Chapter 2
«Fauchet avait fait lui-même des recherches pour découvrir cette même époque; mais il avoue qu'elles sont restées infructueuses. En 1358, on transporta dans la cour du couvent des Jacobins, entre l'église et les vieilles écoles de théologie, les ossements de tous ceux qui étaient enterrés au cimetière dudit couvent. Le cimetière fut détruit, et le cloître, le dortoir et le réfectoire furent retranchés pour la clôture de Paris. Dans le recueil des épitaphes de Paris, fait par D'Hozier, se trouve la suivante: «Aussi gît au dit couvent (des Jacobins) maître Jehan de Meung, docte personnage du temps de Louis Hutin, auteur du livre du _Roman de la Rose_, l'une des premières poésies françoises.» Cette épitaphe, faite très-longtemps après sa mort, paraît copiée sur la _Chronique d'Aquitaine,_ et ne peut faire autorité. Au surplus, elle ne prolongerait la vie de Jehan de Meung que de six ans environ.»
Comme on le voit, les opinions sont bien partagées, autant sur la date de la mort de Jehan de Meung que sur celle de sa naissance. Toutefois, nous trouvons dans le texte même de l'ouvrage plusieurs phrases qui nous permettent de fixer d'une manière à peu près certaine la naissance des deux poètes et la mort de Guillaume de Lorris.
Tout d'abord celui-ci nous indique son âge dès le début de son roman: «Il y a bien de cela cinq ans au moins.... Au vingtième an de mon âge.» Il avait donc vingt-cinq ans passés, et comme Jehan de Meung lui-même nous déclare avoir entrepris la continuation du roman plus de quarante ans [p. XXIII] après la mort de Guillaume de Lorris, on peut donc affirmer que celui-ci est mort à vingt-six ans au moins. Maintenant essayons d'établir la date exacte où Jehan de Meung entreprit son ouvrage et son âge approximatif, et nous aurons tranché à peu près toute la question.
M. Raynouard fait observer que dans la partie de Jehan de Meung, on trouve des vers qui n'ont pu être écrits, au plus tard, que vers l'an 1280. Après avoir parlé de Mainfroi, le poète nomme Charles d'Anjou comme vivant et possédant encore le royaume de Sicile:
Qui par divine porvéance Est ores de Sesile rois.
Or, Charles d'Anjou mourut en 1285; mais il avait été expulsé de Sicile quelques années auparavant. En effet, les Vêpres siciliennes sont de 1282.
Donc, si nous admettons que Jehan de Meung ait écrit ces vers avant 1282, comme il reprit l'oeuvre de Guillaume plus de quarante ans après la mort de celui-ci, on en doit conclure que Guillaume de Lorris mourut entre 1235 et 1240 et naquit vingt-six ans plus tôt, c'est-à-dire entre 1209 et 1214.
Un peu plus loin nous lisons un passage qui prouve que Jehan de Meung n'avait pas quarante ans lorsqu'il entreprit de terminer le _Roman de la Rose_. Le Dieu d'Amours, après avoir parlé de Guillaume de Lorris qui va mourir, dit de Jehan de Meung:
...Celi qui est à nestre.
Partant de là, nous serons amené à tirer les conséquences suivantes:
Jehan de Meung écrivit le _Roman de la Rose_ avant [p. XXIV] 1282, et il n'avait pas quarante ans. Or, le passage où il est parlé de Mainfroi se trouve dès le début de l'oeuvre de Jehan de Meung, qui dut demander plusieurs années de travail. Nous serons donc fondé à fixer à peu près à l'année 1275 la date de ces vers. Puis, nous rangeant à l'avis de Fauchet, Thévet et Méon, que ce livre n'a pu sortir de la plume d'un jeune homme, mais d'un savant consommé, d'un écrivain de trente à trente-cinq ans, nous devrons repousser sa naissance à l'année 1240 ou 1245 au moins. Il en résulterait, si nous admettons l'année 1310 comme date de sa mort, qu'il vécut au moins soixante-cinq ans, et l'année 1322, soixante-dix-sept ans. Cette date de 1245 n'a rien d'exagéré, mais ne saurait être rappochée de nous; car, selon Jehan de Meung lui-même, le _Roman de la Rose_ serait une oeuvre de sa jeunesse. En effet, nous lisons dans son testament:
J'ai fait en ma jonesce maint diz par vanité Où maintes gens se sont pluseurs fois délité.
