Le roman de la rose - Tome I

Chapter 20

Chapter 203,459 wordsPublic domain

Sire, fis-ge à Bel-Acueil, Ceste promesse en gré recueil: Si vous rens graces et merites De la bonté que vous me dites; Car moult vous vient de grant franchise. Puisqu'il vous plaist, vostre servise Suis prest de prendre volentiers. Par ronces et par esglentiers Dont en la haie avoit assés, Sui maintenant oultre passés. Vers le bouton m'en vois errant, Qui mieudre odor des autres rent, Et Bel-Acueil me convoia. Si vous di que moult m'agréa, Dont ge me poi si près remaindre, Que au bouton péusse ataindre.

[p.185] Fils de la sage Courtoisie. 2893 Lors de passer il me convie Outre la haie, et doucement Me dit moult amicalement:

_Bel-Accueil parle_.

«Vous plairait-il passer la haie, Bel ami, qui tant vous effraie, Pour l'odeur des roses sentir? Je puis combler votre désir. Vous n'aurez mal ni vilenie Si vous vous gardez de folie. Si je puis en rien vous aider, Je ne me ferai pas prier, Et je m'offre en toute franchise A vous servir à votre guise.

_L'Amant répond_.

A Bel-Accueil j'ai répondu: Sire, j'accepte confondu Votre promesse et vous rends grâce, Car votre bonté me surpasse; Mais vous parlez si franchement Que je ne puis faire autrement Que d'accepter par déférence.» Lors donc, grâce à son assistance, Je franchis ronces, églantiers, Qui me séparaient des rosiers, Et fus cherchant la fleur aimée Plus que toute autre parfumée, Et Bel-Accueil m'accompagnait. Lors bien heureux mon coeur était D'approcher de si près la rose Que je voyais là fraîche éclose,

* * * [p.186] Bel-Acueil moult bien me servi, 2917 Quant le bouton de si près vi; Mès uns vilains qui grant honte ait, Près d'ilecques repost s'estoit. Dangiers ot nom, si fu closiers Et garde de tous les Rosiers. En ung destor fu li cuvers, D'erbes et de fuelles couvers Por ceus espier et sorprendre Qu'il voit as Roses la main tendre. Ne fu mie seus li gaignons, Ainçois avoit à compaignons Male-Bouche le gengléor, Et avec lui Honte et Paor. La miex vaillans d'aus si fu Honte; Et sachiés que qui à droit conte Son parenté et son linage, El fu fille Raison la sage, Et ses peres ot non Meffez, Qui est si hidous et si lez, Conques o lui Raison ne jut, Mès du véoir Honte conçut, Et quant Diex ot fait Honte nestre, Chastéé, qui dame doit estre Et des Roses et des boutons, Iert assaillie des gloutons, Si qu'ele avoit mestiers d'aïe, Car Venus l'avoit envaïe, Qui nuit et jor sovent li emble Boutons et Roses tout ensemble. Lors requist à Raison sa fille Chastéé, que Venus essille: Por ce que desconseillie iere Volt Raison fere sa priere,

[p.187] Et Bel-Accueil moult je bénis 2923 Quand de si près le bouton vis. Mais, hélas! fâcheuse rencontre! Un vilain dormait à rencontre; C'était Danger, l'affreux closier Et le gardien du beau rosier. Pour ceux épier et surprendre Qu'il voit au rosier la main tendre, Il était, le traître, couché Sous l'herbe et les feuilles caché. Le chien n'était pas seul, du reste, Car je vis, compagnon funeste, Malebouche le clabaudeur Après lui traînant Honte et Peur. De tous la meilleure était Honte; Car aussi bien si l'on remonte A sa naissance et sa maison, Elle est de la sage Raison La fille, et Méfait est son père, Monstre hideux et sanguinaire. Jamais Raison ne lui céda, Un regard seul la féconda; Et lorsque Dieu Honte fit naître, Chasteté qui dame doit être Et des roses et des boutons, Seule à la merci des gloutons, En vain implorait assistance. Vénus l'avait en sa puissance, Vénus qui, le jour et la nuit, Et roses et boutons ravit. Chasteté par Vénus navrée A Raison vint toute éplorée Et sa fille lui demanda. Raison sa prière exauça

