Chapter 18
* * * [p.146] Ce n'apartient s'as dames non, 2257 Ou à ceus de mavès renon, Qui amors par mal aventure Ont trouvée contre nature. Après ce te doit sovenir D'envoiséure maintenir; A joie et à déduit t'atorne, Amors n'a cure d'omme morne; C'est maladie moult cortoise, L'en en rit, et geue et envoise. Il est ensi queli amant Ont par ores joie et torment; Amans sentent les maulx d'amer Une hore dous, autre hore amer. Mal d'amer est moult outrageus, Or est li amans en ses geus, Or est destrois, or se demente, Une hore plore, et autre chante. Se tu sés nul bel déduit faire, Par quoi tu puisses as gens plaire, Je te comant que tu le faces: Chascun doit faire en toutes places Ce qu'il set qui miex li avient, Car los et pris et grace en vient. Se tu te sens viste et legier, Ne fai pas de saillir dangier; Et se tu siez bien à cheval, Tu dois poindre amont et aval; Et se tu sés lances brisier, Tu t'en pués moult faire prisier. Se as armes es acesmés, Par ce seras dis tans amés; Se tu as la voiz clere et saine[48], Tu ne dois mie querre essoine
[p.147] Ceci pour les dames est bon, 2259 Ou pour ceux de mauvais renom Qui cherchent par male aventure Honteux amour contre nature. Ensuite il te doit souvenir Que seuls inspirent le plaisir Gais atours, riante figure, Des fronts ridés amour n'a cure; C'est un mal avant tout courtois, Enjoué, badin et grivois. Mais sache aussi qu'il nous octroie Heure de peine, heure de joie, Ses maux les amants sentent tous. Une heure amer, une heure doux. L'amour est en tous points extrême; Tantôt l'amant bienheureux aime, Tantôt s'afflige et dépérit, Une heure pleure, une autre rit. Si tu sais quelque beau jeu faire Par quoi tu puisses aux gens plaire, Fais-le, tu t'en trouveras bien, Car los et prix et grâce en vient. Chacun doit faire en toute place Ce qui fait mieux valoir sa grâce. Si tu te sens preste et léger, Saute donc sans te ménager. Rien auprès des belles n'avance Comme savoir rompre une lance. Et si tu sieds bien à cheval, Tu dois courir amont, aval; Bonne prestance sous les armes Enfin décupleront tes charmes. Si tu as claire et saine voix[48], Ne t'excuse pas quelquefois
* * * [p.148] De chanter, se l'en t'en semont, 2291 Car bel chanter abelist mont; Si avient bien à bacheler Que il sache de viéler, De fléuter et de dancier; Par ce se puet moult avancier. Ne te fai tenir por aver, Car ce te porroit moult grever; Il est raison que li Amant Doignent du lor plus largement Que cil vilains entule et sot; Onques hons riens d'Amors ne sot, Cui il n'abelist à donner: Se nus se viaut d'amors pener, D'avarice trop bien se gart. Car cis qui a por ung regart, Ou por ung ris dous et serin Donné son cuer tout enterin, Doit bien, après si riche don, Donner l'avoir tout à bandon. Or te vueil briément recorder Ce que t'ai dit por remembrer: Car la parole mains est griéve A retenir quand ele est briéve. Qui d'Amors vuet faire son mestre, Cortois et sans orguel doit estre, Cointes se tiengne et envoisiés Et de largece soit proisiés. Après te doins en pénitence, Que nuit et jor sans repentence En bien amer soit ton penser, Adès i pense sans cesser, Et te membre de la douce hore Dont la joie tant te demore;
[p.149] Si de chanter dame te prie, 2293 Car bien chanter ne déplaît mie; Et si jeune tu danses bien, Si tu es bon musicien, De ces talents fais bon usage, On en tire grand avantage. Ne te fais pour chiche tenir; Ce te pourrait moult desservir. Car il faut, et plus que personne, Qu'amant son bien largement donne, Plus que vilain avare et sot. D'Amour ne sait le premier mot Celui qui sa bourse ménage. Que d'avarice avec courage Trop bien se garde l'amoureux; Car celui qui, pour les beaux yeux, Pour un doux souris de sa mie[49], Lui donne et son coeur et sa vie, Doit bien, après si riche don, De son or faire l'abandon. Lors donc, je te vais tout mon dire, En deux mots brèvement réduire. Mieux s'apprend un commandement, S'il est résumé sobrement: Qui d'Amour veut faire son maître, Courtois et sans orgueil doit être, Elégant, affable, enjoué, Enfin de largësse doué. Puis je te donne en pénitence, Que nuit et jour sans repentance A bien aimer soit ton penser; Penses-y toujours sans cesser, Et souviens-toi de la douce heure Dont le plaisir tant te demeure,
* * * [p.150] Et por ce que fins Amans soies, 2325 Voil-je et commans que tu aies En ung seul leu tout ton cuer mis, Si qu'il n'i soit mie demis, Mès tous entiers sans tricherie, Car ge n'ains pas moitoierie. Qui en mains leus son cuer départ, Par tout en a petite part[50]; Mès de celi point ne me dout, Qui en un leu met son cuer tout: Por ce vueil qu'en ung leu le metes, Mès gardes bien que tu nel' prestes; Car se tu l'avoies presté, Gel' tenroie à chetiveté. Ainçois le donne en don tout quite Si en auras greignor mérite; Car bontés de chose prestée Est tost rendue et aquitée; Mès de chose donnée en dons Doit estre grans li guerredons. Donne-le dont tout quitement, Et le fai débonnairement: Car l'en a la chose moult chiere Qui est donnée à bele chiere; Mès ge ne pris le don ung pois Que l'en donne desus son pois.