Quoi qu'il en soit, Jehan de Meung dut couler d'heureux jours dans une tranquillité profonde, car, malgré la haute considération dont il jouissait à la cour, si nous en croyons les historiens, il ne se trouva mêlé en rien aux grands événements qui signalèrent le règne de Philippe-le-Bel.
Il passa presque toute sa vie dans la capitale, où il possédait, dit Félibien, en 1313, dans l'arrondissement de la paroisse Saint-Benoist, une maison devant laquelle était un puits.
C'est à peine si la tradition nous a conservé deux anecdotes sur cet homme distingué, et encore sont-elles sérieusement contestées. Ces deux anecdotes [p. XXV] sont rapportées par Thévet dans la vie de Jehan de Meung que nous avons réimprimée à la suite de l'analyse complète du _Roman de la Rose_.
La première est évidemment controuvée, puisque l'aventure qu'elle rapporte est tirée d'un livre italien. Elle arriva, non pas à Jehan de Meung, mais à Guilhem de Bargemon, gentilhomme et poète provençal du temps du comte Raimond Béranger, et par conséquent plus ancien que notre poète.
Quant à la seconde, elle est si bien en rapport avec l'esprit malin de notre Orléanais, que nous sommes tout disposé à l'accepter comme vraie, malgré l'opinion de Jehan Bouchet, qui ne la raconte que comme ouï-dire, sans y ajouter foi. Du reste, ces choses-là ne s'inventent pas.
Nous voulons parler de l'anecdote où est racontée la manière dont Jehan de Meung trouva moyen de se faire enterrer pompeusement, sans bourse délier, par ceux mêmes qu'il avait si maltraités de son vivant, ses plus mortels ennemis, les moines Mendiants enfin.
* * * * *
[p. XXVII] ANALYSE DU ROMAN DE LA ROSE.
Nous allons d'abord faire un résumé sommaire du drame, et à la suite une analyse détaillée de l'oeuvre de chaque poète, pour bien faire comprendre la portée de ces deux ouvrages si singulièrement fondus ensemble et pourtant si différents l'un de l'autre.
ANALYSE SOMMAIRE.
* * * * *
PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
C'était en mai. L'_Amant_ (notre poète) s'endort à la fin d'une belle journée de printemps; _il voit_ un songe délicieux. Ce songe, voilà la chaîne du roman; la trame en est savamment ourdie.
L'_Amant_ tout au matin se lève, s'habille et part s'ébattre dans la campagne. Après avoir erré à l'aventure dans une splendide prairie arrosée par une belle rivière, il se prend à suivre le cours de l'eau, et tout à coup, au détour d'une colline, se trouve en face [p. XXVIII] d'un haut et vaste mur crénelé qui entoure un verger magnifique. Sur ce mur, en dehors, sont peintes des images hideuses. Ce sont d'abord _Haine_ flanquée de _Félonie_ et de _Vilenie_, puis _Convoitise_ côte à côte d'_Avarice_, et successivement _Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie_ et _Pauvreté_. L'_Amant_ contemple ces images et veut pénétrer dans le verger riant, qui n'est autre que la demeure de _Déduit_ ou Plaisir d'Amour. Après avoir cherché quelques instants, il découvre un petit guichet, seul endroit par où ce beau verger soit accessible. Il frappe, et la belle _Oyseuse_ vient lui ouvrir.
Aussitôt entré, celle-ci le conduit au maître de céans. _Déduit_ est là qui _karole_ avec sa gente compagnie. Cette troupe choisie se compose de _Liesse, Dieu d'Amours_ et son serviteur _Doux-Regard, Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et _Jeunesse. Courtoisie_ apercevant notre _Amant_, le vient quérir et le présente à l'Assemblée. Il prend part à la _karole_ et, les danses terminées, se hâte de visiter le jardin enchanté. Il s'arrête au bord d'une fontaine, qui n'est autre que la fontaine de Narcisse, et comme lui veut se mirer dans les eaux limpides. Au fond est un miroir magique doué d'une vertu singulière. Tous ceux qui viennent à y jeter les yeux sont soudain tellement épris de ce qu'ils voient, qu'une invincible passion s'empare de leur coeur. L'_Amant_ y admire un magnifique buisson de _Roses_ parmi lesquelles il en choisit une, belle entre toutes, et son coeur est aussitôt brûlé du désir de cueillir la divine fleur. Pendant qu'il la contemple, _Dieu d'Amours_ lui décoche ses flèches. L'_Amant,_ épuisé de ses blessures, tombe pâmé. _Dieu d'Amours_ se précipite sur lui, le fait prisonnier, s'empare de son [p. XXIX] coeur en le fermant d'une clef d'or, lui dicte ses commandements et disparaît.
