Chapter 16
[p.105] De même qu'un miroir nous montre 1615 Tous les objets mis à l'encontre, Et reproduit exactement Forme, couleur, ajustement, Telle au cristal chaque facette Dans ses moindres détails reflète Tout le verger délicieux; Car sitôt que tombent les yeux Dessus, de quelque point qu'ils soient, Une moitié du verger voient, Et s'ils se tournent maintenant Ils aperçoivent le restant. Or n'est-il si petite chose, Si cachée et si bien enclose, Que ne nous montrent ces cristaux Comme pourtraites dans les eaux. C'est en cette onde périlleuse Que mira sa face orgueilleuse Le fier Narcisse et ses yeux vairs Dont il chut mort tout à l'envers. Malheur à celui qui se mire En ce miroir, car le délire D'amour s'empare de son coeur Et n'est remède à sa douleur. Que de vaillants ont eu la vie Par ce miroir fatal ravie! Le plus rusé, le plus prudent, Le plus sage est pris et se rend. Saisi d'une incroyable rage, L'esprit s'égare malgré l'âge; Rien n'y fait, ni sens, ni pudeur, Car c'est l'amour et sa fureur; Tous à lutter perdent leur peine, Car tout autour de la fontaine,
* * * [p.106] Sema ici d'Amors la graine 1649 Qui toute a çainte la fontaine; Et fist ses las environ tendre, Et ses engins i mist por prendre Damoiseles et Damoisiaus, Qu'Amors ne velt autres oisiaus. Por la graine qui fu semée, Fu cele fontaine clamée La Fontaine d'Amors par droit, Dont plusors ont en maint endroit Parlé, en romans et en livre; Mais jamès n'orrez miex descrivre La verité de la matere, Cum ge la vous vodré retrere. Adès me plot à demorer A la fontaine, et remirer Les deus cristaus qui me monstroient Mil choses qui ilec estoient. Mès de fort hore m'i miré: Las! tant en ai puis souspiré! Cis miréors m'a décéu; Se j'éusse avant cognéu Quex sa force ert et sa vertu, Ne m'i fusse jà embatu: Car meintenant où las chaï Qui meint homme ont pris et traï. Où miroer entre mil choses, Choisi rosiers chargiés de roses, Qui estoient en ung détor D'une haie clos tout entor: Adont m'en prist si grant envie, Que ne laissasse por Pavie, Ne por Paris, que ge n'alasse Là où ge vi la greignor masse.
[p.107] Le fils de Vénus, Cupidon, 1649 Sema d'Amour graine à foison, Et fit ses lacs environ tendre Et ses engins y mit pour prendre Damoiselles et damoiseaux; Amour ne chasse autres oiseaux. Pour la graine qui fut semée, Cette fontaine fut nommée Fontaine d'Amour à bon droit, Que plusieurs ont en maint endroit Décrite en roman comme en conte; Mais jamais n'ouïrez, je compte, Comme en ce livre peinte elle est La verité sur ce sujet. Lors, sans pouvoir quitter la rive, Ma vue admirait attentive Sur les cristaux et tour à tour Toutes les beautés d'alentour. Trop longtemps je goûtai ces charmes; Combien m'ont-ils coûtés de larmes Depuis, hélas! car m'a déçu Ce miroir, et si j'avais su Quel était son pouvoir funeste, Je l'aurais fui comme la peste; Et maintenant je suis tombé Où tant d'autres ont succombé! Au miroir, entre mille choses, J'élus rosiers chargés de roses Qui se trouvaient en un détour D'une haie enclos tout autour. Ils me faisaient si grande envie Qu'on m'eût en vain offert Pavie Ou Paris, pour ne pas aller Le plus gros buisson contempler.