Quant tu auras ton cuer donné, Si cum ge t'ai ci sermonné, Lors t'avendront les aventures Qui as Amans sunt griés et dures. Souvent, quand il te souvendra De tes amors, te convendra Partir des gens par estovoir,
[p.151] Et pour que tu sois fin amant, 2327 Je veux, j'ordonne absolument Qu'en un seul lieu tout ton coeur mettes, A demi non, mais le promettes Tout entier sans jamais tricher, Car je n'aime pas partager. Qui son coeur en maints lieux adresse, Partout petite part en laisse[50]; Celui-là seul a mon aveu Qui met son coeur en un seul lieu. Aussi je veux que ton coeur mettes En un lieu seul et ne le prêtes; Car si jamais l'avais prêté Je le tiendrais à vileté. Plutôt le donne en don tout quitte, Et plus grand sera ton mérite; Car de chose donnée en don Moult grand doit être le guerdon[51], Mais grâce de chose prêtée Est tôt rendue et acquittée. Donne-le donc tout quittement, Et fais-le débonnairement, Car présent oncques ne s'efface S'il est offert de bonne grâce; Mais je ne prise même un pois Le don qui pèserait grand poids Au coeur de celui qui le donne. Fais donc comme je te l'ordonne, Et quand ton coeur auras donné, Comme ici je t'ai sermonné, Lors t'adviendront les aventures Qui sont aux vrais amants si dures. Souvent quand il te souviendra De tes amours, il te faudra
* * * [p.152] Qu'il ne puissent aparcevoir 2358 Les maus dont tu es angoisseus. A une part iras tous seus, Lors te vendront soupirs et plaintes, Friçons et autres dolors maintes, En plusors sens seras destrois, Une hore chaus, et autre frois, Vermaus une hore, une autre pales, Onques fievres n'éus si males, Ne cotidianes, ne quartes. Bien auras, ains que tu t'en partes, Les dolors d'amors essaiées; Si t'avendra maintes foiées Qu'en pensant t'entroblieras, Et une grant piece seras Ainsinc cum une ymage muë, Qui ne se crole, ne remuë, Sans piés, sans mains, sans dois croler, Sans yex movoir, et sans parler. A chief de piéce revendras En ta memoire et tressaudras Au revenir en effraor, Ausinc cum hons qui a paor, Et soupirras de cuer parfont; Et saiches bien qu'ainsinc le font Cil qui ont les maus essaiés Dont tu ies ores esmaiés.
Après est drois qu'il te soviegne Que t'amie t'est trop lointiegne; Lors diras: Diex, cum suis mavès Quant là où mes cuers est, ne vès! Mon cuer seul por quoi i envoi? Adès i pens, et riens n'en voi.
[p.153] Partir des gens par convenance, 2361 Pour que tes maux et ta souffrance Ils ne puissent apercevoir; Tout seul tu t'en iras douloir[52]. Lors te viendront soupirs et plaintes, Frissons et autres douleurs maintes; De cent façons tu souffriras, Une heure chaud, puis froid seras, Une heure rouge, une heure blême, Et d'amour essaieras quand même Tous les tourments avant partir; Jamais tant ne t'ont fait pâtir Fièvres quartes, quotidiennes. Maintes fois à toutes tes peines En pensant tu t'entroublieras, Et moult longtemps demeureras Tout droit comme une image mue[53] Qui ne branle ni ne remue, Sans pied, sans main, sans doigt branler, Sans yeux mouvoir et sans parler. En la fin, après longue attente, Comme un homme qui s'épouvante, En ta mémoire reviendras, Au revenir tressauteras En soupirant à longue haleine. C'est ainsi que sont à la gêne Ceux qui les maux ont essayé Dont tu seras lors guerroyé. Après, droit est qu'il te souvienne Que ta mie est moult trop lointaine. Lors diras: «Dieu, que suis mauvais Quand là, où mon coeur est, ne vais! Mon coeur seul pourquoi j'y envoie? Faut-il qu'y pensant rien n'en voie?
