Part 19
Pas une seule fois il ne lui vint à l’esprit de faire une nouvelle excursion à travers la grotte. Au contraire, à l’entrée proprement dite des souterrains, c’est-à-dire à la bouche même du long boyau aboutissant à la première grande salle, il apporta avec sa brouette une quantité de briques, de ciment, etc., et il construisit un mur épais, montant jusqu’à la voûte. Il ferma ainsi hermétiquement le passage, en ayant bien soin de ne ménager aucune porte.
Il aménagea ensuite cette partie de sa demeure avec un soin particulier; il y transporta ses fûts de cidre de première qualité, ses barils d’huile, de vinaigre, de graisse, de cire, ses chandelles, ses bougies. Il en fit, en un mot, son entrepôt le plus important.
Il est vrai que, s’il avait absolument voulu pénétrer de nouveau dans l’intérieur du souterrain, une journée de travail lui aurait plus que suffi pour rétablir un passage. Il le savait et ne prétendait pas s’enlever les moyens de partir quand cela lui plairait. Il voulait tout simplement se mettre à l’abri d’une fantaisie subite ou d’un coup de tête qu’il redoutait. Pendant qu’il ferait le travail nécessaire pour rétablir le passage, il aurait le temps de la réflexion et pourrait corriger l’ardeur d’un premier mouvement. S’il partait, ce ne serait donc qu’après avoir bien pesé et bien mûri, dans son esprit, sa détermination. Ce calcul, fort sensé de la part d’un homme de cet âge, prouvait une grande maturité d’esprit, une grande force de caractère, et surtout la résolution bien arrêtée de tenir loyalement la promesse qu’il s’était faite à lui-même.
Il fit plus encore. Un matin, il monta à son observatoire, et il amena définitivement le drapeau qui, depuis si longtemps, flottait à la pointe de son mât de pavillon.
Que lui importait maintenant ce signal? Il lui devenait inutile, puisque ses amis, renseignés par l’homme au burnous, savaient, à n’en pas douter, la position exacte de l’endroit où il avait trouvé un refuge.
Lui-même n’avait-il pas découvert un passage qui lui permettrait de quitter la corniche, quand le moment de le faire serait arrivé?
Maître désormais de sa destinée, il jugeait inutile et indigne de lui d’attirer l’attention d’étrangers dont les secours arriveraient trop tard.
On était aux premiers jours du mois de mai.
Dix mois s’étaient écoulés depuis la visite fantastique que lui avait faite l’homme au burnous, pendant une nuit d’orage, et huit mois depuis le jour qu’il avait exécuté l’exploration des souterrains au fond desquels se trouvaient enfouies les sources du Guiers-Vif.
Il avait vingt-et-un ans et demi. C’était un homme. Sa vie accidentée, en plein air, les travaux auxquels il se livrait constamment, avaient considérablement développé chez lui la vigueur physique et la force morale. Il paraissait beaucoup plus âgé qu’il ne l’était en réalité. Il était doué de cette beauté mâle qui caractérise les hommes véritablement forts. Se physionomie, douce et énergique à la fois, était éclairée par un regard franc et un peu rêveur; sa barbe, fauve, touffue, molle et fine, se joignait aux longues boucles soyeuses de ses cheveux blonds tombant à profusion sur ses épaules et lui donnait une ressemblance saisissante avec un lion au repos; on sentait l’étincelle prête à jaillir sous les longs cils dont ses yeux bleus étaient à demi voilés.
Chaque année, il célébrait le triste anniversaire de sa séquestration sur la corniche. C’était une cérémonie bien triste par les souvenirs qu’il rappelait, mais il avait su la rendre pieuse et presque gaie en en faisant la fête des souvenirs.
Ce jour-là, par la pensée, il conviait tous ses amis à sa table, s’entourait d’eux, mettait le couvert de chacun. Malheureusement, ce couvert restait vide, mais le souvenir de celui qui devait l’occuper y venait prendre place. Les amis de Marcel étaient donc là, près de lui; il les servait, causait avec eux, les interrogeait, souriait à leurs réponses. En un mot, pendant plusieurs heures que durait ce repas fantastique, dont lui seul, non seulement faisait les honneurs, mais prenait en réalité sa part, il vivait dans un rêve dont son cœur se faisait le complice. Cette feinte, au lieu de l’attrister, augmentait son énergie, en lui faisant faire un salutaire retour sur lui-même et en le rappelant dans le passé.
