Chapter 5
LE FOU.--Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi, pour t'apprendre qu'on ne travaille pas l'hiver.--Tous ceux qui suivent la direction de leur nez sont conduits par leurs yeux, excepté les aveugles; et il n'y a pas un nez sur vingt qui ne puisse sentir ce qui pue.--Quand une grande roue descend en roulant le long de la montagne, lâche prise, de peur, en la suivant, de te rompre le cou: mais quand la grande roue remonte la montagne, laisse-toi tirer après elle. Quand un sage te donnera un meilleur conseil, rends-moi le mien: je voudrais que ce conseil ne fut suivi que des gredins, puisque c'est un fou qui le donne.
Celui, monsieur, qui sert et cherche son intérêt Et ne suit que pour la forme, Pliera bagage dès qu'il commencera à pleuvoir; Et te laissera exposé à l'orage; Mais je demeurerai: le fou restera Et laissera le sage s'enfuir, Gredin devient le fou qui s'enfuit; Mais ce n'est pas un fou que le gredin, pardieu[35].
[Note 35: _The knave turns fool; that runs away The fool no knave, perdy_.
Le sens naturel de ces deux vers paraît contraire à celui qu'on lui a donné dans la traduction; mais ce dernier sens a paru de beaucoup, et avec raison, le plus vraisemblable aux commentateurs; en sorte qu'ils ont été tous d'avis qu'il devait y avoir altération du texte, et qu'il fallait au moins changer ainsi le premier vers:
_The fool turns knave, that runs away_.
Mais peut-être l'irrégularité de langage qui se fait remarquer dans _le Roi Lear_ dispense-t-elle de recourir à une altération du texte; du moins est-il certain que c'est en conservant la construction des deux vers anglais qu'on a pu leur donner un sens contraire à celui qu'ils paraissent d'abord présenter.]
KENT.--Où as-tu appris tout cela, fou?
LE FOU.--Ce n'est pas dans les ceps, fou.
(Rentre Lear avec Glocester.)
LEAR.--Refuser de me parler! Ils sont malades, ils sont fatigués, ils ont voyagé rapidement toute la nuit...--Purs prétextes où je vois la révolte et l'abandon.--Rapportez-moi une meilleure réponse.
GLOCESTER.--Mon cher maître, vous connaissez le caractère violent du duc, combien il est inébranlable et obstiné dans ses propres idées.
LEAR.--Vengeance, peste, mort, confusion!--Violent? Qu'est-ce que c'est que cela?--Allons?--Glocester, Glocester, je voudrais parler au duc de Cornouailles et à sa femme.
GLOCESTER.--Eh! mon bon seigneur, je viens de les en informer.
LEAR.--Les en informer? Me comprends-tu, homme?
GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.
LEAR.--Le roi voudrait parler à Cornouailles. Le père chéri voudrait parler à sa fille; il exige d'elle son obéissance. Sont-ils informés de cela?--Par mon sang et ma vie! violent? le duc violent? dites à ce duc si colère...--Mais non, pas encore; il se pourrait qu'il fût indisposé. La maladie a toujours négligé tous les devoirs auxquels est soumise la santé: nous ne sommes plus nous-mêmes quand la nature accablée commande à l'âme de souffrir avec le corps. Je veux me calmer, et j'ai à me reprocher, dans l'impétuosité de ma volonté, d'avoir pris un état d'indisposition et de maladie pour l'homme en santé, pour une complète santé. Malédiction sur mon état!--Mais pourquoi est-il là? (_Montrant Kent_.)--Une telle action me donne lieu de penser que ce départ du duc et d'elle est un subterfuge.--Rendez-moi mon serviteur.--Va, dis au duc et à sa femme que je veux leur parler à présent, à l'heure même.--Ordonne-leur de sortir et de venir m'entendre; ou bien je vais battre la caisse à la porte de leur chambre, jusqu'à ce qu'elle réponde: Endormis dans la mort.
GLOCESTER.--Je voudrais voir la bonne intelligence entre vous.
(Il sort.)
LEAR.--Oh!... las! ô mon coeur! comme mon coeur se soulève!... mais à bas!
LE FOU.--Il faut lui dire, noncle, comme la cuisinière[36] aux anguilles qu'elle mettait vivantes dans la pâte; elle les frappait d'un bâton sur la tête, en criant: _A bas, polissonnes! à bas!_ C'était le frère de celle-là qui, par grand amour pour son cheval, lui mettait du beurre dans son foin.
