Chapter 11
[p.5] J'avais vingt ans; c'est à cet âge 23 Qu'Amour prend son droit de péage Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit Étendu j'étais une nuit, Et dormais d'un sommeil paisible. Lors je vis un songe indicible, En mon sommeil, qui moult me plut; Mais nulle chose n'apparut Qui ne m'advint tout dans la suite, Comme en ce songe fut prédite. Or veux ce songe rimailler Pour vos coeurs plus faire égayer; Amour m'en prie et me commande; Et si nul ou nulle demande Sous quel nom je veux annoncer Ce Roman qui va commencer: _Ci est le roman de Rose Où l'art d'Amour est toute enclose_. La matière de ce Roman Est bonne et neuve assurément[3]; Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie Et que le reçoive avec joie Celle pour qui je l'entrepris; C'est celle qui tant a de prix Et tant est digne d'être aimée, Qu'elle doit Rose être nommée. Il est bien de cela cinq ans; C'était en mai, amoureux temps Où tout sur la terre s'égaie; Car on ne voit buisson ni haie Qui ne se veuille en mai fleurir Et de jeune feuille couvrir. Les bois secs tant que l'hiver dure En mai recouvrent leur verdure;
* * * [p.6] Li bois recovrent lor verdure, 55 Qui sunt sec tant cum yver dure, La terre méismes s'orgoille Por la rousée qui la moille, Et oblie la poverté Où ele a tot l'yver esté. Lors devient la terre si gobe, Qu'el volt avoir novele robe; Si scet si cointe robe faire, Que de colors i a cent paire, D'erbes, de flors indes et perses, Et de maintes colors diverses. C'est la robe que je devise, Por quoi la terre miex se prise. Li oisel qui se sunt téu, Tant cum il ont le froit éu, Et le tens divers et frarin, Sunt en mai por le tens serin, Si lié qu'il monstrent en chantant Qu'en lor cuer a de joie tant, Qu'il lor estuet chanter par force. Li rossignos lores s'efforce De chanter et de faire noise; Lors s'esvertue, et lors s'envoise Li papegaus et la kalandre[4]: Lors estuet jones gens entendre A estre gais et amoreus Por le tens bel et doucereus. Moult a dur cuer qui en mai n'aime, Quant il ot chanter sus la raime As oisiaus les dous chans piteus. En iceli tens déliteus, Que tote riens d'amer s'effroie, Sonjai une nuit que j'estoie,
[p.7] Lors oubliant la pauvreté 57 Où elle a tout l'hiver été, La terre s'éveille arrosée Par la bienfaisante rosée. La vaniteuse, il faut la voir, Elle veut robe neuve avoir; De mille nuances, pour plaire, Robe superbe sait se faire, Avec l'herbe verte, des fleurs Mariant les belles couleurs. C'est cette robe que la terre, A mon avis, toujours préfère. Les oiselets silencieux Par le temps sombre et pluvieux, Et tant que sévit la froidure Sont en mai, quant rit la nature, Si gais, qu'ils montrent en chantant Que leur coeur a d'ivresse tant Qu'il leur convient chanter par force, Le rossignol alors s'efforce De faire noise et de chanter, Lors de jouer, de caqueter Le perroquet et la calandre[4]; Lors des jouvenceaux le coeur tendre S'égaie et devient amoureux Pour le temps bel et doucereux. Quand il entend sous la ramée La tendre et gazouillante armée Qui n'aime, il a le coeur trop dur! En ce temps enivrant et pur Qui l'amour fait partout éclore, Une nuit, m'en souvient encore, Je songeai qu'il était matin; De mon lit je sautai soudain,
* * * [p.8] Ce m'iert avis en mon dormant, 89 Qu'il estoit matin durement; De mon lit tantost me levai, Chauçai moi et mes mains lavai. Lors trais une aguille d'argent D'ung aguiller mignot et gent, Si pris l'aguille à enfiler. Hors de vile oi talent d'aler, Por oïr des oisiaus les sons Qui chantoient par ces boissons En icele saison novele; Cousant mes manches à videle, M'en alai tot seus esbatant, Et les oiselés escoutant, Qui de chanter moult s'engoissoient Par ces vergiers qui florissoient, Jolis, gais et plains de léesce. Vers une riviere m'adresce Que j'oi près d'ilecques bruire, Car ne me soi aillors déduire Plus bel que sus cele riviere. D'ung tertre qui près d'iluec iere Descendoit l'iave grant et roide, Clere, bruiant, et aussi froide Comme puiz, ou comme fontaine, Et estoit poi mendre de Saine, Més qu'ele iere plus espanduë. Onques més n'avoie véuë Cele iave qui si bien coroit: Moult m'abelissoit et séoit A regarder le leu plaisant. De l'iave clere et reluisant Mon vis rafreschi et lavé. Si vi tot covert et pavé