Le repas terminé, il se levait, saluait ses hôtes invisibles avec un sourire trempé de douces larmes, et leur donnait rendez-vous pour l’année suivante, par cette phrase qui contenait une espérance:
--Merci de vos conseils et de votre inaltérable amitié, vous tous qui m’êtes si chers. Dieu permettra peut-être qu’à notre prochaine réunion, nous soyons plus heureux encore que nous ne l’avons été cette fois, et que le nuage qui nous sépare sera dissipé pour toujours.
Le soir, il enlevait les couverts et les sièges, et, pendant toute l’année, il ne se servait ni des uns ni des autres.
N’était-ce pas une simple et touchante cérémonie? Ne prouvait-elle pas une foi profonde dans l’avenir de la part de ce malheureux si tristement délaissé dans ce désert?
Pour la troisième fois, il allait donc célébrer l’anniversaire de son abandon, ou, comme il le disait, la fête des souvenirs.
Cette fois, plus que les autres, il avait fait de grands préparatifs. Cinq ou six jours à l’avance, il avait préparé les éléments d’un repas froid et chaud, dont un grand cuisinier aurait été jaloux.
Il était devenu, non seulement un excellent boulanger, mais encore un cuisinier et un pâtissier émérites. Il avait confectionné trois pâtés: un de sanglier, un de gelinottes, un de faisan. Venaient ensuite des côtelettes, un gigot de mouton, un lièvre rôti, un quartier de sanglier, des cailles, des perdrix, une oie grasse, des poissons de plusieurs sortes, truites, brochets, etc.
Des légumes, petits pois, haricots verts, pommes de terre, petits pois hâtifs, champignons. Ces primeurs, aussi bien que les fraises et les cerises du dessert, étaient venues en serre, car Marcel, nous l’avons mentionné plus haut, avait, depuis un an, construit une serre chaude fort bien disposée, grâce à une assez grande quantité de verre qu’il avait trouvée dans le trésor des religieux et dont il avait cru pouvoir se servir. Des fromages, de la crème et des gâteaux de toutes sortes complétaient le dessert, dont la variété et l’ordonnance auraient fait venir l’eau à la bouche des gastronomes les plus en renom de cette gourmande contrée.
Les boissons laissaient à désirer. Le cidre seul et le lait en faisaient les frais; car, pour rien au monde, le solitaire n’aurait consenti à toucher aux vins et aux liqueurs trouvés par lui dans le trésor de l’église.
Mon ami Pierrot et Mme Gigogne, parfaitement dressés à ce service, dont ils s’acquittaient à merveille, étaient chargés de changer les assiettes, de verser à boire et de placer tour à tour les plats sur la table.
On voit qu’il ne s’agissait pas d’un banquet vulgaire. Marcel avait résolu, cette année, de célébrer la fête des souvenirs dans la maisonnette du plateau des religieux, c’est-à-dire, pour employer son langage, dans sa maison de campagne. Il s’y était installé deux jours à l’avance avec ses ours, ses chiens et ses loutres, les fidèles amis dont il ne se séparait jamais, et il avait fait transporter dans une charrette, par Jean-Pierre, tout ce qu’il supposait devoir lui être nécessaire pour la fête.
Depuis un an, le plateau des religieux avait subi de très grands changements.
Marcel avait tracé une large route à travers la forêt, de la maisonnette à la grotte des religieux. Il avait reculé considérablement la lisière des bois et avait défriché de grands espaces de terrain, dont il avait fait des prairies artificielles. Poussé par nous ne savons quel pressentiment, il avait, autant que possible, rétabli, jusqu’à une trentaine de mètres au dehors, la pente du chemin détruit par les bandits, après l’assassinat des fugitifs. Malheureusement, il n’avait pu aller au-delà à cause des difficultés, insurmontables pour un homme seul, qui s’étaient dressées à l’improviste devant lui. Il avait entrepris ce travail, il ne savait trop pourquoi, et il l’avait abandonné sans regret.
