Chapter 15
Ensuite, comme il m'en souvient, La mignonne Jeunesse vient. Ses douze premières années A peine étaient-elles sonnées; Ce n'était encor qu'un enfant Au visage clair et luisant. La pauvrette dans sa simplesse Ne pensait à mal ni finesse, Mais à rire, à se divertir, A jouer; c'est le seul plaisir, Comme vous savez, de l'enfance. Comme elle sans expérience Son petit ami la baisait Toutes les fois qu'il lui plaisait, Devant tous ceux de la karole. Car aussi bien, quelque parole Que l'on dît d'eux, sans s'émouvoir, Vous eussiez pu toujours les voir Se baiser comme tourterelles. C'était bien les mêmes cervelles Et la même naïveté, Et même âge, et même beauté. Ainsi cette gente assemblée Dansait la karole, mêlée A une foule de danseurs Comme eux beaux et brillants seigneurs Et dames de grandes manières Aussi belles que les premières.
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Comment le Dieu d'Amors suivant, 1329 Va au Jardin en espiant L'Amant, tant qu'il soit bien à point Que de ses cinq flesches soit point.
Quant j'oi véues les semblances De ceus qui menoient les dances, J'oi lors talent que le vergier Alasse véoir et cerchier, Et remirer ces biaus moriers, Ces pins, ces codres, ces loriers. Les kàroles jà remanoient, Car tuit li plusors s'en aloient O lor amies umbroier Sous ces arbres por dosnoier. Diex, cum menoient bonne vie! Fox est qui n'a de tel envie; Qui autel vie avoir porroit, De mieudre bien se sofferroit, Qu'il n'est nul greignor paradis Qu'avoir amie à son devis. D'ilecques me parti atant, Si m'en alai seus esbatant Par le vergier de çà en là, Et li Diex d'Amors apela Tretout maintenant Dous-Regart: N'a or plus cure qu'il li gart Son arc: donques sans plus atendre L'arc li a commandé à tendre, Et cis gaires n'i atendi, Tout maintenant l'arc li tendi,
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Ici vous allez voir comment 1329 Va le Dieu d'Amours épiant L'Amant, tant que l'instant saisisse Et de ses flèches le férisse.
Quand les danseurs j'eus admiré Et leurs semblances à mon gré, Je pus de ce verger splendide Visiter les beautés sans guide, Et rêver sous ces beaux mûriers, Ces pins, coudriers et lauriers. Du reste, désertant la danse, Chacun de chercher le silence Et l'ombre fraîche deux à deux Dans les sentiers délicieux. Dieu! qu'ils menaient joyeuse vie! Fol de leur sort qui n'eût envie! Qui telle vie avoir pourrait D'autre bien moult se passerait; Car posséder femme qu'on aime Mieux vaut que le paradis même. Lors donc, la karole quittant, Je partis tout seul m'ébattant Au hasard sur l'herbe nouvelle. Soudain le Dieu d'Amours appelle Tous bas Doux-Regard son ami, Car il n'a plus besoin de lui, Mais de son arc; sans plus attendre Il lui commande de le tendre. Doux-Regard céans obéit, Tend l'arc, en même temps choisit
* * * [p.88] Si li bailla et cinq sajetes 1359 Fors et poissans, d'aler loing prestes. Li Diex d'Amors tantost de loing Me prist à suivir, l'arc où poing. Or me gart Diex de mortel plaie[32]! Se il fait tant que à moi traie, Il me grevera moult forment. Je qui de ce ne soi noient, Vois par le vergier à délivre, Et cil pensa bien de moi sivre; Mès en nul leu ne m'arresté, Devant que j'oi par tout esté. Li vergiers par compasséure Si fu de droite quarréure, S'ot de lonc autant cum de large; Nus arbres qui soit qui fruit charge, Se n'est aucuns arbres hideus, Dont il n'i ait ou ung, ou deus Où vergier, ou plus, s'il avient. Pomiers i ot, bien m'en sovient, Qui chargoient pomes grenades, C'est uns fruis moult bons à malades; De noiers i ot grant foison, Qui chargoient en la saison Itel fruit cum sunt nois mugades, Qui ne sunt ameres, ne fades; Alemandiers y ot planté, Et si ot où vergier planté Maint figuier, et maint biau datier; Si trovast qu'en éust mestier, Où vergier mainte bone espice, Cloz de girofle et requelice, Graine de paradis novele, Citoal, anis, et canele[33],
