Chapter 13
[p.45] Et là grand assaut se livrait 665 Entre le geai, le roitelet, Et l'alouette et la mésange; Plus loin, la joyeuse phalange Des rossignols harmonieux S'égosillait à qui mieux mieux. Ailleurs merles et mauviettes, Étourneaux et bergeronnettes Des autres oisillons chanteurs S'efforçaient d'être les vainqueurs. Enfin, perruches éclatantes Et maints oiseaux aux voix savantes S'étaient dans ce verger riant Donné rendez-vous en chantant. Formaient, caquetant à leur guise, Ces oiseaux que je vous devise Un concert si délicieux Qu'on eût dit qu'il venait des cieux. Jamais si douce mélodie Ne fut d'homme mortel ouïe. Les chants étaient si doux, si beaux, Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux, Mais je crus ouïr les syrènes De la mer séduisantes reines; Série et saine était leur voix Dont on fit syrène autrefois.
Des oisillons, sous la feuillée, La savante et gente assemblée Lors déploya tout son talent. Et sachez, quand j'ouïs leur chant, Emmi ce beau lieu qui verdoie, Je fus tout inondé de joie.
* * * [p.46] Que n'avoie encor esté onques 697 Si jolif cum je fui adonques; Por la grant delitableté Fui plains de grant jolieté. Et lores soi-je bien et vi Que Oiseuse m'ot bien servi, Qui m'avoit en tel déduit mis: Bien déusse estre ses amis, Quant ele m'avoit deffermé Le guichet du vergier ramé. Dès ore si cum je sauré, Vous conterai comment j'ovré. Primes de quoi Déduit servoit, Et quel compaignie il avoit Sans longue fable vous veil dire, Et du vergier tretout à tire La façon vous redirai puis. Tout ensemble dire ne puis, Mès tout vous conteré par ordre, Que l'en n'i sache que remordre. Grant servise et dous et plaisant Aloient cil oisel faisant; Lais d'amors et sonnés cortois Chantoit chascun en son patois, Li uns en haut, li autre en bas; De lor chant n'estoit mie gas. La douçor et la mélodie Me mist où cuer grant reverdie; Mès quant j'oi escouté ung poi Les oisiaus, tenir ne me poi Que dant Déduit véoir n'alasse, Car à savoir moult désirasse Son contenement et son estre. Lors m'en alai tout droit à destre,
[p.47] Oncques n'avait goûté bonheur 697 Si pur qu'en cet instant mon coeur, Et dans une extase infinie Se plongeait mon âme ravie. Oyseuse, alors j'ai reconnu Quel service tu m'as rendu Par cette douce jouissance. Éternelle reconnaissance Je te dois de m'avoir ouvert Le guichet du beau verger vert! Dès lors, poursuivant mon histoire, Je vais chercher dans ma mémoire Ce que je fis; puis ce qu'était Déduit, quelle suite il avait, Sans longue fable vais vous dire, Et du beau verger tire à tire Vous dirai la façon depuis. Tout ensemble dire ne puis, Mais tout vous conterai par ordre Pour qu'on n'y sache que remordre. Parmi ce jardin ravissant Les oiselets allaient faisant Leurs jeux et prodiguaient sans cesse Leurs chants et leur vive allégresse. Lais d'amour et sonnets courtois, Chantait chacun en son patois. Et ces voix perçantes et graves Formaient des concerts si suaves, Si doux et si mélodieux, Que j'étais ravi, radieux. Quand j'eus tout à ma fantaisie Leurs chants ouïs, moult grande envie Me prit de connaître Déduit. J'oublie tout, tant fus séduit
* * * [p.48] Par une petitete sente 731 Plaine de fenoil et de mente; Mès auques près trové Déduit, Car maintenant en ung réduit M'en entré où Déduit estoit. Déduit ilueques s'esbatoit; S'avoit si bele gent o soi, Que quant je les vi, je ne soi Dont si très beles gens pooient Estre venu; car il sembloient Tout por voir anges empennés, Si beles gens ne vit homs nés.
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IV
Ci parle l'Amant de Liesce: C'est une Dame qui la tresce Maine volontiers et rigole, Et ceste menoit la karole.
Ceste gent dont je vous parole, S'estoient pris à la carole, Et une dame lor chantoit, Qui Léesce apelée estoit: Bien sot chanter et plesamment, Ne nule plus avenaument, Ne plus bel ses refrains ne fist, A chanter merveilles li sist; Qu'ele avoit la vois clere et saine, Et si n'estoit mie vilaine; Ains se savoit bien desbrisier, Ferir du pié et renvoisier.
