Le roman d'un mois d'été

Part 5

Chapter 53,810 wordsPublic domain

--Oui, dit Lorgis, ces qualités que vous voulez bien me reconnaître, m'aident en effet puissamment--parce que je les laisse de côté. Et je me suis servi tout bonnement d'autres qualités que m'a léguées mon père, et qui s'appellent de l'ordre et de l'activité. J'ai eu sur les bras une besogne considérable, et facile, la besogne rêvée pour un paresseux de mon genre, qui tient à s'occuper constamment et à ne pas faire d'effort. Du travail, du boulot, comme disent les ouvriers, mais pas de coton. Ça n'est guère devenu délicat que depuis trois ans, quand nous avons commencé à avoir des grèves. A ce moment, et en vertu de belles raisons de solidarité difficiles à discuter pour le paresseux en question, il a fallu faire cause commune avec les patrons, mes collègues. Rien d'aussi pénible pour moi que nos réunions. Je ne suis pas combatif, et il y a des gens qui parlent tant, et qui sont si sûrs d'eux-mêmes, qu'ils finissent parfois par m'impressionner... Et je m'en veux d'avoir un jugement si faible. Vous n'avez pas idée de l'énergie qu'il me faut pour leur dire quelquefois qu'ils ne sont pas dans leur droit autant qu'ils se l'imaginent, pour leur laisser entendre que de l'autre côté, les ouvriers ont peut-être raison autant que nous, et, qu'en tout cas, c'est un peu leur tour d'avoir raison. Alors, n'est-ce pas? les patrons m'ont à l'œil. Je sens très bien qu'ils me considèrent comme un suspect, comme un faux frère, comme un personnage à double face qui ménage le peuple dont il a peur. Quand je veux faire des concessions, ils me sortent l'éternel argument: «Ne jamais céder! Si on fait un pas en avant, on est fichu... Vous leur rendrez un mauvais service en les ménageant; ils deviendront plus exigeants, ils se contenteront plus difficilement de leur sort... Par votre compassion, vous en aurez fait des malheureux.» Vous reconnaissez bien là toutes les maximes de la tyrannie raisonnable, et de la sage barbarie des satisfaits... Évidemment, je serais bien plus tranquille si je voyais les choses d'un peu plus bas, si j'obéissais aveuglément à cette consigne de solidarité qui nous unit, si je n'essayais pas de me mettre à la place des ouvriers qui sont en face de nous. Quand on ne voit qu'un seul côté de la question, on est bien plus à son aise... Mais on ne se refait pas. Je suis l'homme des concessions et des transactions. Ainsi, dans mes affaires, je n'ai jamais de procès. Aussitôt que j'entre en conflit avec quelqu'un, oh! il m'arrive de me mettre en colère, comme tout le monde, de faire l'imbécile et de crier: «Je serai intransigeant! Je le traînerai devant les tribunaux!» Seulement, comme je me suis fait une règle de ne jamais prendre de décision immédiate, le lendemain, je suis calmé. Et je transige.

C'est ainsi qu'ils se parlaient chaque matin de leurs préoccupations, et qu'ils évoquaient de graves questions, paisiblement, sans trop s'émouvoir. C'étaient des entretiens libres et heureux. Quand ils étaient las d'être assis sur l'herbe, ils reprenaient le chemin du château. Et Julien montait dans sa chambre pour mettre un pantalon plus frais, afin de faire honneur à la dame de ses pensées.

CHAPITRE X

Vers l'amie.

Les poètes ne servent pas seulement de truchement aux amoureux. Ils leur rendent encore ce service aussi important et aussi pratique de leur fournir des intermèdes pour leurs longs entretiens avec la femme aimée. Quand on est mal disposé, quand on est à court de sujets de conversation, un saut à la bibliothèque. Victor Hugo vient nous dire complaisamment _La Tristesse d'Olympio_. Vigny, sans se faire prier, détaille les strophes miraculeuses de la _Maison du Berger_. Ou bien, c'est Baudelaire qui, aux alentours du crépuscule, nous prête son _Balcon_, à l'effet immanquable.

Julien connaît aussi les poètes actuels. Sa mémoire est munie de vers tout récents. Il a avec lui le nécessaire de poésie, tout à fait moderne, dernier cri.