[p.89] Cinq des flèches et lui présente 1359 La plus rapide et plus puissante. Le Dieu d'Amours tantôt de loin Me prend à suivre l'arc au poing. Mon Dieu! de blessure mortelle[32] Garde-moi; sa flèche cruelle Me frapperait trop durement! Moi, sans rien voir, innocemment, Tandis qu'il me suit et me vise, Cà et là je vais à ma guise Sans m'arrêter et sans m'asseoir; Je veux partout aller, tout voir. Ce verger couvrait une espace Carré dont chaque immense face Formait des angles réguliers. Il n'était point d'arbres fruitiers, Fors les malfaisantes espèces, Dont il n'y eût une ou deux pièces Au verger, ou plus, s'il advient. C'était pommiers, il m'en souvient. Qui tous portaient pommes grenades, Fruit excellent pour les malades, Et puis noyers à grand' foison Qui fruits portaient en la saison Semblables à des noix muscades Qui ne sont amères ni fades, Entremêlés de beaux dattiers Et de figuiers et d'amandiers; Voire encor mainte bonne épice, Clou de girofle et doux réglisse Pourrait-on, cherchant avec soin, Trouver, s'il en était besoin, Graine de paradis nouvelle, Citoal, anis ou cannelle[33]
* * * [p.90] Et mainte espice délitable, 1393 Que bon mengier fait après table.[34] Où vergier ot arbres domesches, Qui chargoient et coins et pesches, Chataignes, nois, pommes et poires, Nefles, prunes blanches et noires, Cerises fresches merveilletes, Cormes, alies et noisetes; De haus loriers et de haus pins Refu tous puéplés li jardins, Et d'oliviers et de ciprés, Dont il n'a gaires ici prés: Ormes y ot branchus et gros, Et avec ce charmes et fos, Codres droites, trembles et chesnes, Erables haus, sapins et fresnes. Que vous iroie-je notant? De divers arbres i ot tant, Que moult en seroie encombrés, Ains que les éusse nombrés; Sachiés por voir, li arbres furent Si loing à loing cum estre durent. Li ung fu loing de l'autre assis Plus de cinq toises, ou de sis: Mès li rain furent lonc et haut, Et por le leu garder de chaut, Furent si espés par deseure, Que li solaus en nesune eure Ne pooit à terre descendre, Ne faire mal à l'erbe tendre. Où vergier ot daims et chevrions, Et moult grant plenté d'escoirions, Qui par ces arbres gravissoient; Connins i avoit qui issoient
[p.91] Et mainte épice complément 1393 Choisi du repas d'un gourmand[34]. Puis en ce verger magnifique Croît aussi le fruit domestique, Pêches et coins et cerisiers, Cormes, alises, noisetiers, Chataignes, noix, pommes et poires, Nèfles, prunes blanches et noires. De tous côtés dans ce jardin Surgit le laurier, le haut pin, Des gros ormes l'épais branchage, Hêtres, charmes au clair feuillage, Et l'olivier et le cyprès Comme on n'en voit guère ici-près, Coudriers droits, trembles et chênes, Érables hauts, sapins et frênes. Que vous irai-je encor notant? D'arbres divers y avait tant, Qu'avant d'en avoir dit le nombre, J'ai peur que ce détail encombre. Sachez aussi qu'avec grand art On avait, et non par hasard, Entre eux ménagé la distance De cinq à six toises, je pense. Mais de leurs verts rameaux l'ampleur, Bravant du soleil la chaleur, L'empêchait au sol de descendre Dessécher l'herbe fine et tendre, Sans que jamais pût son ardeur Percer leur dôme protecteur. Partout daims et chevreuils timides Bondissaient, écureuils rapides Escaladaient le tronc des pins, Et tout le jour mille lapins
* * * [p.92] Toute jor hors de lor tesnieres, 1427 Et en plus de trente manieres Aloient entr'eus tornoiant Sor l'erbe fresche verdoiant. Il ot par leus cleres fontaines, Sans barbelotes et sans raines, Cui li arbres fesoient umbre; Mès n'en sai pas dire le numbre. Par petis tuiaus que Déduis Y ot fet fere, et par conduis S'en aloit l'iaue aval, fesant Une noise douce et plesant. Entor les ruissiaus et les rives Des fontaines cleres et vives, Poignoit l'erbe freschete et drue; Ausinc y poïst-l'en sa drue Couchier comme sor une coite, Car la terre estoit douce et moite Por la fontaine, et i venoit Tant d'erbe cum il convenoit. Mès moult embelissoit l'afaire Li leus qui ere de tel aire[35], Qu'il i avoit tous jours plenté De flors et yver et esté. Violete y avoit trop bele, Et parvenche fresche et novele; Flors y ot blanches et vermeilles, De jaunes en i ot merveilles. Trop par estoit la terre cointe, Qu'ele ere piolée et pointe De flors de diverses colors, Dont moult sunt bonnes les odors. Ne vous tenrai jà longue fable Du leu plesant et délitable;