Il ne visitait d’ailleurs que très rarement cette partie du plateau. Il l’évitait même, à cause des souvenirs tristes et lugubres qu’elle lui rappelait, et dirigeait ses travaux d’un autre côté.
La maisonnette, maintenant, était le point central d’une étoile formée par cinq routes, qui, toutes, y venaient aboutir. Ces routes se terminaient par d’immenses prairies, les unes naturelles, les autres artificielles. Marcel, en effet, avait besoin d’une grande quantité de fourrage pour nourrir, l’hiver, ses chèvres, ses moutons et ses ânes, aussi semait-il à foison les sainfoins, les vesces, la luzerne et les trèfles. Les animaux restés à l’état sauvage ne s’en faisaient pas faute, à la vérité, mais le solitaire ne leur cherchait pas noise, sachant bien qu’il faut que tout le monde vive, et que ces troupeaux, d’ailleurs, constituaient pour lui des réserves pour l’avenir.
Le jour de la fête des souvenirs était donc arrivé. Marcel cuisinait depuis le matin. Il avait, dès huit heures, transporté à la maisonnette une fournée entière de petits pains tout chauds, dorés et croustillants, de l’aspect le plus engageant. Il était dans son coup de feu.
Il y avait quelque chose de touchant et d’étrange à la fois dans l’ardeur et le soin qu’il mettait à préparer ce repas, auquel, il ne le savait que trop bien, lui seul, de tous les convives, répondrait à l’appel. Mais il n’avait pas l’air de s’en douter; dès le lever du soleil, il avait été comme transfiguré; le rêve commencé au réveil devait durer jusqu’au soir, sans que rien ne vînt l’interrompre.
Vers dix heures, il s’occupa à mettre le couvert. Ce n’était pas une petite affaire. Les places étaient fixées chaque année de la même façon; Marcel s’y prenait à l’avance afin de n’être pas en retard. Le banquet devait commencer à midi précis; c’était un peu tard pour déjeûner.
--Mais, disait le jeune homme avec un bon sourire, plusieurs de mes amis viennent de loin, il faut leur donner le temps d’arriver.
Et il procédait à l’arrangement du couvert avec autant de soin et de minutie que s’il eût véritablement attendu ses fantastiques convives.
Ceux-ci, en comptant Marcel, étaient au nombre de quatorze; ils comprenaient tous ses amis, ceux de son père et son père lui-même, car il n’avait jamais voulu croire, malgré le long silence gardé par celui-ci, qu’il fût mort.
Voici comment les convives devaient se ranger à table.
Michel Sauvage, le père de Marcel, présidait le banquet; Jacques Chrétien occupait sa droite et Marcel sa gauche. En face de Marcel se plaçait l’homme au burnous ayant à sa gauche Claire Sauvage et à sa droite Mariette Chrétien. A gauche de Marcel était placée Jeannette Chrétien, sa mère adoptive, puis maître Corbon, le notaire, Jérôme, le forestier, et M. Paquet, qui se trouvait ainsi auprès de Mariette. A la droite de Jacques, Mme Paquet, le docteur Cavalier, Madeleine, la femme de Jérôme, puis Pierre Morin, qui devenait ainsi le voisin de Claire Sauvage.
Cette fois, lorsque les places eurent ainsi été désignées, Marcel s’aperçut que Jérôme et M. Paquet se trouvaient placés l’un auprès de l’autre, et que cela rompait la symétrie entre les convives. Il se frappa le front et ajouta un couvert, celui de Mlle Paquet, la sœur de lait et l’amie dévouée de sa sœur, qu’il plaça entre les deux hommes.
Au lieu de quatorze convives, il y en avait donc quinze.
Ce changement opéré, Marcel se hâta de charger la table de hors-d’œuvre, beurre, radis roses, poissons conservés à l’huile, saucisson de sanglier, etc. Puis il plaça les pâtés et les autres grosses pièces froides.
Depuis quelque temps, tout en mettant son couvert, il était forcé, presque à chaque instant, de faire taire les chiens, qui, contrairement à leurs habitudes, grondaient sourdement en mettent le museau à terre et soufflaient avec force. Préoccupé par ce qu’il faisait, il n’apportait à cela aucune importance. Ses chiens, d’ailleurs, se calmèrent bientôt d’eux-mêmes. Petiote, qui avait semblé d’abord la plus inquiète, s’était tue tout à coup, et s’était mise à remuer la queue avec fureur. Les petits cris qu’elle poussait furent imités aussitôt par les autres chiens.
