Le roman de la rose - Tome I

Chapter 1

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LE ROMAN DE LA ROSE

par

GUILLAUME DE LORRIS et JEAN DE MEUNG

* * * * *

Édition accompagnée d'une traduction en vers;

Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques;

Suivie de Notes et d'un Glossaire

par

PIERRE MARTEAU

TOME I

PARIS 1878

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[p. I] «Encore vaudroit-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un lexicon des vieils mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le _Romant de la Rose_, que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé son temps.»

(RONSARD.)

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LE XIXe SIÈCLE ET L'AMOUR. [p. III]

LE XIXe SIÈCLE.

_Qui donc t'a donné, bel enfant, Cette fleur toute fraîche éclose? Je suis déjà vieux, et pourtant Jamais ne vis si belle Rose_.

_Quel éclat, quelle douce odeur! De la Nuit, sur sa tige verte, Scintille encore un tendre pleur, Et là, sur sa lèvre entr'ouverte_.

_Parmi ce jardin radieux Que chaque jour fleurit l'Aurore, Que n'ai-je l'arbre merveilleux Qui fit si belle fleur éclore!_

_Dessus ses rameaux vigoureux Greffant mes délicates entes, Je verrais son suc généreux Régénérer mes frêles plantes_. [p. IV] L'AMOUR.

_C'est que vous ne connaissez pas, O vieillard, toutes vos richesses. Aux jeunes plantes pourquoi, las! Prodiguer toutes vos caresses?_

_Voyez là-bas ce vieux buisson, Mais toujours vert, toujours vivace; C'est là que j'ai le doux bouton Cueilli qui tous les autres passe_.

LE XIXe SIÈCLE.

_Quoi! dans ce vieux jardin françois Où je vois jeter tant de pierres, Où nul ne pénétra, je crois, Depuis la mort de mes grands-pères?_

L'AMOUR.

_Là dort, sous ces durs églantiers, Mainte fleur mille fois plus belle Que de tous vos jeunes rosiers La plus gente et la plus nouvelle_.

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[p. V] HOMMAGE DU TRADUCTEUR

A MONSIEUR COUGNY,

Professeur de rhétorique au lycée Saint-Louis.

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Permettez-moi, cher maître, de vous dédier cette édition du _Roman de la Rose_, qui, sans vous, n'eût jamais vu le jour. Vous avez daigné jeter un regard favorable sur ce premier essai de ma muse, et c'est votre bonté toute paternelle qui a soutenu jusqu'au bout ses pas hésitants. Vous seul connaissez mes longs ennuis, mes labeurs et ma persévérance pour arriver au but tant désiré. Comme à l'Amant, le hideux Danger, la blême Peur et la rouge Honte m'ont barré bien souvent la voie. Mais Ami me réconfortait et m'engageait à poursuivre ma route, jusqu'à ce que je pusse enfin cueillir la Rose. Ami, c'était vous, et maintenant que j'ai cueilli le divin bouton, je vous en offre les prémices, mon cher maître; car, vous le savez, mon coeur est toujours resté vôtre, et

Se ge pers vostre bien-voillance, A poi que ne m'en désespoir.

Autant que moi, vous êtes le père de cette oeuvre, et je vous prie d'en accepter l'hommage du plus fidèle de vos disciples, du plus sincère de vos admirateurs, et du plus dévoué de vos amis.

[p. VII] INTRODUCTION AU ROMAN DE LA ROSE.

Tout le monde connaît, au moins par son titre, le _Roman de la Rose_. Il est resté populaire à travers tant de siècles disparus. Mais, sauf quelques rares érudits, personne ne le lit aujourd'hui. Car, nous le savons par expérience, il faut un certain courage pour oser entreprendre la lecture d'un aussi volumineux ouvrage, qui, somme toute, ne saurait avoir autant d'attraits pour nous que pour ses contemporains. Au surplus, même pour ceux à qui ce vieux langage est familier, la lecture n'en reste pas moins pénible et jusqu'à un certain point ennuyeuse. Aussi pouvons-nous affirmer que, même parmi ceux qui daignent y jeter les yeux, bien peu ont la constance de l'étudier.

