Part 6
... Vous m'êtes très sympathique... Mais je fais des vœux ardents pour que vous ne réussissiez pas dans votre entreprise... Attendez... Vous aurez la parole tout à l'heure... Or, voulais-je vous dire, je ne vois qu'un moyen, pour que vous n'arriviez pas à vos fins. C'est que, de vous-même, vous renonciez à vos projets. Si bête que ce soit de vous demander cela, je veux vous l'avoir demandé. Ça me gâte la vie de penser que cette chose gênante puisse arriver dans la famille de Drouhin, si mal incarnée par Hubert. Ça m'embêterait surtout à cause de ce brave petit homme d'Henri, qui est le vrai représentant des Drouhin, qui s'apercevrait de tout, et qui serait, c'est triste à dire, le vrai cocu de l'affaire... Maintenant, mon vieux, c'est à vous de parler, mais, je vous en prie, ne me dites rien, car vous n'avez absolument rien de sincère à me dire. Et des règles de gentilhommerie, de galanterie, dont nous nous fichons l'un et l'autre, mais auxquelles nous ne pouvons nous soustraire, des convenances impérieuses vous interdisent d'être sincère avec moi... Non, non, je sais... «La sympathie que vous a inspirée la marquise est pleine de respect... Et jamais, au grand jamais, vous n'oseriez...» C'est entendu, je considère que vous m'avez dit tout cela. J'aime autant ne pas le réentendre... Pensez seulement à ce que je vous ai dit, moi... Votre cœur n'est peut-être pas encore engagé. Si tentante que soit une pareille aventure, évitez-la. Ne soyez pas l'occasion élégante et sinistre que la Providence a épargnée jusqu'ici à cette maison. Ne dites pas: «Autant moi qu'un autre.» Il est possible que ce ne soit jamais un autre. Et d'ailleurs, je préfère que ce soit un autre que vous, un autre que je ne connais pas, plutôt que vous que j'estime. Je n'emploie pas de termes plus affectueux, pour ne pas avoir l'air de vouloir vous gagner à ma cause... Au revoir, mon vieux. N'en parlons plus. Non! non! Je vous ai dit que je savais tout ça...
Et, repoussant Julien, qui essayait de dire quelque chose, il ne savait quoi, pour ne pas rester silencieux, le marchand de petits pois lui serra la main rapidement, et s'en alla en toute hâte, en hélant, faute de mieux, ce falot de Jacques de Delle, qui apparaissait au bout de l'allée.
CHAPITRE XIV
Effets d'une intervention.
Au reste, Julien ne tient pas à lui courir après. Que lui dirait-il?
Il ne sait que se dire à lui-même.
Comme tout est compliqué! Il croyait que son aventure avec la marquise allait suivre bien doucement son cours. Pourquoi Lorgis vient-il se jeter à la traverse?
Il n'est pas seulement ennuyé d'être en désaccord avec le marchand de petits pois. Il est effrayé de faire de la peine à ce jeune Henri qui a fait sa conquête, dès le jour où ils se sont rencontrés.
Et il va peut-être rompre avec ces deux hommes... Pour qui? Pour une femme qu'il aime, qu'il adore, mais aussi avec qui il se sent beaucoup moins de liens... Il pense bien qu'à la rigueur, il sacrifierait le petit dragon, très gentil, très sympathique, mais qui, en somme, n'a fait qu'une brève apparition dans sa vie. Mais Lorgis? Il s'en rend compte maintenant: jamais, depuis qu'il est arrivé à l'âge d'homme, il n'a connu un ami qui vaille celui-là. Il se sent vraiment heureux quand il est avec lui; il s'amuse passionnément! Certes, Antoinette est venue embellir sa vie, l'anoblir, l'orner de gloire. Mais comme, cette vie, Lorgis la rend singulièrement plus animée, plus vibrante, plus variée!
Ainsi, la veille même, ils étaient allés s'asseoir tous les deux dans une auberge, où passaient des rouliers; et Lorgis avait une façon de regarder les gens, qui les mettait en lumière. Vraiment, quand on était avec lui, il semblait qu'on eût des yeux plus vifs et plus pénétrants. Son regard dirigeait votre regard où il fallait. Lorgis, par sa seule présence, augmentait votre curiosité et votre clairvoyance. Des fois, sans rien dire, il vous parlait et vous instruisait...