* * * [p.108] Quant cele rage m'ot si pris, 1683 Dont maint ont esté entrepris, Vers les rosiers tantost me très; Et sachiés que quant g'en fui près, L'oudor des roses savorées M'entra ens jusques es corées, Que por noient fusse embasmés: Se assailli ou mesamés Ne cremisse estre, g'en cuillisse, Au mains une que ge tenisse En ma main, por l'odor sentir; Mès paor oi du repentir: Car il en péust de legier Peser au seignor du vergier. Des roses i ot grans monciaus, Si beles ne vit homs sous ciaus; Boutons i ot petis et clos, Et tiex qui sunt ung poi plus gros. Si en i ot d'autre moison Qui se traient à lor soison, Et s'aprestoient d'espanir, Et cil ne font pas à haïr. Les roses overtes et lées Sunt en ung jor toutes alées; Mès li bouton durent tuit frois A tout le mains deux jors ou trois. Icil bouton forment me plurent, Oncques plus bel nul leu ne crurent. Qui en porroit ung acroichier, Il le devroit avoir moult chier; S'ung chapel en péusse avoir, Je n'en préisse nul avoir. Entre ces boutons en eslui Ung si très-bel, qu'envers celui
[p.109] Quand m'eut ainsi pris cette rage 1683 Dont maint a subi le ravage, Vers les rosiers me dirigeai. Sachez que quand j'en approchai, L'odeur suave des broussailles Me pénétra jusqu'aux entrailles, Et j'en étais comme embaumé. N'était la peur d'être blâmé Ou saisi, j'aurais, mais je n'ose, Cueilli de ma main une rose, Pour au moins son odeur sentir; Mais j'avais peur du repentir, Car de ce beau verger le maître S'en fut moult courroucé peut-être. Je vis de roses grands monceaux, Mille boutons petits et gros Et maintes fleurs encore closes. Ci-bas il n'est si belles roses! D'autres étaient à grand' foison Qui touchaient presque à leur saison, Mais pas encore épanouies; Celles-là sont les moins haïes. Car les roses au large sein N'ont guère à vivre qu'un matin, Tandis que celles fraîches nées Ont encor deux ou trois journées. Ces jolis boutons j'admirais Comme en nul lieu n'en crut jamais; Heureux qui pourrait en prendre une! Comme j'envierais sa fortune! Et pour en être couronné, J'aurais à l'instant tout donné. Entre toutes j'en choisis une Si belle, que près d'elle aucune
* * * [p.110] Nus des autres riens ne prisié, 1717 Puis que ge l'oi bien avisié: Car une color l'enlumine, Qui est si vermeille et si fine, Com Nature la pot plus faire. Des foilles i ot quatre paire Que Nature par grant mestire I ot assises tire à tire. La coe ot droite comme jons, Et par dessus siet li boutons, Si qu'il ne cline, ne ne pent. L'odor de lui entor s'espent; La soatime qui en ist, Toute la place replenist. Quant ge le senti si flairier, Ge n'oi talent de repairier, Ains m'aprochasse por le prendre Se g'i osasse la main tendre. Mès chardon felon et poignant M'en aloient moult esloignant; Espines tranchans et aguës, Orties et ronces crochuës Ne me lessierent avant traire, Que je m'en cremoie mal faire. [p.111] A son égal je ne prisai. 1717 A juste titre l'avisai, Car une couleur l'enlumine Qui est aussi vermeille et fine Que Nature jamais n'en fit; Avec grand art elle y assit De feuilles quatre belles paires, Côte à côte fermes et fières. La queue est droite comme un jonc Et par dessus sied le bouton Qui point ne pend ni ne s'incline, Et son odeur suave et fine Tout à l'entour de lui s'épand, Toute la place remplissant. Sitôt que je sentis la rose, Je ne rêvai plus qu'une chose, M'en approcher et la cueillir; Mais n'osait ma main la saisir, Car les ronces et les épines, Autour dressant leurs pointes fines, M'arrêtaient; les chardons aigus, Les houx, cent arbrisseaux crochus Menaçaient la main téméraire, Et trop craignais-je mal m'y faire.
