Part 20
--Ta position bien établie, les montagnes furent examinées. Enfin, après de longs tâtonnements et après m’être orienté, je résolus de m’engager à tous risques dans les grottes du Guiers-Vif. Je fis part de ce projet à mes amis; tous voulaient tenter l’épreuve; mais l’idée était de moi; on fut contraint de me la laisser exécuter. On ne me laissa néanmoins pas seul; on m’attendit dans les grottes mêmes. Tu sais comment je parvins jusqu’à toi par une nuit orageuse. Tu gisais sur un lit, brûlé par la fièvre; tu me pris pour un fantôme. Quelques paroles échappées à ton délire me firent comprendre que tu étais parvenu sur un second plateau où jadis, disait-on, s’était passée une horrible tragédie. Tu me racontas même à peu près cette légende et tu ajoutas que c’était de ce côté que tu espérais te frayer un passage, non seulement pour toi, mais pour tes animaux qu’à aucun prix tu ne voulais abandonner.
--C’est vrai! et aujourd’hui encore, s’écria-t-il vivement, malgré la joie ineffable qui inonde mon cœur...
--Laisse-moi terminer, enfant, dit avec autorité le vieillard. Je rejoignis nos amis, après avoir fait disparaître, je le croyais du moins, toutes les preuves de mon passage. Je ne voulais pas te laisser un espoir qui peut-être ne se réaliserait pas et je pensais qu’après ton réveil tu croirais à un rêve ou à une hallucination causée par la fièvre.
--En effet, je l’ai cru longtemps, dit Marcel en souriant.
--Je rendis compte de ma mission à ton père. Il approuva ta résolution, mais en même temps il jura de te sauver coûte que coûte. Aujourd’hui cette œuvre de délivrance est enfin accomplie après huit mois de travaux gigantesques.
--Que voulez-vous dire, mon vieil ami?
--Bientôt tu jugeras par tes yeux du travail que ceux qui t’aiment ont fait pour te sauver.
--Nous voici au kiosque où s’ouvre le caveau, dit Marcel.
--Un instant encore. Écoute patiemment, ami.
--Parlez, parlez.
--Ton père a acheté cette corniche aussi bien que le plateau des Religieux. L’exploitation commencée par toi sera continuée par Jérôme auquel ton père a signé en ton nom un bail. Ces deux plateaux sont ta propriété. Ton père suppose que cette corniche où tu as tant souffert doit t’être chère et que tu seras heureux d’en rester le maître. Tu pourras ainsi y exécuter toutes les améliorations que tu jugeras nécessaires.
--Bon et excellent père, murmura Marcel.
--Tu résideras, si cela te plaît, à Beaurevoir qui est la propriété de ton père. Il te la donne.
--Beaurevoir à moi!... Et Pierre Morin, mon ami...
--Bien, Marcel! tu penses à ton ami. Ton père y a pensé aussi. Il sera ton voisin et propriétaire d’une très belle ferme, limitrophe de la tienne. Demain il y sera installé.
--Oh! je reconnais la justice et l’inépuisable bonté de mon père! Sans doute il habitera avec moi.
--Peut-être! Cela dépendra de toi, Marcel. Vous vous consulterez à ce sujet quand tu le verras. Ce sera ce soir, dans la magnifique propriété qu’il a achetée dans la vallée du Graisivaudan.
--Mais comment partirons-nous?
--Tu le verras. Descendons dans le caveau.
Marcel souleva la trappe, et après avoir allumé une lanterne, on descendit dans le caveau.
La visite commença. Les visiteurs examinèrent avec le plus sérieux intérêt les travaux exécutés pour assurer le trésor contre la cupidité des bandits de toute sorte qui pullulaient sur nos frontières à ces époques troublées.
--Oh! oh! dit en riant Jacques Chrétien, tu possèdes du vin qui a quatre-vingts ans de date et tu nous as fait boire du cidre?
--Père, ce cidre était-il bon? demanda Marcel en souriant.
--Excellent, garçon, je dois en convenir.
--Vous savez que je n’ai jamais été un grand buveur.
--C’est vrai.
--Donc ce vin ne m’était pas indispensable. Je pouvais m’en passer et le laisser à ses propriétaires.
--C’est juste, dit l’homme au burnous. Tu as agi en honnête homme.
--Le cardinal-archevêque de Lyon sera agréablement surpris en retrouvant ces immenses richesses qu’il supposait à jamais perdues, dit Pierre Morin.
