Le roman de la rose - Tome I

Chapter 19

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[p.165] Car qui demande une sottise 2565 Mérite bien qu'on reconduise. Comment l'ai-je osé dire? Eh quoi! Maint plus preux, plus digne que moi Aurait grand honneur, sans doutance, De bien plus mince récompense. Mais si, sans plus, d'un seul baiser Me daignait la belle apaiser, Je serais trop cher payé, certe, De la peine que j'ai soufferte. Mais sombre est pour moi l'avenir Et me puis bien pour fol tenir Quand mon coeur mis en telle place Dont je n'attends la moindre grâce. Mais que dis-je? J'en suis honteux! Car un seul regard de ses yeux Vaut mieux qu'une autre toute entière! Exauce, mon Dieu, ma prière, Laisse-moi cet être chéri Revoir, et je serai guéri! Quand donc verrai-je la lumière? Sur ce lit maudit je n'ai guère Trouvé le repos de longtemps, Et mon désir en vain j'attends. Un lit est ennuyeuse chose Quand on ne dort ni ne repose. Je souffre, et grand est mon ennui, De ne voir trépasser la nuit Et l'aube à mon chevet reluire; Au jour pour me lever j'aspire. Ha! pour Dieu, soleil, hâte-toi, Point ne séjourne, éclaire-moi, Fais départir la nuit obscure Et son ennui qui trop me dure!»

* * * [p.166] La nuit ainsine te contendras, 2593 Et de repos petit prendras, Se j'onques mal d'amors connui[58]; Et quant tu ne porras l'ennui Soffrir en ton lit de veillier, Lors t'estovra apareillier, Chaucier, vestir et atorner, Ains que tu voies ajorner. Lors t'en kas en recelée, Soit par pluie, soit par gelée, Tout droit vers la maison t'amie, Qui sera espoir endormie, Et à toi ne pensera guieres. Une hore iras à l'uis derrieres Savoir s'il, est remés deffers, Et jucheras iluec defors Tout seus à la pluie et au vent; Après iras à l'uis devant, Et se tu treuves fendéure, Ne fenestre, ne serréure, Oreille et ascoute parmi S'il se sunt léens endormi; Et se la bele sans plus veille, Ge te loe bien et conseille Qu'el t'oie plaindre et dolaser Si qu'el sache que reposer Ne pués en lit, por s'amitié. Bien doit fame aucune pitié Avoir de celi qui endure Tel mal por li, se moult n'est dure. Si te dirai que tu dois faire Por l'amor de la débonnaire De qui tu ne pues avoir aise; Au départir la porte baise,

[p.167] La nuit ainsi te conduiras 2599 Et de repos petit prendras, Si de l'amour j'ai connaissance. Enfin, rongé d'impatience Et las en ton lit de veiller, Tu te mettras à t'habiller, Chausser et ta toilette faire Sans attendre que l'aube éclaire. Lors t'en iras en grand secret, Par la pluie et le froid seulet, Droit à la maison de ta mie Qui sera sans doute endormie, Ne songeant guère à son amant. Par derrière, une heure durant, Iras voir si l'huis, d'aventure, N'est pas ouvert. Là, sur la dure, T'assiéras à la pluie, au vent, Puis à la porte de devant Iras chercher une ouverture, Une fenêtre, une serrure, Pour écouter silencieux Si tout repose dans ces lieux. Et si la belle encore veille, Heureux amant, je te conseille Qu'elle entende plaindre et gémir Tant qu'elle sache que dormir Ne peux au lit pour l'amour d'elle. Comment encor rester cruelle Pour un amant qui souffre tant, A moins d'avoir coeur trop méchant! Écoute ce que tu dois faire Pour l'amour de la débonnaire Dont tu ne peux aise obtenir: La porte baise au départir,