Julien, maintenant, a bien cette impression que Lorgis se détachera de lui s'il n'écoute pas les conseils de tout à l'heure... Il faut donc choisir...
Entre cette soumission heureuse et tranquille que représente pour lui son amitié avec Lorgis, et la gloire, pleine de périls, d'exercer sa domination sur cette belle Antoinette, il y a de quoi hésiter.
Qui sait? Peut-être Julien eût-il sacrifié son amour naissant, s'il avait eu un jugement plus personnel... Mais c'était un homme du monde, qui adoptait les cours en usage pour les différentes joies de la vie, que le monde a estimées et classées. En regard de la conquête d'une aussi belle femme, quel petit trésor que le pur trésor d'une amitié d'homme!
Même les périls, les incertitudes de cette conquête en font un événement plus glorieux. Entre le placement rémunérateur et de tout repos que représente l'amitié de Lorgis, et la belle spéculation d'une aventure amoureuse, toutes les traditions mondaines et françaises défendent à ce jeune homme de balancer.
Julien balance cependant...
Il se figure qu'il est indécis... S'il voyait clair en lui, il saurait très bien qu'il n'a jamais de décision à prendre, et qu'il attend tout des événements. Ce qu'il appelle de l'indécision, c'est plutôt l'ignorance de la route où le destin va le pousser. Est-il capable d'aller trouver Antoinette et de lui dire: Voilà ce que j'ai résolu?
Tout ce qu'il fera, c'est de lui parler... peut-être... si l'occasion l'y amène... de lui rapporter ce qu'a dit Lorgis... Et ce qu'il dira lui-même dépendra du visage qu'elle aura.
Julien, jusqu'au retour d'Antoinette, erre sous les arbres du parc. Plus il y songe, plus il lui semble difficile d'abandonner cette entreprise si bien commencée. C'est tellement contraire à la nature humaine de renoncer à ce qu'on n'a pas encore eu...
On sacrifie un avantage acquis, une maîtresse déjà conquise... Mais une femme à conquérir? Il est d'ailleurs très difficile, pour un homme faible, de dire: «Je ne ferai pas cela,» parce que, tant que l'action n'est pas commise, le sacrifice n'est pas définitif, et l'action à commettre est toujours là comme une tentation impérieuse. On n'a pas la ressource de se dire: «Le sort en est jeté, n'y pensons plus.» On y revient toujours.
... «Oui, pense Julien. Mais est-ce que je l'aime vraiment?» Un doute, tout à coup, surgit en lui. «Si je m'étais trompé, si je ne l'aimais pas!»
«Mais je lui ai dit que je l'aimais. Je suis engagé. Si je l'aime, je puis me sacrifier. Si je ne l'aime pas, je ne puis la sacrifier. Je lui ai trop dit que je l'aimais. Ce serait infâme de la détromper. Si je ne l'aime pas, je dois continuer toute ma vie ce pieux mensonge.»
Il se voit, feignant de l'aimer, la pressant dans ses bras, la câlinant avec tant d'ardeur qu'elle croira toujours que c'est sincère, et ce rêve de dévouement pour cette pauvre femme, si jolie, ne lui est en aucune façon désagréable.
Ce même soir, après dîner, afin de pouvoir causer avec Antoinette, Julien espérait avec impatience la formation du bridge quotidien. Mais, par considération pour le diplomate, on attendait toujours, pour s'installer autour de la table, qu'il fût remonté dans sa chambre... On n'attendait généralement pas longtemps. Depuis quelques instants, assis sur un fauteuil d'osier, on remarquait qu'il tenait toute droite sa tête un peu rafistolée, qu'ornait une moustache fine. Aucune animation ne retenait plus ses paupières tombantes. Il souriait encore, bien que sa verve, dans ses yeux, ne fût plus qu'en veilleuse. Il écoutait les gens avec politesse, mais son visage rigide dissimulait par instant un bâillement comprimé, dont le vent retenu filait doucement dans la rainure de ses lèvres entr'ouvertes.
Puis on voyait errer sur son visage un sourire vague et continu. A ce moment, on sentait qu'il fallait se détourner de lui, lui laisser sa liberté, pour que, s'étant levé de sa chaise, il pût aller, à pas de flâneur, sur la terrasse, et disparaître ensuite jusqu'au lendemain, en effectuant ainsi une sortie à l'anglaise dont tous les assistants, du coin de l'œil, avaient épié chaque temps et chaque mouvement.