--Elles appartiennent aux églises. Avant quarante-huit heures, l’archevêque sera averti de leur découverte par Marcel lui-même, dit Jacques Chrétien.
--Oh! pourquoi ferais-je moi-même cette démarche? dit le jeune homme.
--Ce sera la récompense de ta loyauté, enfant, dit l’homme au burnous d’une voix austère.
On atteignit enfin la grotte.
Marcel poussa un cri de surprise. L’esplanade n’était plus reconnaissable. Des bœufs, des vaches et des chevaux de trait, attachés à des piquets, mangeaient leur provende sous la surveillance d’une vingtaine de vigoureux métayers. Plusieurs charrettes, charrues et autres instruments de labour attendaient rangés en bon ordre.
Des chevaux harnachés mangeaient à part, près d’un élégant char-à-bancs. Sur les charrettes étaient entassés des meubles de toute sorte, des objets de literie, etc., etc.
--Oh! dit Marcel, si j’avais eu à ma disposition...
Mais l’homme au burnous lui coupa la parole.
--Les outils qui étaient nécessaires, tu les as faits toi-même, grâce à ta volonté et à ton courage. Cela ne vaut-il pas mieux?
--Vous avez raison comme toujours, mon ami. Je suis ingrat, car Dieu m’a aidé et soutenu.
Le couvert était mis, sur une table abritée par une tente en coutil.
On voyait une route large et bien empierrée qui descendait en serpentant sur les flancs de la montagne.
Le soleil était radieux; tout souriait dans la nature. C’était une splendide journée.
Au moment où Marcel et ses amis sortaient de la grotte, les dames, venant du côté opposé, apparaissaient sur l’esplanade.
--Chère Mariette, dit Marcel à sa sœur de lait, tu as perdu aux cascades du Guiers-Vif, la croix d’or que je t’ai donnée.
--Oui, Marcel, répondit-elle, les yeux pleins de larmes.
--Console-toi, mignonne, je l’ai retrouvée.
--Bien vrai? s’écria-t-elle toute joyeuse. Où est-elle?
--Là, sur mon cœur. Je t’en donnerai une autre plus belle.
--Oh! garde-la, mon bon Marcel; je suis heureuse que tu l’aies retrouvée.
Et les deux jeunes gens s’embrassèrent du meilleur de leur cœur.
On déjeûna. Mon ami Pierrot et Mme Gigogne ne servaient pas cette fois, mais ils ne furent pas oubliés, ni les chiens ni les loutres qui avaient, eux aussi, rejoint leur maître.
Après le repas qui fut court, Marcel s’entretint pendant quelques instants avec Jérôme et Madeleine. Il mettait tout ce qu’il laissait à leur disposition, ne se réservant que certains objets auxquels il tenait particulièrement, et qu’il pria Jérôme de transporter dans sa maison de campagne, dont il entendait conserver la jouissance. Il recommanda à plusieurs reprises la basse-cour et tout le reste aux soins de la gentille Madeleine et de son mari.
Puis Jean-Pierre, mon ami Pierrot, Mme Gigogne, les deux loutres et tous les chiens, sauf Petiote, furent placés dans une charrette recouverte d’une bâche qui les dérobait aux regards des curieux. Ces braves animaux s’installèrent sur une moelleuse litière. Jacques Chrétien céda son cheval à Marcel et se chargea de conduire la charrette.
Les hommes montèrent à cheval; les dames se placèrent dans le char-à-bancs, et après avoir fait de chaleureux adieux à Jérôme, à sa femme et à ses métayers, on se mit enfin en route.
Il était dix heures du matin.
Petiote ouvrait la marche en aboyant comme une folle.
Ce ne fut pas sans une certaine émotion que Marcel quitta cette montagne où il avait tant souffert et où il avait été si heureux aussi.
Pendant près d’une heure, il demeura pensif, presque sombre, absorbé par le flux de pensées qui du cœur lui montaient au cerveau, mais l’espoir de revoir bientôt son père dissipa enfin cette tristesse que ses amis respectaient. Il redevint gai et complètement en possession de lui-même.
Mais il se promit de revenir souvent à sa corniche.
Vers cinq heures du soir, les voyageurs atteignirent la vallée du Graisivaudan. La route s’était faite trop lentement au gré de Marcel qui bouillait d’impatience d’embrasser son père.
