dirai que vous ferés: Ge lo que vous li requerés Qu'il vous pardoint sa mal-voillance, Par amors et par acordance; Et li metés bien en convent, Que jamès dès or en avant Ne ferés riens qui li desplese. C'est la chose qui plus li plese, Qui bien le chue et le blandist.

_L'Amant_.

Tant parla Amis et tant dist, Qu'il m'a auques réconforté, Et hardement et volenté Me donna d'aler essaier Se Dangier porroie apaier.

* * *

XXVI

Comment l'Amant vient à Dangier, Luy prier que plus ledangier Ne le voulsist, et par ainsi Humblement luy crioit mercy.

A Dangier suis venu honteus, De ma pès faire convoiteus; Mès la haie ne passai pas, por ce qu'il m'ot véé le pas.

[p.209] Croyez-en mon expérience, 3253 Si le premier jour sa démence Effraie, il est autre au dernier, Je le connais comme un denier. Rien n'adoucit mieux ce cerbère Que la caresse et la prière[66]. Or, voici ce que vous ferez: D'abord vous lui demanderez Qu'il vous pardonne votre injure Par amour, bienveillance pure, Et jurez-lui, la main levant, Que jamais plus dorénavant Ne ferez rien qui lui déplaise; Car il n'est rien qui tant lui plaise Que caresse de bon flatteur.»

_L'Amant_.

Parlait avec tant de chaleur Ami, que mon âme ravie Reprit courage. Alors l'envie Me vint aussitôt d'essayer Si je pourrais l'apitoyer.

* * *

XXVI

Comment l'Amant vient et supplie Danger que ses torts il oublie, Pour l'apaiser, et puis ainsi Humblement lui criait merci.

A Danger vins d'un pas timide Et de faire ma paix avide, Mais sans la clôture franchir Pour ne pas lui désobéir.

* * * [p.210] Ge le trové en piés drecié, 3273 Fel par semblant et corrocié, En sa main ung baston d'espine. Ge tins vers lui la chiere encline, Et li dis: Sire, je sui ci Venus por vous crier merci; Moult me poise, s'il péust estre, Dont ge vous fis onques irestre; Mès or sui prest de l'amender Si cum vous vodrois commender. Sans faille Amors le me fist faire, Dont ge ne puis mon cuer retraire; Mès jamès jor n'aurai béance A riens dont vous aies pesance; Ge voil miex soffrir ma mesaise, Que faire riens qui vous desplaise. Or vous requiers que vous aiés Merci de moi, et apaiés Vostre ire qui trop m'espoente, Et ge vous jur et acréante Que vers vous si me contendrai, Que jà de riens ne mesprendrai: Por quoi vous me voilliés gréer Ce que ne me poés véer. Voilliés que j'aim tant solement, Autre chose ne vous demant; Toutes vos autres volentés Ferai, se ce me créantés. Si nel' poés-vous destorber, Jà ne vous quier de ce lober; Car j'amerai puisqu'il me siet, Cui qu'il soit bel, ne cui qu'il griet; Mès ne vodroie por mon pois D'argent, qu'il fust sus votre pois.

[p.211] Là seul sur ses pieds il se dresse 3281 Feignant grand' fureur et rudesse, Brandissant son bâton noueux. La tête basse et tout honteux Je lui dis: Vous me voyez, Sire, Accouru pour pardon vous dire Et combien je suis attristé De vous avoir tant irrité. S'il faut que mon crime j'amende, Je suis prêt, que Danger commande. Mais Amour possède mon coeur, Lui seul est cause de l'erreur. Mon seul désir est de ne faire Que ce qui peut vous satisfaire, Et j'aime mieux cent fois souffrir Que votre vengeance encourir. Avoir de moi merci vous prie, Or, apaisez votre furie Qui me glace de grand effroi, Et je vous jure par ma foi Que je saurai si bien me prendre Que jamais n'y pourrez reprendre. Veuillez mon pardon m'octroyer, Ce ne pouvez me dénier. Ah! permettez que j'aime encore, Nulle autre chose je n'implore; Toutes vos autres volontés Ferai si ce me permettez. Ne repoussez pas ma prière; Jusqu'au bout je serai sincère, Car ne peut plus qu'aimer mon coeur Pour mon bien ou pour mon malheur; Mais pour mon poids d'argent je n'ose Rien faire qui vous indispose.