[p.49] De voir son maintien, son visage. 731 Lors donc, à droite je m'engage Dans un sentier tout parfumé, De menthe et de fenouil semé. Tout près de là, suivant mon guide, J'entrai dans un réduit splendide Où le beau Déduit se trouvait. En ce lieu Déduit s'ébattait; Si belle était sa compagnie, Que soudain ma vue éblouie Crut voir des anges empennés, Comme onc n'en virent hommes nés, Et ne savais d'où pouvaient être Venus gens si beaux, si beau maître.
* * *
IV
Ci parle l'Amant de Liesse; C'est une Dame qui la tresce Aime mener et rigoler; Ici menait gens karoler.
Cette troupe que je devise A la karole s'était prise; Une gente dame chantait Que Liesse l'on appelait. A chanter elle était savante, Car d'une façon ravissante Elle modulait ses refrains Gracieux, entraînants, divins. Elle avoit la voix claire et saine, Et n'était pas non plus vilaine, Mais sa taille souple ondulait Et lestement son pied frappait.
* * * [p.50] Ele estoit adès coustumiere 759 De chanter en tous leus premiere: Car chanter estoit li mestiers Qu'ele faisoit plus volentiers. Lors véissiés carole aller, Et gens mignotement baler, Et faire mainte bele tresche, Et maint biau tor sor l'erbe fresche. Là véissiés fléutéors, Menesterez et jougléors; Si chantent li uns rotruenges, Li autres notes Loherenges, Por ce qu'en set en Loheregne Plus cointes notes qu'en nul regne. Assez i ot tableterresses Ilec entor, et tymberresses Qui moult savoient bien joer, Et ne finoient de ruer Le tymbre en haut, si recuilloient Sor ung doi, c'onques n'i failloient. Deus damoiseles moult mignotes, Qui estoient en pures cotes, Et trecies à une tresce, Faisoient Déduit par noblesce Enmi la karole baler; Mès de ce ne fait à parler. Comme el baloient cointement! L'une venoit tout belement Contre l'autre, et quant el estoient Près à près, si s'entregetoient Les bouches, qu'il vous fust avis Que s'entrebaisassent où vis: Bien se savoient desbrisier. Ne vous en sai que devisier,
[p.51] Elle était toujours coutumière 761 De chanter partout la première, Car chanter pour elle c'était Ce que plus volontiers faisait. Vous eussiez vu gens en cadence Mener karole et fine danse, Et mainte tresce et maint beau tour Sur l'herbe fraîche d'alentour. On voyait des escamoteuses Auprès et des tambourineuses Qui ne cessaient de bien jouer, Puis en l'air leur tambour ruer Et, sans manquer, sur un doigt vite Tombant le recevoir ensuite. Vous eussiez encor maints flûteurs Ouïs, ménestrels et jongleurs; L'un dit des légendes anciennes, Une autre des chansons lorraines. Car on sait que de ce pays Nous viennent les plus beaux récits. Puis au milieu deux jeunes filles, En jupon court, toutes gentilles, Les cheveux en nattes massés, Emmi les danseurs enlacés, Au beau Déduit, par déférence, Faisaient les honneurs de la danse. Comme elles balaient gentîment! L'une venait tout bellement Contre l'autre, puis au passage Approchait son joli visage; A voir leur bouche se croiser, Elles semblaient s'entrebaiser Quand se cambrait leur taille souple. Comment vous peindre ce beau couple?
* * * [p.52] Mès à nul jor ne me quéisse 793 Remuer, tant que ge véisse Ceste gent ainsinc efforcier De caroler et de dancier.
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V
Ci endroit devise l'Amant De la karole le semblant, Et comment il vit Cortoisie Qui l'apela par druerie, Et li monstra la contenance De cele gent, et de lor dance.
La karole tout en estant Regardai iluec jusqu'à tant C'une dame bien enseignie Me tresvit: ce fu Cortoisie La vaillant et la debonnaire, Que Diex deffende de contraire. Cortoisie lors m'apela: Biaux amis, que faites-vous là? Fait Cortoisie, ça venez, Et avecques nous vous prenez A la karole, s'il vous plest. Sans demorance et sans arrest A la karole me sui pris, Si n'en fui pas trop entrepris, Et sachiés que moult m'agréa Quant Cortoisie m'en pria, Et me dist que je karolasse, Car de karoler, se j'osasse, Estoie envieus et sorpris. A regarder lores me pris
[p.53] Jamais je n'eusse me mouvoir 795 Pensé, tant me plaisait de voir Ces gens en si belle accordance Mener la karole et la danse.