[p.9] Je me chaussai, puis d'une eau pure 91 Lavai mes mains et ma figure; Dans son étui mignon et gent Je pris une aiguille d'argent Que je garnis de fine laine, Puis je partis emmi la plaine Écouter les douces chansons Des oiselets dans les buissons Qui fêtaient la saison nouvelle. Cousant mes manches à vidèle, Seul j'allai prendre mes ébats, Témoin de leurs joyeux débats, De leur grâce et leur allégresse, Par ces vergers en grand' liesse. Tout près un grand ruisseau coulait Dont le murmure m'appelait; J'y courus. Jamais paysage Ne vis plus beau que ce rivage. D'un tertre vert et rocailleux Descend, en bonds tumultueux, L'onde aussi froide, claire et saine Comme puits ou comme fontaine. La Seine est un fleuve plus grand, Mais moins belle au large s'épand. Je n'avais oncques cette eau vue Qui si bien court et s'évertue. Dans un charme délicieux Plongé, je promenais mes yeux Partout ce riant paysage; De l'onde claire mon visage Je rafraîchis lors et lavai, Et je vis couvert et pavé Son lit de pierres et gravelle. La prairie était grande et belle
* * * [p.10] Le fons de l'iave de gravele; 123 La praérie grant et bele Très au pié de l'iave batoit, Clere et serie et bele estoit La matinée et atrempée: Lors m'en alai parmi la prée Contre val l'iave esbanoiant, Tot le rivage costoiant.
* * *
II
Ci raconte l'Amant et dit: Des sept ymaiges que il vit Pourtraites el mur du vergier, Dont il li plest à desclairier Les semblances et les façons, Dont vous porrez oïr les nons. L'ymaige premiere nommée, Si estoit Haïne apelée.
Quant j'oi ung poi avant alé, Si vi ung vergié grant et lé, Tot clos d'ung haut mur bataillié, Portrait defors et entaillié A maintes riches escritures, Les ymages et les paintures Ai moult volentiers remiré: Si vous conteré et diré De ces ymages la semblance, Si cum moi vient à remembrance,
HAINE.
Ens où milieu je vi Haïne Qui de corrous et d'ataïne
[p.11] Et jusqu'au pied de l'eau battait; 125 Or comme claire et douce était Et sereine la matinée, Parmi la plaine diaprée, Sans but, je suivis le courant, Tout le rivage côtoyant.
* * *
II
Ici, l'Amant en quelques pages Va raconter les sept images Qu'il vit sur les murs du verger. Il va sous nos yeux les ranger; Puis leurs façons et leurs postures, Leurs costumes et leurs figures Avant peindre, il les nommera, Par la Haine il commencera.
Quand je fus à quelque distance, J'aperçus un verger immense Tout clos d'un haut mur crénelé, Par dehors peint et ciselé De maintes riches écritures. Les images et les peintures Je pus à mon aise admirer; Or, je vais peindre et vous narrer De ces images la semblance Telle qu'en ai la souvenance.
HAINE.
La Haine au milieu se dressait. Tout d'abord en elle on sentait
* * * [p.12] Sembloit bien estre moverresse, 151 Et correceuse et tencerresse, Et plaine de grant cuvertage Estoit par semblant cele ymage. Si n'estoit pas bien atornée, Ains sembloit estre forcenée; Rechignie avoit et froncié Le vis, et le nés secorcié. Par grant hideur fu soutilliée, Et si estoit entortillée Hideusement d'une toaille.
FELONNIE[5].
Une autre ymage d'autel taille A senestre vi delez lui; Son non desus sa teste lui, Apellée estoit Felonnie.
VILENNIE.
Une ymage qui Vilonie Avoit non, revi devers destre, Qui estoit auques d'autel estre, Cum ces deus et d'autel féture; Bien sembloit male créature, Et despiteuse et orguilleuse, Et mesdisant et ramponeuse. Moult sot bien paindre et bien portraire Cil qui tiex ymages sot faire: Car bien sembloit chose vilaine, De dolor et de despit plaine; Et fame qui peut séust D'honorer ceus qu'ele déust[6].
[p.13] Grande source de jalousie, 151 De courroux et de frénésie. Elle me parut de poison Pleine et de noire trahison. Cette image mal atournée A les traits d'une forcenée, Un laid visage tout froncé, Le nez petit et retroussé, Puis, enfin, elle s'entortille D'une hideuse souquenille Qui plus hideuse encor la rend.