* * *
[p.112] XIII
Ci dit l'Aucteur coment Amours[37] 1741 Trait à l'Amant qui pour les flours S'estoit el vergier embatu, Pour le bouton qu'il a sentu, Qu'il en cuida tant aprochier, Qu'il le péust à lui sachier; Mez ne s'osoit traire en avant, Car Amours l'aloit espiant.
Li Diex d'Amors qui, l'arc tendu, Avoit toute jor atendu A moi porsivre et espier, S'iert arrestez lez ung figuier; Et quant il ot apercéu Que j'avoie ainsinc esléu Ce bouton qui plus me plesoit Que nus des autres ne fesoit, Il a tantost pris une floiche, Et quant la corde fu en coiche, Il entesa jusqu'à l'oreille L'arc qui estoit fort à merveille, Et trait à moi par tel devise, Que parmi l'oel m'a où cuer mise La sajete par grant roidor: Adonc me prist une froidor, Dont ge dessous chaut peliçon Oi puis sentu mainte friçon. Quant j'oi ainsinc esté bersés, A terre fui tantost versés; Li cors me faut, li cuers me ment, Pasmé jui iluec longuement.
[p.113] XIII
Ici l'Auteur nous dit comment[3] 1741 Le Dieu d'Amours perce l'Amant, Dans le verger près de la Rose, Au moment où il se dispose A tirer et cueillir la fleur, Enivré par la douce odeur; Mais sans contenter son envie Car Amour est là qui l'épie.
Le Dieu d'Amours qui, l'arc tendu, N'avait pas un instant perdu, L'oeil au guet, à suivre ma trace, Près d'un figuier prit enfin place; Puis, saisissant l'occasion Où je restais d'émotion Devant la rose préférée Et si ardemment désirée, Soudain une flèche il brandit, La corde dans la coche mit, Et bandant jusqu'à son oreille L'arc qui était fort à merveille, Avec telle adresse il tira, Que jusqu'au coeur me pénétra Par l'oeil cette flèche acérée. Adonc une sueur glacée Me prit sous mon chaud pelisson, Et j'ai senti maint grand frisson. De cette flèche meurtrière Atteint, je tombai sur la terre; Soudain mon coeur avait failli, Et mes genoux avaient fléchi,
* * * [p.114] Et quant ge vins de pasmoison, 1771 Et j'oi mon sens et ma roison, Je fui moult vains, et si cuidié Grant fez de sanc avoir vuidié; Mès la sajete qui m'ot point, Ne trait onques sanc de moi point, Ains fu la plaie toute soiche. Je pris lors à deux mains la floiche, Et la commençai à tirer, Et en tirant à souspirer; Et tant tirai, que j'amené Le fust à moi tout empené. Mais la sajete barbelée, Qui Biautés estoit apelée, Fu si dedens mon cuer fichie, Qu'el n'en pot estre hors sachie, Ainçois remest li fers dedans[38], Que n'en issi goute de sans. Angoisseux fui moult et troublez Por le péril qui fu doublez; Ne soi que faire ne que dire, Ne de ma plaie où trover mire; Que par herbe, ne par racine, N'en atendoie médecine. Vers le bouton tant me tréoit Mes cuers, que aillors ne béoit: Se ge l'éusse en ma baillie, Il m'éust rendue la vie; Le véoir sans plus et l'odor M'alejeoient moult ma dolor. Ge me commençai lors à traire Vers le bouton qui soef flaire; Mès Amors ot jà recovrée Une autre floiche à or ovrée.
