Le roman de la rose - Tome I

Chapter 17

Chapter 173,431 wordsPublic domain

[p.125] Or, si l'onguent grand bien me fit, 1941 Les membres tant m'endolorit La blessure, que la souffrance De mes traits changeait la nuance. Cette flèche, je l'ai connu, M'a nui beaucoup et soutenu, Car angoisse était en la pointe, Mais elle était de douceur ointe; Ainsi me soulage et me nuit, Ainsi me soutient et me cuit.

* * *

XIV

Comment Amour incontinent Va tout courant prendre l'Amant Et lui commande de se rendre, Ce qui fut fait sans plus attendre.

Lors est tout maintenant venu Le Dieu d'Amours à saut menu Et de loin, d'une voix tranquille: Vassal, tu es pris, inutile De te défendre contre moi; Tu n'as rien à craindre, rends-toi. Plus montreras d'obéissance, Plus compteras sur ma clémence. Tu serais fol de t'alarmer De qui tu dois plutôt aimer Et implorer la bienveillance; Tu ne peux faire résistance; Rends-toi. Je te veux enseigner Que tu n'aurais rien à gagner

* * * [p.126] En folie, ne en orgueil; 1969 Mès ren-toi pris, car ge le vueil, En pez et débonnerement. Et ge respondi simplement: Sire, volentiers me rendrai, Jà vers vous ne me deffendrai; A Diex ne plaise que ge pense Que j'aie jà vers vous deffense! Car il n'est pas réson ne drois. Vos poés quanque vous vodrois Fere de moi, pendre ou tuer, Bien sai que ge nel' puis muer, Car ma vie est en vostre main. Ne puis vivre dusqu'à demain Se n'est par vostre volenté: J'atens par vous joie et santé; Que jà par autre ne l'auré, Se vostre main, qui m'a navré, Ne me donne la garison, Et se de moi vostre prison Voulés faire, ne ne daigniés, Ne m'en tiens mie à engigniés; Et sachiés que n'en ai point d'ire. Tant ai oï de vous bien dire, Que metre veil tout à devise Cuer et cors en votre servise; Car se ge fai vostre voloir, Ge ne m'en puis de riens doloir. Encor, ce cuit, en aucun tens Auré la merci que j'atens, Et par tel convent me rens-gié. A cest mot volz baisier son pié, Mès il m'a parmi la main pris, Et me dist: Je t'aim moult et pris

[p.127] De l'orgueil ni de la folie. 1969 Mais rends-toi, c'est ma fantaisie, En paix et débonnairement. Je lui répondis simplement: «Sire, à vous je veux bien me rendre, Sans plus songer à me défendre; Devant Dieu, nulle intention N'ai de faire rebellion, Et je n'en ai droit ni puissance. Faites donc votre convenance. Vous pouvez me prendre ou tuer, Bien sais que n'en puis rien muer; Car en votre main est ma vie; Elle est toute entière asservie A votre seule volonté. J'attends de vous joie et santé Et rien que de vous ne l'espère. Si votre main, qui m'a naguère Navré de si dure façon, Ne me donne la guérison, Si même encore elle préfère De moi son prisonnier parfaire, Ou ne le daigne, soyez sûr, Je ne le trouverai trop dur Et n'en témoignerai nulle ire. Car tant j'ouïs de vous bien dire Que je me livre à mon vainqueur, Ame et corps votre serviteur. Puis envers vous l'obéissance Ne saurait croître ma souffrance, Et peut-être, sous peu de temps, Aurai-je merci que j'attends. Je me rends sur cette promesse.» Pour baiser son pied, je me baisse

* * * [p.128] Dont tu as respondu ainsi. 2003 Oncques tel response n'issi D'omme vilain mal enseignié, Et tu i as tant gaaignié, Que je veil por ton avantaige Qu'orendroit me faces hommaige: Si me baiseras en la bouche, A qui nus vilains homs n'atouche. Je n'i lesse mie atouchier Chascun vilain, chascun porchier; Ains doit estre cortois et frans Cil de qui tel servise prens. Sans faille il i a poine et fez A moi servir, mès ge te fez Honor moult grant, et si dois estre Moult liés dont tu as si bon mestre Et seignor de si grant renom, Qu'Amors porte le gonfanon, De Cortoisie et la baniere, Et si est de tele maniere, Si dous, si frans et si gentis, Que quiconques est ententis A li servir et honorer, Dedans lui ne puet demorer Vilonnie ne mesprison, Ne mile mauvese aprison.