Il possède aussi quelques souvenirs d'enfance qu'il raconte fort bien. Il parle de sa mère comme si c'était lui qui avait découvert l'amour filial.

Enfin, il sait faire de fréquentes allusions à son isolement, au besoin constant de consolation qui le tourmente. Il arrive à parler couramment de la personne idéale qui écoutera sa souffrance. Et, quand le soir, on se sépare pour aller se coucher, et qu'il prend congé d'Antoinette, son serrement de main n'est pas la grossière pression d'un bellâtre malappris... C'est une étreinte de doigts où l'on sent tout son désespoir. Il serre la main d'Antoinette comme un naufragé saisit une branche de la rive. Tous ses gestes savent être instinctifs, presque inconscients. Il n'adresse à la bien aimée que des hommages naïfs et éperdus, qu'elle ne peut pas repousser.

Julien n'agit pas avec l'habileté cauteleuse d'un oiseleur qui veut prendre une proie au piège. Non, mais tous ses efforts sont naturellement adroits, car il voit clairement le but vers lequel il se dirige. C'est un homme plein de tact, à qui il ne manque le plus souvent, pour bien agir, que la volonté d'agir. Cette volonté, il l'a enfin acquise le jour où, ayant fait entendre à Antoinette qu'il l'aimait, il s'est donné à lui-même la certitude qu'il était épris de cette femme. Il n'a plus qu'à obéir à sa volonté, comme Ruy Blas obéissait à Don Salluste.

Et que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement? --De plaire à cette femme, et d'être son amant.

D'ailleurs, il ne désire pas encore Antoinette. Heureusement. Car le désir, animal pressé et maladroit, lui ferait faire des bêtises.

CHAPITRE XI

Intermède: Rose Meulier.

Qui aller voir à Tours? C'est une ville de garnison. Comment, sans renseignements, être sûr des femmes de là-bas? Il n'osait en parler au petit dragon. D'ailleurs, Henri avait sa bonne amie à la ville, une bonne amie très jalouse, et qui ne lui avait probablement pas laissé l'occasion de se documenter.

Le meilleur, peut-être, était d'écrire à Paris. Il passa en revue ses amies. La plus facile à faire voyager était Rose Meulier, une forte brune de trente-cinq ans, qui avait, disait-elle, joué la comédie, et qui était, en tous cas, très liée avec une actrice du Gymnase. Rose Meulier était vaguement entretenue par un Belge qui passait tous les trois mois quinze jours à Paris. Or, il était venu le mois précédent. Rose Meulier ne devait pas avoir quitté Paris, car elle ne se déplaçait qu'avec Madge Raynaud, son amie du Gymnase. Or, Madge jouait un des principaux rôles dans la reprise actuelle, étant une de nos plus charmantes vedettes d'été.

Le surlendemain, Antoinette et le marquis devaient précisément s'absenter toute la journée. Ils allaient assister à un mariage aux environs d'Orléans. L'auto les mènerait au rapide de dix heures, à Saint-Pierre-des-Corps. Julien en profiterait pour aller à Tours. Il écrivit donc à Rose Meulier de prendre le surlendemain le train de huit heures à Paris, qui arrive à onze heures à Saint-Pierre. Julien reçut la dépêche d'acceptation de Rose Meulier, le lendemain à midi.

«Entendu. Compte sur moi demain. Baisers. _Rosy._»

Rosy était un petit nom gentil qu'elle se donnait à elle-même.

Julien, le jour venu, se tourmenta: sa combinaison était ingénieuse, mais trop juste de jeu, et pouvait rater. Un peu de retard du rapide de Nantes, qui devait conduire Antoinette à Orléans, et la marquise apercevait Rose Meulier sur le quai de Saint-Pierre-des-Corps. Ce ne serait pas grave, grave, mais tout de même un peu gênant. Il n'avait pas dit pourquoi il allait à Tours. On ne le lui avait pas demandé. On pouvait supposer ce qu'on voudrait. Mais si on voyait Rose Meulier...