--Au travail! disait alors un des amateurs de bridge, le plus souvent Lorgis, qui brillait beaucoup à ce jeu. Le marquis avait aussi de remarquables qualités instinctives. Mais il était maudit par ses partenaires, parce qu'il parlait tout le temps d'autre chose, sans pour cela cesser de suivre la partie. Quant à Jehon, le grand artiste, il jouait majestueusement et mal. Son partenaire ne pouvait s'empêcher de constater, presque chaque fois, qu'une ou deux levées avaient été perdues, et que si _on_ avait joué autrement... Jehon en souffrait, et, pendant le quart d'heure qui suivait la partie, il était obligé de se remémorer toute sa carrière pleine de gloire, sa rosette d'officier, sa médaille d'honneur...
On ne se gênait pas, par exemple, pour accabler de reproches Miss Herford, la jeune Anglaise, qui riait d'autant plus qu'elle était plus attrapée.
Le bridge et le bézigue une fois en pleine action, Antoinette et Julien purent gagner la terrasse.
--Il a été question de vous cet après-midi, lui dit-il.
--De moi?
--Notre ami Lorgis a remarqué l'impression que vous aviez faite sur moi.
C'était la première fois qu'il lui parlait ainsi d'elle en la désignant, et situait enfin dans la vie la personne idéale dont il avait été tant question entre eux. Encore une transition longtemps cherchée, et c'était Lorgis qui la lui fournissait maintenant! De sorte que le début même de cet entretien, destiné en principe à les séparer, les rapprochait l'un de l'autre.
Sur un ton assez enjoué, il lui dit les craintes de Lorgis, en laissant entendre que les appréhensions de leur ami étaient beaucoup plus audacieuses que ses espérances à lui, Julien. Il sut très bien transposer les paroles de Lorgis, de façon qu'Antoinette n'eût pas à en être offensée, mais de façon aussi à enlever, par la même occasion, sans en avoir l'air, quelques-uns des voiles de respect dont il l'avait toujours entourée. Tout ceci fut exécuté avec beaucoup de tact. D'ailleurs, cette heure du soir était toujours la bonne heure pour Julien.
--Il ne m'a pas laissé le loisir de lui répondre, continua-t-il. Et d'ailleurs, qu'aurais-je pu lui dire? Je n'aurais jamais osé lui révéler ce qui était en moi, et que je n'ai jamais pu faire connaître à personne. Lorgis est un homme plein d'intelligence. Il peut tout comprendre. Mais peut-il tout concevoir? Il n'a jamais éprouvé certainement pour personne les sentiments qui me pénètrent. Et ce sont des sentiments que l'on n'imagine pas quand on ne les a pas connus. Moi-même, jusqu'à ces temps-ci, je ne pouvais croire à leur existence...
... Il parlait, il parlait. Et Antoinette, noyée d'ombre, ne répondait rien. Il en était lui-même embarrassé pour elle... Le meilleur parti était de lui prendre la main, d'y déposer un baiser furtif, et de se sauver comme un voleur. Il s'en alla rapidement dans le parc, et remonta, peu après, dans sa chambre: de cette façon, il n'avait pas à revoir tout de suite le marchand de petits pois, qui aurait peut-être pu lui demander des nouvelles. A vrai dire, les conséquences de la conversation de l'après-midi avaient été un peu différentes de ce qu'attendait Lorgis, et même de ce qu'attendait Julien, à qui la seule présence d'Antoinette avait fourni des raisons puissantes, et vieilles comme le monde, de poursuivre l'éternelle aventure.
CHAPITRE XV
Travail latent.
En se réveillant, le lendemain, après une nuit très paisible, Julien se disait: «J'ai quelque chose qui m'ennuie... Qu'est-ce que c'est donc?» Il finit par retrouver le souci perdu...
C'était la nécessité de se retrouver en présence de Lorgis. Que lui dire? Il pensa un moment à faire comme ces soldats «tireurs au flanc», qui se font porter malades les jours de grande revue.
«Si je ne me levais pas?...»