* * * [p.154] Quant g'i puis mes piés envoier 2391 Après, por mon cuer convoier, Se mi oil mon cuer ne convoient, Ge ne pris riens quanque il voient. Se doivent-il ci arrester? Nennil, mès voisent viseter Le saintuaire précieus Dont mon cuer est si envieus; Quant mon cuer en a tel talent, Ge me puis bien tenir à lent, Se de mon cuer suis si lointiens, Si m'aïst Diex, por fol m'en tiens. Or irai, plus nel' laisserai, Jamès aése ne serai Devant qu'aucune enseigne en voie: Lores te metras à la voie, Et si iras par tel convent, Qu'à ton esme faudras souvent, Et gasteras en vain tes pas, Ce que tu quiers ne verras pas, Si convendra que tu retornes, Sans plus faire, pensis et mornes. Lors reseras à grant meschief, Et te vendront tout derechief Soupirs, espointes et friçons, Qui poignent plus que heriçons. Qui ne le set, si le demant A ceus qui sunt loial Amant. Ton cuer ne porras apaier, Ainsi iras encor essaier Se tu verras par aventure Ce dont tu ies en si grant cure; Et se tu te pues tant pener Qu'au véoir puisses assener,
[p.155] Quand j'y veux après envoyer 2395 Mes pieds, pour mon coeur convoyer, Si mes yeux mon coeur ne convoient Rien je ne prise ce qu'ils voient. Ici doivent-ils s'arrêter? Nenni, mais veulent visiter Le moult précieux sanctuaire Qu'à si grand deuil mon coeur espère. Quand si vite court mon désir, Je me puis bien pour lent tenir; Quand mon coeur est de ma pensée Si loin, je la tiens insensée. Or j'irai; mon coeur je suivrai Et jamais aise ne serai Devant qu'aucune chose en voie!» Lors tu te mettras en la voie; Mais tu marcheras de tel train Qu'échouera souvent ton dessein, Et tu reviendras en arrière Pensif et morne sans plus faire, Et seront perdus tous tes pas, Ce que tu cherches ne verras. Lors reseras en grand' misère Et derechef de te méfaire Soupirs, élancements, frissons Qui piquent plus que hérissons. Qui ne le sait, qu'il en réfère A l'amant loyal et sincère. Ton coeur ne pourras contenter, Mais tu voudras encor tenter Si tu verrais par aventure Ce dont seras en si grand cure; Et si tu fais tant que la voir Puisses un jour à ton vouloir,
* * * [p.156] Tu vodras moult ententis estre 2425 A tes yex saouler et pestre: Grant joie en ton cuer demenras De la biauté que tu verras; Et saches que du regarder Feras ton cuer frire et larder, Et tout adès en regardant Aviveras le feu ardant. Qui ce qu'il aime plus regarde, Plus alume son cuer et l'arde; Cil art, alume et fait flamer Le feu qui les gens fait amer. Chascuns Amans suit par coustume Le feu qui l'art et qui l'alume. Quant il le feu de plus près sent, Et il s'en va plus apressant. Le feu si est ce qui remire S'amie qui tout le fet frire; Quant il de li se tient plus près Et il plus est d'amer engrès: Ce sevent bien sage et musart, Qui plus est près du feu, plus art.