FÉLONIE[5].
A gauche est sur le même rang, De même taille, une autre image; Tout au dessus de son visage Félonie est son nom gravé.
VILENIE.
Une autre image j'ai trouvé Sur la droite. C'est Vilenie Avec elles en harmonie: Même aspect hideux, repoussant; Du premier coup d'oeil on pressent Une créature orgueilleuse Et médisante et rancuneuse. Celui qui peignit ces tableaux Savamment maniait pinceaux, Car bien semblait chose vilaine De douleur et de dépit pleine, Et femme qui petit savait Honorer ceux qu'elle devait[6].
* * * [p.14] COUVOITISE.
Après fu painte Coveitise: 179 C'est cele qui les gens atise De prendre et de noient donner, Et les grans avoirs aüner, C'est cele qui fait à usure Prester mains por la grant ardure D'avoir conquerre et assembler. C'est cele qui semont d'embler Les larrons et les ribaudiaus; Si est grans péchiés et grans diaus Qu'en la fin en estuet mains pendre. C'est cele qui fait l'autrui prendre, Rober, tolir et bareter, Et bescochier et mesconter; C'est cele qui les trichéors Fait tous et les faus pledéors, Qui maintes fois par lor faveles Ont as valés et as puceles Lor droites herites toluës[7]. Recorbillies et croçuës Avoit les mains icele ymage; Ce fu drois: car toz jors esrage Coveitise de l'autrui prendre. Coveitise ne set entendre A riens qu'à l'autrui acrochier; Coveitise a l'autrui trop chier.
AVARICE.
Une autre ymage y ot assise Coste à coste de Coveitise,
[p.15] CONVOITISE.
Après est peinte Convoitise. 179 C'est elle qui les gens attise De prendre et ne jamais donner, Et leurs biens faire foisonner. C'est elle encor qui à l'usure Prête la main pour sans mesure Constamment gagner, amasser. Qui ne cesse au vol de pousser Larrons, gens de mauvaise vie, Dont les crimes, la félonie A la potence les conduit: Celle qui fait dauber autrui Par dol et cauteleux langage, Par mauvais compte, escamotage. C'est elle qui, tous les tricheurs, Inspire et tous ces faux plaideurs Dont les manoeuvres criminelles Ont maints varlets, maintes pucelles, D'un héritage dépouillés[7]. Tout crochus et recoquillés Avait les doigts cette femelle, Et c'est chose bien naturelle, Car Convoitise, c'est connu, Aucun bonheur n'a jamais eu Fors quand les autres dévalise; Ne sait entendre Convoitise A rien qu'aux autres accrocher; Elle a d'autrui le bien trop cher.
AVARICE.
Je vis une autre image assise Côte à côte de Convoitise,
* * * [p.16] Avarice estoit apelée: 207 Lede estoit et sale et foulée Cele ymage, et megre et chetive, Et aussi vert cum une cive. Tant par estoit descolorée, Qu'el sembloit estre enlangorée; Chose sembloit morte de fain, Qui ne vesquist fors que de pain Petri à lessu fort et aigre; Et avec ce qu'ele iere maigre, Iert-ele povrement vestuë, Cote avoit viés et desrumpuë; Comme s'el fust as chiens remese; Povre iert moult la cote et esrese, Et plaine de viés palestiaus. Delez li pendoit ung mantiaus A une perche moult greslete, Et une cote de brunete[8]; Où mantiau n'ot pas penne vaire, Mès moult viés et de povre afaire, D'agniaus noirs velus et pesans. Bien avoit la robe vingt ans; Mès Avarice du vestir Se sot moult à tart aatir: Car sachiés que moult li pesast Se cele robe point usast; Car s'el fust usée et mauvese, Avarice éust grant mesese, De noeve robe et grant disete, Avant qu'ele éust autre fete. Avarice en sa main tenoit Une borse qu'el reponnoit, Et la nooit si durement, Que demorast moult longuement
[p.17] C'était Avarice. Elle était 209 Affreuse et sale, et se voûtait. Cette image maigre et chétive Était verte comme une cive, Et ce visage sans couleur Semblait s'épuiser de langueur. D'un mort elle avait l'apparence Qui ne vécut que d'abstinence Et de pain fait d'aigre levain. Pour draper sa maigreur enfin Elle était pauvrement vêtue D'une vieille cote rompue, Sale, de pièces et morceaux; On eût dit épave en lambeaux De la dent des chiens délaissée. Une perche grêle est dressée Tout près d'elle, où pend un manteau Et cote de drap jadis beau[8]. Pas la moindre trace d'hermine Sur ce manteau de triste mine D'agneaux noirs, velus et pesants. Bien avait la robe vingt ans; Mais avarice n'est pressée D'avoir sa cote remplacée. Toujours elle est à deviser Comment ne pas sa robe user; Car si la robe était mauvaise, Avarice aurait grand mésaise, Robe neuve avant de s'offrir, Moult longtemps dût-elle en pâtir. Dans ses mains Avarice cache Une grand'bourse qu'elle attache Et noue avec acharnement, Afin de rester longuement
* * * [p.18] Ainçois qu'el en péust riens traire, 241 Mès el n'avoit de ce que faire. El n'aloit pas à ce béant Que de la borse ostat néant.