C'était reculer puérilement l'explication: ce n'était pas l'éviter. Il sauta énergiquement à bas de son lit, comme un homme prêt à tous les courages... mais il ne savait toujours pas ce qu'il dirait à Lorgis.
Il s'arrêta à ce parti: ne rien dire du tout. Et il s'y arrêta par raison, non par lâcheté. Il y eut même un certain mérite, car il était encore à un âge où l'on a un besoin continuel d'explications. Ce n'est pas de la franchise, c'est plutôt de la faiblesse: on ne veut pas rester dans l'incertain et dans l'inconnu. On couperait soi-même le fil qui fait tomber sur notre tête l'épée menaçante, afin d'être fixé, et de savoir au juste quand elle tombera.
Julien, pour cette fois, eut l'audace d'attendre les événements. Au fond, ce parti-là n'avait pas de peine à être le plus sage, étant donné que toute autre résolution eût été absurde. Il ne pouvait vraiment raconter à Lorgis sa conversation de la veille avec Antoinette. Il n'était pas censé avoir parlé à la jeune femme, voilà tout. Lorgis, en le quittant, lui avait dit: «Ne me répondez pas! Taisez-vous!» Hé bien! il continuerait à se taire...
Cette attitude, tout de même un peu fatigante pour un jeune homme pas très discret, lui fut facilitée au moins ce jour-là par les événements. Lorgis avait une course à faire à Tours. Il accompagna le marquis en auto. Le sculpteur et le diplomate, qu'une séance de deux heures avait blasés sur les plaisirs de la pêche, avaient trouvé dans un coin du château un très vieil échiquier, dont les pièces étaient presque au complet. La corbeille à ouvrage leur fournit un dé et une bobine de fil pour remplacer le pion et le cavalier qui manquaient. Ces deux hommes d'âge s'installèrent sur la terrasse avec une joie enfantine, qui faisait plaisir à voir.
Julien errait devant le château, assez heureux d'être livré à lui-même, quand il vit venir Jacques de Delle, dans tous ses états.
--Il m'arrive quelque chose de terrible, dit Jacques, le visage désemparé...
«Enfin, pensa Julien, je vais peut-être m'intéresser un peu à ce falot personnage...»
Jacques de Delle lui tendit une dépêche:
--Harry Nicolas arrive demain!
--Harry Nicolas? l'auteur dramatique?
--Oui, mon cher. La pièce que nous allons jouer à la matinée de verdure est de lui. Une pièce inédite... ou à peu près inédite: elle n'a été jouée qu'une fois chez les Le Buy, au château de Tressé. Cette unique représentation peut être considérée comme la répétition générale. La première aura donc lieu ici. Seulement, que va dire Harry Nicolas? Je n'ai pas la distribution complète.
--... La distribution...
--Oui, l'interprétation. La marquise et moi, nous jouons les deux principaux rôles. Georges Thonel, qui devait jouer le second rôle d'homme, ne me donne pas signe de vie. Je lui écris lettre sur lettre à Londres... J'ai envie de le lâcher... Mais... Vous n'avez jamais joué la comédie?
--Jamais... Une seule fois... Mais enfin ça ne compte pas. Je puis dire jamais.
--Sauvez-nous la vie! Jouez le rôle en question! Vous y serez très bien...
--Vous êtes trop aimable. Mais vraiment je serai très maladroit, très mauvais... et j'aime autant pas.
--Essayez... Si ça va mal, vous y renoncerez. Et, en tout cas, vous ne pouvez pas me refuser de prendre le rôle pour un jour ou deux. Harry Nicolas ne fera que passer. Je tiens à lui montrer que mon interprétation est au complet... J'ai tellement insisté pour qu'il me laisse jouer sa pièce ici...
--Puisque ça doit vous rendre service, finit par dire Julien, qui n'avait pas beaucoup de défense, et que d'ailleurs, l'idée de jouer la comédie amusait un peu, malgré tous les périls et tous les effrois qu'il envisageait.
Cependant, l'heure du déjeuner approchait. Et Julien allait revoir Antoinette qu'il avait quittée la veille si brusquement après un entretien si significatif. Quand elle arriva sur la terrasse, elle avait l'air extraordinairement distraite.
Sans regarder Julien, elle lui tendit la main, et tout de suite la retira. Puis elle alla jusqu'à sa cousine Lorgis, à qui elle parla avec animation.