Aussitôt l'_Amant_ de courir à la belle _Rose_. Mais elle est entourée d'une haie d'épines, et il fait de vains efforts pour atteindre jusqu'à elle. Il n'y serait jamais parvenu peut-être sans _Bel-Accueil_, qui s'offre à lui faire franchir la clôture et le mène près de la _Rose_. Mais elle est gardée par _Danger, Honte, Peur_ et _Malebouche. Danger_ dormait; il s'éveille soudain et chasse du jardin le pauvre _Amant_. Celui-ci désolé s'enfuit, et _Raison_, qui a pitié de ses douleurs, vient pour le secourir. Il l'éconduit brutalement sans vouloir écouter ses conseils, et vient chercher des consolations auprès d'_Ami,_ qui le réconforte. «Retournez, dit _Ami_, vers ce _Danger_; il est moins terrible qu'il n'en a l'air; amadouez-le par de belles paroles, et il vous laissera revoir votre chère _Rose_.» _Danger_ effectivement se radoucit et s'endort. L'_Amant_ en abuse aussitôt et, grâce aux bons offices de _Bel-Accueil,_ baise la charmante _Rose_. Mais _Malebouche_ est là qui veille. Tant il jase sur leur compte, qu'enfin _Jalousie_ qui sommeillait s'éveille, vient gourmander l'_Amant,_ et prévient _Bel-Accueil_ qu'elle va faire bâtir une tour pour l'enfermer. Épouvantées de tant de sévérité, _Honte_ et _Peur_ prient _Jalousie_ de pardonner à _Bel-Accueil_, mettant tout sur le compte de sa folle jeunesse. Mais _Jalousie_ ne veut rien entendre. Elle fait bâtir un château-fort flanqué de quatre tourelles, et au milieu une tour où elle fait enfermer _Bel-Accueil_ et les _Roses_. L'_Amant_ pleure et se désespère, et... là se termine la partie de Guillaume de Lorris.
* * * * *
[p. XXX] PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.
L'_Amant_ désespéré parle de mourir, lorsque _Raison_ revient le consoler. Il l'éconduit pour la deuxième fois et retourne trouver _Ami_ qui relève son courage et lui indique le chemin pour entrer au château. Mais ce chemin a nom _Trop-Donner,_ et _Richesse_ le garde, qui en a chassé _Pauvreté_, et le chasse à son tour. _Dieu-d'Amours_, le trouvant assez éprouvé, vient alors à son aide. Il lui demande d'abord s'il n'a point oublié ses commandements. L'_Amant_ les lui récite. Satisfait, _Dieu d'Amours_ mande aussitôt toute sa baronnie. C'est assavoir: _Oyseuse, Noblesse de Coeur, Richesse, Franchise, Pitié, Largesse, Courage, Honneur, Courtoisie, Gaîté, Beauté, Jeunesse, Bonté, Simplesse, Compagnie, Sûreté, Désir, Déduit, Liesse, Amabilité, Patience, Bien-Celer, Contrainte-Abstinence_ et _Faux-Semblant_.
Ces deux derniers sont venus, on ne sait pourquoi, et _Dieu d'Amours_ s'en étonne. Mais _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_ lui fournissent des explications qui l'engagent à utiliser ces deux auxiliaires. _Faux-Semblant_ est nommé chef de l'armée, et les barons délibèrent sur la manière d'attaquer le château. _Faux-Semblant_ et _Contrainte-Abstinence_, déguisés en pèlerins, vont saluer _Malebouche_, et pendant qu'il s'agenouille pour se confesser ils lui sautent à la gorge. _Malebouche_ tire la langue, que _Faux-Semblant_ lui coupe avec un rasoir, puis ils jettent son cadavre dans le fossé. Ils pénètrent alors dans le château par la porte que gardait _Malebouche_, aperçoivent les soldats _normands_ ivres dans le corps de garde, les étranglent et font entrer _Largesse_ et _Courtoisie_.