* * * [p.168] Et por ce que l'en ne te voie 2627 Devant la maison, n'en la voie, Gar que tu soies repairiés Anciez que jors soit esclairiés. Icis venirs, icis alers, Icis veilliers, icis parlers, Font as amans sous lor drapiaus Durement ameigrir lor piaus: Bien le sauras par toi-méismes, Il convient que tu t'essaïmes. Car bien saches qu'Amors ne lesse Sor fins amans color ne gresse: A ce sunt cil bien cognoissant Qui vont les dames traïssant, Qui dient por eus losengier Qu'il ont perdu boivre et mengier; Et ge les voi, les jengléors, Plus cras qu'abbés ne que priors. Encor te commant et encharge Que tenir te faces por large A la pucele de l'ostel: Ung garnement li donne tel, Qu'el die que tu es vaillans. T'amie et tous ses bien-veillans Dois honorer et chiers tenir, Grans biens te puet par eus venir: Car cil qui sunt d'ele privé, Li conteront qu'il t'ont trové Preu, cortois et bien affaitié: Miex t'en prisera la moitié. Du païs gaires ne t'esloigne, Et se tu as si grant besoigne Que esloigner il te conviengne, Garde bien que tes cuers remaigne,

[p.169] Et prends garde qu'on ne te voie 2633 Devant le seuil ou sur la voie Avant que le jour n'ait paru, Car tu peux être reconnu. Tous ces allers et ces venues, Ces promenades par les rues La nuit, font les amants maigrir Durement et leur peau blémir; Et toi-même en verras la preuve, Car il te faut subir l'épreuve. Sache qu'Amour ne laisse point Aux amants fleur ni embonpoint; A ce sont bien reconnaissables Les amants trompeurs, méprisables, Qui disent pour se louanger Qu'ils ont perdu boire et manger, Et que je vois plus gras que moines, Abbés, et prieurs, et chanoines. De plus, je te commande et veux Que tu passes pour généreux Du logis envers la servante; Donne-lui parure si gente Qu'elle proclame ta valeur. Tu dois tenir en grand honneur Tous les familiers de ta belle, Ils pourront te servir près d'elle; Car peut-être en l'intimité, Par hasard auront-ils vanté Ton esprit et ta courtoisie; Moitié mieux t'aimera ta mie. Le pays ne quitte jamais; Mais si telle besogne avais Qu'il te fallût partir quand même, Ton coeur laisse à celle qu'il aime

* * * [p.170] Et pense de tost retorner, 2661 Tu ne dois gaires séjorner: Fai semblant qu'à véoir te tarde Cele qui a ton cuer en garde. Or t'ai dit comment n'en-quel guise Amant doit faire mon servise: Or le fai donques, se tu viaus De la bele avoir tes aviaus.

_L'Amant parle_.

Quant Amor m'ot ce commandé, Je li ai lores demandé: Sire, en quel guise ne comment Puéent endurer cil amant Les maus que vous m'avés contés? Forment en sui espoentés, Comment vit hons et comment dure En tele poine, n'en tel ardure? En duel, en sospirs et en lermes, Et en tous poins, et en tous termes Est en souci et en esveil. Certes durement me merveil Comment hons, s'il n'iere de fer, Puet vivre ung mois en tel enfer. Li Diex d'Amors lors me respont, Et ma demande bien m'espont.

_Amor parle_.

Biaus amis, par l'ame mon pere Nus n'a bien, s'il ne le compere; Si aime-l'en miex le cheté, Quand l'en l'a plus chier acheté; Et plus en gré sunt reçéu Li biens dont l'en a mal éu[59].

[p.171] Et pense à bientôt retourner, 2667 Tu ne dois guère séjouner: Fais semblant que ravoir te tarde Celle qui a ton coeur en garde. Je t'ai dit tout au long comment Doit servir un loyal amant. Or donc, reste à mes lois fidèle Si tu veux jouir de ta belle.

_L'Amant parle_.