* * * [p.188] Et li presta à sa requeste 2951 Honte qui est simple et honeste: Et por les Roses miex garnir, I fist Jalousie venir Paor qui bée durement A faire son commandement. Or sunt as Roses garder troi, Por ce que nus, sans lor otroi, Ne Rose, ne bouton n'emport. Ge fusse arivés à bon port, Se d'els troi ne fusse aguetiés: Car li frans, li bien afetiés Bel-Acueil se penoit de faire Quanqu'il savoit qui me doit plaire. Sovent me semont d'aprochier Vers le bouton, et d'atouchier Au Rosier qui l'avoit chargié[62]; De ce me donnoit-il congié. Por ce qu'il cuide que gel' voille, A-il coillie une vert foille Lez le bouton qu'il m'a donnée, Por ce que près ot esté née. De la foille me fis moult cointe; Et quant ge me senti acointe De Bel-Acueil, et si privés, Ge cuidai bien estre arrivés. Lors ai pris cuer et hardement De dire à Bel-Acueil comment Amors m'avoit pris et navré. Sire, fis-ge, jamès n'auré Joie, se n'est par une chose, Que j'ai dedans le cuer enclose Une moult pesant maladie; Ne sai comment ge le vous die,

[p.189] Et lui prêta sur sa requête 2957 Honte qui est simple et honnête, Et pour les roses mieux garnir, Jalousie aussi fit venir Peur toujours prête à son service Contre Vénus et sa malice. Ainsi, ces trois gardiens fâcheux Veillaient que nul audacieux Ne vînt rose ou bouton soustraire. Au bout de ma dure carrière, J'étais, si ne fusse épié; Car mon gent et doux allié, Bel-Accueil, s'efforçait de faire Tout ce qu'il savait pour me plaire, Souvent m'exhortait d'approcher Vers le bouton, et de toucher Du moins le Rosier qui le porte, M'encourageant de toute sorte. Il fut, prévenant mon désir, Une verte feuille cueillir Tout proche de la rose née Et qu'aussitôt il m'a donnée. De la feuille alors je me fis Parure, et quand je me sentis Bel-Accueil aussi favorable, Je crus mon succès véritable, Et mon courage ranimant, Je dis à Bel-Accueil comment D'Amour j'étais, une victime: «Sire, à moi nul bonheur n'estime Que par une chose advenir, Car je sens en mon coeur sévir Une cruelle maladie. Mon audace excuser vous prie,

* * * [p.190] Car ge vous criens à correcier: 2985 Miex vodroie à cotiaus d'acier Piece à piece estre depéciés, Que vous en fussiés correnciés.

_Bel-Acueil_

Dites, fet-il, vostre voloir, Que jà ne m'en verrez doloir De chose que vous puissiés dire.

_L'Amant_.

Lors li ai dit: Sachiés, biau sire, Amors durement me tormente. Ne cuidiés pas que ge vous mente; Il m'a où cuer cinq plaies faites. Jà les dolors n'en seront traites, Se le bouton ne me bailliés, Qui est des autres miex tailliés. Ce est ma mort, ce est ma vie, De nule riens n'ai plus envie. Lors s'est Bel-Acueil effraés,

_Bel-Acueil_.

Et me dist: Frere, vous baés A ce qui ne puet avenir: Comment! me voulés-vous honnir? Vous m'averiés bien assoté, Se le bouton aviés osté De son Rosier; n'est pas droiture Que l'en l'oste de sa nature. Vilains estes du demander, Lessiés-le croistre et amander;

[p.191] Car j'ai peur de vous courroucer: 2993 Mieux voudrais me voir dépecer A couteaux d'acier pièce à pièce Que de rien faire qui vous blesse.