ENVIE.
Après refu portrete Envie, Qui ne rist oncques en sa vie, N'oncques de riens ne s'esjoï, S'ele ne vit, ou s'el n'oï[9] Aucun grant domage retrere. Nule riens ne li puet tant plere Cum mefet et mesaventure, Quant el voit grant desconfiture. Sor aucun prodomme chéoir[10], Ice li plest moult à véoir. Ele est trop lie en son corage Quant el voit aucun grant lignage Dechéoir et aler à honte; Et quant aucuns à honor monte Par son sens ou par sa proéce, C'est la chose qui plus la bléce. Car sachiés que moult la convient Estre irée quant biens avient. Envie est de tel cruauté, Qu'ele ne porte léauté A compaignon, ne à compaigne; N'ele n'a parent, tant li tiengne, A cui el ne soit anemie: Car certes el ne vorroit mie Que biens venist, neis à son pere. Mès bien sachiés qu'ele compere Sa malice trop ledement: Car ele est en si grant torment,
[p.19] Devant qu'elle en pût rien extraire. 243 Mais, las! elle n'en a que faire, Car jamais n'aura le désir De cette bourse rien sortir.
ENVIE.
Après était pourtraite Envie Qui ne rit oncques en sa vie, Et qui de rien ne s'éjouit Que s'elle voit ou s'elle ouït[9] Raconter quelque grand dommage. Rien ne lui plaît ni la soulage Autant que lorsqu'elle peut voir Dessus aucun prudhomme choir[10] Ou méfait, ou mésaventure, Ou quelque grand'déconfiture. Mais si quelque noble maison Déchoit et souille son blason, C'est la félicité suprême. Aussi, ce que le moins elle aime, C'est qu'un homme arrive à l'honneur Par ses vertus et sa valeur. Sachez que grande est sa colère Lorsque advient quelque bien sur terre. Elle est de telle cruauté Qu'elle ne porte aménité A compagnon ni bonne amie; Car d'un chacun c'est l'ennemie, Fût-il son plus proche parent, Et son coeur serait moult dolent Si bien venait même à son père. Mais Dieu lui fait par grand'misère Payer cette méchanceté; Car son coeur est si tourmenté
* * * [p.20] Et a tel duel quant gens bien font, 273 Par ung petit qu'ele ne font. Ses felons cuers l'art et detrenche, Qui de li Diex et la gent venche. Envie ne fine nule hore D'aucun blasme as gens metre sore; Je cuit que s'ele cognoissoit Tot le plus prodome qui soit Ne deçà mer, ne delà mer, Si le vorroit-ele blasmer; Et s'il iere si bien apris Qu'el ne péust de tot son pris Rien abatre ne desprisier, Si vorroit-ele apetisier Sa proéce au mains, et s'onor Par parole faire menor.
Lors vi qu'Envie en la painture Avoit trop lede esgardéure; Ele ne regardast noient Fors de travers en borgnoiant; Ele avoit ung mauvès usage, Qu'ele ne pooit ou visage Regarder riens de plain en plaing, Ains clooit ung oel par desdaing, Qu'ele fondoit d'ire et ardoit, Quant aucuns qu'ele regardoit, Estoit ou preus, ou biaus, ou gens, Ou amés, ou loés de gens.
[p.21] Quand le bien voit, telle est sa rage, 275 Qu'elle en fondrait presque, je gage; Et la vertu ce coeur vilain Consume et déchire sans fin, Et l'horreur de cette souffrance Est de Dieu ci-bas la vengeance. Envie et son bec malfaisant Les gens ne lâche un seul instant, Et s'elle connaissait, je pense, Le plus honnête homme de France, Ou même par delà la mer, Le voudrait-elle encor blâmer. Mais si sa langue envenimée Une si ferme renommée Ne pouvait d'un coup renverser, Elle essaierait d'apetisser Au moins son los et sa prouesse Par sa fourbe et par son adresse. Je vis, étudiant ses traits, Qu'elle avait le regard mauvais; Sur rien ne s'arrêtait sa vue Que de biais, irrésolue, Et moult laide habitude avait, C'est que jamais elle n'osait En plein regarder nulle chose. De dédain sa prunelle close D'ire soudain s'illuminait Quand celui qu'elle examinait Était beau, de haute naissance, Ou pour son coeur et sa vaillance Aimé de tous et respecté.