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V
Ici devise notre Amant De la karole le semblant, Et comment il vit Courtoisie L'appeler par galanterie, Et lui raconter ce qu'était Tout ce monde et ce qu'il dansait.
Toujours là debout, immobile, Je contemplais la troupe agile, Quand une charmante beauté, Coeur vaillant et plein de bonté (Que Dieu garde toute sa vie!) M'aperçut. C'était Courtoisie. Aussitôt elle m'appela: «Bel ami, que faites-vous là? Or ça, venez, fait Courtoisie; A karoler je vous convie, Avec nous venez, s'il vous plaît.» A la karole sans arrêt, Sans hésiter je fus me prendre Et sans chercher à m'en défendre, Car c'était mon plus vif désir; Et, sachez-le, plus grand plaisir N'eût su me faire Courtoisie. Je n'osais, mais brûlais d'envie De courir aussi karoler. Lors je me pris à contempler
* * * [p.54] Les cors, les façons et les chieres, 823 Les semblances et les manieres Des gens qui ilec karoloient: Si vous dirai quex il estoient. Déduit fu biaus et lons et drois, Jamès en terre ne venrois Où vous truissiés nul plus bel homme: La face avoit cum une pomme, Vermoille et blanche tout entour, Cointes fu et de bel atour. Les yex ot vairs, la bouche gente, Et le nez fait par grant entente; Cheveus ot blons, recercelés, Par espaules fu auques lés, Et gresles parmi la ceinture: Il resembloit une painture, Tant ere biaus et acesmés, Et de tous membres bien formés. Remuans fu, et preus, et vistes, Plus légier homme ne véistes; Si n'avoit barbe, ne grenon, Se petiz peus folages non, Car il ert jones damoisiaus. D'un samit portret à oysiaus, Qui ere tout à or batus, Fu ses cors richement vestus. Moult iert sa robe desguisée, Et fut moult riche et encisée, Et décopée par cointise; Chauciés refu par grant mestrise D'uns solers décopés à las; Par druerie et par solas
[p.55] Les visages, les contenances, 825 Les costumes et les semblances De tous ces gens qui karolaient; Je vous dirai ce qu'ils étaient. Déduit était de sa nature Droit et beau, de haute stature, L'air noble et de grand appareil Et gracieux, le teint vermeil Autour et blanc comme une pomme; Jamais on ne vit plus bel homme: Mignonne bouche, de beaux yeux, Le nez fait au moule, cheveux Blonds tombant en boucles soyeuses Sur ses épaules musculeuses. Sa taille fine cependant Était bien prise. En regardant Ce beau corps, sa riche parure, On croyait voir une peinture. Nul homme avec lui n'eût lutté De vigueur ni d'agilité. C'était, tout brillant de jeunesse, Un damoiseau plein de noblesse; Ni moustache ni barbe encor, Mais le fin duvet couleur d'or De la première adolescence. Il était avec élégance Vêtu tout d'or et de satin Tissu d'oiseaux à grand dessin. Sa robe à la coupe savante Et d'ornements étincelante, Tombait en festons gracieux; Un brodequin délicieux Enlaçait sa jambe arrondie, Et par amour sa douce amie
* * * [p.56] Li ot s'amie fet chapel 855 De roses qui moult li sist bel. Savés-vous qui estoit s'amie? Léesce qui nel' haoit mie, L'envoisie, la bien chantans, Qui dès lors qu'el n'ot que sept ans De s'amor li donna l'otroi: Déduit la tint parmi le doi A la karole, et ele lui, Bien s'entr'amoient ambedui: Car il iert biaus, et ele bele, Bien resembloit rose novele De sa color. S'ot la char tendre, Qu'en la li péust toute fendre A une petitete ronce. Le front ot blanc, poli, sans fronce, Les sorcis bruns et enarchiés, Les yex gros et si envoisiés, Qu'ils rioient tousjors avant Que la bouchete par convant. Je ne vous sai du nés que dire, L'en nel' féist pas miex de cire. Ele ot la bouche petitete, Et por baisier son ami, preste; Le chief ot blons et reluisant. Que vous iroie-je disant? Bele fu et bien atornée; D'ung fil d'or ere galonnée, S'ot ung chapel d'orfrois tout nuef, Je qu'en oi véu vint et nuef, A nul jor mès véu n'avoie Chapel si bien ouvré de soie. D'un samit qui ert tous dorés Fu ses cors richement parés,
[p.57] Lui avait tout de roses fait 859 De ses mains un beau chapelet. Savez-vous quelle était sa mie? Liesse qui ne le hait mie, La gente et joyeuse aux doux chants. A lui dès l'âge de sept ans D'amour elle donna le gage. Déduit la prend au doigt, l'engage A la karole, et chaque amant Moult s'enlace amoureusement. Il était beau, elle était belle, Et bien semblait rose nouvelle A voir son teint vermeil et clair: La moindre épine à cette chair Si tendre eût fait une blessure: Son front était blanc, sans plissure, Ses sourcils bruns et bien arqués, Ses yeux gros et si enjoués Qu'ils paraissaient toujours sourire Avant même la bouche rire, Qui toute mignonne s'ouvrait, Toujours aux baisers s'apprêtait. Du nez, je ne sais que vous dire; On n'en fait pas de mieux en cire. Son chef était blond et luisant. Que vous irai-je encor disant? Belle était et bien atournée, D'un fil d'or toute galonnée; Son chapel d'or était tout neuf, J'en ai vu plus de vingt et neuf, Mais jamais chapel, que je croie, Si bien ouvré de belle soie. Son corps était enfin paré De ce riche satin doré
* * * [p.58] De quoi son ami avoit robe, 889 Si en estoit assés plus gobe.