* * * [p.212] Moult trovai Dangier dur et lent 3307 De pardonner son maltalent; Et si le m'a-il pardonné En la fin, tant l'ai sermonné, Et me dist par parole briéve:

_Dangier_.

Ta requeste riens ne me griéve, Si ne te voil pas escondire: Saches ge n'ai vers toi point d'ire. Se tu aimes, à moi qu'en chaut? Ce ne me fait ne froit, ne chaut: Adès aime, mès que tu soies Loing de mes Roses toutesvoies, Jà ne te porterai menaie, Se tu jamès passes la haie.

_L'Amant_.

Ainsinc m'otroia ma requeste; Et je l'alai conter en heste A Amis qui s'en esjoï, Cum bon compains, quant il l'oï.

_Amis_.

Or va, dist-il, bien vostre affaire, Encor vous sera débonnaire Dangier qui fait à maint lor bon, Quant il a monstré son bobon; S'il iere pris en bonne voine, Pitié auroit de vostre poine. Or devés soffrir et atendre Tant qu'en bon point le puissiés prendre;

[p.213] Danger hésita longuement 3315 A calmer son ressentiment. A la fin, je fus si tenace Qu'il daigna m'accorder ma grâce Et me répondit brèvement:

_Danger_.

C'est parler raisonnablement, Et je ne veux pas t'éconduire; Sache que n'ai vers toi point d'ire. Que m'importe? Aime s'il le faut, Ce ne me fait ni froid, ni chaud. Aime donc; mais fort tu t'exposes Toutefois trop près de mes Roses, Et si tu veux mon bras sentir, Viens-t'en la clôture franchir!

_L'Amant_.

Ainsi m'octroya ma requête. Et d'Ami lors me mis en quête Pour lui conter. Quand il l'ouït, Ce bon compagnon s'éjouit.

_Ami_.

Or va, dit-il, bien votre affaire, Encor vous sera débonnaire Danger; maint en a profité Quï sut flatter sa vanité. S'il était pris en bonne veine, Il eût pitié de votre peine, Car il n'est si féroce coeur Que n'attendrisse la douleur.

* * * [p.214] J'ai bien esprové que l'en vaint, 3333 Par soffrir, felon et refraint.

_L'amant_.

Moult me conforta doucement Amis, qui mon avancement Vousist autresi bien cum gié; Atant ai pris de li congié. A la haie que Dangier garde Sui retornés, que moult me tarde Que le bouton encore voie, Puis qu'avoir n'en puis autre joie. Dangier se prent garde sovent Se ge li tiens bien son convent; Mès ge resoing si sa menace, Que n'ai talent que li mefface, Ains me suis pené longuement De faire son commandement, Por li acointier et atraire; Mès ce me torne à grant contraire Que sa merci trop me demore: Si voit-il sovent que ge plore, Et que ge me plains et sospir, Por ce qu'il me fait trop cropir Delez la haie, que ge n'ose Passer por aler à la Rose. Tant fis qu'il a certainement Véu à mon contenement Qu'Amors malement me justise, Et qu'il n'i a point de faintise En moi, ne de desloiauté; Mès il est de tel cruauté, Qu'il ne se daingne encor refraindre, Tant me voie plorer ne plaindre.

* * *

[p.215] Or sachez souffrir et attendre 3341 Tant qu'en bon point le puissiez prendre.

_L'Amant_.

Moult me conforte doucement Ami, qui mon contentement Tout aussi bien que moi désire. Enfin je dus adieu lui dire Pour courir bien vite au verger; Car il faut que malgré Danger Le bouton encore je voie, Puisqu'avoir n'en puis autre joie. Danger, lui, prend garde souvent Si je viole mon serment; Mais sa menace est si sévère Que vouloir n'ai de lui méfaire, Et me suis peiné longuement De faire son commandement Pour le séduire et pour lui plaire. Cependant je me désespère D'attendre sa paix si longtemps; Il ouït mes gémissements Près la clôture que je n'ose Passer pour aller à la Rose; Il me voit soupirer, gémir, Mais toujours me laisse languir. Tant j'ai fait, qu'il a vu, je pense, A cette morne contenance Combien Dieu d'Amours m'opprimait, Et que mon âme ne tramait Ni déloyauté, ni feintise. Pourtant sa cruauté méprise Mes larmes et mon déconfort, Et ne daigne se fondre encor.