--Quelles bêtes excellentes et dévouées! murmura Marcel d’un air attendri. Ne croirait-on pas qu’elles comprennent que je prépare une fête et ne semblent-elles pas s’associer à la joie que je ressens en envoyant, à travers l’espace qui nous sépare, un souvenir à ceux que j’aime et qui m’aiment?
Il caressa affectueusement les braves animaux, et comme le temps pressait, il se remit à la besogne sans se préoccuper davantage des manifestations singulières de la chère Petiote et de ses enfants.
Il supposait en avoir deviné le motif.
Lorsque la table fut complètement dressée et chargée de tout ce qu’elle pouvait matériellement contenir, Marcel y jeta un dernier et sérieux coup d’œil afin de s’assurer que rien ne manquait et que tout était en ordre.
Nous constaterons avec notre impartialité de narrateurs qu’en réalité cette table avait l’aspect le plus réjouissant et le plus confortablement appétissant, en fait de victuailles. Certes, bien des commerçants, même de Lyon et de Grenoble, n’auraient pu lutter comme somptuosité et bon goût avec ce repas servi par l’industrie active et intelligente d’un seul homme, au milieu d’un désert, et par conséquent avec ses seules ressources.
Son dernier examen fait, Marcel retira de son gousset sa montre, dernier et précieux souvenir de son ancien professeur, Pierre Morin.
La montre marquait juste midi.
Marcel avait fixé d’avance tout un cérémonial pour cette solennité, il n’eût voulu s’en écarter sous aucun prétexte.
Voilà en quoi consistait le cérémonial:
Dès qu’il eut constaté à sa montre que l’heure réglementaire avait sonné, il se rapprochait de quelques pas de la porte et il disait à voix très haute en s’adressant à ses convives fictifs:
--Je suis heureux de vous annoncer, mes amis, que l’heure de notre réunion est venue. Veuillez donc entrer, je vous prie, et prendre votre part du simple déjeûner que je suis si heureux de vous offrir et qui vous attend.
Cette première phrase prononcée du ton le plus affectueux, le jeune homme attendait pendant trois ou quatre minutes, comme pour donner à ses amis le temps de pénétrer dans la salle, puis il reprenait:
--Soyez les bienvenus, mes amis. Les distances n’existent pas pour ceux qui s’aiment. Vous connaissez vos places: veuillez vous asseoir et tout en déjeûnant, nous causerons, cœur à cœur, des jours passés qui peut-être, hélas! ne reviendront plus!
Mais cette fois les choses se passèrent autrement.
A peine Marcel avait-il prononcé sa première phrase de bienvenue, que plusieurs voix joyeuses d’hommes et de femmes répondirent du dehors:
--Nous voici, cher Marcel, nous voici.
La porte s’ouvrit alors et ses amis, Jacques Chrétien, l’homme au burnous, Pierre Morin et tous les autres firent gaîment irruption dans la salle, joyeusement salués par la meute. Ils entourèrent le jeune homme avec les élans de la joie la plus vive.
Marcel, à cette apparition subite de ses amis qu’il était si loin d’attendre, devint blême: un tremblement nerveux agita tous ses membres; il chancela et tomba sur une chaise, sans voix, presque sans souffle et jetant autour de lui des regards égarés.
Cet homme si fort et si brave contre la douleur était vaincu par la joie; la sueur perlait sur son front, des sanglots déchiraient sa poitrine et de grosses larmes qu’il ne songeait pas à essuyer coulaient le long de ses joues pâles.
Ses amis, effrayés de son état et désespérés de le voir ainsi quand ils croyaient lui causer une si agréable surprise, s’empressèrent à qui mieux mieux, pour le secourir et pour le rendre à lui-même.