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VI
Ci dit l'Amant des biax atours Dont iert vestus li Diez d'Amours.
A li se tint de l'autre part Li Diex d'Amors, cil qui départ Amoretes à sa devise. C'est cil qui les amans justise, Et qui abat l'orguel des gens, Et si fait des seignors sergens, Et des dames refait bajesses, Quant il les trove trop engresses. Li Diex d'Amors de la façon, Ne resembloit mie garçon: De beaulté fist moult à prisier, Mès de sa robe devisier Criens durement qu'encombré soie. Il n'avoit pas robe de soie, Ains avoit robe de floretes, Fete par fines amoretes A losenges, à escuciaus, A oiselés, à lionciaus, Et à bestes et à liépars; Fu la robe de toutes pars Portraite, et ovrée de flors Par diverseté de colors. Flors i avoit de maintes guises Qui furent par grant sens assises: Nulle flor en esté ne nest Qui n'i soit, neis flor de genest,
[59] Que Déduit son ami préfère, 893 Faveur dont moult elle était fière.
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VI
Ci dit l'Amant les beaux atours Dont est vêtu le Dieu d'Amours.
Tout près d'eux d'autre part s'avance Dieu d'Amours. C'est lui qui dispense Les amourettes aux amants, Et qui rabat l'orgueil des gens, Et quand les trouve trop méchantes Des dames fait d'humbles servantes Et des seigneurs simples sergents; C'est lui le maître des amants. Du Dieu d'Amours telle est la grâce Qu'on devine sa noble race; On est surpris de sa beauté, Et nul sa robe, en vérité, Ne saurait peindre, que je croie. Il n'avait pas robe de soie, Mais bien avait robe de fleurs, Oeuvre d'amour de mille coeurs. Ce n'était qu'écussons, lozanges, Léopards, animaux étranges, Oiseaux de diverses couleurs: Ce n'était que bouquets de fleurs De mille sortes variées Et artistement mariées. Nulle fleur en été ne naît Qui n'y fût; la fleur de genêt, La violette, la pervenche, Mainte fleur azur, jaune ou blanche,
* * * [p.60] Ne violete, ne parvanche, 919 Ne fleur inde, jaune ne blanche; Si ot par leus entremeslées Foilles de roses grans et lées. Il ot ou chief ung chapelet De roses; mès rossignolet Qui entor son chief voletoient, Les foilles jus en abatoient: Car il iert tout covers d'oisiaus. De papegaus, de rossignaus, De calandres et de mesanges; Il sembloit que ce fust uns anges Qui fust tantost venus du ciau. Amors avoit ung jovenciau Qu'il faisoit estre iluec delés; Douz-Regard estoit apelés. Icis bachelers regardoit Les caroles, et si gardoit Au Diex d'Amors deux ars turquois. Li uns des ars si fu d'un bois Dont li fruit iert mal savorés; Tous plains de nouz et bocerés Fu li ars dessous et dessore, Et si estoit plus noirs que more[18]. Li autres ars fu d'un plançon Longuet et de gente façon; Si fu bien fait et bien dolés, Et si fu moult bien pipelés. Dames i ot de tous sens pointes, Et valés envoisiés et cointes. Ices deux ars tint Dous-Regars Qui ne sembloit mie estre gars, Avec dix des floiches son mestre. Il en tint cinq en sa main destre;
[p.61] A la belle rose y venait 923 Mêler son modeste reflet. La tête il avait festonnée De roses que l'aile étonnée Des rossignolets effeuillait Tout autour de son chapelet; Car il était couvert sans cesse De mille oiseaux de toute espèce, De rossignols, de perroquets, De mésanges, de roitelets; Il semblait que ce fût un ange Des cieux. Tout près d'Amour se range Un jouvenceau son compagnon; Doux-Regard, tel était son nom. Joyeux la karole il regarde Et dans chacune main il garde Au Dieu d'Amours un arc turcquois. Le premier des arcs est