Quelle est donc la raison de cette popularité qui survit à l'oeuvre elle-même pour ainsi dire? C'est que le _Roman de la Rose_ fit époque aussi bien pour la forme que pour le fond, car la hardiesse des idées y égale l'énergie du style; c'est que l'influence étonnante [p. VIII] que ce livre exerça sur son temps, la vogue incroyable dont il jouit pendant plusieurs siècles, en ont fait comme le point de départ de notre littérature nationale. En un mot, c'est une grande date dans l'histoire de notre langue, on pourrait presque dire une révolution.

Quelques rares génies ont ainsi marqué leur siècle d'un sceau ineffaçable, et pardessus tous les autres leur nom restera populaire. Tels sont Jehan de Meung, Rabelais, Molière, Voltaire, et de nos jours Victor Hugo.

Autour de ces astres rayonnants viennent graviter une foule de satellites, dont l'éclat quelquefois semble faire pâlir ces soleils et les éclipser. Mais, au moment où ils semblent près de s'éteindre, on les voit soudain, s'embraser de nouveau, concentrer sur eux-mêmes tous les feux dispersés des étoiles qui les entourent, et inonder de lumière leur siècle tout entier.

Tel est Jehan de Meung et son _Roman de la Rose_.

En 1816, M. Renouard écrivait dans le _Journal des Savants:_

«Le _Roman de la Rose_ est l'un des monuments les plus remarquables de notre ancienne poésie. Par son succès et sa célébrité, ayant jadis influé sur l'art d'écrire et sur les moeurs, il fut longtemps l'objet d'une admiration outrée et d'une critique sévère, et toutefois mérita une juste part des éloges et des reproches qui lui furent prodigués.»

Ces quelques lignes sont le résumé le plus clair et le plus net qu'on puisse tirer de tout ce qui fut écrit depuis deux cents ans sur ce fameux livre. Bref, ce jugement, qui n'en est pas un, est accepté sans appel aujourd'hui; cette sentence a fait loi.

[p. IX] Or, nous nous sommes toujours méfié de ces jugements à la Salomon, qui n'ont d'autre but que de contenter tout le monde, mais n'avancent pas la question d'un iota. Nous avons été fort étonné de voir ainsi juger en trois mots une oeuvre pour et contre laquelle furent écrits des volumes entiers, une oeuvre qui, si nous en croyons les contemporains, a bouleversé son siècle, et trois cents ans après son apparition passionnait encore nos pères.

Comment se fait-il qu'après un succès si prodigieux, cet ouvrage soit tombé dans un tel oubli, que personne ne le lise plus? Pourquoi ce silence si profond autour d'une oeuvre qui, à juste titre, passa pendant plusieurs siècles, et passe encore pour un des monuments les plus remarquables de la littérature française? Nul ne saurait l'expliquer autrement que par notre apathie naturelle et le dédain implacable dont les deux derniers siècles poursuivirent leurs devanciers, mais qui semble s'éteindre aujourd'hui.

Nous nous sommes dit cependant, avec Théophile Gautier, que nul ne dupe entièrement son époque, et que nos ancêtres, qui certes nous valaient bien, ne devaient pas avoir en vain prodigué une telle admiration, ni des critiques si violentes et si amères, à une oeuvre médiocre ou sans valeur. Nous entreprîmes donc de vérifier par nous-même ce qu'il y avait de fondé dans ces jugements si contradictoires, et nous croyons enfin avoir assis notre opinion d'une manière absolue et définitive, tout en permettant, grâce à cette nouvelle édition, à tous les lecteurs, quels qu'ils soient, de contrôler séance tenante nos arguments; car, en face du texte primitif, se trouve la traduction à peu près littérale de l'oeuvre tout entière.

[p. X] En effet, l'expérience nous a montré combien il est dangereux, en littérature surtout, de se faire une opinion sur celle des autres. C'est ainsi que se sont perpétuées jusqu'à nous des erreurs dont nous sommes aujourd'hui profondément surpris. Le législateur du Parnasse français, Boileau lui-même, est très-discuté, et l'on commence à en appeler de ses arrêts, devant lesquels se sont inclinées dix générations successives.