Tant cum t'amie ainsinc verras, Jamès movoir ne t'en querras; Et quant partir t'en convendra, Tout le jor puis t'en sovendra De ce que tu auras véu; Si te tendras à decéu D'une chose trop lédement, Que onques cuer ne hardement N'eus de li araisonner, Ains as esté sans mot sonner
[p.157] Moult attentif tu voudras être 2429 A tes yeux en saoûler et paître. Grand' joie en ton coeur sentiras De la beauté que tu verras; Mais rien qu'à regarder sa dame Le coeur et pétille et s'enflamme, Et là, toujours la regardant, Aviveras le feu ardent. Qui plus l'objet aimé regarde, Plus allume son coeur et l'arde[54], Car c'est lui qui fait enflammer Le feu qui les gens fait aimer. Chacun amant suit par coutume Le feu qui l'art et le consume; Quand le feu de plus près il sent, Plus il va de lui s'approchant. Or le feu, c'est sa douce amie Qu'il admire en si grande envie Et qui le fait ainsi rôtir; Car plus près il se veut tenir Près de la belle qu'il adore, Et plus il veut aimer encore. Or sages et fous, chacun dit: Plus près le feu, plus il nous cuit. Ainsi, plus tu verras ta mie, Moins de partir n'auras l'envie, Et quand partir il te faudra, Tout le jour il te souviendra De celle que tu auras vue, Et ton âme sera déçue Encore plus cruellement De n'avoir eu tant seulement De lui dire un seul mot l'audace, Toujours là planté dans la place
* * * [p.158] Lez li, cum fox et entrepris. 2457 Bien cuideras avoir mespris, Quant tu n'as la bele emparlée Ainçois qu'ele s'en fust alée. Tourner te doit à grant contraire, Car se tu n'en péusses traire Fors seulement ung biau salu, Si t'éust-il cent mars valu. Lors te prendras à devaler, Et querras achoison d'aler Derechief encore en la rue Où tu auras cele véue, Que tu n'osas metre à raison; Moult iroies en sa maison Volentiers, s'achoison avoies. Il est drois que toutes tes voies, Et tes alées et ti tour Soient tuit adès là entour; Mès vers la gent très-bien te cele, Et quiers autre achoison que cele Qui cele part te face aler; Car c'est grant sens de soi celer. S'il avient que tu aparçoives T'amie en leu que tu la doives Araisonner ne saluer, Lors t'estovra color muer; Si te fremira tous li sans, Parole te faudra et sens, Quant tu cuideras commencier; Et se tant te pués avancier Que ta raison commencier oses, Quant tu devras dire trois choses, Tu n'en diras mie les deus, Tant seras vers li vergondeus.
[p.159] Auprès d'elle comme un niais. 2463 Son dédain craindras désormais, Pour ne l'avoir interpelée Devant qu'elle s'en fût allée; Et grand'peine devras souffrir, De n'avoir pu même obtenir Seulement une révérence, T'en coûtât-il cent marcs de France. Lors te prendras à dévaler, Cherchant occasion d'aller Déréchef encore en la rue Où naguère tu l'auras vue Sans oser la mettre à raison. Moult irais-tu dans sa maison, Si tu pouvais, jusque chez elle. Alors tout autour de ta belle, Par tous chemins tu t'en iras De ci de là portant tes pas; Mais les valets surtout évite, Et toute autre raison médite Que celle qui t'y fait aller, Car c'est grand sens de soi celer. S'il advient que tu aperçoives Ta mie en tel lieu que tu doives La saluer, l'entretenir, Lors sentiras ton sang frémir, La pâleur blêmir ton visage, Ta voix se perdre et ton courage. Et quand tu voudras commencer, Si tu te peux tant avancer Que ton discours commencer oses, Quand tu devras dire trois choses, Tu n'en diras pas même deux, Tant seras près d'elle honteux.
* * * [p.160] Il n'iert jà nus si apensés 2491 Qui en ce point n'oblit assés, S'il n'est tiex que de guile serve; Mès faus Amans content lor verve Si cum il veulent, sans paor, Qu'il sunt trop fort losengéor: Il dient ung, et pensent el[55], Li traïtor felon mortel. Quant ta raison auras fenie, Sans dire mot de vilenie, Moult te tenras à conchié, Quant tu auras riens oblié Qui te fust avenant à dire: Lors reseras en grant martire: C'est la bataille, c'est l'ardure, C'est li contens qui tous jors dure. Amans n'aura jà ce qu'il quiert, Tous jors li faut, jà en pez n'iert; Jà fin ne prendra ceste guerre Tant cum l'en veille la pez querre. Quant ce vendra qu'il sera nuis, Lors auras plus de mil anuis: Tu te coucheras en ton lit Où tu auras poi de délit; Car quant tu cuideras dormir, Tu commenceras à fremir, A tresaillir, à demener, Sor costé t'estovra torner, Une heure envers, autre eure adens, Cum fait hons qui a mal as dens. Lors te vendra en remembrance Et la façon et la semblance A cui nule ne s'apareille. Si te dirai fiere merveille:
[p.161] Il n'est homme, tant soit-il sage, 2497 Qui lors ne perde son bagage, A moins qu'il ne soit faux amant. Ceux-là vont leur verve exprimant Avec une parfaite aisance; Trop forte est leur outrecuidance; Ils disent un et pensent deux [55], Traîtres, félons et venimeux. Quand auras ta raison finie Sans dire mot de vilenie, Lors tu te croiras méprisé, Et quand tu auras épuisé Tout ce qu'avais d'aimable à dire, Lors reseras en grand martyre. C'est la bataille, le tourment, Qui toujours dure au bon amant, Jamais ne finira la guerre; Vainement la paix il espère, Ce qu'il cherche il n'aura jamais Et toujours souffre et n'aura paix. Et puis quand il sera nuit close, Lors ce sera bien autre chose. En vain chercheras sur ton lit Un peu de calme et de répit; A t'endormir comme tu penses, Vite à frémir tu recommences, A tressaillir, te démener, Sur un côté te retourner, Une heure pile, une autre face, Comme un homme que dent tracasse. Alors viendra devant tes yeux La belle au maintien gracieux Qui n'a jamais eu sa pareille, Et ce sera fière merveille.