* * * [p.22] TRISTESSE.
Delez Envie auques près iere 301 Tristece painte en la maisiere; Mès bien paroit à sa color Qu'ele avoit au cuer grant dolor, Et sembloit avoir la jaunice. Si n'i féist riens Avarice Ne de paleur, ne de mégrece: Car li soucis et la destrece, Et la pesance et les ennuis Qu'el soffroit de jors et de nuis, L'avoient moult fete jaunir, Et megre et pale devenir. Oncques mès nus en tel martire Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire Cum il sembloit que ele éust: Je cuit que nus ne li séust Faire riens qui li péust plaire: N'el ne se vosist pas retraire, Ne réconforter à nul fuer Du duel qu'ele avoit à son cuer. Trop avoit son cuer correcié, Et son duel parfont commencié. Moult sembloit bien qu'el fust dolente, Qu'ele n'avoit mie esté lente D'esgratiner tote sa chiere; N'el n'avoit pas sa robe chiere, Ains l'ot en mains leus descirée Cum cele qui moult iert irée. Si cheveul tuit destrecié furent, Et espandu par son col jurent, Que les avoit trestous desrous De maltalent et de corrous.
[p.23] TRISTESSE.
Près d'Envie et tout à côté, 306 Sur le mur l'image se dresse De la langoureuse Tristesse. Il paraît bien à sa couleur Qu'au coeur elle a grande douleur, Elle semble avoir la jaunisse. Rien n'est auprès d'elle Avarice Pour son teint pâle et sa maigreur; Car les soucis et le malheur, Et les chagrins, et la détresse Dont le jour et la nuit sans cesse Elle souffre, l'ont fait jaunir Et maigre et pâle devenir. Oncques nul en un tel martyre Ne fut, ni n'eut aussi grande ire Comme à la voir il me parut, Et je pense que nul ne sut Faire chose qui pût lui plaire Ni calmer sa douleur amère, Tant son coeur était courroucé Et profond son deuil enfoncé. Aussi sur son propre visage Elle dut assouvir sa rage Ainsi que sur ses vêtements. De sillons nombreux et sanglants Sa face est toute lacérée, Et cette robe déchirée Est la preuve de ses dégoûts, De sa haine et de son courroux. S'épand sur son col, sa figure De tous côtés sa chevelure
* * * [p.24] Et sachiés bien veritelment 333 Qu'ele ploroit profondément: Nus, tant fust durs, ne la véist, A cui grant pitié n'en préist. Qu'el se desrompoit et batoit, Et ses poins ensemble hurtoit. Moult iert à duel fere ententive La dolereuse, la chetive; Il ne li tenoit d'envoisier, Ne d'acoler, ne de baisier: Car cil qui a le cuer dolent, Sachiés de voir, il n'a talent De dancier, ne de karoler[11], Ne nus ne se porroit moller Qui duel éust, à joie faire, Car duel et joie sont contraire.
VIEILLESSE.
Après fu Viellece portraite, Qui estoit bien ung pié retraite De tele cum el soloit estre; A paine se pooit-el pestre, Tant estoit vielle et radotée. Bien estoit sa biauté gastée, Et moult ert lede devenuë. Toute sa teste estoit chenuë, Et blanche cum s'el fust florie. Ce ne fut mie grant morie S'ele morust, ne grans pechiés, Car tous ses cors estoit sechiés De viellece et anoiantis: Moult estoit jà ses vis fletris, Qui jadis fut soef et plains; Mès or est tous de fronces plains.
[p.25] Qu'elle a rompue en son tourment, 337 Ses pleurs coulent abondamment. L'âme la plus dure, à sa vue, De grand'pitié se fût émue, Car son sein tout elle battait Et ses poings ensemble heurtait. Toujours à deuil faire attentive, La douloureuse, la chétive Jamais ne cherche à s'amuser Ni sa bouche le doux baiser. Car celui dont l'âme dolente Languit, de rien ne se contente, Ne veut danser ni karoler[11]; Il ne sait que se désoler Sans nulle distraction prendre, Joie et deuil ne sauraient s'entendre.
VIEILLESSE.