* * *

[p.216] XXVII

Comment Pitié avec Franchise 3365 Allerent par très-belle guise A Dangier parler por l'Amant, Qui estoit d'amer en torment.

Si cum j'estoie en ceste pene, Atant ez-vos que Diex amene Franchise, et avec li Pitié. N'i ot onques plus respitié, A Dangier vont andui tout droit: Car l'une et l'autre me vodroit Aidier, s'el pooit, volentiers, Qu'el voient qu'il en est mestiers. La parole a première prise Soe merci dame Franchise, Et dist:

_Franchise_.

Dangier, se Diex m'amant, Vous avez tort vers cel Amant Quant par vous est si mal menez. Sachiés vous vous en avilés, Car ge n'ai mie encor apris Qu'il ait vers vous de riens mespris. S'Amors le fait par force amer, Devez le vous por ce blasmer? Plus i pert-il que vous ne faites, Qu'il en a maintes poines traites. Mès Amors ne veut consentir Que il s'en puisse repentir;

[p.217] XXVII

Comment Pitié avec Franchise 3373 Allèrent par très-belle guise A Danger parler pour l'Amant Qui d'aimer était en tourment.

Comme j'étais en cette peine, Voilà que Dieu soudain amène Franchise et Pitié pour m'aider. Toutes deux alors sans tarder A Danger tout droit se dirigent, Car mes maux l'une et l'autre affligent; Elles viennent secours m'offrir En me voyant ainsi souffrir. Première a la parole prise La compatissante Franchise:

_Franchise_.

Danger, dit-elle, Dieu m'entend. Vous avez tort envers l'Amant Que votre rage tant malmène, Et c'est chose par trop vilaine, Car je n'ai mie encore appris Qu'il se soit envers nous mépris. Or si d'aimer le veut contraindre Amour, pourquoi donc vous en plaindre? Las! il est encore plus cruel Que vous au tendre damoisel. Amour sans cesse le tourmente Et ne veut pas qu'il se repente;

* * * [p.218] Qui le devrait tout vif larder, 3391 Ne s'en porroit-il pas garder. Mès, biau sire, que vous avance De lui faire anui ne grevance? Avez-vous guerre à lui emprise, Por ce que il vous aime et prise, Et que il est vostre subgiez? S'Amors le tient pris en ses giez, Et le fait à vous obéir, Devez le vous por ce haïr? Ains le déussiés esparnier Plus qu'ung orguillous pautonnier. Cortoisie est que l'en sequeure Celi dont l'en est au desseure[67]: Moult a dur cueur qui n'amolie, Quant il trove qui l'en suplie.

_Pitié_.

Pitié respont: C'est vérités, Engriété vaint humilités; Et quant trop dure l'engrestié, C'est felonnie et mavestié. Dangier, pour ce vous voil requerre Que vous ne maintenez plus guerre Vers cel chetis qui languist là, Qui onques Amors ne guila. Avis m'est que vous le grevés Assés plus que vous ne devés; Qu'il trait trop maie pénitence, Dès-lors en çà que l'acointance Bel-Acueil li avés toloite, Car c'est la riens qu'il plus convoite. Il iere avant assés troublés, Mès ore est ses anuis doublés:

[p.219] Aussi tout vif dût-il brûler 3399 Il ne peut son joug secouer. Mais, beau sire, que vous avance De tant lui faire violence? De vous aimer puisqu'il promet En bon et fidèle sujet, Pourquoi lui déclarer la guerre? En ses lacs si l'a pris naguère Amour, et le fait vous servir, Pour ce le devez-vous haïr? Il faut l'épargner au contraire, Et mieux qu'un libertin vulgaire; Toute âme généreuse doit Secourir plus petit que soi[67]. Moult a dur coeur qui ne se plie Quand un malheureux le supplie.