d'un bois Aux fruits amers sans aucun doute; Son aspect repoussant dégoûte; Il est plein de bosses, de noeuds, Et plus noir que More hideux[18]. L'autre, au contraire, est d'une branche Flexible, gracieuse et blanche, Toute couverte de dessins Des plus jolis et des plus fins. On n'y voyait que dames gentes, Varlets aux mines avenantes. Doux-Regard les tenait tous deux Et cinq flèches pour chacun d'eux. De sa main droite les plus belles A son maître il tendait; les ailes, Les coches, tout était bien fait; Tout couvert d'or le fût brillait
* * * [p.62] Mès moult orent ices cinq floiches 953 Les penons bien fais, et les coiches: Si furent toutes à or pointes, Fors et tranchans orent les pointes, Et aguës por bien percier, Et si n'i ot fer ne acier; Onc n'i ot riens qui d'or ne fust, Fors que les penons et le fust: Car el furent encarrelées De sajetes d'or barbelées. La meillore et la plus isnele De ces floiches, et la plus bele, Et cele où li meillor penon Furent entés, Biautés ot non[19]. Une d'eles qui le mains blece, Ot non, ce m'est avis, Simplece. Une autre en i ot apelée Franchise; cele iert empenée De valor et de cortoisie. La quarte avoit non Compaignie: En cele ot moult pesant sajete, Ele n'iert pas d'aler loing preste; Mès qui de près en vosist traire[20], Il en péust assez mal faire. La quinte avoit non Biau-Semblant, Ce fut toute la mains grévant, Ne porquant el fait moult grant plaie; Mès cis atent bonne menaie, Qui de cele floiche est plaiés, Ses maus en est mielx emplaiés: Car il puet tost santé atendre, S'en doit estre sa dolor mendre. Cinq floiches i ot d'autre guise, Qui furent lédes à devise:
[p.63] Garni de pointe meurtrière 957 De fer non, ni d'acier vulgaire. Du reste, rien qui d'Or ne fût, Sauf les ailerons et le fût, Car les pointes étaient doublées De sagettes d'or barbelées.
Des traits le plus prompt, le meilleur, Et le plus beau pour sa couleur, Et les plumes de son enture[19] Était Beauté. De sa nature Simplesse est moins à redouter. Le tiers Franchise, à n'en douter, De valeur et de courtoisie Fut empenné. Puis Compagnie Quatrième; à son dard pesant, On sentait que peu malfaisant De loin, grand mal il pouvait faire Si de près on le voulait traire[20]. Le cinquième était Beau-Semblant, Le moins dangereux, qui pourtant Fait grand' blessure; mais sa plaie Laisse espoir qui les maux défraie, Permet d'attendre la santé, Par quoi le coeur est conforté.
L'autre main tenait au contraire Cinq traits d'une horrible matière.
* * * [p.64] Li fust estoient et li fer 987 Plus noirs que déables d'enfer. La première avoit non Orguex, L'autre qui ne valoit pas miex, Fu apelée Vilenie; Icele fu de felonie Toute tainte et envenimée La tierce fu Honte clamée, Et la quarte Desespérance: Novel-Penser fu sans doutance[21] Apelée la darreniere. Ces cinq floiches d'une maniere Furent, et moult bien resemblables; Moult par lor estoit convenables Li uns des arcs qui fu hideus, Et plains de neus, et eschardeus; Il devoit bien tiex floiches traire, Car el erent force et contraire As autres cinq floiches sans doute. Mès ne diré pas ore toute Lor forces, ne lor poestés. Bien vous sera la vérités Contée, et la sénéfiance Nel' metré mie en obliance; Ains vous dirai que tout ce monte, Ainçois que je fine mon conte. Or revendrai à ma parole: Des nobles gens de la karole M'estuet dire les contenances, Et les façons et les semblances. Li Diex d'Amors se fu bien pris A une dame de haut pris, Et delez lui iert ajoustés: Icele dame ot non Biautés.