Il était si préoccupé qu'il oublia d'admirer la robe délicieuse et l'exquis chapeau qu'Antoinette avait sortis pour le mariage. Et, comme Antoinette n'avait accepté d'assister à ce mariage que pour se faire cette robe et ce chapeau, on peut concevoir qu'elle en attendait des compliments, surtout d'un homme dont elle occupait, en souveraine, la pensée. Il ne s'expliqua pas du tout sa froideur, pendant le trajet en auto de Bourrènes à Tours.

Ils étaient installés tous les deux derrière la voiture. Le marquis était sur le siège à côté du chauffeur, à qui il parlait avec animation. Antoinette et Julien n'échangèrent que de rares paroles, et, le grave, c'est qu'il ne parut même pas s'étonner assez de sa froideur, obsédé qu'il était par cette histoire de retard possible du rapide. Enfin, arrivant à Saint-Pierre-des-Corps, il apprit que le train était annoncé. Soulagé d'un grand souci, il regarda Antoinette, et lui dit une phrase très gentille sur la vision merveilleuse qu'il emporterait d'elle, en l'assurant qu'elle n'avait jamais été si jolie. Elle changea instantanément de regard et de visage. Elle se dit sans doute: «Il était temps!» Car le train précisément entrait en gare. Ils se séparèrent après s'être donné leur meilleure poignée de mains, heureux l'un de l'autre, sans s'être rendu compte du souci dont chacun d'eux était enfin délivré.

Rose Meulier était une femme d'un caractère égal, d'un esprit pondéré, ennemie résolue de l'iniquité. Elle ne poursuivait, bien entendu, son idéal de justice que dans le domaine assez restreint, il faut le dire, de ses préoccupations. C'est ainsi qu'elle ne cessa d'être impressionnée pendant tout son voyage à Tours par un différend qui mettait aux prises une crémière de sa maison de Paris et le gérant de l'immeuble. Elle en fit juge son ami Julien et lui exposa l'affaire pendant le déjeuner. Après le repas, ils s'installèrent dans un lit de l'hôtel... Rose était loin d'être dénuée de sensualité. Elle ne manquait jamais de manifester une très vive émotion, des plus sincères d'ailleurs, quand elle était aux bras d'un amant, de perdre la tête pendant trois ou quatre secondes, au point de s'écrier chaque fois, et sans varier d'ailleurs sa formule d'enthousiasme: «Je vois le ciel! Je vois le ciel!» Elle n'y faillit pas cette fois-là. L'instant d'après, elle avait repris son sang-froid, et résumait tous les mauvais arguments du gérant. Puis elle faisait un tableau saisissant de la situation de la malheureuse crémière, enceinte de trois mois, et élevant quatre enfants, dont le dernier dans une couveuse. Cette description fut si complète que Julien, qui somnolait, eut le temps de retrouver son ardeur. Il entoura à nouveau de ses bras cette docile personne, qui revit pour la seconde fois le firmament, et en fit la constatation. Puis, pendant que Julien s'endormait tout à fait, elle prononça un réquisitoire intarissable, qui atteignait par-dessus la tête du gérant la propriétaire elle-même, responsable de la barbarie de son représentant.

Julien dormit profondément jusqu'au dîner. Quand il s'éveilla, il vit Rose Meulier, assise sur l'oreiller, qui travaillait, gentiment, à de petits chaussons de laine blanche. Julien la regarda avec un sourire tendre, en se demandant comment il allait faire pour la quitter le plus vite possible.

--C'est très ennuyeux, dit-il au bout d'un instant. Je vais être obligé de rentrer au château après dîner. Ça ne te fait rien de passer la nuit toute seule à l'hôtel?

--N'y a-t-il pas de train pour rentrer à Paris ce soir? dit Rose Meulier, qui n'était pas femme à soulever des récriminations chaque fois qu'une question de justice ne se trouvait point en jeu.

--Il y a un train tout à l'heure. Mais il faut se dépêcher. Je crois qu'il y a un wagon-restaurant.

--Si c'était ça, dit Rose, je préférerais rentrer maintenant, parce que j'irais prendre Madge au théâtre...

Elle s'habilla rapidement. Julien la conduisit à la gare, où elle n'eut que le temps de monter dans le train.