Depuis une demi-heure surtout, l’homme au burnous ne réussissait qu’à grand’peine à le calmer. Marcel était en proie à une émotion profonde. Plus il approchait du but, plus son impatience croissait.
Enfin la petite caravane fit halte devant la grille d’une élégante maison de campagne, presque enfouie sous des massifs de feuillage.
--Ah! enfin! s’écria Marcel en sautant d’un bond à bas de son cheval. Je vais donc embrasser mon père!
Chacun mit pied à terre au bas d’un double perron; une foule de serviteurs vêtus d’une livrée sévère étaient accourus au-devant des arrivants.
--Je ne vois pas mon père! s’écria Marcel d’une voix anxieuse.
--Viens, lui dit le vieillard en l’entraînant dans l’intérieur de la maison.
Les amis de Marcel le suivirent.
Ils pénétrèrent dans un vaste salon luxueusement meublé.
D’un regard le jeune homme s’assura qu’il n’y avait personne.
Il se laissa tomber avec découragement sur un siège.
--Oh! s’écria-t-il avec désespoir, en cachant sa tête dans ses mains, vous m’avez trompé? vous vous êtes joué de ma tendresse filiale!
--J’ai eu tort de pousser cette épreuve si loin, murmura l’homme au burnous.
--Au nom du Ciel, je vous en supplie, dites-moi où est mon père.
Par un geste rapide comme la pensée, le vieillard se débarrassa du burnous dans lequel il était si soigneusement enveloppé jusque-là; et d’une voix éclatante:
--Me voici, Marcel, mon enfant bien-aimé!
--Cette voix! s’écria Marcel en tressaillant.
Il releva brusquement la tête. Devant lui, les yeux brillants de larmes et lui ouvrant les bras, le vieillard reprit avec une douceur étrange:
--Mon fils!
--Mon père! oh! mon père! s’écria le jeune homme avec une joie délirante.
Il ne put en dire davantage: le bonheur, la surprise le suffoquaient. Il tomba dans les bras de son père et cacha en sanglotant sa tête dans sa poitrine.
L’étreinte des deux hommes fut longue et passionnée, ils ne voyaient et n’entendaient rien; hors d’eux-mêmes, le monde n’existait plus pour eux; ils étaient tout entiers à cette réunion achetée par tant d’angoisses et de douleurs!
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Quelques mois plus tard deux mariages furent célébrés le même jour et à la même heure à Saint-Jean, l’église cathédrale de Lyon.
Ces mariages étaient: celui de Marcel Sauvage avec Mariette Chrétien, et celui de Pierre Morin avec Claire Sauvage.
S. E. le Cardinal-archevêque de Lyon avait voulu officier lui-même _in pontificio_, et donner la bénédiction aux nouveaux époux.
Les jeunes couples étaient radieux. Tout le monde admirait leur vrai bonheur.
Le soir, au repas de noces, on but du vin provenant du trésor des Religieux.
Sur l’ordre exprès de l’archevêque, quelques jours auparavant, les précieux fûts avaient été déposés dans les caves de l’hôtel que Michel Sauvage possédait sur la place Belcour et dans lequel il s’était installé avec ses enfants.
M. Pierrot, madame Gigogne, les loutres, Jean-Pierre, Petiote et ses enfants regrettent la corniche; les braves animaux ne peuvent s’habituer à l’existence étriquée et mesquine de la ville, ils étouffent dans les grandeurs pour lesquelles ils ne sont pas nés, ils réclament le grand air, le soleil, l’espace et la liberté.
Très souvent, sous prétexte de donner un peu de joie à ses animaux, Marcel va s’installer avec sa chère Mariette dans sa maison de campagne du plateau des Religieux.
Et pendant deux ou trois mois, il vit heureux, entouré de ses bêtes; recommence son existence d’autrefois; se fait l’aide et le conseil de Jérôme, qui, grâce aux sommes mises à sa disposition, a métamorphosé ce désert en une exploitation agricole de premier ordre.
Seulement tous les bâtiments construits et élevés par le solitaire, pendant sa réclusion, ont été respectés.
C’est là seulement que Marcel au milieu de tous ses souvenirs se trouve heureux, et oublie les soucis du présent, en revenant dans le passé.
Marcel Sauvage est devenu un des hommes les plus éminents et les plus justement estimés des départements de l’Isère et du Rhône.
Nous redirons en terminant ce que nous avons dit au début.