Aujourd'hui, las d'admirer le grand siècle et rien que le grand siècle, on s'est demandé si réellement il n'y avait rien à admirer au-delà, si nos ancêtres étaient aussi ignorants qu'ignorés, et l'on est arrivé à cette conclusion que nous seuls sommes des ignorants.

Si par la science nous les avons dépassés, c'est en profitant de leurs conquêtes; mais il est un fait indéniable: c'est qu'on étudiait beaucoup au moyen âge, où l'on avait tant à apprendre et où les moyens d'apprendre étaient si restreints.

A partir du XVIe siècle, plus on remonte, plus on est étonné de la profonde érudition et de l'incroyable activité des écrivains, c'est-à-dire des savants (ces deux mots étaient synonymes alors), car on ne faisait pas à cette époque, comme au grand siècle, sa fortune et sa réputation avec un sonnet ou une plate épître au plus flagorné des rois.

e Or, en notre qualité d'enfant de l'Orléanais, rien ne pouvait exciter à un plus haut point notre curiosité que le fameux _Roman de la Rose_. Nous en entreprîmes l'étude il y a quelques années, avec l'intention de la faire aussi complète et aussi consciencieuse que possible. Pour cela, il était de toute nécessité d'en faire la traduction, afin de pouvoir suivre l'oeuvre jusque dans ses moindres détails. Nous la commençâmes donc; puis, le charme aidant, bercé de la riante illusion du poète, nous nous prîmes à le suivre dans les sentiers fleuris de son paradis terrestre. Nous étions, comme l'Amant, ébloui, enivré, ravi. Mais comme cette prose était pâle auprès de l'adorable langage de Guillaume! Comment rendre la simplicité, la grâce et la naïveté du romancier, la richesse et l'harmonie si douce de sa vieille langue romane, autrement que dans le rhythme gracieux choisi par lui? Malgré nous, nous en vînmes à rimailler ce songe délicieux et à traduire l'oeuvre entière en vers modernes, mais en serrant le texte du plus près qu'il nous fût possible, laissant subsister toutefois les vieux mots assez compréhensibles à la masse des lecteurs pour n'en pas [p. XII] rendre la lecture fatigante et insipide, et pour lui conserver comme un parfum de sa saveur primitive.

Pour Guillaume de Lorris, la tâche était relativement facile, et, nous l'espérons du moins, nous avons pu conserver à notre traduction un reflet de la poésie originale. Mais pour Jehan de Meung, ce fut autre chose. En effet, Jehan de Meung n'est pas un poète. La grâce et l'élégance sont le moindre de ses soucis, et bien qu'il soit fécond à l'excès, son style n'en est pas moins le plus souvent d'une concision désespérante. Dans ses longues dissertations philosophiques, dans ses hors-d'oeuvre scientifiques, chaque mot a sa valeur propre, et nous nous sommes bien des fois heurté à des expressions à peu près intraduisibles. Aussi fûmes-nous constamment obligé de sacrifier l'élégance à la fidélité. Il faut l'avouer aussi, Jehan de Meung a semé son poème de périodes interminables, que les inversions par trop forcées et les phrases accessoires qui viennent se jeter au travers de l'idée principale rendent souvent lourdes et fatigantes, et quelquefois obscures. Nous avons tenu, autant que possible, à conserver à l'auteur jusqu'à ses défauts; malheureusement, nous l'en avons gratiné de bien d'autres!

Quoi qu'il en soit, le _Roman de la Rose_, le livre de Jehan de Meung surtout, est un des vieux monuments de notre langue que doivent lire tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de notre pays, ne fût-ce que pour se rendre compte des progrès accomplis depuis six cents ans dans toutes les matières que traite cette immense encyclopédie.

Tout le monde aujourd'hui peut donc étudier ce beau poème, et si la traduction est demeurée bien au-dessous de l'original, nous espérons du moins [p. XIII] que le lecteur nous saura gré de nos efforts pour la jouissance qu'il goûtera, et c'est le seul but que nous désirions atteindre. En lui faisant aimer nos vieux poètes Orléanais, nous lui ferons peut-être oublier notre insuffisance, et, comme l'Amant, nous serons bien payé de nos peines.