[p.93] Saillissaient hors de leur tanières, 1427 Et de plus de trente manières Se poursuivaient en tournoyant Parmi le gazon verdoyant. De tous côtés claires fontaines, Sans crapauds ni bêtes vilaines, Coulaient sous le feuillage ombreux. Ces ruisseaux étaient si nombreux Que Déduit fit faire une foule De petits tuyaux où s'écoule Par maints canaux l'onde faisant Un murmure doux et plaisant. Entour ces ruisseaux et les rives Des fontaines claires et vives Frais et dru poussait le gazon. Aussi coucher y pourrait-on Sa mie ainsi que sur la coite, Car la terre était douce et moite Par la fontaine, et il venait Tant d'herbe comme il convenait. Mais moult embellissait l'affaire Surtout le beau site dont l'aire[35] Donnait le jour à quantité De fleurs et l'hiver et l'été. Violette y avait trop belle Et pervenche fraîche et nouvelle, Et fleurs vermeilles et fleurs d'or Et d'azur à merveille encor; La terre était toute émaillée, Toute peinte et bariolée De fleurs de diverses couleurs Dont moult sont bonnes les odeurs. Je ne vous tiendrai longue fable De ce lieu plaisant, délectable;
* * * [p.94] Orendroit m'en convenra taire, 1461 Que ge ne porroie retraire Du vergier toute la biauté, Ne la grant délitableté. Tant fui à destre et à senestre, Que j'oi tout l'afere et tout l'estre Du vergier cerchié et véu, Et li Diex d'Amors m'a séu Endementiers en agaitant, Cum li venieres qui atant Que la beste en bel leu se mete Por lessier aler la sajete. En ung trop biau leu arrivé, Au darrenier où je trouvé Une fontaine sous ung pin; Mais puis Karles le fils Pepin, Ne fu ausinc biau pin véus, Et si estoit si haut créus, Qu'où vergier n'ot nul si bel arbre. Dedens une pierre de marbre Ot Nature par grant mestrise Sous le pin la fontaine assise: Si ot dedens la pierre escrites Où bort amont letres petites Qui disoient: ici desus Se mori li biaus Narcisus.
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[p.95] Car du verger la grand' beauté, 1461 Les charmes, la fertilité Ne se pourrait recenser guère; Dès à présent je veux m'en taire. Pour tout voir et tout admirer, Je voulus partout pénétrer, De ci, de là, de gauche à droite. Le Dieu d'Amours qui me convoite Pas à pas me suit cependant, Comme le chasseur qui attend Que la bête en beau lieu se mette Pour laisser aller la sagette. En un lieu charmant j'arrivai A la fin, et là je trouvai Une fontaine pittoresque A l'ombre d'un pin gigantesque. Depuis Karles, fils de Pepin, Jamais on ne vit si beau pin; Au verger n'était si bel arbre. Là, dans un blanc bassin de marbre Par Nature avec art creusé, Le flot clair était déversé. Sur la pierre, je vis écrites, Au bord amont, lettres petites Qui disaient: Ici, sur ce bord, Jadis le beau Narcisse est mort.
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Ci dit l'Aucteur de Narcisus, 1487 Qui fu sorpris et décéus Pour son ombre qu'il aama Dedens l'eve où il se mira En ycele bele fontaine. Cele amour li fu trop grevaine, Qu'il en morut à la parfin A la fontaine sous le pin.
Narcisus fu uns damoisiaus Que Amors tint en ses roisiaus, Et tant le sot Amors destraindre, Et tant le fist plorer et plaindre, Que li estuet à rendre l'âme: Car Equo, une haute dame, L'avoit amé plus que riens née. El fu par lui si mal menée Qu'ele li dist qu'il li donroit S'amor, ou ele se morroit. Mès cis fu por sa grant biauté Plains de desdaing et de fierté, Si ne la li volt otroier, Ne por chuer, ne por proier. Quant ele s'oï escondire, Si en ot tel duel et tel ire, Et le tint en si grant despit, Que morte en fu sans lonc respit; Mès ainçois qu'ele se morist, Ele pria Diex et requist Que Narcisus au cuer ferasche, Qu'ele ot trouvé d'amors si flasche,
[p.97] XI
L'Auteur ici Narcisse conte 1487 Qui grand' surprise et grand mécompte Eut par son ombre qu'il aima Dedans l'onde où il se mira, En la séduisante fontaine. Cette amour lui fut si malsaine Qu'il en rendit l'âme à la fin, A la fontaine, sous le pin.