[p. XXXI] Reste la tour à prendre. Les assaillants cherchent encore à user de ruse. La _Vieille_, qui garde _Bel-Accueil_, passe à l'ennemi, revient trouver son prisonnier avec des présents de l'_Amant_, et fait tous ses efforts pour le corrompre et le séduire. _Bel-Accueil_ résiste d'abord aux conseils de la _Vieille_ et refuse. Mais elle insiste; il finit par accepter et consent à recevoir l'_Amant_. Celui-ci arrive aussitôt et va voir combler tous ses voeux. Mais _Danger_ veille. Aidé de _Honte_ et _Peur_, il accourt, et tous trois se précipitent sur l'_Amant_. Ils vont l'étrangler, lorsque l'armée de _Dieu d'Amours_ entend ses cris de détresse et vient à la rescousse. Une bataille s'engage. Mais la victoire reste indécise; les pertes sont grandes, surtout dans l'ost d'_Amour,_ et l'on convient d'une trêve de part et d'autre, tout en restant chacun dans ses positions. _Amour_ profite du répit, et aussitôt envoie prévenir _Vénus_ sa mère de sa position critique. _Vénus_ arrive au moment où son fils vient de rompre la trêve et de recommencer le combat. Mais elle et son fils eussent sans doute succombé sans l'intervention de _Nature_, qui vient réclamer ses droits. Désolée, celle-ci court à son prêtre _Génius_, se plaint à lui qu'on lui fasse tel outrage et l'envoie au secours de l'_Amant. Génius_ arrive, relève le courage des assaillants et disparaît. L'assaut recommence, et _Vénus_ incendie la tour de son brandon ardent. Panique générale; toute la garnison fuit abandonnant la place. _Franchise_ et _Pitié_ conduisent alors l'_Amant _ à _Bel-Accueil_, et celui-ci peut enfin cueillir la _Rose_.
Avant de passer à l'examen détaillé de tout l'ouvrage, nous ferons remarquer au lecteur que la partie de Guillaume de Lorris contient environ 4,500 vers, celle de Jehan de Meung à peu près 19,000.
[p. XXXII] Cette énorme disproportion surprend tout d'abord. Mais en lisant ce qui va suivre, le lecteur s'expliquera bien vite cette étrange anomalie. Nous nous dispenserons pour le moment de réflexions sur ce sujet; elles trouveront naturellement leur place à la fin de ce travail.
* * * * *
ANALYSE DÉTAILLÉE.
* * * * *
PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.
Cette analyse a pour but de faire bien saisir la pensée de l'auteur, en la dégageant des mille allégories dans lesquelles il s'est plu a l'envelopper.
CHAPITRE I.
L'_Amant_ s'endort à la fin d'une belle journée de printemps. Il voit en songe une prairie magnifique, toute couverte de fleurs et de buissons verdoyants, où mille oiselets chanteurs font entendre leurs cris d'allégresse. Cette prairie est traversée par une rivière délicieuse, dont la source est proche, car l'onde est fraîche et pure. L'_Amant_ ravi se prend à suivre tranquillement la rive.
GLOSE.
Comme nous l'avons dit plus haut, en ce roman tout est allégorique. Nous ne devons donc pas voir simplement dans ces premières lignes le commencement d'une aventure que le romancier veut nous raconter.
L'_Amant_ a vingt ans, le printemps pour nous. [p. XXXIII] La grande plaine, c'est le _Monde_; la rivière, c'est la _Vie_, qui s'épanche à son début au milieu de la verdure et des fleurs. En un mot, la jeunesse est le plus beau moment de l'existence. Sans soucis et sans inquiétude, l'_Amant_ voit couler ses jours.
CHAPITRES II A IX.
Soudain se dresse à ses yeux un jardin immense entouré d'un grand mur crénelé, sur lequel, en dehors, sont peintes des images repoussantes, savoir: _Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie_ et _Pauvreté_. L'_Amant_ s'arrête un instant à contempler ces images et cherche à pénétrer dans le jardin. Il ne trouve qu'une petite porte basse et bien fermée, à laquelle il frappe. Une gente damoiselle, _Oyseuse_, vient lui ouvrir. Ce jardin est le séjour de _Déduit_. Là dansaient et jouaient _Déduit, Liesse, Dieu d'Amours, Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse_ et _Jeunesse_.