Le savant pourra étudier le poète dans son naïf et primitif langage, le curieux dans la traduction; et s'ils rencontrent quelques expressions qui leur semblent mal choisies, quelques mots malsonnants, quelques vers mal tournés, avant de condamner le traducteur, qu'ils daignent d'abord jeter les yeux sur l'original, puis songer à ce travail immense, et cette pensée leur inspirera peut-être un peu d'indulgence.

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Le _Roman de la Rose_ est un roman allégorique, et non pas un roman où l'abus exagéré de l'allégorie nuit à la marche de l'action, comme nous le lisons dans nombre d'études sur ce poème et l'entendons répéter par une foule de gens qui prétendent l'avoir étudié, sans pour cela le connaître le moins du monde.

Le drame tout entier et tous les personnages sans exception sont allégoriques. Il est donc temps de faire justice, une fois pour toutes, de ce reproche, qui ne repose absolument sur rien. C'est comme si l'on reprochait à un poète, chantant la guerre des dieux par exemple, l'abus du merveilleux. A l'époque où parut l'oeuvre dont nous allons commencer l'analyse, c'était en plein moyen âge, c'est-à-dire au plus beau temps des troubadours, jongleurs et ménestrels. L'idylle charmante de Guillaume, ce délicieux [P. XIV] roman de moeurs, inaugura un genre nouveau, et quoique cette oeuvre fût restée inachevée, elle jouissait encore, un demi-siècle plus tard, d'une telle renommée, que Jehan de Meung crut devoir la terminer et, par l'étendue qu'il lui donna, en quelque sorte se l'approprier.

Que dans les siècles suivants ce genre si gracieux se soit démodé au point de devenir insipide, c'est peut-être ce qui expliquerait, malgré les efforts de Clément Marot pour en rendre la lecture plus facile, l'oubli profond dans lequel ce poème est tombé.

Mais aujourd'hui où les études se portent avec tant d'ardeur sur notre vieille littérature, aujourd'hui où nous voilà retombés dans ces romans d'aventures (moins le merveilleux) que le _Roman de la Rose_ démodait alors, il aura certainement, pour nombre de lecteurs, comme un regain de nouveauté à six siècles de distance.

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Cette édition laissera cependant une lacune. M. Herluison avait un moment espéré faire une édition absolument complète et qui fût, si je puis m'exprimer ainsi, le dernier mot sur cette oeuvre dont l'Orléanais est si fier. Il avait cru pouvoir publier une nouvelle collation du texte primitif, et s'était adressé à un savant de premier ordre, M. Cougny, bien connu de tous ceux qu'intéressent les lettres par ses remarquables travaux. Celui-ci voulut bien se charger de ce travail et le commença. Au bout de quelques jours, il fut arrêté par des difficultés sans nombre, et reconnut que le travail qu'il entreprenait ne pouvait s'achever qu'en plusieurs années, et au prix d'un labeur incroyable et à [P. XV] peu près inutile. Il découvrit des centaines de variantes, la plupart insignifiantes, sur chacun des vers de ces vieux poèmes. Quelles leçons préférer? C'est ce qu'il était impossible de décider. De plus, il reconnut que le texte publié par Méon au début de ce siècle semblait le plus ancien, et préférable (presque partout) aux meilleurs manuscrits que la France possède. «Le seul travail utile eût consisté, dit-il, à collationner le texte de Méon avec celui des plus anciens manuscrits, avec l'idée bien arrêtée de donner un texte purement Orléanais. Mais en l'absence de manuscrits et d'éditions orléanaises, l'établissement d'un pareil texte eût demandé un travail très-minutieux et excessivement long. Il eût fallu faire avant tout une étude très-exacte de la langue française dans le pays d'origine de nos deux poètes, et tenir grand compte de ce qu'ils ont dû emprunter au langage de l'Ile-de-France et de Paris en particulier, où ils semblent avoir séjourné de bonne heure et assez longtemps.» A notre grand regret, ce travail reste et restera sans doute encore bien longtemps à faire.

Force fut donc de s'arrêter à l'édition de Méon, la meilleure que nous connaissions et qui est, à peu de chose près, la restitution fidèle de nos vieux romanciers, autant qu'elle est possible après plus de six siècles.

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[P. XVII] NOTICE SUR LES DEUX AUTEURS DU ROMAN DE LA ROSE.