_Pitié_.

Pitié répond: C'est vérité; Malice vainc humilité, Mais quant la malice est trop dure Elle devient cruauté pure. Pour ce, je vous requiers, Danger, De votre guerre ménager Envers l'innocente victime Qu'Amour pour sa droiture estime. Avis m'est que vous l'éprouvez Beaucoup plus que vous ne devez. C'est déjà male pénitence Que le priver de l'accointance De Bel-Accueil son confident, Car il ne convoite rien tant. Sa peine était déjà bien dure, Vous avez doublé sa torture;

* * * [p.220] Or est-il mort et mal-baillis, 3423 Quant Bel-Acueil li est faillis. Por quoi li faites tel contraire? Trop li fesoit Amors mal traire: Il a tant mal que il n'éust Mestier de pis, s'il vous pléust. Or ne l'alés plus gordoiant, Que vous n'i gaignerés noiant: Soffrés que Bel-Acueil li face Dès ores mes aucune grace: De péchéor miséricorde, Puis que Franchise s'i accorde, Et le vous prie et amoneste, Ne refusés pas sa requeste; Moult par est fel et deputaire, Qui por nous deus ne veut riens faire.

_L'Amant_.

Lors ne pot plus Dangier durer, Ains le convint amésurer.

_Dangier_.

Dames, dist-il, ge ne vous ose Escondire de cette chose, Que trop seroit grant vilonnie: Je voil qu'il ait la compaignie Bel-Acueil, puis que il vous plaist; Ge n'i metrai jamès arrest.

_L'Acteur_.

Lors est à Bel-Acueil alée Franchise la bien emparlée, Et li a dit cortoisement:

[p.221] Or, est-il mort, anéanti, 3431 Que Bel-Accueil lui soit ravi. Amour assez le persécute, Faut-il encor qu'il soit en butte A de plus grands malheurs? Hélas! Les grandir vous ne sauriez pas; C'est cruauté bien inutile, Laissez-le donc aimer tranquille. Franchise et ses voeux exaucez, Bel-Accueil désormais laissez Qu'aucune grâce il lui accorde, A tout pécheur miséricorde. Moult est trop cruel et félon Qui refuse à nous un pardon; Qu'au moins pour nous Danger le fasse. Nous vous le demandons en grâce.

_L'Amant_.

Danger ne peut plus refuser; Lors il consent à s'apaiser.

_Danger_.

Dame, dit-il, je ne vous ose Éconduire pour cette chose, Car ce serait par trop félon. Je lui rends son gent compagnon Bel-Accueil; mais c'est pour vous plaire. Je n'y veux plus défense faire.

_L'Auteur_.

Adonc à Bel-Accueil d'aller Franchise au séduisant parler. Et lors de sa voix la plus tendre:

* * * [p.222] _Franchise_.

Trop vous estes de cel Amant, 3450 Bel-Acueil, grant piece eslongniés, Que regarder ne le daigniés; Moult a esté pensis et tristes, Puis cele hore que nel' véistes. Or pensez de li conjoïr, Se de m'amor voulés joïr, Et de faire sa volenté: Sachiés que nous avons denté Entre moi et Pitié, Dangier Qui vous en faisoit estrangier.

_Bel-Acueil_.

Je ferai quanque vous vodrois, Fet Bel-Acueil, car il est drois, Puis que Dangier l'a otroié.

_L'Amant_.

Lors le m'a Franchise envoié. Bel-Acueil au commencement Me salua moult doucement: S'il ot esté vers moi iriés, Ne se fu de riens empiriés, Ains me monstra plus bel semblant Qu'il n'avoit onques fait devant. Il m'a lores par la main pris Por mener dedans le porpris Que Dangier m'avoit chalongié: Or oi d'aler par tout congié.

* * * [p.223] _Franchise_.