* * *

[p.129] A ces mots. Mais lui, me prenant 2003 La main, me dit: Je suis content De ce que ta bouche m'annonce, Car oncques si belle réponse Ne fit vilain mal enseigné, Et tant y auras-tu gagné, Que je veux pour ton avantage Que tantôt me rendes hommage. En la bouche me baiseras Que vilain, ni porcher, ni gars Ne sut toucher, faveur insigne Dont franc et courtois est seul digne. Sans mentir, est grand'peine et faix A me servir; mais je te fais Honneur moult grand, et tu dois être Moult fier d'avoir un si bon maître Et seigneur de si grand renom. Amour porte le gonfanon De Courtoisie et la bannière, Et se montre en toute manière Si doux, si franc et si gentil, Que celui qui a consenti A l'aimer et prendre pour maître, Dedans son coeur voit disparaître Et basse et vile passion Et tout instinct d'abjection.

* * *

[p.130] XV

Comment, après ce bel langage, 2029 L'Amant humblement fist hommage, Par Jeunesse qui le déçoit, Au Dieu d'Amours qui le reçoit.

Atant devins ses homs mains jointes, Et sachiés que moult me fis cointes Dont sa bouche toucha la moie; Ce fu ce dont j'oi greignor joie; Il m'a lores requis ostages.

_Amours parle_.

Amis, dist-il, j'ai mains hommages Et d'uns et d'autres recéus Dont j'oi esté puis decéus. Li felon plein de fauceté M'ont par maintes fois barété, D'aus ai oïe mainte noise; Mès il saront cum il m'en poise, Se ge les puis à mon droit prendre, Je lor vodré chierement vendre. Mès or veil, por ce que ge t'ains, Estre de toi si bien certains, Et te veil si à moi lier, Que tu ne me puisses nier Ne promesse, ne covenant, Ne fere nul desavenant. Pechiés seroit, se tu trichoies, Qu'il m'est avis que loial soies.

[p.131] XV

Comment après ce beau langage 2029 L'Amant humblement fait hommage, Par Jeunesse qui le deçoit, Au Dieu d'Amours qui le reçoit.

Jointes mains d'être son esclave J'acceptai. Sa bouche suave Vint sur la mienne se poser; Que de bonheur dans ce baiser! Alors il me prit pour otage.

_Amour parle_.

Ami, dit-il, j'ai maint hommage Des uns et des autres reçu Dont je fus ensuite déçu. Les félons pleins d'hypocrisie Ont pu tromper ma courtoisie, M'ont mainte noise fait souffrir; Mon courroux ils sauront sentir Et je leur veux chèrement vendre Si jamais ils se laissent prendre. Mais je veux, car je te chéris, De toi m'assurer à tout prix Et te tenir en ma puissance, Si bien que jamais oubliance Je ne craigne en nulle saison Et prévienne ta trahison; Car me tromper serait un crime Et pour loyal ton coeur j'estime.

* * * [p.132] _L'Amant respond_.

Sire, fis-je, or m'entendés: 2055 Ne sai por quoi vous demandés Pleiges de moi, ne séurtés: Vous savés bien de vérités Que mon cuer m'avés si toloit, Et si soupris que s'il voloit, Ne puet-il riens faire por moi, Se ce n'estoit par vostre otroi. Li cuers est vostres, non pas miens, Car il convient, soit maus, soit biens, Que il face vostre plaisir: Nus ne vous en puet dessaisir. Tel garnison i avés mise, Qui moult le guerroie et justise, Et sor tout ce, se riens doutés, Faictes i clef, si l'emportés, Et la clef soit en leu d'ostages.

_Amours_.

Par mon chief! ce n'est mie outrages, Respont Amors, ge m'i acors: Il est assés sires du cors, Qui a le cuer en sa commande; Outrageus est qui plus demande.

* * *

[p.133] _L'Amant répond_.

Sire, lui dis-je, or m'entendez, 2055 Ne sais pourquoi me demandez Et caution et assurance. Vous savez par expérience Que mon coeur est si maltraité Qu'il n'a pouvoir ni volonté De nulle chose pour moi faire, Que ce qui peut sans plus vous plaire. Ce coeur est vôtre et non pas mien; Car il convient, soit mal, soit bien, Qu'il fasse tout à votre guise. Garnison telle y avez mise Qui le gouverne à son plaisir, Que nul ne vous le peut ravir. Sur ce, si vous doutez encore, Faites-le de serrure clore Et gardez en gage la clé.

_Amour_.