L'Histoire ne nous a rien légué de précis touchant la vie des deux auteurs du _Roman de la Rose._

Malgré les luttes ardentes que l'apparition de cet ouvrage fit naître, les innombrables manuscrits d'abord, puis, à l'invention de l'imprimerie, les éditions multipliées de cette oeuvre considérable ne nous apprennent rien, ou presque rien, de Guillaume de Lorris et de Jehan de Meung.

C'est donc dans leurs écrits mêmes et dans la tradition que nous chercherons à préciser la date de leur naissance, celle de la publication du roman, celle de leur mort, et enfin nous discuterons les circonstances les plus saillantes de leur vie, telles que la tradition nous les a transmises.

Lorsque l'histoire ne donne rien d'absolument certain sur un homme célèbre, notre opinion est qu'il faut conserver un grand respect pour la tradition, [P. XVIII] et s'il est dangereux d'accepter sans contrôle toutes les légendes qui sont parvenues jusqu'à nous, il faut bien se garder, par contre, d'éliminer tout ce qui n'est pas prouvé d'une manière incontestable. En un mot, tout ce qui, sans être en contradiction formelle avec l'histoire, c'est-à-dire avec les dates, est fidèle au caractère des auteurs et à leurs opinions, doit être religieusement conservé.

Nous allons donc suivre pas à pas, dans tous les détails qu'ils nous ont transmis, les différents auteurs et éditeurs qui se sont occupés du _Roman de la Rose_, et si, par cette voie, nous n'arrivons pas à la certitude, nous ferons en sorte de rétablir les faits selon la vraisemblance et les probabilités les plus sérieuses.

Guillaume de Lorris eût dû naître, si nous en croyons l'opinion la plus répandue, vers 1235 et mourir vers 1260. Nous allons montrer tout à l'heure que c'est une erreur grave, en ce sens qu'elle a pour conséquence de rejeter l'oeuvre de Jehan de Meung au commencement du XIVe siècle, quand au contraire elle parut dans la deuxième moitié du XIIIe.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Guillaume de Lorris naquit à Lorris, petite ville du Gâtinais, entre Orléans et Montargis, et qu'il mourut fort jeune, à vingt-six ans. Il était frère d'Eudes de Lorris, chanoine et chévecier de l'Église d'Orléans, qui fut conseiller au Parlement en 1258.

Jehan de Meung est plus connu et vécut plus longtemps. On fixe généralement l'époque de sa naissance vers 1260, et celle de sa mort entre 1310 et 1322, ce qui indiquerait qu'il vécut environ cinquante ou soixante ans.

Rien ne prouve qu'il mourut aussi promptement; [p. IXX] nous avons tout lieu de supposer au contraire qu'il s'éteignit dans un âge beaucoup plus avancé, en ce sens qu'il serait né de quinze à vingt ans plus tôt. Jehan de Meung était issu d'une ancienne et illustre maison de l'Orléanais, dont il existe, si nous en croyons M. Méon, son avant-dernier éditeur, des titres du commencement du XIIe siècle. Nous citons textuellement:

«D. Jean Verninac, dans son _Histoire d'Orléans_, fait mention de beaucoup d'actes et de donations par les de Meung, seigneurs de la Ferté-Ambremi, depuis l'an 1100. Dans la généalogie de cette famille, faite par M. D'Hozier, on trouve qu'en 1239 Landrecy de Meung, fils de noble et puissant seigneur Monseigneur Théodun, comte de Meung, épousa Agnès, fille de Gourdin de la Ferté, seigneur d'Alosse, etc....

«La Roque, dans son _Traité du Ban_, rapporte qu'en 1236 un Jehan de Meung devait se trouver au ban du roi à Saint-Germain-en-Laye, à trois semaines de la Pentecôte.

«En 1242, le même Jehan de Meung (peut-être le père de notre poète), fut semont à Chinon, le lendemain des octaves de Pâques, pour aller sur la comté de la Marche.»

Ces deux vers du testament de Jehan de Meung ne laissent du reste aucun doute sur l'illustration de sa naissance:

Diex m'a donné au miex honneur et grant chevance, Diex m'a donné servir les plus grans gens de France.