[p.115] Je gisais là sans connaissance 1771 Dans une longue défaillance. Revenu de ma pamoison, Quand j'eus mon sens et ma raison, J'étais si faible que sans doute Mon sang s'écoulait goutte à goutte. Mais non, le trait qui m'a percé Goutte de sang n'avait versé, Et la plaie était toute sèche. Lors, à deux mains, je pris la flèche, Et commençai à la tirer, Et en tirant à soupirer, Et tant tirai qu'enfin l'enture Seule amenai de ma blessure. Mais le dard de fer barbelé, Beauté qu'on avait appelé, Dans mon coeur avec tant de force Était fiché, qu'en vain m'efforce; Toujours le fer dedans restait[38] Et de sang goutte ne sortait. Grands sont mon angoisse et mon trouble Car le péril est ainsi double. Je restai muet, incertain, Car où trouver un médecin, De quelle herbe, quelle racine Tirer remède ou médecine? Et tant le bouton attirait Mon coeur, qu'ailleurs il n'aspirait. Posséder cette fleur chérie M'eût à coup sûr rendu la vie; Car la voir, sans plus, et sentir, Suffit à mon mal adoucir. Je me traîne lors à grand'peine Vers la Rose à la douce haleine;
* * * [p.116] Simplece ot nom: c'iert la seconde 1805 Qui maint homme parmi le monde Et mainte fame a fait amer. Quant Amors me vit aprimer, Il trait à moi sans menacier, La floiche où n'ot fer ne acier, Si que par l'oel où corps m'entra La sajete qui n'en istra, Ce cuit, jamès par homme né; Car au tirer en amené Le fust à moi sans nul contens, Mès la sajete remest ens. Or sachiés bien de vérité, Que se j'avoie avant esté Du bouton bien entalentés, Or fu graindre ma volentés. Et quant li maus plus m'angoissoit, Et la volentés me croissoit Tousjours d'aler à la rosete Qui oloit miex que violete: Si m'en venist miex réuser, Mès ne pooie refuser Ce que mes cuers me commandoit. Tout adès là où il tendoit Me covenoit aler par force; Mès li archiers qui moult s'efforce De moi grever et moult se paine, Ne m'i lest mie aler sans paine; Ains m'a fait, por miex afoler, La tierce floiche où cors voler, Qui Cortoisie iert apelée. La plaie fu parfonde et lée, Si me convint chéoir pasmé Desous ung olivier ramé[39]:
[p.117] Mais Amour a déjà tiré 1805 Une autre flèche d'or ouvré. Simplesse a nom. C'est la seconde Qui maint homme parmi le monde Et mainte femme a fait aimer. Amour soudain, sans me sommer, Quand il s'aperçoit que j'approche, La flèche d'or sur moi décoche. Par l'oeil en mon corps elle entra, Et, je pense, n'en sortira Jamais, pour nulle force humaine; Car en la tirant je n'amène Que le fût devers moi céans, Et le dard est resté dedans. Or, sachez la vérité pure; Avant, si j'étais d'aventure De ce bouton bien désireux, Mon désir devint plus fougueux Encore, et croissait à mesure Que plus grande était ma torture. Mieux que violette sentait La rosette et mon coeur tirait. Mieux eût valu prendre la fuite, Mais las! à refuser j'hésite Ce que me commande mon coeur. Là, tout droit où tend son ardeur Il me convient aller par force; Mais l'archer est là qui s'efforce Et bien s'applique à me percer Sans me permettre d'avancer. Et la troisième flèche vole Et mieux encor mon coeur affole, Car c'est Courtoisie au doux nom. Je viens tomber en pamoison
* * * [p.118] Grant piece i jui sans remuer. 1839 Quant ge me poi esvertuer, Ge pris la floiche, si osté Le fust qui ert en mon costé; Mès la sajete n'en poi traire Por riens que ge péusse faire.