Mais la réaction se fit vite dans cette noble et généreuse nature. Par un effort immense de sa toute-puissante volonté, Marcel maîtrisa l’émotion qui lui serrait la gorge et le cœur; il se redressa presque aussitôt fier et rayonnant:
--Merci, mes amis! dit-il d’une voix tremblante. C’est passé maintenant! Pardonnez-moi cette faiblesse. J’ai failli mourir. C’était trop de joie pour moi après tant de douleurs. Maintenant, je suis heureux, oh! bien heureux, je vous le jure, de me voir entouré par tous ceux que j’aime tant. Que Dieu soit béni pour la récompense qu’il me donne, après tant de misères et de douloureuses angoisses. Enfin, je vous revois! Vous êtes là près de moi! Nous sommes réunis!
--Pour toujours, garçon! s’écria Jacques Chrétien.
--Et tu seras heureux, ajoute Pierre Morin.
--Car nous ne nous séparerons plus! s’écria l’homme au burnous avec élan.
--Merci, s’écria Marcel, les yeux pleins de larmes. Oh! je savais bien que vous ne m’oublieriez pas!
--Jamais! s’écrièrent-ils d’une seule voix.
Marcel se jeta dans les bras de sa mère adoptive, il embrassa tous ses amis et fut tour à tour embrassé par eux. La joie de tous était aussi vive que la sienne, et tous pleuraient comme lui. Mais ces larmes étaient bonnes et faisaient du bien. C’étaient des larmes de bonheur.
Lorsque la première émotion fut enfin calmée, chacun prit place et l’on se mit à table dans l’ordre désigné d’avance.
--Malheureusement, mes amis, dit Marcel, notre joie ne sera pas complète. Une place restera vide au milieu de nous, celle de mon aimé et vénéré père, et...
--Ne lui en veux pas de son absence, interrompit vivement Jacques Chrétien; il lui a été impossible de venir comme il le désirait, mais bientôt, sois tranquille, tu le...
--Que veux-tu dire? Au nom du Ciel, père? s’écria Marcel, avec une indicible émotion... Mon père!... Serait-il donc de retour!
--Oui, garçon, réjouis-toi, ton vrai père est revenu et sa plus grande joie sera de te revoir.
--Oh! tout de suite, tout de suite, s’écria le jeune homme dont l’émotion étranglait la voix. J’aurais été si heureux de le revoir, lui que j’aime au-dessus de tout. Ignore-t-il donc?...
--Ton père n’ignore rien, Marcel, dit affectueusement l’homme au burnous; il sait que ton amour pour lui est un culte. Voilà pourquoi il a eu le courage de ne pas venir et de te priver ainsi d’une immense joie. Il a redouté pour toi les conséquences d’une reconnaissance trop brusque.
--Et il a eu cent fois raison, interrompit Pierre Morin, ce qui s’est passé à notre arrivée nous le prouve.
--La joie t’aurait tué cette fois, pauvre enfant! dit Jeannette avec tendresse.
--C’est vrai! murmura le jeune homme. Je n’aurais pu supporter un si grand bonheur.
--Mais à présent que tu es averti, que tu sais que ton père n’est qu’à une courte distance, que tu le reverras bientôt, dit Pierre Morin, tu te conduiras en homme et tes amis n’auront rien à redouter de cette entrevue.
--Je te le jure, Pierre, dit le jeune homme avec un sourire radieux. A présent je serai fort.
Peu à peu la conversation reprit son cours normal et la gaîté la plus franche et la plus cordiale ne cessa de régner.
Parfois seulement les dames poussaient de petits cris d’effroi, lorsque les pattes velues des singuliers serviteurs de Marcel changeaient leur assiette ou remplissaient leur verre.
Mais mon ami Pierrot et Mme Gigogne s’acquittèrent de leur emploi avec un sérieux si convaincu et si divertissant, qu’elles ne tardèrent pas à rire et à bourrer de chatteries les deux ours qui se laissaient faire d’un air béat.
Marcel, à la prière de ses amis, leur fit le récit de tout ce qui lui était arrivé depuis la catastrophe qui l’avait relégué sur la corniche. Il raconta tout franchement, sans forfanterie, les joies et les douleurs, ses espérances et ses déceptions; les travaux qu’il avait accomplis, les moyens employés par lui, les résultats obtenus. Il arriva enfin à la découverte du souterrain des religieux, à l’immense trésor qu’il avait trouvé et auquel il s’était bien gardé de toucher.