* * * [p.162] Tex fois sera qu'il t'iert avis 2525 Que tu tendras cele au cler vis Entre tes bras tretoute nue, Ausinc cum s'el ert devenue Du tout t'amie et ta compaigne; Lors feras chatiaus en Espaigne[56], Et auras joie de noient, Tant cum tu iras foloiant En la pensée delitable Où il n'a fors mençonges et fable; Mès poi i porras demorer. Lors commenceras à plorer, Et diras: Diex! ai-ge songié? Qu'est-ice, où estoie-gié? Ceste pensée, dont me vint? Certes dis fois le jor, ou vint Vodroie qu'ele revenist: Ele me pest et replenist De joie et de bonne aventure; Mès ce m'amort que poi me dure[57]. Diex! verrai-ge jà que ge soie En itel point cum ge pensoie? Gel' vodroie par convenant Que ge morusse maintenant; La mort ne me greverait mie, Se ge moroie ès bras m'amie. Moult me griéve Amors et tormente, Sovent me plains et me demente; Mais se tant fait Amors que j'aie De m'amie enterine joie, Bien seront mi mal racheté. Las! ge demant trop chier cheté; Ge ne me tiens mie por sage, Quant ge demant itel outrage:
[p.163] Tantôt tu croiras embrasser 2531 Ta belle amante, doux penser, Entre tes bras tretoute nue, Pensant qu'elle soit devenue Ta mie et compagne à jamais. Lors en Espagne des palais, Sans fond bâtiras sur les sables, Bercé de mensonges et fables Heureux d'un rien, te complaisant Dans ce songe doux et plaisant. Mais tôt s'évanouit ce leurre, Il te faut recommencer, pleure: «Dieu puissant, ai-je bien songé? Où étais-je? Qu'est-ce que j'ai? D'où donc me vint cette pensée? Je voudrais l'âme avoir bercée Dix fois le jour par elle ou vingt, Elle m'a tout rempli soudain De joie et de bonne aventure, Mais trop me mord que si peu dure. Dieu! pourrai-je voir que je sois En tel point comme je pensois? La mort ne me grèverait mie Mourant dans les bras de ma mie; Aussi de rien ne me plaindrais Si dès maintenant je mourais. Moult me grève Amour et tourmente, Souvent me plains et me lamente; Mais si pouvait me faire Amour Avoir ma mie entière un jour, J'aurais bien payé ma souffrance. Mais, hélas! c'est trop d'exigence, Et je suis fol, j'en ai bien peur, De demander telle faveur:
* * * [p.164] Car qui demande musardie, 2559 Il est bien drois qu'en l'escondie. Ne sai comment dire ge l'ose, Car maint plus preus et plus alose De moi auroient grant honor En ung loier assez menor; Mès se sans plus d'ung seul baisier Me daignoit la bele aésier, Moult auroie riche desserte De la poine que j'ai sofferte; Mès fort chose est à avenir, Ge me puis bien por fol tenir, Quant j'ai mon cuer mis en tel leu Dont ge n'aten avoir nul preu. Si dis-ge que fox et que gars, Car miex vaut de li uns regars, Que d'autre li deduis entiers. Moult la véisse volentiers Orendroites, se Diex m'aïst; Garis fust qui or la véist. Diex! quant sera-il ajorné? Trop ai en ce lit séjorné: Ge ne pris gaires tel gesir, Quant je n'ai ce que je desir. Gesir est ennuieuse chose, Quant l'en ne dort ne ne repose: Moult m'ennuie certes et griéve Que orendroit l'aube ne criéve, Et que la nuit tost ne trespasse; Car, s'il fust jor, ge me levasse. Ha solaus! por Diex car te heste, Ne sejorne, ne ne t'areste: Fai départir la nuit obscure, Et son anui qui trop me dure.