Tel était son commandement. Lors je lui répondis: Comment Les amants peuvent-ils donc, sire, Endurer si cruel martyre Que tout à l'heure avez conté? Vraiment j'en suis épouvanté. Comment vit homme, et comment dure En tel deuil, en telle torture, Toujours en pleurs, gémissements Et longs soupirs, et par tous temps Rongé d'inquiétude horrible? Ce m'est chose incompréhensible Comment homme, s'il n'est de fer, Peut vivre un mois ert tel enfer. Le Dieu d'Amours lors me réplique Et ma demanda ainsi, m'explique:

_Amour parle_.

Par l'âme de mon père, amis, Nul n'a bien, s'il n'y met le prix; Car jouissance est mieux goûtée, Quand on l'a plus cher achetée, Et les biens mous semblent meilleurs, Venant après de longs malheurs[59].

* * * [p.172] Il est voirs que nus maus n'ataint 2691 A celi qui les amans taint. Ne qu'en puet espuisier la mer, Ne porroit-l'en les maus d'amer Conter en rommant, ne en livre; Et toutes voies convient vivre Les amans, qu'il lor est mestiers: Chascuns fuit la mort volentiers. Cil que l'en met en chartre oscure, Et en vermine et en ordure, Qui n'a fors pain d'orge ou d'avoine, Ne se muert mie por la poine; Espérance confort li livre, Qu'il se cuide véoir délivre Encor par aucune chevance: Et tretout autele béance A cis qu'Amors tient en prison, Il espoire sa garison. Ceste espérance le conforte, Et cuer et talent li aporte De son cors à martire offrir: Espérance li fait soffrir Tant maus que nus n'en sait le conte, Por la joie qui cent tans monte. Espérance par soffrir vaint[60], Et fait que li amant vivaint. Benéoite soit Espérance Qui les amans ainsinc avance! Moult est Espérance cortoise, Qu'el ne laira jà une toise Nul vaillant homme jusqu'au chief, Ne por péril, ne por meschief; Neis au larron que l'en veut pendre Fait-ele adés merci atendre.

[p.173] Certes nul mal ne peut atteindre 2697 Ceux qu'on voit les amants étreindre. Nul ne peut épuiser la mer, Nul ne saurait les maux d'aimer Conter en roman ni en livre; Pourtant les amants veulent vivre, Si douloureux que soit leur sort; Chacun fuit volontiers la mort. Le captif, en cellule obscure, Rongé de vermine et d'ordure, Mange son pain d'avoine noir Et ne meurt pas de désespoir. Toujours le soutient l'espérance De sa prochaine délivrance Par la ruse ou par le hasard. On peut l'amant mettre en regard Qu'Amour en sa prison enserre Et qui sa guérison espère; Le réconforte cet espoir Et lui donne coeur et pouvoir De se livrer à sa torture. Grâce à lui des maux il endure Sans nombre, un bonheur attendant Qui montera cent fois autant. Amants fait vivre l'Espérance Et vainc à force de souffrance[60]. Bénite l'Espérance soit Qui les amants ainsi rassoit! Moult est l'Espérance courtoise Et n'abandonne d'une toise Nul vaillant coeur jusqu'à la fin Dans sa détresse et son chagrin, Et jusqu'au larron qu'on va pendre Lui fait toujours sa grâce attendre.

* * * [p.174] Iceste te garantira, 2725 Ne jà de toi ne partira Qu'el ne te secore au besoing; Et avecqnes ce ge te doing Trois autres biens, qui grans soias Font à ceus qui sunt en mes las. Li primerains biens qui solace Ceus que li maus d'amer enlace, C'est Dous-Pensers qui lor recorde Ce où Espérance s'acorde, Quant li amant plaint et sospire, Et est en duel et en martire: Dous-Pensers vient à chief de pièce Qui l'ire et le corrous despièce, Et à l'amant en son venir Fait de la joie sovenir, Que Espérance li promet, Et après au devant li met Les yex rians, le nez tretis, Qui n'est trop grans, ne trop petits, Et la bouchete colorée, Dont l'alaine est si savorée: Si li plait moult quant il li membre De la façon de chascun membre. Encor va ses solas doublant, Quant d'ung ris ou d'ung bel semblant Li membre, ou d'une bele chiere Que fait li a s'amie chiere, Dous-Pensers ainsinc assoage Les dolors d'amors et la rage. Icestui bien voil que tu aies, Et se tu l'autre refusoies, Qui n'est mie mains doucereus, Tu seroies moult dangereus.