En mon séant lores m'assis, Moult angoisseus et moult pensis; Moult me destraint icele plaie, Et me semont que ge me traie Vers le bouton qui m'atalente. Mès li archier me represente Une autre floiche de grant guise: La quarte fu, s'ot nom Franchise. Ce me doit bien espoenter, Qu'eschaudés doit iaue douter; Mès grant chose a en estovoir, Se ge véisse ilec plovoir Quarriaus et pierres pelle-melle Ausinc espés comme chiet grelle, Estéust-il que g'i alasse: Amors qui toutes choses passe, Me donnoit cuer et hardement De faire son commandement. Ge me sui lors en piés dreciés, Fiébles et vains cum hons bleciés, Et m'efforçai moult de marchier (Onques nel' lessai por l'archier) Vers le rosier où mes cuers tent; Mès espines i avoit tant, Chardons et ronces c'onques n'oi Pooir de passer l'espinoi,
[p.119] D'un olivier sous la ramure[39]; 1839 Cette fois large est la blessure. Longtemps je gis sans remuer, Et quand je peux m'évertuer Je prends la flèche pour l'extraire; Mais pour rien que je pusse faire, Le dard en mon flanc est resté, Et j'ai le fût tout seul ôté. Sur mon séant lors je me dresse, Dévorant ma sombre tristesse; Je vois qu'il me faut moult souffrir, Car la plaie accroit mon désir De cueillir la divine rose; Et cependant l'archer dispose Encore un trait de grand'beauté. Je dus bien être épouvanté, Car échaudé l'eau froide avise; Ce quatrième a nom Franchise. Mais de rien n'étais soucieux, Et devant moi j'aurais des cieux Vu pleuvoir flèches pêle-mêle, Glaives, rochers, dru comme grêle, J'eusse voulu la rose avoir. D'Amour le suprême pouvoir Me donnait et coeur et courage De braver ses coups et sa rage. Alors sur mes pieds medressai, Faible, abattu, comme un blessé; De l'archer bravant la menace, Je me traînai parmi la place Vers le rosier où mon coeur tend. Mais épines y avait tant, Ronces, chardons à pointe dure, Que trop forte était la clôture
* * * [p.120] Si qu'au bouton poïsse ataindre. 1871 Lez la haie m'estut remaindre Qui as rosiers estoit joignant, Fete d'espines moult poignant; Mès moult bel me fu dont j'estoie Si près que du bouton sentoie La douce odor qui en issoit, Et durement m'abelissoit Ce que gel' véoie à bandon; S'en avoie tel guerredon, Que mes maus en entr'oblioie, Por le délit et por la joie. Moult fui garis, moult fui aése, Jamès n'iert riens qui tant me plese Cum estre illecques à séjor; N'en quéisse partir nul jor. Quant j'oi illec esté grant piece, Le Diex d'Amors qui tout depiece Mon cuer dont il a fait bersaut, Me redonne ung novel assaut, Et trait por moi metre à meschief Une autre floiche de rechief, Si que où cuer sous la mamele Me fait une plaie novele: Compaignie ot non la sajete. Il n'est nule qui si tost mete A merci dame ou damoisele. La grant dolor me renovele De mes plaies de maintenant, Trois fois me pasme en ung tenant. Au revenir plains et soupire, Car ma dolor croist et empire Si que ge n'ai mes espérance De garison ne d'alejance.
[p.121] Et le bouton cueillir ne pus. 1873 Près de la haie, au pied, je dus Demeurer tout joignant les roses D'épines tretoutes encloses. Mais tout près j'étais moult content, Rien que de sentir seulement Du bouton l'odeur délectable Et goûter la joie ineffable De le voir à discrétion, Et dans mon admiration J'oubliais jusqu'à ma souffrance, Si grande était ma jouissance! J'étais guéri, j'étais heureux, Et jamais de quitter ces lieux Ni d'avoir la rose laissée N'eût pu venir à ma pensée. Quand je fus resté là longtemps, Le Dieu d'Amours qui, tout le temps, Mon coeur dépèce comme cible, Me redonne un assaut terrible, Et pour mieux me mettre à méchef Lance une flèche déréchef, Et droit au coeur sous la mamelle Il me fait blessure nouvelle. Compagnie avait nom ce trait; Nul n'en sais qui sitôt mettrait A merci dame ou damoiselle. Des premières il renouvelle La grand douleur subitement, Trois fois me pâme en un moment. Au revenir plains et soupire, Car ma douleur croît et empire; Je perds tout espoir de guérir Ou même allégeance obtenir.