Cette histoire est vraie... seulement, pour certaines raisons de convenance, nous avons changé les noms, les lieux et les dates.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER.--Où notre héros Marcel Sauvage entre en scène sans le savoir ni même s’en douter. 6
CHAPITRE II.--Comment Jacques Chrétien prouva à son ami qu’il n’avait pas eu tort de vouloir travailler à son compte. 12
CHAPITRE III.--Comment Michel Sauvage partit pour l’Amérique et confia son fils Marcel à Jacques Chrétien. 21
CHAPITRE IV.--Quelle fut l’éducation que Jacques Chrétien donna à son fils adoptif, et ce qu’il en advint. 32
CHAPITRE V.--Comment Marcel et l’homme au burnous quittèrent les Alouettes pour faire un voyage d’agrément et ce qu’il s’ensuivit. 45
CHAPITRE VI.--Dans lequel il est prouvé qu’en voyage, si l’on sait où l’on veut aller, on ignore très souvent où l’on arrive. 57
CHAPITRE VII.--Où Marcel cherche un sentier. 72
CHAPITRE VIII.--Quelle fut la deuxième journée de Marcel sur la corniche. 81
CHAPITRE IX.--Comme quoi un feu éteint et le contenu d’une marmite peuvent révéler bien des choses à un esprit clairvoyant. 91
CHAPITRE X.--Où Marcel éprouve plusieurs surprises plus agréables les unes que les autres. 100
CHAPITRE XI.--Où l’homme au burnous commence à se dessiner carrément. 111
CHAPITRE XII.--Comment Marcel Sauvage fit la connaissance de mon ami Pierrot et de madame Gigogne et ce qui s’ensuivit. 126
CHAPITRE XIII.--Dans lequel Marcel prépare tout pour l’exécution des plans que depuis longtemps il avait conçus. 136
CHAPITRE XIV.--Dans lequel il est prouvé que les cyclones, si terribles qu’ils soient en principe, ont cependant parfois du bon. 143
CHAPITRE XV.--Où Marcel, aiguillonné par la nécessité, devient malgré lui un ouvrier à tout faire. 154
CHAPITRE XVI.--Où Marcel continue à trouver, à sa grande satisfaction, ce qu’il ne cherche pas. 164
CHAPITRE XVII.--Où Marcel commence à sacrifier au confortable, après s’être donné le nécessaire. 175
CHAPITRE XVIII.--Dans lequel Marcel fait à l’improviste une découverte étrange et qui lui prouve que toutes les légendes ne sont pas des contes. 185
CHAPITRE XIX.--Où Marcel complète sa basse-cour dans des conditions merveilleuses et pourquoi il construit un pont. 198
CHAPITRE XX.--Comment Marcel tomba malade, et fut guéri par un fantôme qui lui fit, pendant la nuit, une visite amicale. 214
CHAPITRE XXI.--Comment Marcel découvrit enfin un passage et préféra rester sur la corniche. 230
CHAPITRE XXII.--Comment Marcel, selon la coutume, célébra la fête des souvenirs et comment cette fête se termina. 247
IMP. GEORGES JACOB.--ORLÉANS.
BIBLIOTHÈQUE
DE VOYAGES, DE CHASSES ET D’AVENTURES
VOLUMES EN VENTE
Mayne Reid Les Enfants des bois. 1 vol. 2 fr. -- Le Chef blanc. 1 vol. 2 fr. -- Les Chasseurs de Chevelures. 1 vol. 2 fr. -- Les Chasseurs de la baie d’Hudson. 1 vol. 2 fr. Victor Tissot De Paris à Berlin. 1 vol. 2 fr. Fenimore Cooper A toutes voiles. 1 vol. 2 fr. -- Le Tueur de daims. 1 vol. 2 fr. Louis Garneray Voyages, aventures et combats. 2 vol. 4 fr. -- Mes Pontons. 1 vol. 2 fr. Ch. Rowcroft A la recherche d’une Colonie. 1 vol. 2 fr. -- Prisonniers des Noirs. 1 vol. 2 fr.
Pour recevoir chacun de ces ouvrages franco par la poste ou le chemin de fer, il suffit d’envoyer en mandat-poste ou autre valeur, 2 francs par volume, à M. Henri Gautier, éditeur, 55, quai des Grands-Augustins, à Paris.
Paris.--Typ. Ch. Unsinger, 83, rue du Bac.