Par mon chef, c'est très-bien parlé, Dit Amour, j'accepte la clause; Car bien assez du corps dispose Qui le coeur tient en son pouvoir. Que servirait de plus avoir?

* * *

[p.134] XVI

Comment Amours très-bien souef 2077 Ferma d'une petite clef Le cuer de l'Amant, par tel guise, Qu'il n'entama point la chemise.

Lors a de s'aumoniere traite Une petite clef bien faite, Qui fu de fin or esmeré; O ceste, dit-il, fermeré Ton cuer, n'en quier autre apoiau, Sous ceste clef sunt mi joiau. Mendre est que li tiens doiz, par m'ame, Mès ele est de mon ecrin dame, Et si a moult grant poesté.

_L'Amant parle_.

Lors la me toucha au costé, Et ferma mon cuer si soef, Qu'à grant poine senti la clef. Ainsinc fis sa volenté toute, Et quant je l'oi mis hors de doute, Sire, fis-je, grand talent é De faire vostre volenté; Mès mon service recevés En gré, foi que vous me devés, Nel' di pas por recréantise, Car point ne dout vostre servise; Mès serjant en vain se travaille De faire servise qui vaille, Quand li servises n'atalente A celui cui l'en le présente.

[p.135] XVI

Comment Amour par telle guise 2077 Qu'il n'entama point la chemise, Ferma le coeur de notre Amant D'une clef d'or tout doucement.

Lors tira de son aumônière Amour une clef singulière Toute de fin or épuré. Avec elle je fermerai Ton coeur, dit-il, et bien m'y fie, Car mes joyaux je lui confie. Moindre elle est que ton petit doigt, Mais plus forte que l'on ne croit, Car elle est de mon écrin dame.

_L'Amant parle_.

Lors mon flanc touche et point n'entame, Et clot mon coeur si doucement Que c'est à peine s'il le sent. Ainsi fais sa volonté toute, Et quand je l'ai mis hors de doute: Sire, fais-je, grand désir ai De faire votre volonté; Mais agréez tôt mon hommage, Votre promesse vous engage. Je ne le dis par repentir, Car je n'ai peur de vous servir; Mais en vain serviteur travaille Et ne sait rien faire qui vaille, Lorsque le service déplaît A celui qui en est l'objet.

* * * [p.136] _Amours parle_.

Amours respont: Or ne t'esmaie 2105 Puisque mis t'ies en ma menaie, Ton servise prendre en gré, Et te metrai en haut degré, Se mavestié ne le te tost; Mès espoir ce n'iert mie tost[40], Grans biens ne vient pas en poi d'ore[41], Il i convient poine et demore. Atten et sueffre la destrece Qui orendroit te cuit et blece; Car ge sai bien par quel poison Tu seras tret à garison: Se tu te tiens en léauté, Ge te donrai tel déauté Qui tes plaies te garira; Mès par mon chief or i parra Se tu de bon cuer serviras, Et comment tu acompliras Nuit et jour les commandemens Que ge commande as fins amans.

_L'Amant parle_.

Sire, fis-ge, por Dieu merci, Avant que vous movés de ci Vos commandemens m'enchargiés, Ge suis d'aus faire encoragiés. Car espoir, se ge nes savoie, Tost porroie issir de la voie, Por ce sui engrant d'eus aprendre, Que ge n'i veil de riens mesprendre.

[p.137] _Amour parle_.

Amour répond: Calme ta crainte. 2150 Puisque tu t'es donné sans feinte, Je prendrai ton service à gré Et te veux mettre en haut degré Si tes méfaits ne s'y opposent. Mais de bien longs délais s'imposent[40]; La fortune est lente à venir[41], Et fait moult peiner et languir. Attends et souffre la détresse Qui maintenant te cuit et blesse; Je sais par quelle potion Tu recevras la guérison. Si ta fidélité ne cède, Je te donnerai tel remède Que tes blessures guérirai. Mais, par mon chef, bien je verrai Si tu fais de bon coeur service, Si nuit et jour sans artifice Accomplis les commandements Que je commande aux fins amants.

_L'Amant parle_.

Pour Dieu, merci, lui dis-je, sire, Avant partir, veuillez me dire Ici tous vos commandements, Je veux m'y soumettre céans. Aussi pour ne pas m'y méprendre, J'ai grand souci de les apprendre, Car, si je ne les connaissais, Sans le vouloir tôt je pourrais M'égarer de la droite voie.

* * * [p.138] _Amours_.

Amors respont: Tu dis moult bien, 2132 Or les enten et les retien: Li maistres pert sa poine toute, Quant li disciples qui escoute[42], Ne met s'entente au retenir, S'i qu'il l'en puisse sovenir.