L'_Amant_ ébloui contemple ce tableau riant, lorsque _Courtoisie_ vient le chercher et l'engage à la karole. Il accepte, choisit la belle _Oyseuse_ pour sa danseuse et prend part à la ronde.
GLOSE.
_Déduit_ ou Plaisir d'Amour, c'est la personnification des jouissances amoureuses, le bonheur de la vie. Son jardin enchanté n'est réservé qu'à un petit nombre d'élus; car pour y entrer, c'est-à-dire pour goûter dignement toutes les jouissances de l'amour, il faut être _gai, aimant, beau, riche, généreux, franc, courtois, jeune_ et _désoeuvré_. Nul, par contre, n'y saurait [p. XXXIV] pénétrer s'il est _haineux, félon, vilain, convoiteux, avare, envieux, triste, vieux_ ou _misérable_. Ceux-là ne savent pas ce que c'est que d'aimer, et personne non plus ne les aime.
Le _désoeuvrement_ nous ouvre la porte, c'est-à-dire nous pousse au plaisir, et, comme vous le verrez, pour goûter réellement l'amour, il faut avoir beaucoup de temps à soi. Quand l'_Amant_ dit qu'il choisit _Oyseuse_ pour sa danseuse, il fait comprendre qu'il se jeta dans les plaisirs tout d'abord pour y chercher simplement des distractions. Enfin, comme la femme est avant tout un être aimable et _courtois_, nous nous sentons irrésistiblement attirés vers elle.
Voilà donc notre _Amant_ emporté dans le tourbillon des plaisirs.
CHAPITRES X A XII.
Les danses terminées, chacun se disperse pour goûter le repos sous les frais ombrages. L'_Amant_, une fois calmé, s'y enfonce et arrive près d'une splendide fontaine qui coule dans un beau bassin. C'est la fontaine de _Narcisse_. Au fond est un miroir magique. Malheur à qui jette les yeux sur ce fatal miroir! En ce paradis terrestre, tout est séduisant, et le miroir est si bien disposé qu'il reflète jusqu'au moindre objet, si modeste et si bien caché qu'il soit. Une inscription est gravée sur la pierre qui borde le bassin: _Ici le beau Narcisse est mort_. Cette inscription rappelle à notre _Amant_ la fin terrible du malheureux et l'épouvante. Son premier mouvement est de s'enfuir; mais il se rassure et se dit que _Narcisse_ n'était qu'un égoïste et qu'un sot, et que, somme toute, il se sent assez fort pour ne pas [p. XXXV] tomber dans de pareils excès. Puis la curiosité, l'envie de connaître le poussant, il y jette un regard furtif. Mais, hélas! il est aussitôt saisi d'étonnement et d'admiration. Fascinée, sa vue ne peut plus se détacher du fatal miroir et surtout d'un magnifique buisson de _Roses_ qui s'y reflète. Il y court aussitôt; le parfum suave le pénètre jusqu'aux entrailles, et timide, tremblant d'être blâmé, il n'ose y porter la main, car il craint d'irriter le maître de ce beau jardin. Heureux, s'écrie-t-il, celui qui pourrait seulement cueillir une _Rose_, n'importe laquelle, mais je donnerais tout pour en posséder une couronne! Or, entre toutes, il en choisit une, la plus belle, un bouton tout fraîchement éclos. Mais las! une épaisse haie, barrière infranchissable de ronces et d'épines, le sépare de la _Rose_.
GLOSE.
Le tourbillon des plaisirs enivre l'_Amant_, et pendant quelque temps il ne songe qu'à voir, admirer et se divertir. Mais, une fois le premier étourdissement passé, il rentre en lui-même, observe tout ce qui l'entoure; il veut savoir, il veut tout connaître. A force de voir et d'admirer, chemin faisant, il arrive à la fontaine de _Narcisse_. Le miroir magique, ce sont les illusions. La jeunesse ne saurait s'y soustraire. En vain les conseils, l'instruction, la sagesse et la raison nous mettent en garde contre elles; tous nous les voulons braver, et tous nous nous y laissons prendre. Notre _Amant_ y succombe; il jette les yeux sur le miroir, et le voilà soudain affolé. Ce qui l'attire surtout, au milieu des splendeurs de la nature, c'est la _Beauté_, ce sont les charmes de la [p. XXXVI] femme et ce parfum exquis de délicatesse et de sensibilité qui s'exhale autour d'elle. D'abord il les embrasse toutes dans un amour sans bornes, toutes il voudrait les posséder; mais il finit par en remarquer une, la plus belle, et que seule il désire. C'est toujours la femme aimée qui est la plus belle; puis comme les difficultés ne font qu'accroître nos ardeurs et que les plaisirs faciles sont ceux qui nous séduisent le moins, c'est justement la _Rose_ la plus difficile à cueillir que notre _Amant_ préfère à toutes les autres. Transporté d'admiration, timide, muet, il se contente d'admirer en silence l'objet tant désiré, il n'ose lui déclarer ses transports, _de peur du repentir_, car il craint de l'irriter; et puis, comment vaincre tous les obstacles qui les séparent?