Évidemment cette distraction indiquait le trouble de son âme. Cet air léger décelait une forte préoccupation. Il n'y avait pas à s'y tromper. Julien le pensait bien. Mais il n'était pas tranquille tout de même... Lui qui se demandait fréquemment s'il aimait ou s'il n'aimait pas Antoinette, il aurait dû remarquer sa propre inquiétude, et se dire qu'elle était un des symptômes les plus certains de cette sorte d'idée fixe qu'on appelle l'amour.
Pendant le déjeuner, il essaya de rencontrer le regard d'Antoinette. Mais jamais ce regard n'avait été plus insaisissable. Il allait, tournait, s'élevait, s'abaissait, ne se posait nulle part. Le regard de Julien le chassait, comme on chasse un papillon. A la fin, le papillon demanda grâce. Les yeux d'Antoinette, suppliants, se tournèrent vers ceux de Julien. Ils disaient: «Il y a des gens autour de nous. Je vous en prie...!» Tout de même, comme ils ne disaient pas de choses précises, et comme Julien, irrité et troublé lui-même, sentait le besoin de taquiner cette charmante femme, de la faire souffrir un peu, il prit un visage impassible, c'est-à-dire méchant. Mais, rencontrant à nouveau les yeux d'Antoinette, ils les vit cette fois si tendres, si effrayés, qu'il se sentit heureux et malheureux à en défaillir. Et, pour rassurer sans retard la jeune femme, il la regarda à son tour avec toute la passion que peut contenir un regard. Ce n'était qu'une toute petite partie de ce qu'en contenait son âme. Mais enfin, c'était assez clair pour Antoinette, et même pour la plupart des convives.
CHAPITRE XVI
Arrivée d'un personnage épisodique.
L'auto infatigable retournait à Tours l'après-midi. Elle emmenait cette fois ces dames, qui avaient des quantités d'achats à faire dans les magasins. Car, dès le lendemain, on se mettrait à fabriquer les costumes de la pièce. On avait déjà reçu de Paris des pièces de satin rose, vert, bleu. C'était, bien entendu, une pièce du dix-huitième. On trouverait certainement à Tours du galon, de la dentelle, et toutes sortes de fournitures, élastiques, boutons, rubans... Les femmes de chambre étaient mobilisées. La lingerie présentait le spectacle animé d'un atelier de couture chez un grand couturier parisien.
Pendant que ces dames, sans prendre le temps de manger leur dessert, partaient tout de suite pour cette expédition un peu frivole, l'élément masculin et sérieux de la population châtelaine en profita pour se livrer, dans la salle de billard, à une poule au bouchon. Le sculpteur Jehon avait eu cette idée. Et, pour une fois qu'une idée lui venait, on pouvait dire qu'elle était magistrale. Ces messieurs furent enthousiasmés par ce jeu bien français, sur lequel ils étaient moins blasés que leurs valets de chambre, qui ne pratiquaient la poule au gibier que l'hiver, chez les différents marchands de vin de l'Étoile ou de la Plaine-Monceau. Le marquis, surtout, était à son affaire. Il jouait d'ailleurs en artiste et en gentilhomme, négligeant à l'occasion le souci de la victoire et l'appât du gain, pour donner à un de ses concurrents un conseil profitable: «En tête à gauche, et sur la rouge à droite, avec très peu de bille.»
Julien se disait qu'Antoinette n'avait pu lui parler avant son départ. Mais au fond, il préférait cela. Les tendres regards qu'ils avaient échangés lui suffisaient pour un soir ou deux. C'était mieux. Il préférait ne pas trop en prendre à la fois, et s'arrêter quelque temps aux étapes.
Pendant la poule, Jacques de Delle ne cessa d'être fébrile, et comme agité de remords.
--Je reste ici, disait-il, je reste ici! Et je devrais préparer ma journée de demain, qui va être horriblement chargée!... A propos, dit-il au marquis, Harry Nicolas dit qu'il arrivera demain, à trois heures. La voiture pourra aller le prendre à Saint-Pierre?
--Demain, ce ne sera pas commode, dit le marquis. Voyons, demain...
--Il me semble difficile, dit Jacques de Delle, de ne pas aller le chercher là-bas, étant donné qu'il vient de Paris exprès. On ne peut pas lui demander de prendre le petit train pour arriver jusqu'à Grevecey.