M. Débarbouiller dit, dans son _Histoire des hommes illustres de l'Orléanais_, au chapitre: _Guillaume de Lorris et Jean de Meung_:

[p. XX] «D'après Dom Gérou, Jehan de Meung descendait des anciens seigneurs de la petite ville dont il portait le nom. Son père était baron de Chevé, seigneur de Pierrefite et autres lieux. Il donna la baronnie de Chevé à notre écrivain. Le baron de Chevé était un des quatre grands vassaux de l'évêché d'Orléans, qui devaient porter le nouvel évêque à son entrée solennelle et lui présenter tous les ans, le 2 mai, pendant l'office de vêpres, une certaine quantité de cire qu'on appelle vulgairement gouttières. D'après les titres de l'Église cathédrale d'Orléans, Jehan aurait été chanoine et archidiacre en 1270 et 1297, et c'est sans doute en raison de son état qu'il est représenté avec une simarre, ou robe fourrée, dans un livre du commencement du XVe siècle.»

Nous citons toujours M. Méon:

«Cet auteur, que Moreri et tous les biographes font naître en 1279 ou 1280, avait déjà traduit, en 1284, _l'Art militaire_ de Végèce pour Jehan de Brienne, premier du nom, qui, en 1252, succéda à Marie, sa mère, dans la comté d'Eu, pendant qu'il était avec saint Louis en Palestine. Là le roi, dit Joinville, fit le comte d'Eu chevalier, qui était encore un jeune jouvencel. Il mourut à Clermont en Beauvoisis en 1294.

«Si en 1284, continue M. Méon, Jehan de Meung avait déjà traduit Végèce, ainsi que le prouvent plusieurs manuscrits du temps, on doit supposer qu'à cette époque il avait au moins vingt-cinq à trente ans, et qu'il était né vers le milieu du XIIIe siècle.

«Alors on ne pourrait dire, comme l'a fait Lenglet du Frenoy dans sa préface, qu'il était dans sa jeunesse lorsqu'il entreprit la continuation du _Roman de la Rose_. S'il a relaté, dans sa dédicace qu'il fit à [p. XXI] Philippe-le-Bel de sa traduction de Boëce, le _Roman de la Rose_ le premier, c'est probablement parce qu'il le regardait comme le plus notable de ses ouvrages, les autres n'étant presque tous que des traductions. D'ailleurs il est facile de juger que le _Roman de la Rose_ n'est point sorti de la plume d'un jeune homme, ainsi que l'observent le président Fauchet et Thévet dans la vie de son auteur. Les connaissances de toute nature qu'il annonce dans son ouvrage portent à croire qu'il avait lu avec fruit nos auteurs sacrés et profanes.

«Il y a tant de variations dans les historiens sur l'époque de la mort de Jehan de Meung, qu'il est difficile de la fixer d'une manière exacte. Jehan Bouchet dit que ce fut vers 1316, sous le règne de Louis X. Du Verdier, dans sa Prosopographie, dit 1318, sous Philippe V. Nos biographies modernes prolongent sa vie jusqu'à la première année du règne de Charles V, en 1364, parce que l'éditeur d'un ouvrage qui a pour titre: _le Dodechedron de Fortune_, a annoncé que Jehan de Meung l'avait présenté à ce prince. Cette opinion se trouve réfutée par ce que j'ai dit ci-dessus de sa naissance, puisqu'il faudrait supposer qu'il aurait vécu près de cent vingt ans. En admettant que Jehan de Meung soit auteur de cet ouvrage, ce dont je doute, et qu'il l'ait présenté à un roi Charles, je serais obligé de croire que ce serait Charles IV, qui a commencé à régner en 1322, et que le manuscrit portait Charles le quart, qui, étant mal écrit, aurait été lu Charles le quint par l'éditeur de cet ouvrage. Dans cette hypothèse, Jehan de Meung serait encore septuagénaire. Dom Rivet, dans son _Histoire littéraire_, fixe la mort de cet auteur à l'année 1310, et cette même date est rapportée [p. XXII] aussi dans un volume ayant pour titre: _Anecdotes françoises depuis l'établissement de la monarchie jusqu'au règne de Louis XV_.