* * * [p.122] Miex vosisse estre mors que vis, 1905 Car en la fin, ce m'est avis, Fera Amors de moi martir: Ge ne m'en puis par el partir. Il a endementieres prise Une autre floiche que moult prise Et que ge tiens à moult pesant: C'est Biau-Semblant, qui ne consent A nul Amant qu'il se repente D'Amors servir, por mal qu'il sente. Ele iert aguë por percier, Et trenchans cum rasoir d'acier; Mès Amors a moult bien la pointe D'ung oignement précieux ointe, Por ce que trop me péust nuire; Qu'Amors ne viaut pas que je muire, Ains viaut que j'aie alégement Por l'ointure de l'oignement, Qui iert tout de réconfort plains. Amors l'avoit fait à ses mains Por les fins amans conforter, Et por lor maus miex deporter. Il a cele floiche à moi traite, Qui m'a où cuer grant plaie faite; Mais li oignemens s'espandi Par mes plaies, si me rendi Le cuer qui m'iere tout faillis; Ge fusse mors et mal-baillis Se li dous oignement ne fust. De la floiche très fors le fust, Mès la sajete est ens remese, Qui de novel ot esté rese: S'en i ot cinq bien enserrées, Qui n'en porent estre sachiées.
[p.123] Mieux vaut la mort qu'une existence 1907 Si dure, car me veut, je pense, Le Dieu d'Amours martyriser; Je voudrais fuir, ne puis l'oser. Et pendant ce temps il me vise D'un nouveau trait que moult je prise Et tiens pour des plus dangereux, C'est Beau-Semblant. Le malheureux Amant atteint de sa morsure Bénit le mal qui le torture. Car son dard est aigu, perçant, Comme rasoir d'acier tranchant; Mais Dieu d'Amours en a la pointe D'un onguent moult précieux ointe, Pour que le mal ne soit trop fort, Car Amour ne veut pas ma mort, Mais veut que me vienne allégeance Au contraire par l'influence De l'onguent de reconfort plein; Amour l'avait fait de sa main, En lui fins amants confort puisent, Par lui les maux se cicatrisent. Amour a contre moi tiré La flèche et mon coeur déchiré; Mais j'ai senti l'onguent s'épandre Par mes blessures, et me rendre Le coeur qui m'était tout failli; Je fusse mort, anéanti, N'était cet onguent salutaire. De la flèche je pus extraire Le fût; mais le dard est resté Qu'il avait de nouveau jeté, Et ces cinq pointes là fichées Jamais n'en seront arrachées.
* * * [p.124] Li oignemens moult me valu, 1939 Mès toutes voies me dolu La plaie, si que la dolor Me faisoit muer la color. Ceste floiche ot fiere coustume, Douçor i ot et amertume. J'ai bien sentu et cognéu Qu'el m'a aidié et m'a néu; Il ot angoisse en la pointure Mès moult m'assoaga l'ointure: D'une part m'oint, d'autre me cuit, Ainsinc m'aide, ainsinc me nuit.
* * *
XIV
Comment Amours sans plus attendre, Alla tost courant l'Amant prendre, En luy disant qu'il se rendist A luy, et que plut n'attendist.
Lors est tout maintenant venus Li Diex d'Amors les saus menus; Enciez qu'il vint, si m'escria: Vassal, pris ies, noient n'i a Du contredit, ne du défendre, Ne fai pas dangier de toi rendre; Tant plus volentiers te rendras, Et plus tost à merci vendras. Il est fos qui maine dangier Vers cil qu'il déust losengier, Et qu'il convient à suploier. Tu ne pués vers moi forçoier, Et si te veil bien enseignier Que tu ne pués riens gaaigner