_Bel-Accueil_.

Dites, fait-il, votre vouloir, Jamais ne me verrez douloir De rien que vous me puissiez dire.

_L'Amant_.

Lors je lui dis: Sachez, beau sire, Qu'Amour me fait beaucoup souffrir, A vous je n'oserais mentir. Il m'a fait au coeur cinq blessures, Point ne guériront mes tortures Si le bouton ne m'est baillé Plus que tout autre bien taillé; Il est ma mort, il est ma vie, Et rien de plus mon coeur n'envie.» Alors Bel-Accueil plein d'effroi:

_Bel-Accueil_.

«Frère, répondit-il, pourquoi Vous bercez-vous d'une espérance Dont jamais n'aurez jouissance? Comment, me voulez-vous honnir? Car ce serait moult me trahir Que de vouloir ôter la rose Du rosier où elle repose. C'est d'un coeur pervers, insensé, Que l'oter d'où Dieu l'a placé.

* * * [p.192] Nel' voudroie avoir deserté 3011 Du Rosier qui l'a aporté, Por nule riens vivant, tant l'ains.

_L'Acteur_.

Atant saut Dangiers li vilains De là où il estoit muciés. Grans fu, et noirs et hériciés, S'ot les yex rouges comme feus, Le nés foncié, le vis hideus, Et s'escrie cum forcenés:

_Dangier_.

Bel-Acueil, por quoi amenés Entor ces Roses ce vassaut? Vous faites mal, se Diex me saut, Qu'il bée à vostre avilement: Dehait ait, fors vous solement[63], Qui en ces porpris l'amena! Qui felon sert, itant en a. Vous li cuidiés grant bonté faire, Et il vous quiert honte et contraire.

* * *

XX

Comment Dangier villainement Bouta hors despiteusement L'Amant d'avecques Bel-Acueil, Dont il eut en son coeur grant dueil.

Fuiés, vassaus; fuiés de ci, A poi que ge ne vous oci:

[p.193] Moult vilaine est votre demande, 3017 Laissez qu'il croisse et qu'il s'amende, Car ne voudrais le voir ravir Au rosier qui l'a fait fleurir, Sachez-le bien, pour rien au monde.»

_L'Auteur_.

Soudain surgit Danger l'immonde, Du gîte où il s'était glissé, Grand et noir, le poil hérissé, Les yeux comme une flamme ardente, Nez camus, face repoussante, Il criait comme un forcené:

_Danger_.

«Bel-Accueil, qu'avez-vous mené Ce vassal auprès de la Rose? Par Dieu, vous fîtes belle chose, Il veut votre avilissement. Malheur! si de vous seulement[63] Ne me venait cette avanie? Félon servir, c'est félonie. Or vous lui faites grand' bonté; Lui vous rend honte et vileté.

* * *

XX

Comment Danger dans sa furie Expulse avec ignominie L'Amant d'avecque Bel-Accueil, Dont il eut en son coeur grand deuil.

Fuyez, vassal, loin de ma vue; Hors de là, sinon je vous tue!

* * * [p.194] Bel-Acueil mal vous congnoissoit, 3035 Qui de vous servir s'angoissoit. Si le baés à conchier, Ne me quier mès en vous fier: Car bien est ores esprouvée La traïson qu'avez couvée.

* * *

XXI

Ci dit que le villain Dangier Chaça l'Amant hors du vergier A une maçue à son col[64]: Si resembloit et fel et fol.

Plus n'osai ilec remanoir, Por le vilain hidous et noir Qui me menace à assaillir: La haie m'a fait tressaillir A grant paor et à grant heste; Et li vilains crole la teste, Et dist se jamès i retour, Il me fera prendre ung mal tour. Lors s'en est Bel-Acueil fois, Et ge remès tous esbahis, Honteus et mas, si me repens, Quant onques dis ce que ge pens: De ma folie me recors, Si voi que livrés est mes cors A duel, à poine et à martire, Et de ce ai la plus grant ire, Que ge n'osai passer la haie. Nus n'a mal qui amors n'essaie: Ne cuidiés pas que nus congnoisse, S'il n'a amé, qu'est grant angoisse.