[Note 36: _The cockney_. Les commentateurs, on ne sait pourquoi, ont paru très-embarrassés du sens de ce mot _cockney_, auquel on donne en général la signification du mot _badaud_; autrefois il paraît s'être pris dans le sens de _cuisinier, marmiton_.]
(Entrent Cornouailles, Régane, Glocester, des domestiques.)
LEAR.--Bonjour à tous deux.
CORNOUAILLES.--Salut à Votre Seigneurie.
RÉGANE.--Je suis joyeuse de voir Votre Altesse.
(On met Kent en liberté.)
LEAR.--Régane, je crois que vous l'êtes, et je sais la raison que j'ai de le croire. Si tu n'étais pas joyeuse de me voir, je ferais divorce avec le tombeau de ta mère, où ne reposerait plus qu'une adultère.--(_A Kent_.) Ah! vous voilà libre? Nous parlerons de cela dans quelque autre moment.--Ma bien-aimée Régane, ta soeur est une indigne: ô Régane, elle a attaché la dureté aux dents aiguës ici, comme un vautour (_montrant son coeur_); à peine puis-je te parler... Non, tu ne pourras pas le croire, de quel caractère dépravé.... Ô Régane!
RÉGANE.--Je vous en prie, seigneur, modérez-vous. J'espère que vous ne savez pas apprécier ce qu'elle vaut plutôt que de la croire capable de manquer à ses devoirs.
LEAR.--Comment cela?
RÉGANE.--Je ne puis penser que ma soeur eût voulu manquer le moins du monde à ce qu'elle vous doit: s'il est arrivé, seigneur, qu'elle ait mis un frein à la licence de vos chevaliers, c'est par de telles raisons et dans des vues si louables qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche.
LEAR.--Ma malédiction sur elle!
RÉGANE.--Ah! seigneur, vous êtes vieux; la nature, en vous, touche au dernier terme de sa carrière; vous devriez vous laisser conduire et gouverner par quelque personne prudente, qui comprît votre situation mieux que vous-même. Ainsi donc, je vous prie de retourner vers ma soeur, et de lui dire que vous avez eu tort envers elle.
LEAR.--Moi, lui demander son pardon! voyez donc comme cela conviendrait à la famille! (_Il se met à genoux_.) «Ma chère fille, j'avoue que je suis vieux; la vieillesse est inutile; je vous demande à genoux de vouloir bien m'accorder des vêtements, un lit et ma nourriture.»
RÉGANE.--Cessez, mon bon seigneur; c'est là un badinage peu convenable. Retournez chez ma soeur.
LEAR _se levant_.--Jamais, Régane. Elle m'a privé de la moitié de ma suite; elle m'a regardé d'un air sombre, et de sa langue, semblable à celle du serpent, m'a blessé jusqu'au fond du coeur. Que tous les trésors de la vengeance du ciel tombent sur sa tête ingrate! Vents qui saisissez les sens, frappez de paralysie ses jeunes os.
CORNOUAILLES.--Fi! seigneur! fi!
LEAR.--Éclairs agiles, lancez pour les aveugler vos flammes dans ses yeux dédaigneux; empoisonnez sa beauté, vapeurs que du fond des marais aspire le puissant soleil, pour tomber sur elle et flétrir son orgueil!
RÉGANE.--Ô dieux bienheureux! vous m'en souhaiterez autant quand vos accès vous prendront.
LEAR.--Non, Régane, jamais tu n'auras ma malédiction: ton coeur palpitant de tendresse ne t'abandonnera jamais à la dureté; ses yeux sont farouches; mais les tiens consolent et ne brûlent pas. Il n'est pas dans ta nature de me reprocher mes plaisirs, de diminuer ma suite, de contester avec moi d'un ton d'emportement, de réduire ce que tu me dois, et enfin d'opposer des verrous à mon entrée. Tu connais mieux les devoirs de la nature, les obligations des enfants, les règles de la courtoisie, les droits de la reconnaissance: tu n'as pas oublié la moitié de mon royaume que je t'ai donnée.
RÉGANE.--Mon bon seigneur, au fait.
(On entend une trompette derrière le théâtre.)
LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps?
(Entre Oswald.)
CORNOUAILLES.--Quelle est cette trompette?
RÉGANE.--Je la reconnais, c'est celle de ma soeur. Sa lettre m'apprenait en effet qu'elle serait bientôt ici.--Votre maîtresse est-elle arrivée?