--Bon, dit le marquis, bon, je vais voir...
Et il laissa Jacques de Delle un peu inquiet.
Ces dames rentrèrent de Tours complètement claquées. Toute l'après-midi, elles avaient retourné de fond en comble des merceries poudreuses, et saccagé la tranquillité de boutiquières vénérables, qui n'avaient pas fait autant d'affaires en vingt-cinq ans. Elles rapportaient des rubans un peu passés, et notamment de vieilles boucles de souliers tout à fait bien. En dépit de leur fatigue, elles montèrent tout de suite à la lingerie, où elles restèrent si tard qu'on se mit à table sans elles. Elles vinrent demander un morceau de rosbeef, du pain, une carafe d'eau, et remontèrent travailler en toute hâte, en emportant avec elles ce repas de midinettes, qu'elles mangèrent avec leurs femmes de chambre; celles-ci consentirent, elles aussi, à dîner sur le pouce, tant elles étaient possédées, comme leurs maîtresses, par la fièvre du chiffon.
La défection de la petite Anglaise désorganisait la partie de bridge. Personne ne s'en plaignit. Car la vogue de la poule au bouchon n'était pas calmée. Ce jeu recommença, inexorable. Mais si loin qu'il conduisît ces messieurs, ils se couchèrent néanmoins avant ces dames, et Julien, avant de se mettre au lit, vit encore des lumières aux fenêtres du vigilant atelier. Il pensa bien que la marquise devait l'oublier un peu.
Mais il n'était pas pressé. Il se reposait encore à l'étape.
Le lendemain matin, Julien fut accaparé par l'organisateur de la matinée de verdure.
--Il s'agit, dit Jacques de Delle, de copier votre rôle sur le manuscrit. On a déjà fait, à la vérité, une copie de ce rôle; mais elle est entre les mains du jeune Thonel.
... Il me revaudra cela, dit, pour la forme, Jacques de Delle, qui n'était pas homme à tirer vengeance de qui que ce fût.
Julien était voué pour la journée à la compagnie de ce bourdonnant personnage. C'était à eux qu'incombait l'honneur d'aller recevoir à la gare l'écrivain Harry Nicolas. Julien était d'ailleurs ému. Il connaissait de nom Nicolas, mais il ne l'avait jamais vu... Il n'osait pas trop interroger Jacques de Delle.
Bien que Julien n'eût jamais produit qu'une pièce de vers à l'âge de dix-sept ans, il considérait que les velléités d'écrire, qui l'avaient tourmenté légèrement à divers moments de sa vie, faisaient un peu de lui le confrère d'Harry Nicolas. Il avait en tout cas l'impression d'être plus près de lui que des gens du monde. Et il pensait que Nicolas sentirait peut-être cette espèce d'affinité, et reconnaîtrait en lui une sorte de congénère intellectuel, avec qui il aurait plaisir à frayer.
Ils ne virent descendre, ce jour-là, qu'un voyageur à la gare de Saint-Pierre. Ce voyageur sortait d'un compartiment de seconde.
--Est-ce lui? demanda Julien à Jacques de Delle.
L'autre le regarda.
--Ce n'est pas lui. Et d'ailleurs, c'est un voyageur de seconde classe.
Cependant, le voyageur s'approchait d'eux. Il était grand, rasé, vêtu d'une façon très correcte.
--Ces messieurs ne viennent-ils pas du château de Bourrènes?
Et, sur la réponse affirmative de Jacques de Delle:
--Je suis, dit l'inconnu, le valet de chambre de M. Nicolas. Monsieur vous prie de l'excuser. Il a dû descendre à Blois, ayant une personne à voir dans un château par là. Mais cette personne l'amènera à Bourrènes sur les cinq heures avec son automobile.
Et, saisissant d'une main un sac de nuit, de l'autre, une très belle valise, le valet de chambre s'apprêta à suivre ces messieurs jusqu'à la voiture.
Julien était un peu ennuyé d'avoir pris le domestique d'Harry Nicolas pour Harry Nicolas lui-même. Il se dit, pour se consoler, que l'incident n'avait pas eu d'autres témoins que Jacques de Delle. Or l'organisateur était tout à fait dépourvu de mémoire pour tout ce qui n'avait pas un lien direct avec l'organisation des comédies mondaines et des matinées de verdure.