Narcisse qu'Amour sut étreindre, Et tant fit pleurer et se plaindre Quand il le tint en son réseau, Était un jeune damoiseau. Tant il souffrit qu'en rendit l'âme: Car Echo, une haute dame, Plus que rien au monde l'aimait, Et lui si fort la malmenait, Qu'elle dit: «je serai sa mie Ou je m'arracherai la vie.» Mais il fut pour sa grand' beauté Plein de dédain et de fierté, Repoussa toujours sa tendresse Et sa prière, et sa caresse. Devant ce méprisant accueil Elle en ressentit un tel deuil, Tel désespoir, telle colère, Qu'elle en expira de misère. Mais au moment qu'elle expira, Dieu vengeur elle supplia Que ce Narcisse impitoyable, Que cet amant si méprisable
* * * [p.98] Fust asproiés encore ung jor, 1517 Et eschaufés d'autel amor Dont il ne péust joie atendre; Si porroit savoir et entendre Quel duel ont li loial amant Que l'en refuse si vilment. Cele proiere fu resnable, Et por ce la fist Diex estable, Que Narcisus, par aventure, A la fontaine clere et pure Se vint sous le pin umbroier, Ung jour qu'il venoit d'archoier, Et avoit soffert grant travail De corre et amont et aval, Tant qu'il ot soif por l'aspreté Du chault, et por la lasseté Qui li ot tolue l'alaine. Et quant il vint à la fontaine Que li pins de ses rains covroit, Il se pensa que il bevroit: Sus la fontaine, tout adens Se mist lors por boivre dedans.
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XII
Comment Narcisus se mira A la fontaine, et souspira Par amour, tant qu'il fist partir S'âme du corps, sans départir.
Si vit en l'iaue clere et nete Son vis, son nés et sa bouchete, Et cis maintenant s'esbahi; Car ses umbres l'ot si trahi,
[p.99] Torturé fut encore un jour 1517 Et consumé du même amour, C'est-à-dire sans espérance, Pour qu'il eût enfin conscience Du deuil qu'a le loyal amant Qu'on rejette si vilement. A sa prière raisonnable, Dieu sut se montrer favorable Et voulut que Narcisse un jour S'en vint justement, de retour De la chasse, vers cette source, Fatigué d'une longue course, Chercher l'ombre sous le grand pin. Par monts, par vaux, dès le matin, Il courait le bois et la plaine; Exténué, tout hors d'haleine, Altéré par l'âpre chaleur, Il vit sous l'arbre protecteur La source vive et transparente. Pour étancher sa soif ardente Et tremper ses lèvres dans l'eau, Il se pencha sur le ruisseau.
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XII
Comment Narcisse, qui se mire A la fontaine, tant soupire Par amour, qu'il se fait partir L'âme du corps sans départir.
Quant il vit dans l'eau claire et nette Son front, son nez, et sa bouchete, Il resta soudain ébahi, Car son ombre l'avait trahi
* * * [p.100] Que cuida véoir la figure 1547 D'ung enfant bel à desmesure. Lors se sot bien Amors vengier Du grant orguel et du dangier Que Narcisus li ot mené. Lors li fu bien guerredoné, Qu'il musa tant à la fontaine, Qu'il ama son umbre demaine, Si en fu mors à la parclose. Ce est la somme de la chose: Car quant il vit qu'il ne porroit Acomplir ce qu'il desirroit, Et qu'il i fu si pris par sort, Qu'il n'en pooit avoir confort En nule guise, n'en nul sens, Il perdi d'ire tout le sens, Et fu mors en poi de termine. Ainsinc si ot de la meschine Qu'il avoit d'amors escondite, Son guerredon et sa merite. Dames, cest exemple aprenés, Qui vers vos amis mesprenés; Car se vous les lessiés morir, Diex le vous sara bien merir. Quant li escris m'ot fait savoir Que ce estoit tretout por voir La fontaine au biau Narcisus, Je m'en trais lors ung poi en sus, Que dedens n'osai regarder, Ains commençai à coarder, Quant de Narcisus me sovint, Cui malement en mesavint; Mès ge me pensai qu'asséur, Sans paor de mavés éur,