LEAR, _regardant l'intendant_.--Voilà un esclave qui se revêt à peu de frais d'un orgueil fondé sur la fragile faveur de sa maîtresse.--Hors d'ici, valet, loin de ma présence.
CORNOUAILLES.--Que veut dire Votre Seigneurie?
LEAR.--Qui a mis mon serviteur dans les ceps? Régane, je me flatte que tu n'en as rien su. _(Entre Gonerille.)_--Qui vient ici?--O cieux, si vous aimez les vieillards, si votre douce autorité recommande l'obéissance, si vous-mêmes vous êtes vieux, faites de ceci votre cause; faites descendre votre puissance sur la terre, et prenez mon parti. _(A Gonerille.)_--Tu n'as pas honte de voir cette barbe?--O Régane! lui prendras-tu la main?
GONERILLE.--Eh! pourquoi ne prendrait-elle pas ma main, seigneur? Quelle offense ai-je commise? N'est pas offense tout ce que l'indiscrétion tourne de cette manière, tout ce que le radotage peut nommer ainsi.
LEAR.--O mes flancs, vous êtes trop solides! Pourquoi ne rompez-vous pas?--Comment se fait-il qu'on ait mis un de mes gens dans les ceps?
CORNOUAILLES.--C'est moi, seigneur, qui l'y ai fait mettre. Ses sottises ne méritaient pas à beaucoup près tant d'honneur.
LEAR.--C'est vous, vous qui l'avez fait?
RÉGANE.--Je vous en prie, mon père, puisque vous êtes faible, prenez-en votre parti.--Si, jusqu'à l'expiration de votre mois, vous voulez retourner chez ma soeur et demeurer avec elle, en congédiant la moitié de vos gens, venez ensuite chez moi: je n'y suis point à présent, et n'ai pas fait les préparatifs nécessaires pour vous recevoir.
LEAR.--Retourner chez elle, et cinquante de mes chevaliers congédiés! Non, j'abjure plutôt les toits, et je préfère m'exposer à la haine des vents; je deviendrai le compagnon du loup et de la chouette!--Poignantes étreintes de la nécessité!--Retourner chez elle! Quoi! on obtiendrait aussi bien de moi de me prosterner devant le trône de ce bouillant roi de France, qui a pris sans dot notre plus jeune fille, et de solliciter comme un écuyer une pension pour soutenir ma pauvre vie! Retourner chez elle! Que ne me persuades-tu plutôt d'être l'esclave, la bête de somme _(montrant Oswald_) de ce valet détesté.
GONERILLE.--A votre choix, seigneur....
LEAR.--Je t'en prie, ma fille, ne me fais pas devenir fou. Je ne veux pas te déranger, mon enfant. Adieu, nous ne nous rencontrerons plus, nous ne nous reverrons plus. Mais cependant tu es ma chair, mon sang, ma fille; ou plutôt tu es une maladie engendrée dans ma chair, et que je suis obligé d'appeler mienne; tu es un abcès, un ulcère douloureux, une tumeur enflammée, produit de mon sang corrompu.--Mais je ne veux pas te faire de reproches: que la honte tombe sur toi quand il lui plaira; je ne l'appelle pas. Je n'invoque pas les coups de Celui qui porte le tonnerre; je ne fais point de rapports contre toi à Jupiter, notre juge suprême. Corrige-toi quand tu le pourras, deviens meilleure à ton loisir; je puis prendre patience: je puis rester chez Régane, moi et mes cent chevaliers.
RÉGANE.--Non, il n'en peut être tout à fait ainsi, seigneur. Je ne vous attendais pas encore, et je n'ai rien préparé pour vous recevoir comme il convient. Prêtez l'oreille aux propositions de ma soeur. Ceux dont la raison est capable de modérer votre passion doivent prendre leur parti de songer que vous êtes vieux, et qu'ainsi... Mais elle sait bien ce qu'elle fait.
LEAR.--Est-ce là bien parler?
RÉGANE.--J'ose le soutenir, seigneur. Quoi! cinquante chevaliers, n'est-ce pas assez? Qu'avez-vous besoin d'un plus grand nombre, ou même d'en avoir autant, s'il est vrai que l'embarras, le danger, tout parle contre une suite si nombreuse? Comment, dans une seule et même maison, tant de personnes soumises à deux maîtres peuvent-elles vivre en bonne intelligence? Cela est bien difficile, cela est impossible.
GONERILLE.--Eh quoi! seigneur, ne pourriez-vous pas être servi par ceux qui portent le titre de ses serviteurs ou par les miens?
RÉGANE.--Eh! pourquoi pas, seigneur? S'il leur arrivait de se relâcher à votre égard, nous saurions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez moi, car je commence à entrevoir un danger, je vous prie de n'en amener que vingt-cinq: je n'ai point de place ni d'attention à donner à un plus grand nombre.
LEAR.--Je vous ai tout donné....
RÉGANE.--Et vous l'avez donné à temps.
LEAR.--Je vous ai fait mes gardiennes, mes dépositaires, mais j'ai mis la réserve de me faire suivre par un nombre de chevaliers. Quoi! je n'en pourrais amener chez vous que vingt-cinq? Régane, est-ce vous qui l'avez dit?
RÉGANE.--Et qui le répète, seigneur: pas un de plus chez moi.
LEAR.--Les méchantes créatures se présentent encore à nous sous un aspect favorable, quand il s'en trouve de plus méchantes qu'elles: c'est avoir quelque titre aux éloges que de n'être pas ce qu'il y a de pis. _(A Gonerille.)_--J'irai chez toi. Tes cinquante sont le double de vingt-cinq: tu as le double de sa tendresse.
GONERILLE.--Écoutez-moi, mon seigneur: qu'avez-vous besoin de vingt-cinq personnes, de dix, de cinq, pour vous suivre dans une maison où deux fois autant ont ordre de vous servir?
RÉGANE.--Qu'avez-vous même besoin d'une seule?
LEAR.--Ne calcule pas le besoin: le plus vil mendiant a du superflu dans ses plus misérables jouissances. N'accorder à la nature que ce que la nature demande pour ses besoins, c'est mettre la vie de l'homme à aussi bas prix que celle des bêtes. Tu es une grande dame. Eh quoi! si la magnificence consistait seulement à se tenir chaudement, la nature a-t-elle besoin de ces vêtements magnifiques que tu portes, et qui peuvent à peine te tenir chaud? Mais quant aux vrais besoins.....--Ciel! donne-moi patience; c'est de patience que j'ai besoin. Vous me voyez ici, ô dieux! un pauvre vieillard, aussi comblé de douleurs que d'années, misérable par tous les deux! Si c'est vous qui excitez le coeur de ces filles contre leur père, ne m'abaissez pas au point de le supporter patiemment; animez-moi d'une noble colère. Oh! ne souffrez pas que des pleurs, armes des femmes, souillent mon visage d'homme!--Non, sorcières dénaturées, je tirerai de vous une telle vengeance, que le monde entier saura....--Je ferai de telles choses.... Ce que ce sera, je ne le sais pas encore; mais ce sera l'épouvante de la terre.--Vous croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai pas. J'ai bien amplement de quoi pleurer; mais ce coeur éclatera par cent mille ouvertures avant que je pleure.--O fou, je perdrai la raison!
(Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou.)
CORNOUAILLES.--Retirons-nous; il va faire de l'orage.
(On entend dans le lointain le bruit du tonnerre.)
RÉGANE.--Cette maison est petite; le vieillard et sa suite ne peuvent s'y loger commodément.
GONERILLE.--C'est sa propre faute; il a quitté de lui-même le lieu où il pouvait être tranquille: il faut qu'il porte la peine de sa folie.
RÉGANE.--Pour lui personnellement, je le recevrai avec plaisir; mais pas un seul de ses serviteurs.
GONERILLE.--C'est aussi mon intention.--Mais où est lord Glocester?
CORNOUAILLES.--Il a suivi le vieillard.--Mais le voilà qui revient.
(Glocester rentre.)
GLOCESTER.--Le roi est dans une violente fureur.
CORNOUAILLES.--Où va-t-il?
GLOCESTER.--Il ordonne qu'on monte à cheval, mais il veut aller je ne sais où.
CORNOUAILLES.--Le mieux est de lui céder; il se conduira lui-même.
GONERILLE.--Milord, ne le pressez nullement de rester.
GLOCESTER.--Hélas! la nuit approche; un vent glacé agite violemment les airs, à plusieurs milles aux environs à peine se trouve-t-il un buisson.
RÉGANE.--Oh! seigneur! il faut bien que les hommes opiniâtres reçoivent quelques leçons des maux qu'ils se sont attirés à eux-mêmes. Fermez vos portes. Il a avec lui une suite de gens déterminés à tout: facile à tromper comme il l'est, la sagesse nous ordonne de redouter ce qu'ils pourraient obtenir de sa colère.
CORNOUAILLES.--Fermez vos portes, milord.--Il fera mauvais temps cette nuit; ma chère Régane est de bon conseil: mettons-nous à l'abri de l'orage.
(Ils sortent.)
FIN DU SECOND ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Une bruyère.--On entend le bruit d'un orage accompagné de tonnerre et d'éclairs.
KENT ET UN GENTILHOMME se _rencontrant_.
KENT.--Qui est ici malgré le mauvais temps?
LE GENTILHOMME.--Un homme dont l'âme est, comme le temps, pleine d'agitation.
KENT.--Ah! je vous reconnais. Où est le roi?
LE GENTILHOMME.--Luttant contre les éléments irrités, il conjure les vents de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues gonflées au-dessus de leurs rivages, afin que les choses changent ou s'anéantissent. Il arrache ses cheveux blancs que les tourbillons impétueux, dans leur aveugle rage, saisissent et font aussitôt disparaître. De toutes les forces de cet étroit univers renfermé en lui-même, il insulte aux vents et à la pluie qui se combattent dans tous les sens. Dans cette nuit horrible où l'ourse même, épuisée de lait par ses petits, demeure dans sa tanière; où le lion et le loup, au ventre vide, tiennent leur fourrure à sec, il court tête nue, et appelle toutes les chances de la mort.
KENT.--Mais qui est avec lui?
LE GENTILHOMME.--Personne que son fou, qui tâche, par des bouffonneries, de distraire son coeur navré d'injures.
KENT.--Je vous connais, monsieur, et, sur la foi de mon discernement, j'ose vous confier une affaire d'un bien cher intérêt. Il y a de la mésintelligence entre les ducs d'Albanie et de Cornouailles, quoiqu'elle se cache encore sous le voile d'une dissimulation réciproque: ils ont (et qui n'en a pas parmi ceux que la supériorité de leur étoile a placés sur le trône et dans la grandeur?), ils ont des serviteurs non moins dissimulés qui servent à la France d'espions et de miroirs intelligents de notre situation, ce qu'on a vu des aversions ou des manoeuvres secrètes des deux ducs, ou la dureté avec laquelle ils se sont gouvernés à l'égard du bon vieux roi, ou quelque chose de plus profond dont tout ceci n'est que l'apparence extérieure. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une armée envoyée par la France va entrer dans ce royaume divisé. Déjà les ennemis, profitant sagement de notre négligence, se sont assuré un accès secret dans quelques-uns de nos meilleurs ports, et sont sur le point de déployer ouvertement leurs bannières.--Voici maintenant ce que j'ai à vous dire: Si j'ai pu vous inspirer assez de confiance pour vous y rendre promptement; vous trouverez une personne qui recevra avec reconnaissance le récit fidèle des outrages désespérants et dénaturés dont le roi a sujet de se plaindre. Je suis un gentilhomme bien né et bien élevé; et c'est parce que je vous connais et me fie à vous que je vous propose cette mission.
LE GENTILHOMME.--Nous en reparlerons.
KENT.--Non, c'est assez de paroles. Afin de vous prouver que je suis beaucoup plus que je ne parais, ouvrez cette bourse et prenez ce qu'elle contient. Si vous voyez Cordélia, et soyez certain que vous la verrez, montrez-lui cet anneau; vous saurez d'elle quel est celui que vous avez eu pour compagnon, et que vous ne connaissez pas encore.--Infâme tempête! je vais chercher le roi.
LE GENTILHOMME.--Donnez-moi votre main. N'avez-vous plus rien à me dire?
KENT.--Peu de mots, mais au fait plus importants que tout le reste: veuillez bien prendre ce chemin, je vais suivre celui-ci. Le premier de nous deux qui trouvera le roi en avertira l'autre par un cri.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
La tempête redouble.
LEAR, LE FOU.
LEAR.--Soufflez, vents, jusqu'à ce que vos joues en crèvent. Ouragans, cataractes, versez vos torrents jusqu'à ce que vous ayez inondé nos clochers, noyé leurs coqs! Feux sulfureux, rapides comme la pensée, bruyants avant-coureurs des coups de foudre qui brisent les chênes, venez roussir mes cheveux blancs. Et toi, tonnerre, qui ébranles tout, aplatis le globe du monde, brise tous les moules de la nature, disperse d'un seul coup tous les germes qui produisent l'homme ingrat!
LE FOU.--O noncle, de l'eau bénite de cour dans une maison bien sèche vaut mieux que cette eau de pluie quand on est dehors. Bon noncle, rentrons et implorons la bonne volonté de tes filles. Voilà une nuit qui n'a pitié ni du fou, ni du sage.
LEAR.--Gronde tant que tes entrailles y pourront suffire. Éclate, feu! jaillis, pluie! la pluie, le vent, le tonnerre, les feux, ne sont point mes filles; éléments, je ne vous accuse point d'ingratitude; je ne vous ai point appelés mes enfants; vous ne me devez point de soumission: laissez donc tomber sur moi votre horrible plaisir: me voici votre esclave, un pauvre et faible vieillard infirme, méprisé. Mais non, je vous traiterai de lâches ministres, vous dont les armées sont venues des hauts lieux de leur naissance s'unir à deux filles détestables, contre une tête aussi vieille et aussi blanche que la mienne.--Oh! oh! cela est odieux!
LE FOU.--Celui qui a une maison pour y mettre sa tête a une tête bien garnie.
Celui qui veut avoir une femme Avant que sa tête ait une maison, Perdra et tête et tout: Ainsi se sont mariés beaucoup de mendiants. Celui qui fait pour son orteil Ce qu'il devrait faire pour son coeur, Criera bientôt misère des cors aux pieds Et changera son sommeil en veilles.
Car il n'y a jamais eu une belle femme qui n'ait fait la grimace devant la glace.
(Entre Kent.)
LEAR, _au fou_.--Non, je veux être un modèle de toute patience; je ne dirai plus rien.
KENT.--Qui est là?
LE FOU.--Une seigneurie et un malotru, c'est-à-dire, un sage et un fou.
KENT.--Hélas! seigneur, vous voilà donc! Rien de ce qui aime la nuit n'aime de pareilles nuits. Les cieux en colère ont effrayé jusqu'aux hôtes errants des ténèbres, et les forcent à se tenir dans leurs cavernes. Depuis que je suis un homme, je ne me souviens pas d'avoir vu de telles nappes de feu, d'avoir entendu d'aussi effroyables éclats de tonnerre, de telles plaintes, de tels mugissements du vent et de la pluie. La nature de l'homme n'en saurait supporter ni les souffrances ni les terreurs.
LEAR.--Que les dieux puissants, qui font naître au-dessus de nos têtes cet épouvantable tumulte, distinguent en ce moment leurs ennemis! Tremble, toi, misérable qui renfermes dans ton sein des crimes ignorés qui ont échappé à la verge de la justice; cache-toi, main sanglante; et toi, parjure; et toi, hypocrite, qui du masque de la vertu as couvert un inceste. Tremble et meurs de peur, scélérat, qui, en secret et sous d'honorables semblants, as dressé des piéges à la vie de l'homme. Forfaits soigneusement enveloppés, déchirez le voile qui vous cache et demandez grâce à ces voix terribles qui vous appellent.--Moi, je suis un homme à qui l'on a fait plus de mal qu'il n'en a fait.
KENT.--Hélas! tête nue? Mon bon maître, tout près d'ici est une hutte; elle vous prêtera quelque abri contre la tempête. Allez vous y reposer, tandis que moi je vais retourner à cette dure maison, plus dure que la pierre de ses murailles, et qui tout à l'heure, quand je vous ai demandé, m'a refusé l'entrée; et je forcerai la main à son avare hospitalité.
LEAR.--Ma raison commence à revenir.--Viens, mon enfant; comment te trouves-tu, mon enfant? As-tu froid; j'ai froid aussi. Où est cette paille, mon ami? Que la nécessité est étrangement habile à nous rendre précieuses les choses les plus viles!--Montrez-moi votre hutte.--Pauvre fou, pauvre garçon, j'ai encore dans mon coeur une place qui souffre pour toi.
LE FOU.
Celui qui a un petit peu de bon sens Doit recevoir en chantant le vent et la pluie, Et se contenter de sa situation, Car la pluie tombe tous les jours.
LEAR.--Oui, tu as raison, mon bon garçon. Allons, conduisez-nous à cette hutte.
(Lear et Kent sortent.)
LE FOU.--Voilà une honnête nuit pour rafraîchir une courtisane. Il faut qu'avant de m'en aller je fasse une prédiction.