[p.195] Bel-Accueil mal vous connaissait 3043 Qui de vous servir s'efforçait; Car bien est maintenant prouvée La trahison qu'avez couvée. Ne songez pas à me tromper Ni devers moi vous disculper.

* * *

XXI

Icile vilain Danger chasse Le pauvre Amant hors de la place, Une grand' massue à son col[64], Il ressemblait félon et fol.

Je voyais, saisi d'épouvante, Sa face noire et grimaçante Qui menaçait de m'assaillir. Je m'en fus vite refranchir La haie, et cette horrible bête De loin criait, branlant la tête: Si jamais revenez un jour, Je vous ménage un mauvais tour! Bel-Accueil avait pris la fuite; Epuisé de telle poursuite, Je restai honteux, interdit, Repassant ce que j'avais dit. Alors je compris ma folie Et combien mon âme remplie Était d'amertume et d'horreur. Ce qui plus torturait mon coeur, C'était l'infranchissable haie. Seul celui qui l'amour essaie Connaît l'angoisse et la douleur, Et la souffrance et le malheur.

* * * [p.196] Amors vers moi trop bien s'aquite 3065 De la poine qu'il m'avoit dite; Cuers ne porroit mie penser, Ne bouche d'omme recenser De ma dolor la quarte part. A poi que li cuers ne me part, Quant de la Rose me souvient, Que si eslongnier me convient.

* * *

XXII

Comment Raison de Dieu aymée, Est jus de sa tour devalée, Qui l'Amant chastie et reprent De ce que fol Amour emprent.

En ce point ai grant piece esté, Tant que me vit ainsinc maté La dame de la haute garde, Qui de sa tour aval esgarde: Raison fu la dame apelée. Lors est de sa tour devalée, Si est tout droit vers moi venue. El ne fu joine; ne chenue, Ne fu trop haute, ne trop basse, Ne fu trop megre, ne trop grasse, Li oel qui en son chief estoient, A deus estoiles resembloient: Si ot où chief une coronne, Bien resembloit haute personne. A son semblant et à son vis Pert que fu faite en paradis, Car Nature ne séust pas Ovre faire de tel compas.

[p.197] Amour vers moi trop bien s'acquitte 3073 De la peine qu'il m'a prédite. Nul ne saurait même penser Ni bouche d'homme recenser Le quart de tout ce que j'endure, Et quand de la Rose, vous jure, Il me souvient, c'est à mourir; Pourtant il me convient partir.

* * *

XXII

Comment de Dieu Raison aimée, Tôt de sa tour est dévalée, Qui l'Amant châtie et reprend, Car fol amour il entreprend.

En ce point j'ai fait longue route Tant qu'enfin m'aperçut sans doute La dame du haut de sa tour Qui fait bonne garde à l'entour; Raison est la dame apelée. Elle est de sa tour dévalée, Et je la vis venir à moi, Ni jeune, ni vieille, ma foi, Et ni trop haute, ni trop basse, Et ni trop maigre, ni trop grasse. Les yeux qui en son chef étaient A deux étoiles ressemblaient; Ceignait son chef une couronne, Bien ressemblait haute personne. A son semblant, ses traits exquis, On sentait que du paradis Elle vint, car jamais Nature Ne tailla telle créature.

* * * [p.198] Sachiés, se la lettre ne ment, 3095 Que Diex la fist noméement A sa semblance et à s'ymage, Et li donna tel avantage, Qu'el a pooir et seignorie De garder homme de folie, Por qu'il soit tex que il la croie. Ainsinc cum ge me démentoie, Atant es-vous Raison commence.

_Raison parle à l'Amant_.