CHAPITRES XIII A XVI.
L'_Amant_ contemple immobile le buisson de roses. Cependant, depuis qu'il a quitté les danses, _Dieu d'Amours_ l'a suivi pas à pas et profite de l'extase où il est plongé pour le frapper de ses flèches. La première qu'il lance est _Beauté_, la seconde _Simplesse_. Cet deux flèches entrent par l'oeil et pénètrent jusqu'au coeur. La troisième est _Courtoisie_, la quatrième _Franchise_, la cinquième _Compagnie_, la sixième _Beau-Semblant_. Ces quatre dernières volent droit au but.
A chaque blessure, l'_Amant_ veut arracher la flèche qui l'a frappé; mais chaque fois le fût lui reste entre les mains et le dard dans la plaie. _Dieu d'Amours_, voyant l'_Amant_ épuisé, pantelant, se précipite et le somme de se rendre. Celui-ci, vaincu, voyant toute résistance inutile, se rend et fait hommage [p. XXXVII] à son vainqueur, lui jure d'être son esclave, et pour preuve de sa sincérité lui offre son coeur en gage. _Dieu d'Amours_ l'accepte, et le ferme d'une clé d'or qu'il garde dans son aumônière.
GLOSE.
L'_Amant_, en contemplation devant la femme qu'il a choisie au milieu de tant d'autres, ne s'aperçoit pas que l'amour le guette, et le premier trait qui le frappe lui fait une blessure inguérissable. La beauté la première nous touche et nous inspire les plus vives passions. C'est par les yeux qu'elle pénètre jusqu'au coeur; elle est la plus naturelle de toutes les sensations. Il en est de même de la seconde, Simplesse, c'est-à-dire la simplicité, la grâce naturelle, qui n'est que le complément de la beauté. Les quatre autres représentent les qualités de l'âme; elles nous séduisent aussi bien que les avantages extérieurs, mais leur effet est moins foudroyant. _Courtoisie, Franchise, Compagnie_ et _Beau-Semblant_, personnifient l'amabilité, la franchise, l'esprit et l'affabilité.
Notre _Amant_ ne peut résister à tant de perfections; il ne songe plus à vaincre sa passion naissante; il s'y livre tout entier, et il jure de ne plus vivre que pour celle qui a pris son coeur.
CHAPITRES XVII ET XVIII.
Ici _Dieu d'Amours_ dicte à l'_Amant_ tous ses commandements, qu'il devra suivre s'il veut conquérir la _Rose_. Ils se résument ainsi: aimer, c'est souffrir. [p. XXXVIII] L'_Amant_ n'hésite pas à s'y soumettre; mais il demande comment il pourra résister à de si rudes labeurs, et _Dieu d'Amours_ lui répond: «Tu as l'Espérance! Elle devrait te suffire; mais je te promets encore trois dons qui adouciront tes peines et te soutiendront jusqu'à ce que tu sois arrivé au but de tes désirs, la conquête de la Rose. Ces trois biens sont: _Doux-Penser, Doux-Parler, Doux-Regard_.» Ceci dit, _Dieu d'Amours_ s'envole.
GLOSE.
A peine l'Amant a-t-il donné son coeur, qu'il réfléchit aux conséquences de son action; il songe aux obstacles sans nombre qu'il lui faudra surmonter pour posséder sa bien-aimée, aux luttes, aux tourments, à tous les maux qui l'attendent, et il hésite. Mais l'espérance le soutient, l'espérance qui ne nous abandonne jamais. Et puis n'aura-t-il pas le bonheur de penser à sa bien-aimée, d'en ouïr parler et de la voir?
CHAPITRES XIX ET XX.