Pour mieux intéresser ses auditeurs, il faisait au fur et à mesure passer sous leurs yeux le journal qu’il avait non pas écrit, mais dessiné.
Il était près de cinq heures lorsqu’on se leva enfin de table pour procéder à la visite des bâtiments.
Cette visite ne put être terminée le jour même. Les dames s’installèrent tant bien que mal dans la maisonnette et les hommes s’établirent les uns dans l’habitation, les autres dans la grotte. Marcel offrit en vain tour à tour son lit à son père adoptif, à l’homme au burnous et à Pierre Morin. Ceux-ci déclinèrent nettement cette offre et le jeune homme coucha dans son lit.
Au lever du soleil, ils étaient tous debout et Marcel fit visiter ses domaines.
Quand ils eurent tout vu, les écuries, les bergeries, inspecté les champs en plein rapport, les deux moulins à eau, Marcel s’excusa et les engagea à prolonger sans lui leur promenade pendant qu’il préparait le déjeûner dans l’annexe, afin de ne pas déranger les dames encore endormies. Il n’était en effet que six heures du matin.
--Non pas! dit vivement Jacques Chrétien, ce soin nous regarde. Nous avons hier accepté ton excellent déjeûner, aujourd’hui tu accepteras le nôtre, garçon. Ne t’inquiète de rien et conduis-nous à ce fameux trésor dont tu nous as parlé. D’ailleurs, nous avons, notre vieil ami l’homme au burnous, Pierre Morin et moi, à te parler de ton père.
--Parlez donc, dit-il vivement, parlez, mon second père.
--Bien, mon garçon, mais la parole, tu le sais, n’est pas mon fait; si tu me le permets, je passerai procuration à notre vieil ami qui t’expliquera la chose.
--De quoi s’agit-il donc?
--Tu vas le savoir, curieux, dit en riant Jacques Chrétien. Seulement, conduis-nous au caveau.
--Comme il vous plaira. Suivez-moi.
--Mon cher Marcel, dit alors l’homme au burnous, ton père est de retour en France depuis plusieurs années.
--Comment, il serait possible? Et il m’a laissé ignorer?
--Il avait pour cela des raisons sérieuses, mon ami, reprit doucement l’homme au burnous. Ton père voulait faire de toi un homme: il surveillait tous tes pas, était instruit de tout ce que tu faisais. Le souvenir ardent que tu avais conservé de lui dans ton cœur le comblait de joie. Le jour où, à ton retour de Beaurevoir, il t’attendait aux Alouettes, résolu à se faire enfin reconnaître par toi, car il souffrait plus que tu ne saurais l’imaginer de ce long incognito, il voulait enfin t’ouvrir les bras et te dire: enfant, moi aussi je t’aime; je reviens pour ne plus te quitter.
--Oh! je n’ai jamais douté de l’amour de mon père. Mon cœur me disait combien il m’aimait, et le cœur ne trompe jamais, ajouta-t-il, avec un sourire radieux. Pauvre bon père! qui a souffert de si horribles douleurs! Oh! je le consolerai, moi, je lui rendrai le bonheur!
--Tu le lui as déjà rendu, enfant, reprit l’homme au burnous avec une énergie profonde. Il sait ce que tu vaux et il est fier de toi. Ta disparition a failli le rendre fou de douleur. Il était revenu d’Amérique plusieurs fois millionnaire; il voulait partager avec toi ses immenses richesses, mais...
--Que m’importent ses richesses! C’est lui seul que je veux, lui seul que j’aime. Que mon père me soit rendu et ses baisers me feront riche plus que tout l’or du Nouveau-Monde! s’écria le jeune homme avec élan.
L’homme au burnous serra avec énergie la main de Marcel.
--Brave cœur, dit-il. Et il continua: Tous ses plans furent brusquement renversés par la catastrophe qui te relégua ici. Mais ni lui ni les autres ne désespérèrent. Ils cherchèrent sans relâche et enfin ils te découvrirent. Les chants que tu as entendus étaient ceux de tes amis. La pierre attachée par toi à une tresse de liane fut abattue d’un coup de fusil par ton père lui-même.
--J’avais deviné presque tout cela.