Pourquoi donc si longtemps attendre, 3458 Bel-Accueil, loin de votre amant, Sans le regarder seulement? Son âme est sombre et abattue Loin de vous et de votre vue. Si vous tenez à mon amour, A lui revenez sans séjour, Et faites tout pour lui complaire; Car, Pitié m'aidant, j'ai su faire Que Danger ne fût courroucé, Qui loin de vous l'avait chassé.

_Bel-Accueil_.

Je ferai selon votre guise, Fit Bel-Accueil. C'est bien, Franchise, Puisque Danger l'a octroyé.

_L'Amant_.

Lors me l'a Franchise envoyé. Moult doucement, à sa venue, Bel-Accueil d'abord me salue. Contre moi s'il fut courroucé, Son courroux s'était effacé, Car il me fit meilleur visage Qu'autrefois même avant l'orage. Alors il m'a par la main pris Pour mener dedans le pourpris Dont Danger m'interdit l'entrée, Et je vais partout où m'agrée.

* * *

[p.224] XXVIII

Comment Bel-Acueil doucement 3475 Maine l'Amant joyeusement Au vergier pour véoir la Rose, Qui luy fut doulcereuse chose.

Or sui chéois, ce m'est avis, De grant enfer en paradis; Car Bel-Acueil par tout me moine, Qui de mon gré faire se poine. Si cum j'oi la Rose aprochée, Ung poi la trovai engroissée, Et vi qu'ele iere plus créue Que ge ne l'avoie véue. La Rose auques s'eslargissoit Par amont, si m'abelissoit Ce qu'ele n'iert pas si overte, Que la graine en fust descoverte; Ainçois estoit encore enclose Entre les foilles de la Rose, Qui amont droites se levoient, Et la place dedans emploient. Ele fu, Diex la benéie, Assés plus bele et espanie, Qu'el n'iere avant et plus vermeille Moult m'esbahi de la merveille De tant cum el iert embelie; Et Amors plus et plus me lie, Et tout adès estraint ses las, Tant cum g'i oi plus de solas. Grant piece ai ilec demoré, Qu'à Bel-Acueil grant amor é,

[p.225] XXVIII

Comment Bel-Accueil doucement 3483 Mène l'Amant joyeusement Par le verger pour voir la Rose Qui lui fut doucereuse chose.

Or je suis chu, ce m'est avis, De grand enfer en paradis; Car Bel-Accueil partout me mène Qui de mon gré faire se peine, Et quand à la Rose arrivai, Un peu plus grasse la trouvai, Et vis qu'elle s'était accrue Depuis que je ne l'avais vue. La Rose alors s'élargissait Par le haut et me ravissait, Mais sans être à ce point ouverte Que la graine en fût découverte; Les feuilles se dressaient tout droit Et s'arrondissaient en un toit Qui couvrait le coeur de la Rose Où la graine encore était close. Mais je trouvai, Dieu soit béni! Le bouton plus épanoui, Plus beau, de couleur plus merveille Qu'auparavant; c'était merveille Combien il était embelli! J'étais là d'extase rempli; Cependant plus grande est ma joie, Plus Amour enserre sa proie! Longtemps je suis là demeuré De Bel-Accueil énamouré

* * * [p.226] Et grant compaignie trovée; 3505 Et quant ge voi qu'il ne me vée Ne son solas, ne son servise, Une chose li ai requise, Qui bien fait à amentevoir: Sire, fis-ge, sachiés de voir Que durement sui envieus D'avoir ung baisier savoreus De la Rose qui soef flaire; Et s'il ne vous devoit desplaire, Ge le vous requerroie en don. Por Diex, sire, dites-moi don Se il vous plaist que ge la baise, Que ce n'iert tant cum vous desplaise.

_Bel-Acueil_.

Amis, dist-il, se Dieu m'aïst, Se Chastéé ne m'en haïst, Jà ne vous fust par moi véé; Mais ge n'ose por Chastéé, Vers qui ge ne voil pas mesprendre: Ele me seult tous jors deffendre Que du baisier congé ne doigne A nul amant qui m'en semoigne. Car qui au baisier puet ataindre, A poine puet à tant remaindre; Et sachiés bien cui l'en otroie Le baisier, qu'il a de la proie Le miex et le plus avenant, Si a erres du remenant.