_L'Amant_.

Li Diex d'Amors lors m'encharja, Tout ainsinc cum vous orrés jà, Mot à mot ses commandemens, Bien les devise cis Romans: Qui amer vuet or i entende Que li Romans dès or amende. Dès or le fait bon escouter, S'il est qui le sache conter: Car la fin du songe est moult bele, Et la matire en est novele. Qui du songe la fin orra, Ge vous di bien qu'il y porra Des jeus d'amors assés aprendre; Por quoi il voille tant atendre Que g'espoigne et que g'enromance Du songe la sénéfiance. La vérité qui est coverte, Vous sera lores toute aperte, Quant espondre m'orrez le songe, Où il n'a nul mot de mençonge.

[p.139] _Amour_.

Adonc Amour, tout plein de joie, 2134 Me répond: Tu parles moult bien; Or les entends et les retien: Le maître perd sa peine toute Quand le disciple qui l'écoute Ne s'applique à tout retenir, Pour en garder le souvenir.

_L'Amant_.

Lors Amour se mit à m'apprendre, Ainsi que vous pourrez l'entendre, Mot à mot ses commandements; Bien les explique ce Romans. Qui veut aimer, or les apprenne, Et de ce livre aide lui vienne. Dès lors il fait bon l'écouter S'il est qui le sache conter: Car la fin du conte est moult belle Et la matière en est nouvelle. Qui la fin du songe ouïra, Je vous dis bien qu'il y pourra Des jeux d'Amour assez apprendre. Aussi, qu'il veuille bien attendre Qu'en mes vers j'expose céans De ce beau songe tout le sens. La vérité qui est voilée Alors vous sera dévoilée, Quand ce songe en entier suivrez Où nul mensonge n'ouïrez.

* * * [p.140] XVII

Comment le Dieu d'Amours enseigne 2159 L'Amant, et dit qu'il face et tiengne Les reigles qu'il haille à l'Amant, Escriptes en ce bel Rommant.

Vilonnie premierement, Ce dist Amors, veil et commant Que tu guerpisses sans reprendre, Se tu ne veulz vers moi mesprendre; Si maudi et escommenie Tous ceus qui aiment Vilonnie. Vilonnie fait li vilains, Por ce n'est pas drois que ge l'ains; Vilains est fel et sans pitié, Sans servise et sans amitié. Après, te garde de retraire[43] Chose des gens qui face à taire: N'est pas proesce de mesdire. En Keux le seneschal te mire[44], Qui jadis par son mokéis Fu mal renomés et haïs. Tant cum Gauvains li bien apris[45] Par sa cortoisie ot le pris, Autretant ot de blasme Keus, Por ce qu'il fu fel et crueus, Ramponieres et mal-parliers Desus tous autres chevaliers. Sages soies et acointables, De paroles dous et resnables Et as grans gens, et as menues, Et quant tu iras par les rues,

[p.141] XVII

Comment le Dieu d'Amours enseigne 2161 L'Amant, et lui dit qu'il n'enfreigne Les règles qu'il baille à l'Amant Écrites en ce beau Roman.

D'abord, dit Amour, Vilenie Qu'à tout jamais ton coeur renie! Je le commande et je le veux Sous peine de trahir tes voeux; Car je maudis, j'excommunie Tous ceux qui aiment Vilenie. C'est elle qui fait les vilains; Aussi, je la hais et la plains: Vilain est traître, impitoyable, D'amour, de service incapable. Puis garde-toi de publier[43] Ce qu'il faut taire et oublier; C'est lâcheté que de médire. Que toujours ton âme s'inspire Du sénéchal Keux, dont le fiel[44] Fit un sot méchant et cruel. Vois Gauvain, son âme loyale[45] Et courtoise était sans rivale, Tandis qu'était honni ce Keux, Parmi tous ces chevaliers preux, Pour sa langue vile et méchante Et querelleuse, et médisante. Surtout sois raisonnable et doux, Sage et gracieux envers tous, Grands et petits; et par la rue, Pour souhaiter la bienvenue,