[p.175] C'est elle qui te soutiendra, 2731 Jamais de toi ne partira Sans qu'au besoin secours te donne. Avec elle je t'abandonne Trois autres biens qui grands soulas Font à ceux qui sont dans mes lacs. Le premier de ces biens que trouvent Ceux qui les maux d'aimer éprouvent, C'est Doux-Penser qui leur apprend Où l'Espérance les attend. Quand l'amant se plaint et soupire Et grand deuil souffre et grand martyre, Doux-Penser vient lors doucement Dépecer l'ire et le tourment, Et lui retrace en sa pensée Des biens l'image carressée Que l'Espérance lui promet, Et devant les yeux lui remet Cette bouchette colorée, Dont l'haleine est si savourée, Les yeux riants, le nez gentil Qui n'est trop grand ni trop petit, Et moult lui plaît quand lui rappelle Tretous les charmes de sa belle Et va ses soulas redoublant, Quand d'un souris, d'un beau-semblant Le berce, ou de l'accueil aimable Que lui fit sa mie adorable. Ainsi Doux-Penser adoucit Les maux dont Amour le poursuit. Donc ce premier don je t'octroie Et si le deuxième avec joie N'acceptais non moin doucereux, Tu serais par trop dédaigneux.

* * * [p.176] Li secons biens est Dous-Parlers 2759 Qui a fait à mains bachelers Et à maintes dames secors: Car chascuns qui de ses amors Oit parler, moult s'en esbaudist. Si me semble que por ce dist Une dame qui d'amer sot, En sa chançon, ung cortois mot: Moult sui, fet-ele, à bonne escole, Quant de mon ami oi parole; Se m'aïst Diex, il m'a garie Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die. Cele de Dous-Parler savoit Quanqu'il en iert, car el l'avoit Essaié en maintes manieres. Or te lo, et veil que tu quieres Ung compaignon sage et célant, A qui tu die ton talent, Et desqueuvres tout ton courage; Cis te fera grant avantage. Quant ti mal t'angoisseront fort, Tu iras à li par confort, Et parlerés andui ensemble De la bele qui ton cuer emble, De sa biauté, de sa semblance, Et de sa simple contenance. Tout ton estat li conteras, Et conseil li demanderas Comment tu porras chose faire Qui à t'amie puisse plaire. Se cil qui tant iert tes amis, En bien amer a son cuer mis, Lors vaudra miex sa compagnie. Si est raison que il te die

[p.177] Doux-Parler sera le deuxième, 2765 Qui porte au malheureux qui aime, Dame ou damoiseau, bon secours; Car entendre de ses amours Parler, c'est douce jouissance. C'est pour cela que dit, je pense, Une dame qui bien aimait En sa chanson ce joli trait: «Je suis, fait-elle, à bonne école, Oyant sur mon ami parole, Car, Dieu m'assiste, est tout guéri Mon coeur quand on parle de lui.» De Doux-Penser bien savait-elle Tous les secrets, et dut la belle L'essayer de maintes façons. Donc choisis en tes compagnons Un ami moult discret et sage, Car on tire grand avantage D'ouvrir son coeur à quelque ami Et son désir, et son ennui. Quand l'angoisse sera trop forte, A lui va, qu'il te réconforte. Tous deux parlerez à l'envi D'Elle, qui ton coeur a ravi, De sa beauté, de sa semblance, De son aimable contenance. Tout ton état lui conteras, Et conseil lui demanderas Comment tu pourras chose faire A ta belle qui puisse plaire. Et si ce meilleur des amis En bien aimer son coeur a mis, Lors vaudra mieux sa compagnie. Il sera lors droit qu'il te die