Biaus amis, folie et enfance T'ont mis en poine et en esmai: Mar véis le bel tens de mai Qui fist ton cuer trop esgaier; Maralas onques umbroier Où vergier dont Oiseuse porte La clef dont el t'ovrit la porte. Fox est qui s'acointe d'Oiseuse, S'acointance est trop périlleuse: El t'a traï et décéu, Amors ne t'éust pas néu S'Oiseuse ne t'éust conduit Où biau vergier où est Déduit. Se tu as folement ovré, Or fai tant qu'il soit rescovré, Et garde bien que tu ne croies Le conseil par quoi tu foloies. Bel foloie qui se chastie; Et quant jones hons fait folie, L'en ne s'en doit pas merveillier. Or te voil dire et conseillier Que l'amors metes en obli, Dont ge te voi si afoibli,

[p.199] Sachez, si la lettre ne ment, 3103 Que Dieu la fit assurément A sa semblance et son image, Et lui donna tel avantage Qu'elle peut les hommes guérir De folie ou les garantir, S'ils veulent ses conseils entendre. Me voyant tant de pleurs répandre, Lors ainsi Raison commença:

_Raison parle à l'Amant_.

Bel ami, ce qui te causa Tant de mal, c'est folle jeunesse Et du beau temps de mai l'ivresse Qui ton coeur fit trop égayer. Mal te prit d'aller ombroyer Au verger dont Oyseuse porte La clef dont elle ouvrit la porte. Oui, c'est elle qui t'a trahi; Sans elle Amour ne t'eût pas nui. Bien fol qui s'accointe d'Oyseuse, Accointance trop périlleuse! Pour ton mal elle t'a conduit Au verger qu'habite Déduit. Puisque tu connais ta folie, Il faut la réparer. Oublie D'abord et hâte-toi de fuir Le conseil qui t'a fait faillir. Belle erreur est qui se pallie, Et si jeune homme fait folie, L'on ne doit point s'émerveiller. Or donc je te vais conseiller. Éteins cette amoureuse envie, Cause de la chétive vie

* * * [p.200] Et si conquis et tormenté. 3127 Je ne voi mie ta santé, Ne ta garison autrement; Car moult te bée durement Dangier le fel à guerroier. Tu ne l'as mie à essaier: Et de Dangier noient ne monte Envers que de ma fille Honte, Qui les Rosiers deffent et garde, Cum cele qui n'est pas musarde; Si en dois avoir grand paor, Car à ton oés n'i vois pior. Avec ces deux est Male-Bouche Qui ne sueffre que nus i touche; Anciez que la chose soit faite, L'a-il jà en cent leus retraite. Moult as à faire à dure gent, Or garde liquiex est plus gent, Ou du lessier, ou du porsivre Ce qui te fait à dolor vivre. C'est li maus qui Amors a non, Où il n'a se folie non; Folie! se m'aïst Diex, voire. Homs qui aime ne puet bien faire, N'a nul preu de ce mont entendre, S'il est clers, il pert son aprendre; Et se il fait autre mestier, Il n'en puet guères esploitier. Ensorquetout il a plus poine Que n'ont hermite, ne blanc moine. La poine en est desmésurée, Et la joie a corte durée. Qui joie en a, petit li dure, Et de l'avoir est aventure;

[p.201] Dont je te vois si tourmenté. 3135 Je n'entrevois pour toi santé Ni guérison par autre voie, Car Danger se fait moult grand' joie, Le félon, de te guerroyer. Ne va pas à lui t'essayer. Encor Danger pour rien ne compte A côté de ma fille Honte, Qui les Rosiers garde et défend D'un oeil actif et vigilant. C'est elle surtout qu'il faut craindre Pour ton fatal désir contraindre. Et Malebouche les soutient; Malheur à qui les toucher vient! Devant que soit faite la chose, Déjà par cent lieux il en glose. Moult as à faire à dure gent; Or vois lequel est plus urgent Ou de laisser, ou de poursuivre Ce qui te fait à douleur vivre. De ce mal Amour est le nom, Plutôt folie, et pourquoi non? Folie, oui, pour Dieu! je préfère, Car amoureux ne sait bien faire, Nul profit n'en saurait avoir; S'il est clerc, il perd son savoir, Et s'il suit une autre carrière, Il ne saurait l'exploiter guère, Et de peines cent fois autant Souffre qu'hermite ou moine blanc. La peine en est démesurée, Le plaisir de courte durée, Et pour ce bonheur d'un instant Qui leur échappe bien souvent,