--Voilà, se dit Julien. Comme il n'y a pas de moyen pratique pour rentrer ce soir au château, je vais dîner tout seul au restaurant. Puis je passerai la soirée tout seul à une terrasse de café. J'irai ensuite dormir tout seul, après qu'on l'aura refait, dans mon lit de cet après-midi.

CHAPITRE XII

Progrès.

Le récit de cette journée fut fait, dès le lendemain, à la marquise de Drouhin, par Julien lui-même, mais avec des variantes qui relevaient un peu l'aventure, quelques lacunes volontaires, et des interprétations imprévues. Rose Meulier devenait carrément une femme de théâtre. Elle trahissait un amant, un amant étranger, au profit du seul Julien. Si Julien avait fait tous ses efforts pour la renvoyer à Paris, le plus tôt possible, c'était parce qu'il sentait bien que depuis son changement d'existence, son âme d'homme était profondément modifiée, et qu'il lui serait désormais difficile de supporter les êtres avec qui il avait jadis vécu. Il avait voulu faire une dernière expérience. Elle était décisive et navrante.

... Julien, tous ces jours précédents, s'était demandé par quelle transition il arriverait à faire savoir à Antoinette que non seulement il avait besoin d'un appui moral, mais d'une véritable maîtresse... Jamais, pensait-il, je n'arriverai à lui dire cela... Or, cette femme quasi-divine, à qui il n'avait jamais osé déclarer formellement qu'il l'aimait, cet être surnaturel entouré de respect et de ferveur, cette idole intangible trouva moyen de lui faire une scène de jalousie, et de lui reprocher hautement son équipée de Tours. Il s'agissait, disait-il, d'une dernière expérience, d'une sorte d'adieu à une existence misérable... Mais elle ne pouvait comprendre comment un homme, qui se prétendait absorbé par un rêve, conquis par un idéal nouveau, comment un fidèle pouvait déserter l'autel où il se trouvait en extase, pour aller se livrer à de honteux ébats... Et comme Julien protestait, jurait qu'il ne s'agissait là que de gestes sans importance, Antoinette déclarait qu'il n'en était que plus coupable... D'ailleurs, elle ne croyait pas ce qu'il disait. Certainement, il était allé à Tours, parce que cela lui plaisait... Il avait bien tort de s'en défendre. Et pourquoi s'en défendrait-il? Il était maître de sa conduite... Il n'appartenait à personne. Et s'il prétendait ne pas être indépendant, il mentait. Car il fallait toujours en venir là: s'il avait été si occupé d'une pensée unique, il ne se fût jamais échappé vers ces distractions.

... Julien ne protestait que mollement. L'important pour lui était de prolonger la discussion. Il sentait très bien, sans se le formuler avec netteté, que chaque grief invoqué par Antoinette la rapprochait insensiblement de lui. C'était elle désormais qui engageait le fer. Elle se liait et se livrait ainsi peu à peu.

Cet entretien, bien moins amical et bien plus intime que les autres, se passa après le dîner. Antoinette était revenue, l'après-midi, du mariage. Elle était assez fatiguée. Et cependant ils restèrent à causer sur la terrasse beaucoup plus tard que les soirs précédents. Les joueurs de bridge, qui avaient terminé leur partie, interrompirent la conversation. Antoinette se leva pour remonter à sa chambre, et donna à son invité une poignée de mains extraordinairement molle et froide. Est-ce donc de la sorte qu'une dame polie prend congé d'un monsieur qu'elle a fait venir chez elle pour passer quelques semaines? Seule, une maîtresse peut ainsi traiter un amant. Julien regarda Antoinette avec un œil désespéré, cependant qu'un espoir invincible gonflait de félicité son cœur; et ces deux sentiments, le secret et l'exprimé, étaient, chose curieuse, très sincères l'un et l'autre.

CHAPITRE XIII

La galerie intervient.

Le marquis, la marquise, madame Lorgis et madame Jehon étaient partis, après le déjeuner, pour faire une grande promenade en auto. Le diplomate avait entraîné Jehon à la pêche à la ligne.

Il y avait, à trois kilomètres du parc, une petite rivière qui, disait le diplomate, devait être «poissonneuse en diable». Il prétendait être un fanatique de la pêche et un connaisseur.

--Il a l'air d'un pêcheur assez compétent, dit Julien à Lorgis.