* * * [p.178] Se s'amie est pucele ou non[61], 2793 Qui ele est, et comment a non, Si n'auras pas paor qu'il muse A t'amie, ne qu'il t'encuse; Ains vous entreporterés foi, Et tu à luy, et il à toi. Saches que c'est moult plesant chose Quant l'en a homme à qui l'en ose Son conseil dire et son segré. Cel déduit prendras moult en gré, Et t'en tendras à bien paié, Puis que tu l'auras essaié. Li tiers biens vient du regarder; C'est Dous-Regars, qui seult tarder A ceus qui ont amors lontaignes. Mès ge te lo que tu te taignes Bien près de li por Dous-Regart, Que ses solas trop ne te tart: Car il est moult as amoreus Delitables et savoreus. Moult ont au matin bone encontre Li oel, quant Dame-Diex lor monstre Le saintuaire précieux De quoi il sunt si envieus. Le jor que le puéent véoir Ne lor doit mie meschéoir; Il ne doutent pluie ne vent, Ne nule autre chose grevant; Et quant li oel sunt en déduit, Il sunt si apris et si duit, Que seus ne sevent avoir joie, Ains vuelent que li cuers s'esjoie, Et font les maus assoagier: Car li oel cum droit messagier,

[p.179] Si sa mie est pucelle ou non[61] 2799 Qui elle est, comment elle a nom. Lors n'auras peur qu'il en abuse Près de ta mie, ou qu'il t'accuse; Vous vous entreporterez foi, Toi devers lui, lui devers toi. Tu sauras quelle bonne chose C'est d'avoir homme à qui l'on ose Son coeur ouvrir et confier, Bonheur que tu dois envier, Puissant remède à ta souffrance, Crois-moi, fais en l'expérience. Le troisième bien vient des yeux: C'est Doux-Regard. Aux amoureux De longue date, patience Il donne; avec persévérance Près d'elle sois pour Doux-Regard; De ses faveurs crains le retard. Car c'est un bien si désirable, Aux amoureux si délectable! Heureux ceux à qui, le matin, Dieu montre parmi leur chemin Le moult précieux sanctuaire Qu'à si grand deuil leur coeur espère! Le jour qu'ils ont pu l'admirer, Tout malheur ils vont conjurer; Ils ne craignent ni vent, ni pluie, Nul accident, nulle avanie. Quand des amoureux l'oeil jouit, Il est si gent et bien instruit, Qu'il ne sait seul goûter sa joie; Mais il veut que le coeur festoie Dont il court les maux soulager. Car les yeux, en prompt messager,

* * * [p.180] Tout maintenant au cuer envoient 2827 Noveles de ce que ils voient; Et por la joie convient lors Que li cuer oblit ses dolors, Et les ténèbres où il iere: Car, tout ausinc cum la lumiere Les ténèbres devant soi chace, Tout ausinc Dous-Regars efface Les ténèbres où li cuers gist, Qui nuit et jor d'amors languist: Car li cuers de riens ne se diaut, Quant li cel voient ce qu'il viaut. Or t'ai, ce m'est vis, desclaré Ce dont ge te vi esgaré, Car je t'ai conté sans mentir Les biens qui puéent garentir Les amans, et garder de mort. Or sez qui te fera confort; Au mains auras-tu Espérance, S'auras Doulx-Penser sans doutance, Et Dous-Parler, et Dous-Regart. Chascuns de ceus veil qu'il te gart Tant que tu puisses miex atendre Autres biens qui ne sunt pas mendre, Ains greignors auras çà avant, Mès ge te doing dès ore itant.

* * *

XVIII

Comment l'Amant dit cy qu'Amours Le laissa en ses grans doulours.