* * * [p.202] Car ge voi que maint s'en travaillent, 3161 Qui en la fin du tout i faillent. Onques mon conseil n'atendis, Quant au Diex d'Amors te rendis: Le cuer que tu as trop volage Te fist entrer en tel folage. La folie fu tost emprise, Mès à l'issir a grant mestrise. Or met l'amor en nonchaloir, Qui te fait vivre et non valoir: Car la folie adès engraigne, Qui ne fait tant qu'ele remaigne. Pren durement as dens le frain, Et donte ton cuer et refrain. Tu dois metre force et deffense Encontre ce que tes cuers pense: Qui toutes hores son cuer croit, Ne puet estre qu'il ne foloit.

* * *

XXIII

Si respond l'Amant à rebours A Raison qui luy blasme Amours.

Quant j'oï ce chastiement, Je répondi iréement: Dame, ge vous veil moult prier Que me lessiez à chastier. Vous me dites que ge refraigne Mon cuer, qu'Amors ne le sorpreigne: Cuidies-vous donc qu'Amors consente Que je refraigne et que ge dente Le cuer qui est tretout siens quites? Ce ne puet estre que vous dites.

[p.203] Combien leur existence jouent 3169 Qui la plupart au port échouent? Pourquoi mon conseil n'attendis Quand au Dieu d'Amours te rendis? C'est ton coeur, hélas! trop volage Qui subit ce fol esclavage; Vite folie on entreprend, Mais on en sort moult durement. Or, ce fatal amour oublie Dont tu vis, mais qui t'humilie, Car la démence va croissant Si contre elle on ne se défend. Ton frein avec courage broie, Dompte ce coeur qui te guerroie, Car son coeur qui trop souvent croit Toujours s'égare et se déçoit. Résiste donc sans défaillance Encontre ce que ton coeur pense.

* * *

XXIII

Cy répond l'Amant au rebours A Raison blâmant Dieu d'Amours.

Quand j'ouïs cette réprimande, Je lui dis en colère grande: Dame, je veux vous demander De ne plus tant me gourmander. Vous me dites mon coeur contraindre Pour qu'Amour ne le puisse atteindre. Pensez-vous qu'il puisse accepter Voir contraindre un coeur et dompter Qu'il retient tout en sa puissance? Vous me voyez dans l'impuissance.

* * * [p.204] Amors a si mon cuer donté, 3191 Qu'il n'est mès à ma volenté: Ains le justise si forment, Qu'il i a faite clef fermant. Or m'en lessiés du tout ester, Car vous porriés bien gaster[65] En oiseuse vostre françois: Ge vodroie morir ainçois Qu'Amors m'éust de fausceté Ne de traïson arété. Ge me voil loer ou blasmer Au darrenier de bien amer, Si m'en desplet qui me chastie. Atant s'est Raison départie, Qui bien voit que por sermonner Ne me porroit de ce torner. Ge remès d'ire et de duel plains: Sovent plore et sovent me plains Que ne soi de moi chevissance, Tant qu'il me vint en remembrance Qu'Amors me dist que ge quéisse Ung compaignon cui ge déisse Mon conseil tout outréement, Si m'osteroit de grant torment. Lors me porpensai que j'avoie Ung compaignon que ge savoie Moult à loial; Amis ot non; Onques n'oi mieuldre compaignon.

* * *