--Il n'est compétent en rien, dit Lorgis.

--Vous dites cela, constata Julien, avec une espèce de joie sauvage.

--C'est possible, dit Lorgis en souriant, mais que voulez-vous? Ce genre de type-là, c'est celui que j'exècre le plus... Compétent, le diplomate? C'est un de ces individus à qui la compétence sera toujours interdite, parce qu'ils ont un besoin constant de briller, dans n'importe quel ordre d'idées, et que jamais un gaillard comme ça n'aimera connaître les choses pour le plaisir de savoir. Ainsi, je préfère cent fois le marquis, si hurluberlu qu'il soit. Au moins, lui, il s'intéresse vraiment à ce qui l'occupe... Pas longtemps, mais il s'y intéresse. Tandis que ce monsieur Dessiré, le diplomate... Vous savez qu'il n'est même pas diplomate? Il a passé jadis un vague examen des Affaires Étrangères; il est parvenu, grâce à mille protections, au grade de troisième secrétaire. Il a considéré, avec juste raison, qu'il ne pouvait pas aller plus loin, et a demandé sa mise en disponibilité. Et c'est la faveur, on peut le dire, qu'on lui a accordée avec le plus d'empressement... Regardez-le s'en aller à la pêche. Il a appris d'un pêcheur deux ou trois termes spéciaux, le nom de quelques appâts... Et il ne va au bord de la rivière que pour avoir l'occasion de sortir ses petites connaissances.

... Il emmène avec lui l'auditeur qu'il lui faut, cette poire majestueuse de Jehon à qui il en impose surtout par sa sévérité, par sa raillerie systématique. Moi, j'ai horreur de ça... Oh! je ne défends à personne de s'égayer sur le compte de son prochain. Vous pouvez constater que je ne m'en prive pas, du moment qu'il y a de quoi... Mais, nom d'une brique! il faut qu'il y ait de quoi.

... J'ai connu au Havre un parent à moi, un vieux monsieur de la marine, pas bête du tout, et très moqueur. Or, il prétendait ne se moquer que des gens ridicules. Il disait: «On me traite de rosse, mais il faut reconnaître que dans mes rosseries il y a toujours un grain de justice. Je ne veux rien savoir de la rosserie à blanc. Pour moi la blague, c'est une façon comme une autre de dire la vérité.»

Julien écoutait parler le marchand de petits pois, et se sentait content, et un peu orgueilleux d'être son compagnon, et de causer avec lui si librement. Il ne pensait que rarement à ses trente millions, et s'il y pensait quelquefois, il se disait que l'amitié de Lorgis était d'autant plus précieuse qu'elle était certainement désintéressée.

Il sentait bien qu'il n'exploiterait jamais ce millionnaire, sa situation personnelle étant assez indépendante pour l'en dispenser, et Lorgis le savait aussi. Julien pouvait donc s'abandonner aux charmes de cette liaison. La sincérité de ses sentiments ne serait jamais suspectée.

Ce matin-là, ils étaient arrivés jusqu'à une sorte de terrasse que bordait un petit mur, et qui donnait sur une plaine démesurée.

Ils prirent place sur un banc, mais Lorgis, à peine assis, se leva tout de suite:

--Non, dit-il, ne restons pas là. Cette immensité de ciel m'étourdit. Mes idées se dispersent; ainsi que l'on dit dans un poème allemand dont j'ai oublié l'auteur, elles deviennent toutes petites, toutes petites, et disparaissent comme le tout petit point noir d'un oiseau lointain. Allons-nous-en. Ici, je ne pourrais que rêver et dormir. Tenez, il y a un petit banc là-bas, qui me paraît tout à fait confortable... Oui, d'ailleurs, j'ai quelque chose à vous dire.

Julien, étonné, le regarda.

--J'ai quelque chose à vous dire, monsieur Julien Colbet, dit Lorgis en cachant sa gêne sous un peu d'emphase. Je recule cette explication depuis quelque temps parce qu'elle m'embête un peu. C'est peut-être pour cela que je me suis étendu avec tant de complaisance sur le cas de ce diplomate imbécile...