Tout maintenant que Amors m'ot Di son plaisir, ge ne soi mot

[p.181] Aussitôt vers le coeur envoient 2833 Les nouvelles de ce qu'ils voient, Et dans ses transports sent le coeur Dissiper avec sa douleur Les ténèbres qui l'obscurcissent. Tel qu'au matin s'évanouissent Soudain les ombres de la nuit, Tel Doux-Regard anéantit Les ténèbres où coeurs languissent Qui nuit et jour d'amour gémissent; Car le coeur de tout s'éjouit Quand l'oeil de ce qu'il voit jouit. Je t'ai fait, je pense, en bon maître, Tes fautes, tes erreurs connaître; Car je t'ai conté, sans mentir, Les biens qui peuvent garantir Les amants et sauver leur vie. Or donc, ces trois présents n'oublie; Je te donne ainsi pour ta part Et Doux-Parler, et Doux-Regard, Et Doux-Penser, et l'Espérance; Ils te donneront assistance Et te feront attendre mieux D'autres biens non moins précieux, Mais meilleurs encor par la suite; De ceux-ci dès ce jour profite.

* * *

XVIII

Cy l'Amant dit que Dieu d'Amours Le laissa sans plus de discours.

Sitôt sa sentence rendue, Ne sais comment, mais de ma vue

* * * [p.182] Que il se fu esvanouis, 2857 Et ge remés essabouis, Quant ge ne vi lez-moi nului; De mes plaies moult me dolui, Et soi que garir ne pooie, Fors par le bouton où j'avoie Tout mon cuer mis et ma béance. Si n'avoie en nului fiance, Fors où Diex d'Amors, de l'avoir; Ainçois savoie tout de voir, Que de l'avoir noient estoit, S'Amors ne s'en entremetoit. Li Rosiers d'une haie furent Clos environ, si cum il durent; Mès ge passasse la cloison Moult volentiers por l'achoison Du bouton qui sent miex que basme, Se ge n'en crainsisse avoir blasme; Mès assés tost péust sembler Que les Roses vousisse embler.

* * *

XIX

Comment Bel-Acueil humblement Offrit à l'Amant doucement A passer pour véoir les Roses Qu'il désiroit sor toutes choses.

Ainsinc que je me porpensoie S'oultre la haie passeroie, Ge vi vers moi tout droit venant Ung varlet bel et avenant, En qui il n'ot riens que blasmer: Bel-Acueil se faisoit clamer,

[p.183] Amour s'est tôt évanoui, 2863 Et je restai tout ébloui Vers moi ne voyant plus personne. Déréchef mon mal m'aiguillonne, Et je sais que guérir ne puis Que par le bouton où j'ai mis Tout mon coeur et mon espérance. Or, en nul je n'ai confiance Fors en Amour pour l'obtenir. Du premier coup j'ai dû sentir Que n'en avais nulle puissance Sans sa gracieuse assistance. Les rosiers étaient entourés D'un cercle d'arbrisseaux fourrés; Or, j'aurais franchi la clôture Moult volontiers pour la capture Du bouton bel et parfumé, Si n'eusse craint d'être blâmé; Mais tôt pouvait-on me surprendre Sans me laisser les roses prendre.

* * *

XIX

Comment Bel-Accueil humblement Offrit à l'Amant doucement Le passage pour voir les Roses Qu'il désirait sur toutes choses.

Comme à me demander j'étais Si la haie outrepasserais, Droit à moi je vis d'aventure Varlet venir de gente allure En qui rien n'était à blâmer. Bel-Acueil se faisait nommer,

* * * [p.184] Filz fu Cortoisie la sage. 2887 Cis m'abandonna le passage De la haie moult doucement, Et me dist amiablement:

_Bel-Acueil parle_.

Biaus amis chiers, se il vous plest, Passés la haie sans arrest, Por l'odor des Roses sentir; Ge vous i puis bien garantir, N'i aurés mal ne vilonnie, Se vous vous gardés de folie. Se de riens vous i puis aidier, Jà ne m'en quiers faire prier; Car près sui de vostre servise, Ge le vous di tout sans faintise.

_L' Amant respond_.