* * * [p.142] Gar que tu soies costumiers 2189 De saluer les gens premiers; Et s'aucuns avant te salue, Si n'aies pas la langue mue, Ains te garni du salu rendre Sans demorer et sans atendre. Après, garde que tu ne dies Ces ors moz, ne ces ribaudies; Jà por nomer vilaine chose Ne doit ta bouche estre desclose: Je ne tiens pas à cortois homme, Qui orde chose et lede nomme. Toutes fames sers et honore, D'eles servir poine et labore; Et se tu os nul mesdisant Qui aille fames desprisant[46], Blasme-le, et dis qu'il se taise. Fai, se tu pués, chose qui plaise As dames et as damoiseles, Si qu'els oient bonnes noveles Dire de toi et raconter; Par ce porras en pris monter. Après tout ce, d'orgoil te garde, Car qui, bien entent et esgarde, Orguex est folie et pechiés; Et qui d'orgoil est entechiés, Il ne puet son cuer aploier A servir ne à souploier. Orguilleux fait tout le contraire De ce que fins amans doit faire. Mais qui d'amer se vuelt pener, Il se doit cointement mener; Hons qui porchace druerie, Ne vaut noient sans cointerie.

[p.143] Garde-toi d'être le dernier; 2191 Et si quelqu'un tout le premier A ta rencontre te salue, Jamais ta langue irrésolue Ne doit un seul instant rester Sans salut rendre et s'acquitter. Puis veille à ne dire paroles Sales, libertines et folles; Jamais pour vilains mots choisir Ta bouche ne se doit ouvrir, Car je ne tiens pour courtois homme Qui chose sale ou laide nomme. Puis toute femme honore et sers, A les servir ta peine perds; Si tu entends langues infâmes Mépriser, rabaisser les femmes[46], Blâme et fais taire ces hargneux. Cherche à plaire autant que tu peux Aux dames et aux damoiselles, Pour que de toi bonnes nouvelles Elles entendent raconter, Tu n'y pourras qu'en prix monter. Après tout ce, d'orgueil te garde; Pour qui bien entend et regarde, Orgueil est folie et péché, Et qui d'orgueil est entaché Se plaît à faire le contraire De ce que fin amant doit faire; Il ne saurait son coeur plier A servir ni à supplier; Mais l'amant fin et véritable Se doit montrer facile, aimable, Car pour réussir en amours Il faut être affable toujours.

* * * [p.144] Cointerie n'est mie orguiez, 2223 Qui cointes est, il en vaut miez: Por quoi il soit d'orgoil vuidiés, Qu'il ne soit fox n'outrecuidiés. Mene-toi bel selonc ta rente, De robes et de chaucemente; Bele robe et biau garnement Amendent les gens durement: Et si dois ta robe baillier A tel qui sache bien taillier, Et face bien séans les pointes, Et les manches joignans et cointes. Solers à las, ou estiviaus Aies souvent frès et noviaus, Et gar qu'il soient si chauçant, Que cil vilain aillent tençant En quel guise tu i entras, Et de quel part tu en istras. De gans, d'aumosniere de soie, Et de çainture te cointoie: Et se tu n'as si grant richece Qu'avoir les puisses, si t'estrece; Mès au plus bel te dois deduire Que tu porras sans toi destruire. Chapel de flors qui petit couste, Ou de roses à Penthecouste, Ice puet bien chascun avoir, Qu'il n'i convient pas grant avoir. Ne sueffre sor toi nul ordure, Lave les mains, et tes dens cure[47]: S'en tes ongles a point de noir, Ne l'i lesse pas remanoir. Cous tes manches, tes cheveus pigne, Mais ne te farde ne ne guigne:

[p.145] L'homme affable l'orgueil méprise, 2225 Et tout le monde mieux l'en prise; Seuls les sots et les vaniteux Sont vers les autres orgueilleux. Selon ta rente choisis belles Jambières et robes nouvelles, Car belles robes, beaux atours Moult favorisent les amours. Rappelle-toi qu'il est utile De rechercher tailleur habile, Qui coupe pointes gentiment Et manches fasse tout joignant. Souliers lacés, fine chaussure Porte frais, de bonne mesure, Et garde qu'ils te serrent tant Que les vilains aillent glosant, Comment pour entrer tu pus faire Et pour en sortir la manière. Prends l'aumônière de satin Et coquette ceinture enfin; Et si tu n'es, pour telle mise, Pas assez riche, économise; Mais fais ton corps le plus priser Que tu pourras, sans t'épuiser. Chapel de fleurs des champs, sans faute, Ou roses à la Pentecôte Chacun peut certes bien avoir, Il n'est besoin d'un grand avoir; Ne souffre sur toi nulle ordure, Lave tes mains et tes dents cure[47], Et si tes ongles ont du noir, Ote-le vite et sans surseoir. Couds tes manches, tes cheveux peigne, Mais le clin d'yeux, le fard dédaigne: