Chapter 4
EDMOND.--Le duc ici ce soir!--Très-bien, c'est au mieux, voilà qui entre de toute nécessité dans l'enchaînement de mes projets. Mon père a placé des gardes pour arrêter mon frère.--J'ai à exécuter ici quelque chose d'assez délicat. Célérité, fortune, à l'ouvrage!--Mon frère; un mot, mon frère; descendez, vous dis-je. (_Entre Edgar_.)--Mon père vous fait observer, ô seigneur: fuyez de ce château; on lui a découvert le lieu où vous êtes caché. Dans ce moment vous pouvez profiter de la nuit.--N'avez-vous point parlé contre le duc de Cornouailles? Il arrive dès ce soir, en grande diligence, et Régane avec lui. N'avez-vous rien dit de ses préparatifs contre le duc d'Albanie? Pensez-y bien.
EDGAR.--Pas un mot, j'en suis sûr.
EDMOND.--J'entends venir mon père. Pardonnez; pour mieux dissimuler il faut que je tire l'épée contre vous; tirez, ayez l'air de vous défendre.--Allons, battez-vous bien.--Rendez-vous! venez devant mon père!--Holà! des lumières ici.--Fuyez, mon frère.--Des torches, des torches! _(_Edgar s'enfuit._)_--Bon, adieu.--Un peu de sang tiré donnerait bonne idée de la terrible défense que j'ai faite. (_Il se blesse au bras_.) J'ai vu des ivrognes en faire davantage pour plaisanter.--Mon père! mon père!--Arrête! arrête! Quoi! point de secours!
(Entrent Glocester et des domestiques avec des torches.)
GLOCESTER.--Eh bien! Edmond, où est ce scélérat?
EDMOND.--Il était ici caché dans les ténèbres, son épée bien affilée hors du fourreau, murmurant de méchants charmes, et conjurant la lune de lui être favorable, comme sa divinité.
GLOCESTER.--Mais où est-il?
EDMOND.--Voyez, seigneur, mon sang coule.
GLOCESTER.--Où est ce misérable, Edmond?
EDMOND.--Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait par aucun moyen...
GLOCESTER.--Qu'on le poursuive. Holà! courez après lui. (_Sort un domestique._)--Qu'il ne pouvait... quoi?
EDMOND.--Me persuader d'assassiner Votre Seigneurie, mais que je lui parlais des dieux vengeurs qui dirigent tous leurs foudres contre les parricides; que je lui disais de combien de noeuds puissants et redoublés les enfants sont liés envers leur père; en un mot, seigneur, voyant avec quelle aversion je combattais ses projets dénaturés, dans un féroce transport il m'a attaqué avec l'épée qu'il tenait à la main, et, avant que j'eusse eu le temps de me mettre en garde, il m'a percé le bras. Mais lorsqu'il m'a vu reprendre mes esprits, et qu'encouragé par la justice de ma cause j'avançais sur lui, peut-être aussi effrayé par le bruit que j'ai fait, il a pris tout soudainement la fuite.
GLOCESTER.--Qu'il fuie tant qu'il voudra, il ne pourra dans ce pays se dérober à la poursuite; et une fois pris, ce sera vite fait. Le noble duc mon maître, mon digne chef et patron, vient ici ce soir: sous son autorité je ferai publier que celui qui pourra découvrir ce lâche assassin et l'amener à la potence peut compter sur ma reconnaissance; et pour celui qui le cachera, la mort.
EDMOND.--Lorsque j'ai cherché à le dissuader de son dessein, le trouvant résolu à l'exécuter, je l'ai menacé, avec des malédictions, de tout découvrir. Il m'a répondu: «Toi, un bâtard, qui n'as rien au monde, penses-tu, si je voulais te démentir, qu'aucune opinion qu'on eût pu se former de ta probité, de ta vertu, de ton mérite, pût suffire pour donner confiance en tes paroles? Eh! non, ce que je voudrais nier (et je nierais ceci, dusses-tu me montrer précisément tel que je suis) tournerait à mon gré contre toi; j'imputerais tout à tes suggestions, à tes complots, à tes damnables artifices: il faudrait que tu parvinsses à rendre les gens imbéciles, pour les empêcher de penser que les avantages que tu dois tirer de ma mort ont été un aiguillon actif et puissant pour t'engager à la chercher.»
GLOCESTER.--Scélérat endurci et consommé! Désavouerait-il son écriture?--Je ne l'ai jamais engendré.--Écoutez, voici la trompette du duc: j'ignore pourquoi il vient.--Je vais faire fermer tous les ports.--Le scélérat n'échappera pas: il faut bien que le duc m'accorde cette grâce.--D'ailleurs je vais envoyer son signalement au loin et au près, afin que dans tout le royaume on puisse le reconnaître.--Et toi, mon loyal et véritable fils, je vais m'occuper de te rendre apte à posséder mes biens.
(Entrent Cornouailles, Régane, suite.)
CORNOUAILLES.--Eh bien! mon noble ami, depuis un instant seulement que je suis arrivé ici, j'ai appris d'étranges nouvelles.
RÉGANE.--Si elles sont vraies, de toutes les vengeances qui peuvent atteindre le coupable, il n'en est point qui égale son crime. Mais comment vous trouvez-vous, seigneur?
GLOCESTER.--Oh! madame, mon vieux coeur est brisé, il est brisé!
RÉGANE.--Quoi! le filleul de mon père attenter à vos jours! celui que mon père a nommé! votre Edgar!
GLOCESTER.--Oh! madame, madame, ma honte voudrait le cacher.
RÉGANE.--Ne vivait-il pas en compagnie de ces libertins de chevaliers qui composent la suite de mon père?
GLOCESTER.--Je n'en sais rien, madame. C'est trop mal, trop mal, trop mauvais!
EDMOND.--Oui, madame, il était avec eux.
RÉGANE.--Je ne m'étonne plus de ses méchantes inclinations. C'est eux qui l'auront engagé à se défaire de ce vieillard, pour avoir à dépenser et à dissiper ses revenus. Ce soir j'ai été bien instruite sur leur compte par ma soeur, et j'ai pris mes mesures. S'ils viennent pour séjourner dans ma maison, ils ne m'y trouveront point.
CORNOUAILLES.--Ni moi non plus, Régane, je t'assure. Edmond, j'apprends que vous avez rempli envers votre père le rôle d'un fils.
EDMOND.--C'était mon devoir, seigneur.
GLOCESTER.--Il a mis au jour les projets de ce misérable; il a même reçu la blessure que vous voyez, en cherchant à se saisir de lui.
CORNOUAILLES.--Le poursuit-on?
GLOCESTER.--Oui, mon bon seigneur.
CORNOUAILLES.--S'il est arrêté, il n'y a plus à craindre aucun mal de sa part. Faites-en ce que vous voudrez, et employez-y mon autorité comme il vous plaira.--Quant à vous, Edmond, qui venez de faire éclater si hautement votre vertu et votre obéissance, vous serez à nous. Nous avons grand besoin de caractères sur qui l'on puisse reposer une entière confiance; et d'abord nous nous emparons de vous.
EDMOND.--Je vous servirai fidèlement, seigneur, quoi qu'il arrive[19].
[Note 19: _However else_.]
GLOCESTER.--Je remercie pour lui Votre Grâce.
CORNOUAILLES.--Vous ne savez pas pourquoi nous sommes venus vous voir?
RÉGANE.--A cette heure extraordinaire, cherchant notre chemin sous l'oeil ténébreux de la nuit?--Noble Glocester, ce sont des affaires de quelque importance, et sur lesquelles nous pouvons avoir besoin de vous consulter. Notre père nous a écrit, et notre soeur aussi, sur quelques différends, et j'ai pensé qu'il valait mieux répondre de tout autre lieu que de notre maison. Leurs divers messagers attendent ailleurs nos dépêches. Mon bon vieux ami, reprenez courage, et donnez-nous vos utiles conseils dans l'affaire qui nous occupe et qui demande d'être promptement décidée.
GLOCESTER.--Madame, disposez de moi: Vos Seigneuries sont les très-bienvenues.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Devant le château de Glocester.
_Entrent_ KENT ET OSWALD, _de différents côtés_.
OSWALD.--Je te souhaite le bonjour[20], l'ami. Es-tu de la maison?
[Note 20: _Good dawning_. (bon point du jour.) Il y a en anglais des souhaits pour toutes les heures du jour.]
KENT.--Oui.
OSWALD.--Où pourrons-nous mettre nos chevaux?
KENT.--Dans le bourbier.
OSWALD.--Je t'en prie, si tu m'aimes, dis-le-moi.
KENT.--Je ne t'aime pas.
OSWALD.--A la bonne heure, je ne m'en soucie guère.
KENT.--Si je te tenais dans le parc de Lipsbury[21], je t'obligerais bien à t'en soucier.
[Note 21: Les commentateurs ignorent ce qu'était ce parc de Lipsbury.]
OSWALD.--Et pourquoi me traites-tu ainsi? Je ne te connais pas.
KENT.--Et moi, compagnon, je te connais.
OSWALD.--Et pour qui me connais-tu?
KENT.--Pour un fripon, un bélître, un mangeur de restes, un vil et orgueilleux faquin, un mendiant, habillé gratis[22], à cent livres de gages; un drôle aux sales chausses de laine, un poltron, une espèce qui porte ses querelles devant le juge; un délié fripon de bâtard[23], officieux, soigneux; un coquin qui hérite d'un coffre, un gredin qui serait entremetteur par manière de bon service, qui n'a en lui que de quoi faire un maraud, un pleutre, un lâche, un pendard[24]; le fils et héritier d'une chienne dégénérée, et que je ferai geindre à coups de fouet si tu t'avises de nier la moindre syllabe de ce que j'ajoute à ton nom.
[Note 22: _Three suited_ (qui a trois habits complets). Tout porte à croire que cette expression, presque toujours injurieuse, s'applique aux gens de livrée, à qui l'usage, dans les grandes maisons, pouvait être de donner trois habillements complets par an. Edgar, dans sa feinte folie, se vante d'avoir été un homme de service, _serving man,_ et d'avoir possédé _three suits_.]
[Note 23: _Whoreson_.]
[Note 24: _A pandar_, un entremetteur.]
OSWALD.--Quelle étrange espèce d'homme es-tu donc, de venir accabler d'injures quelqu'un qui ne te connaît pas et que tu ne connais pas?
KENT.--Et toi, quel effronté valet es-tu donc, de dire que tu ne me connais pas? Est-ce qu'il s'est passé deux jours depuis que je t'ai pris aux jambes et que je t'ai battu en présence du roi?--L'épée à la main, fripon. Il est nuit, mais la lune brille: je vais te tailler en soupe au clair de la lune. L'épée à la main, indigne canaille de bâtard[25]; l'épée à la main. (Il tire son épée.)
[Note 25: _Whoreson commonly barbermonger_.]
OSWALD.--Laisse-moi, je n'ai rien à démêler avec toi.
KENT.--Tirez donc, gredin. Vous venez apporter des lettres contre le roi, et prenez le parti de mademoiselle _Vanité_[26] contre son royal père. L'épée à la main, drôle, ou je vais taillader vos mollets de telle façon... L'épée à la main, gredin; à la besogne.
[Note 26: Allusion à certains personnages des _moralités_ où les vices et les vertus étaient personnifiées.]
OSWALD.--Au secours! au meurtre! au secours!
KENT, _en le frappant_.--Pousse donc, lâche; tiens ferme, gredin, tiens ferme, franc misérable; frappe donc.
OSWALD.--Au secours! au meurtre! à l'assassin!
(Entrent Edmond, Cornouailles, Régane, Glocester et des domestiques.)
EDMOND.--Eh bien! qu'est-ce? Séparez-vous!
KENT.--Avec vous, mon petit bonhomme, si cela vous convient; je vous en montrerai. Avancez, mon jeune maître.
GLOCESTER.--Des épées, des armes? De quoi s'agit-il?
CORNOUAILLES.--Arrêtez, sur votre vie.--Si quelqu'un frappe un coup de plus, il est mort.--De quoi s'agit-il?
RÉGANE.--C'est le messager de notre soeur et celui du roi.
CORNOUAILLES.--Quelle est la cause de votre querelle? Parlez.
OSWALD.--Je puis à peine respirer, seigneur.
KENT.--Cela n'a rien d'étonnant; votre valeur a tellement fait rage! Lâche coquin, la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait!
CORNOUAILLES.--Tu es un singulier corps. Un tailleur faire un homme!
KENT.--Oui, seigneur, un tailleur: un tailleur de pierres ou un peintre ne l'aurait pas si mal fait, n'eût-il mis que deux heures à l'ouvrage.
CORNOUAILLES.--Mais répondez donc: comment s'est élevée cette querelle?
OSWALD.--Seigneur, ce vieux brutal dont j'ai ménagé la vie par considération pour sa barbe grise...
KENT.--Toi, bâtard! Z dans l'alphabet[27]! zéro en chiffre!--Monseigneur, laissez-moi faire; je vais piler en mortier ce sale vilain, et j'en replâtrerai les murs d'un cabinet.--_Épargner ma barbe grise!_ toi, espèce de pierrot?
[Note 27: _Thou whoreson zed! Thou unnecessary letter_! Le _z_, qu'en anglais on avait supprimé en beaucoup d'endroits, était devenu un symbole d'inutilité.]
CORNOUAILLES.--Paix, insolent. Brutal coquin, ne savez-vous pas le respect...
KENT.--Si fait, seigneur; mais la colère a ses priviléges.
CORNOUAILLES.--Et pourquoi es-tu en colère?
KENT.--De ce qu'un misérable comme celui-là a une épée quand il n'a pas d'honneur. Ces drôles à la face riante, semblables aux rats, rongent les saints noeuds qui sont serrés pour les pouvoir délier; ils caressent toutes les passions révoltées dans le coeur de leurs maîtres; ils apportent au feu de l'huile, de la neige aux froideurs glacées; ils renient, affirment, et tournent leur bec d'alcyon à tous les vents et à toutes les variations de l'humeur de leurs maîtres, n'ayant, comme le chien, d'autre instinct que de suivre.--La peste sur ton visage d'épileptique! Penses-tu rire de mes discours comme de ceux d'un fou? Oison que tu es, si je te tenais dans la plaine de Sarum, je te ramènerais devant moi en criant jusqu'aux marais de Camelot.
CORNOUAILLES.--Eh quoi! es-tu fou, vieux bonhomme?
GLOCESTER.--Comment s'est élevée cette querelle? Explique-toi?
KENT.--Il n'y a pas plus d'antipathie entre les contraires qu'entre moi et ce coquin.
CORNOUAILLES.--Pourquoi l'appelles-tu coquin? quel est son crime?
KENT.--Sa figure ne me plaît pas.
CORNOUAILLES.--Ni la mienne peut-être, ni celle de Glocester et de Régane?
KENT.--Seigneur, je fais profession d'être un homme tout uni: j'ai vu dans mon temps de meilleures figures que je n'en vois sur les épaules actuellement devant mes yeux.
CORNOUAILLES.--Ce sera quelque gaillard qui, loué une fois pour la rondeur de ses manières, a depuis affecté une insolente rudesse, et qui se force à un personnage tout à fait différent de ses façons naturelles.--- «Il ne sait pas flatter, lui; c'est un honnête homme, tout franc; il faut qu'il dise la vérité: si elle est bien reçue, tant mieux; si elle déplaît, c'est un homme tout uni...»--Oh! je connais ces drôles-là: sous leur rondeur ils cachent plus de ruses et des desseins plus pervers que vingt sots faiseurs de révérences attentifs à déployer l'exactitude de leur civilité.
KENT.--Seigneur, en bonne foi, dans la pure vérité, avec la permission de votre présence auguste, dont l'influence, comme les feux rayonnants dont se couvre le front flamboyant de Phébus...
CORNOUAILLES.--Que veux-tu dire par là?
KENT.--C'est pour changer de style, puisque le mien vous déplaît si fort.--Je sais, seigneur, que je ne suis pas un flatteur; celui qui vous a trompé avec l'accent de la franchise était un franc fripon, et c'est pour ma part ce que je ne ferai point, dussé-je y être convié par la crainte d'encourir votre ressentiment.
CORNOUAILLES.--En quoi l'avez-vous offensé?
OSWALD.--Jamais en rien. Dernièrement il plut au roi son maître de me frapper sur un malentendu: alors celui-ci se mit de la partie, et, flattant sa colère, me prit aux jambes par derrière, et lorsque je fus à terre, m'insulta, m'injuria, et se donna tellement les airs d'un homme de courage, qu'il se fit honneur et s'attira les éloges du roi, pour s'être attaqué à un homme qui cédait lui-même; et, tout fier de ce redoutable exploit, il est venu tirer l'épée contre moi!
KENT.--Il n'y a pas un seul de ces fripons, de ces poltrons-là, près de qui Ajax ne soit un imbécile.
CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps. Vieux coquin d'entêté, vénérable vantard, nous vous apprendrons...
KENT.--Seigneur, je suis trop vieux pour apprendre. Ne faites pas apporter des ceps pour moi; je sers le roi; c'est lui qui m'a envoyé vers vous; et c'est rendre peu de respect et montrer une trop audacieuse malveillance à la personne auguste de mon maître, que de mettre son envoyé dans les ceps.
CORNOUAILLES.--Qu'on apporte les ceps.--Comme j'ai vie et honneur, il y restera jusqu'à midi.
RÉGANE.--Jusqu'à midi? Jusqu'à la nuit, seigneur, et toute la nuit aussi.
KENT.--Eh quoi! madame, si j'étais le chien de votre père, vous ne me traiteriez pas ainsi.
RÉGANE.--Mais pour son coquin, mon cher, je n'y manquerai pas.
CORNOUAILLES.--C'est tout à fait un drôle de l'espèce de ceux dont nous parle notre soeur.--Allons, qu'on apporte les ceps.
(On apporte des ceps.)
GLOCESTER.--Permettez-moi de prier Votre Altesse de n'en pas agir ainsi. Sa faute est grande, et le bon roi son maître saura l'en punir; mais la peine que vous voulez lui faire subir ne s'applique qu'aux petits larcins et aux délits vulgaires des misérables les plus vils et les plus méprisés. Le roi prendrait sûrement en mauvaise part que vous l'eussiez assez peu considéré dans la personne de son messager pour mettre celui-ci dans les ceps.
CORNOUAILLES.--Je le prends sur moi.
RÉGANE.--Et ma soeur pourrait trouver bien plus mauvais qu'un de ses gentilhommes eût été insulté, attaqué, parce qu'il exécutait les ordres dont elle l'a chargé.--Allons, entravez-lui les jambes. (_Au duc_.)--Venez, mon bon seigneur, allons.
(On met Kent dans les ceps.--Régane et Cornouailles sortent.)
GLOCESTER.--J'en suis bien fâché pour toi, mon ami: c'est la volonté du duc, et tout le monde sait qu'il ne faut pas chercher à l'adoucir ni à le retenir. Mais j'intercéderai pour toi.
KENT.--N'en faites rien, seigneur, je vous prie. J'ai veillé, j'ai beaucoup marché; je vais dormir quelque temps, et puis je sifflerai: la fortune d'un honnête homme peut sortir de ses talons. Je vous souhaite le bonjour.
GLOCESTER.--Le duc est à blâmer en ceci: on prendra mal la chose.
(Il sort.)
KENT.--Bon roi, tu vas, suivant le proverbe populaire, quitter la bénédiction du ciel pour la chaleur du soleil[28].--Approche-toi, flambeau de ce globe inférieur, afin qu'à tes rayons vivifiants je puisse lire cette lettre.--Les miracles n'apparaissent presque jamais qu'aux malheureux. Je le vois, c'est de Cordélia: elle a été fort heureusement instruite de ma marche mystérieuse.--Elle trouvera moyen d'intervenir dans ces monstrueux désordres, et s'occupe à remédier aux pertes qui ont été faites.--Je me sens excédé de fatigues et de veilles: profitez-en, mes yeux appesantis, pour ne pas voir cette honteuse demeure.--Fortune, bonsoir; souris encore une fois, et fais tourner ta roue. (Il s'endort.)
[Note 28: _Thou out of heaven's benediction comest To the warm sun_. Vieux dicton qui répond à celui-ci: «Tomber de Charybde en Scylla.]
SCÈNE III
Une partie de la bruyère.
_Entre_ EDGAR.
EDGAR.--J'ai entendu qu'on proclamait mon nom, et bien heureusement le creux d'un arbre m'a dérobé à leur poursuite. Il n'y a plus un port libre, pas un lieu où l'on n'ait placé des soldats, et où la plus extraordinaire vigilance n'épie l'occasion de me saisir. Tandis que je puis encore m'échapper, je veillerai à ma conservation.--Il me vient dans l'idée de me déguiser sous la forme la plus abjecte et la plus pauvre par où la misère, au mépris de l'homme, l'ait jamais rapproché de la brute. Je souillerai mon visage de fange, je m'envelopperai les reins d'une couverture, je nouerai mes cheveux en tampons[29], et ma nudité exposée aux regards affrontera les vents et la rage des cieux. J'ai pour exemple à me donner crédit dans la campagne ces mendiants de Bedlam[30] qui, avec des hurlements, enfoncent dans les ulcères de leurs bras nus engourdis et morts des épingles, des morceaux de bois pointus, des clous et des brins de romarin, et par ce hideux spectacle soutenu quelquefois par des blasphèmes forcenés, quelquefois par des prières, extorquent les aumônes des petites fermes, des pauvres misérables villages, des bergeries, des moulins: «le pauvre Turlupin[31], le pauvre Tom!» Encore est-ce quelque chose: en restant Edgar, je ne suis plus rien. (Il sort.)
[Note 29: «_Elf all my hairs in knot_,» proprement j'_ensorcellerai_ mes cheveux comme les fées ensorcellent les crins des chevaux.]
[Note 30: Ces sortes de mendiants, qui se disaient échappés de Bedlam, étaient connus en Angleterre sous le nom d'_Abraham men_.]
[Note 31: _Poor Turly good_. Warburton regarde ce mot comme une corruption de _Turlupin_. Les Turlupins étaient une confrérie de mendiants qui se répandirent en Europe au XIVe siècle, et que l'on a considéré tantôt comme des sectaires, tantôt comme des vagabonds.]
SCÈNE IV
Devant le château de Glocester.
KENT _dans les ceps. Entrent_ LEAR, LE FOU, UN GENTILHOMME.
LEAR.--Il est bien étrange qu'ils soient partis de chez eux sans me renvoyer mon messager.
LE GENTILHOMME.--D'après ce que j'ai appris, la veille au soir, ils n'avaient aucun projet de s'éloigner.
KENT.--Salut à mon noble maître.
LEAR.--Comment! te fais-tu un divertissement de la honte où je te vois?
KENT.--Non, mon seigneur.
LE FOU.--Ah! ah! vois donc: il a là de vilaines jarretières[32]! On attache les chevaux par la tête, les chiens et les ours par le cou, les singes par les reins, et les hommes par les jambes: quand un homme a de trop bonnes jambes, on lui met des chausses de bois.
[Note 32: _Cruel garters_, jeu de mots entre _cruel garters_ (cruelles jarretières) et _crewel garters_ (jarretières de laine).]
LEAR.--Quel est celui qui s'est assez mépris sur la place qui te convient pour te mettre ici?
KENT.--C'est lui et elle, votre fils et votre fille.
LEAR.--Non!
KENT.--Ce sont eux.
LEAR.--Non, te dis-je!
KENT.--Je vous dis que oui.
LEAR.--Non, non, ils n'en auraient pas été capables!
KENT.--Si vraiment, ils l'ont été.
LEAR.--Par Jupiter, je jure que non!
KENT.--Par Junon, je jure que oui!
LEAR.--Ils ne l'ont pas osé, ils ne l'ont pas pu, ils n'ont pas voulu le faire.--C'est plus qu'un assassinat que de faire au respect un si violent outrage.--Explique-moi promptement, mais avec modération, comment, venant de notre part, tu as pu mériter, ou comment ils ont pu t'infliger ce traitement.
KENT.--Seigneur, lorsqu'arrivé chez eux je leur eus remis les lettres de Votre Majesté, je ne m'étais pas encore relevé du lieu où mes genoux fléchis leur avaient témoigné mon respect, lorsqu'est arrivé en toute hâte un courrier suant, fumant, presque hors d'haleine, et qui leur a haleté les salutations de sa maîtresse Gonerille: sans s'embarrasser d'interrompre mon message, il leur a remis des lettres qu'ils ont lues sur-le-champ; et, sur leur contenu, ils ont appelé leurs gens, sont promptement montés à cheval, m'ont commandé de les suivre et d'attendre qu'ils eussent loisir de me répondre: je n'ai obtenu d'eux que de froids regards. Ici j'ai rencontré l'autre envoyé dont l'arrivée plus agréable avait, je le voyais bien, empoisonné mon message: c'est ce même coquin qui dernièrement s'est montré si insolent envers Votre Altesse. Plus pourvu de courage que de raison, j'ai mis l'épée à la main. Il a alarmé toute la maison par ses lâches et bruyantes clameurs. Votre fils et votre fille ont jugé qu'une telle faute méritait la honte que vous me voyez subir.
LE FOU.--L'hiver n'est pas encore passé, si les oies sauvages volent de ce côté.
Le père qui porte des haillons Rend ses enfants aveugles; Mais le père qui porte la bourse Verra ses enfants affectionnés. La Fortune, cette insigne prostituée, Ne tourne jamais sa clef pour le pauvre.
De tout cela tu recevras de tes filles autant de douleurs[33] que tu pourrais en compter pendant une année.
[Note 33: Le même jeu de mot que dans la Tempête entre _dolours_ et _dollars_.]
LEAR.--Oh! comme la bile se gonfle et monte vers mon coeur! _Hysterica passio_[34]! amertume que je sens s'élever, redescends; tes éléments sont plus bas.--Où est cette fille?
[Note 34: Lear se sert ici des mots _mother, hysterica passio_. La première de ces deux expressions était le nom populaire, la seconde, le nom savant de la maladie hystérique, qu'on regardait dans les deux sexes comme la source de toutes les maladies hystériques, _hysterics_, en anglais, veut encore dire _maux de nerfs_.]
KENT.--Là-dedans, seigneur, avec le comte.
LEAR.--Ne me suivez pas, restez ici.
(Il sort.)
LE GENTILHOMME.--N'avez-vous point commis d'autre faute que celle dont vous venez de parler?
KENT.--Aucune. Mais pourquoi le roi vient-il avec une suite si peu nombreuse?
LE FOU.--Si l'on t'avait mis dans les ceps pour cette question, tu l'aurais bien mérité.
KENT.--Pourquoi, fou?