Ils étaient arrivés à ce petit banc. Julien, impatient et un peu troublé, s'y assit. Lorgis prit davantage son temps, s'assit à son tour, sourit d'un air gêné...

--Il faudra pourtant que je vous le dise! Allons!... Je vais vous communiquer mes inquiétudes au sujet... de ce qui se passe... entre vous et notre cousine Antoinette... Ne sursautez pas! Ne me répondez pas! Je vous demande instamment d'attendre que j'aie terminé, complètement terminé, pour me dire... ce que vous aurez à me dire. Si vous me répondez tout de suite, avec des réponses sincères ou de commande, l'entretien déviera. J'en garderai mieux le fil si je suis seul à parler... Je commence par vous faire cette déclaration, que je déteste me fourrer dans la vie des gens et attenter ainsi à leur liberté. J'ai vu si souvent des personnes se mêler des affaires d'autrui, en se payant de bonnes raisons pour justifier ce qui, de leur part, n'était que de la curiosité! Moi, j'ai horreur de ça... Je me suis bien interrogé avant de vous parler... Je ne tenais pas du tout à avoir avec vous cette explication! D'abord il y a de fortes chances pour qu'elle soit inutile, et qu'elle n'arrête rien. Mais tout de même, j'ai le devoir de tenter l'exceptionnel... Car je veux avoir fait l'impossible pour empêcher qu'Antoinette devienne votre maîtresse... Ne me répondez pas, je vous en prie! Vous parlerez tout à l'heure...

... Je tiens aussi à vous déclarer que je me fiche complètement que Hubert soit ou non cocu. Si je n'écoutais que mon bon cœur, je souhaiterais même ardemment qu'il le fût, parce que je voudrais voir comment il prendrait la chose, et que je me demande avec une très vive curiosité si cet événement serait capable de retenir son attention pendant vingt-quatre heures.

... Au point de vue de la justice immanente, personne mieux que lui n'aurait mérité cette infortune. Il a épousé, il y a sept ans, cette admirable femme dont il ne s'occupe jamais. Il n'est pour elle ni un mari ni un compagnon. Il n'a pour elle qu'une galanterie impeccable, quand les hasards de la vie la font se trouver sur son chemin. Jusqu'à présent, la Providence a préservé Hubert d'un sort fâcheux. Il est, avec moi, un des rares maris non trompés que je connaisse. Mais, moi, c'est que je veille au grain!

Il faut vous dire que j'ai fait mon stage avant mon mariage. J'ai adoré ma première maîtresse, et j'ai été trompé à dix-neuf ans. Précocité. J'ai été très malheureux, très lâche, très faible. La dame a fini par me quitter. J'ai trouvé une autre personne qui m'a consolé, puis trompé à son tour. Non seulement j'avais contre moi une fatale clairvoyance, mais j'inspirais à mes maîtresses une telle confiance qu'elles n'arrivaient pas à me mentir, et qu'elles finissaient toujours par me prendre comme confident. A ce jeu, je n'ai acquis aucune résignation: au contraire, plus ça se répétait, plus ça m'était désagréable. Mais j'y ai gagné tout de même une expérience sérieuse. Si bien que lorsque j'ai épousé ma délicieuse Annette, d'avance je répondais de sa conduite. Je m'occupe d'elle. Je la distrais. Je lui ai fait des enfants, et je l'ai vivement intéressée à leur éducation. C'est un procédé un peu vieux, mais qui n'en est pas plus mauvais. Elle s'occupe beaucoup de ses gosses. De cette façon, les enfants ne sont peut-être pas infailliblement bien élevés, mais la conduite de la mère a des chances d'être irréprochable.

... Je mérite donc hardiment mon sort de mari indemne. Quant à Hubert, je le répète, c'est un miracle s'il ne lui est rien arrivé jusqu'à présent. Et, si ennuyeux que ce soit pour la galerie, je veux faire tous mes efforts pour que ce miracle subsiste. Antoinette est une femme pour qui j'ai beaucoup d'admiration, une amitié profonde, et, comme tout le monde ici, un peu d'amour... Elle a de la religion, et le maximum de vertu... Mais elle est très belle. Son mari ne lui assure aucune protection morale. Et, dans ces conditions, ses excellents principes ne serviraient qu'à donner plus de solennité à sa chute...