[p.101] En lui faisant voir la figure 1547 D'une enfant belle sans mesure. Pour punir Narcisse et le deuil Qu'il avait fait et son orgueil, Amour alors tint sa vengeance Et lui donna sa récompense. Au bord de l'eau Narcisse heureux Resta de son ombre amoureux, Et de sa mort ce fut la cause. Voici le détail de la chose: Car lorsqu'il vit qu'il ne pourrait Accomplir ce qu'il désirait, Lorsqu'il comprit à sa souffrance Qu'il n'aurait jamais jouissance En nul sens, en nulle façon, Il perdit d'ire la raison Et de mourir ne larda guère. Ainsi s'exauça la prière De cette amante dont un jour Il avait méprisé l'amour. Vous, envers vos amis cruelles, Dames, retenez ces modèles; Car si vous les laissiez mourir, Dieu saurait bien vous en punir. Quand je connus par cet indice Que la fontaine de Narcisse C'était, mon premier mouvement Fut de m'enfuir en ce moment Sans regarder l'onde trompeuse; Car alors l'aventure affreuse De Narcisse m'épouvantait Qui mort si malement était. Pourtant il me vint la pensée Que ma crainte était insensée,
* * * [p.102] A la fontaine aler pooie, 1581 Por folie m'en esmaioie. De la fontaine m'apressai, Quant ge fui près, si m'abessai Por véoir l'iaue qui coroit, Et la gravele qui paroit[36] Au fons plus clere qu'argens fins, De la fontaine c'est la fins. En tout le monde n'ot si bele, L'iaue est tousdis fresche et novele, Qui nuit et jor sourt à grans ondes Par deux doiz creuses et parfondes. Tout entour point l'erbe menue, Qui vient por l'iaue espesse et drue, Et en iver ne puet morir Ne que l'iaue ne puet tarir. Où fons de la fontaine aval, Avoit deux pierres de cristal Qu'à grande entente remirai, Et une chose vous dirai, Qu'à merveilles, ce cuit, tenrés Tout maintenant que vous l'orrés. Quant li solaus qui tout aguete, Ses rais en la fontaine giete, Et la clartés aval descent, Lors perent colors plus de cent Où cristal, qui por le soleil Devient ynde, jaune et vermeil: Si ot le cristal merveilleus Itel force que tous li leus, Arbres et flors et quanqu'aorne Li vergiers, i pert tout aorne, Et por faire la chose entendre, Un essample vous veil aprendre.
[p.103] Que j'étais fou de m'effrayer 1581 Et pouvais bien en essayer. Alors donc, reprenant courage, Je me baissai sur le rivage, Afin de voir l'eau qui courait Et la gravele qui parait Le fond, plus qu'argent claire et fine; La fontaine là se termine. Au monde il n'est rien de si beau! Le flot toujours frais et nouveau Sourd nuit et jour à grandes ondes Par deux rigoles moult profondes. Jamais la source ne tarit; Le froid en hiver n'y sévit, Et tout autour l'herbe menue Par l'eau s'étale épaisse et drue. Au fond de la fontaine aval Brillent deux pierres de cristal Que longtemps étonné j'admire; Or une chose vais vous dire Que pour merveilleuse tiendrez Sans nul doute quand l'ouïrez. Lorsque le soleil, qui tout guette, Ses rais en la fontaine jette, Et qu'aval la clarté descend, On voit de couleurs plus de cent Nuancer le cristal limpide, Vermeil, azur, jaune splendide. Telle du cristal merveilleux Est la vertu, que tous les lieux, Arbres et fleurs qui embellissent Ce beau verger, s'y réfléchissent. Pour la chose mieux expliquer, Un exemple vais appliquer.
* * * [p.104] Ainsinc cum li miréors montre 1615 Les choses qui li sunt encontre, Et y voit-l'en sans coverture Et lor color, et lor figure; Tretout ausinc vous dis por voir, Que li cristal, sans décevoir, Tout l'estre du vergier accusent A ceus qui dedens l'iaue musent: Car tous jours quelque part qu'il soient, L'une moitié du vergier voient; Et s'il se tornent maintenant, Pueent véoir le remenant. Si n'i a si petite chose, Tant reposte, ne tant enclose, Dont démonstrance n'i soit faite, Cum s'ele iert es cristaus portraite. C'est li miréoirs périlleus, Où Narcisus li orguilleus Mira sa face et ses yex vers, Dont il jut puis mors tout envers. Qui en cel miréor se mire, Ne puet avoir garant de mire, Que tel chose à ses yex ne voie, Qui d'amer l'a tost mis en voie. Maint vaillant homme a mis à glaive Cis miréors, car li plus saive, Li plus preus, li miex afetié I sunt tost pris et aguetié. Ci sourt as gens novele rage, Ici se changent li corage; Ci n'a mestier, sens, ne mesure, Ci est d'amer volenté pure; Ci ne se set conseiller nus, Car Cupido li fils Venus,