Le retour d'Imray

Part 7

Chapter 73,887 wordsPublic domain

Sur quoi l’équipe battit en retraite au milieu des rires. Nul d’entre eux n’éprouvait le désir de se voir jeté sur la voie. Le mécanicien tourna à demi le poignet, et ·007 s’aperçut que ses roues ne marchaient plus.

--Maintenant, ça y est! se dit ·007, comme elle hurlait à tue-tête, et glissait à l’instar d’un traîneau.

Sur le moment, elle s’imagina qu’elle allait sauter toute d’une pièce hors de son châssis.

--Ce doit être la halte imprévue à propos de quoi Poney m’a blaguée, dit-elle, en cherchant à reprendre souffle, dès qu’elle fut en état de penser. Boîte chaude--halte imprévue. L’un comme l’autre font mal; mais maintenant, je peux en dire deux mots au dépôt.

On lui fit faire halte, tout chaude sifflante, à quelques pieds derrière ce que les médecins appelleraient une fracture compliquée. Son mécanicien était à genoux au milieu de ses roues, mais il n’appelait pas ·007 son «coursier arabe», ni ne pleurait sur elle comme faisaient les mécaniciens dans les journaux. Il se contentait de maudire ·007, de tirer des mètres de déchet de coton carbonisé d’autour de ses essieux, et d’exprimer l’espoir de mettre à quelque jour la main sur l’idiot qui l’avait bourrée de cette façon. Personne autre ne prêtait attention à elle, attendu qu’Evans, le mécanicien de la Mogul, quelque peu blessé à la tête, et surtout ne décolérant pas, exhibait, à la lueur d’une lanterne, le cadavre mutilé d’un cochon noir et svelte.

--Ce n’était même pas un cochon d’une taille honnête, dit-il, c’était un goret.

--Ce sont de fort dangereux animaux, répliqua quelqu’un de l’équipe. Ils se mettent sous le pilote[24] et vous font tout doucement valser hors de la voie, n’est-ce pas?

[24] Le _pilote_ est la partie avant de la locomotive, située au-dessus des roues motrices.

--_N’est-ce pas!_ rugit Evans, un roux Gallois. Vous parlez comme si je n’étais pas un sacré jour de la semaine sans qu’un cochon me flanque dans le ballast. Je n’ai pas l’honneur, moi, de connaître tous les maudits gorets étiques de l’État de New-York. Non, ma foi! Oui, c’est lui--et regardez ce qu’il a fait!

Ce n’était pas une mauvaise nuit de travail pour un petit cochon égaré. Le train de marchandise à grande vitesse semblait s’être répandu dans toutes les directions, car la Mogul avait quitté les rails et couru en ligne diagonale sur une distance de quelques centaines de pieds de droite à gauche, en entraînant avec elle tels wagons qui se souciaient de la suivre. Quelques-uns, d’avis contraire, avaient brisé leurs attelages et s’étaient couchés sur le flanc, tandis que les wagons de queue cabriolaient par-dessus eux. Dans ce jeu, ils avaient déterré, déplacé et tordu une bonne partie de la voie de gauche. La Mogul elle-même était entrée cahin-caha dans un champ de blé, et restait là, agenouillée, des guirlandes fantastiques de verdure entortillées autour de ses boutons de manivelle; son pilote couvert de véritables parcelles de prairies, sur lesquelles du blé dodelinait d’un air ivre; son feu éteint avec de la boue (c’était Evans qui avait fait cela dès qu’il avait repris ses sens); et son signal brisé à moitié plein de phalènes à demi brûlées. Son tender l’avait couverte de charbon, et on l’eût prise pour un buffle en rupture de ban, qui a voulu se vautrer dans quelque grand Magasin du Louvre. Car là gisaient, éparpillés sur tout le paysage, hors des wagons éventrés, les machines à écrire, les machines à coudre, les bicyclettes dans leurs caisses à claire-voie, toute une consignation de harnais d’importation plaqués d’argent, des toilettes et des gants de France, une douzaine de manteaux de cheminée en bois précieux délicatement modelé, un bateau à pétrole de quinze pieds, à l’avant duquel se trouvait tordu un lit de cuivre massif, une caisse de télescopes et microscopes, deux cercueils, une caisse de bonbons extra-fins, des produits de ferme de qualité supérieure, beurre et œufs en omelette, une boîte brisée de jouets coûteux, et quelques centaines d’autres somptuosités. Un campement de vagabonds se précipita on ne sait d’où et généreusement s’offrit à aider l’équipe. Sur quoi les garde-freins, armés de broches d’attelage, se mirent à se promener de long en large d’un côté, tandis que de l’autre le chef de train et le chauffeur montaient la garde, les mains dans leurs poches à revolver. Un homme à longue barbe sortit d’une maison située au delà du champ de blé, déclara à Evans que si l’accident fût arrivé un peu plus tard dans l’année, tout son blé eût été brûlé, et l’accusa de négligence. Puis il se sauva, attendu que ledit Evans était déjà sur ses talons, en train de crier à tue-tête: «C’est son cochon qui a fait le coup--c’est son cochon! Il faut que je le tue! Il faut que je le tue!» Sur quoi l’équipe de secours partit à rire, tandis que le fermier mettait la tête à une fenêtre pour déclarer qu’Evans n’était pas un gentleman.

Quant à ·007, elle garda tout son sérieux. Elle n’avait jamais encore vu d’accident, et restait épouvantée de celui-ci. L’équipe riait toujours, tout en ne cessant de travailler; et ·007 finit par oublier l’horreur de la chose dans l’ébahissement que lui causait leur façon de s’y prendre avec la Mogul des marchandises. Ils creusèrent la terre autour d’elle à l’aide de pelles; ils alignèrent des traverses devant ses roues, et placèrent des crics sous elle; ils l’entourèrent d’une chaîne de grue et la taquinèrent à l’aide de leviers; tandis qu’on accrochait ·007 à des wagons avariés et qu’on la faisait reculer jusqu’à ce que le lien se brisât ou que les wagons eussent débarrassé la voie. A l’aurore il y avait trente ou quarante hommes au travail, à reposer et retasser les traverses, à remettre les rails en place et à les fixer. Au jour, tous les wagons qui pouvaient bouger se trouvaient confiés aux soins d’une autre loco, la voie était de nouveau livrée au trafic, et ·007 avait traîné la vieille Mogul par-dessus un véritable petit parquet de traverses, pouce à pouce, jusqu’à ce que ses boudins mordissent une fois encore le rail, et qu’elle s’y recalât avec retentissement. Mais la Mogul se sentait brisée corps et âme, et avait perdu toute espèce de ressort.

--Ce n’était même pas un cochon, répétait-elle d’un ton plaintif; c’était un goret; et il a fallu que ce fût à vous--à vous!--qu’incombât la tâche de me secourir.

--Mais comment diable est-ce arrivé? demanda ·007, fusante de curiosité.

--Arrivé! Je n’en sais rien. Mais c’est arrivé! J’ai couru droit sur lui, là-bas, à la dernière courbe--je le prenais pour une mouffette. Oui, il était tout aussi petit. Il n’avait pas eu le temps de piauler, que je sentais déjà mes bogies en l’air (il avait roulé droit sous le pilote) sans que je pusse rattraper le rail pour me sauver. Je tourniquais déjà hors de la voie. Alors je le sentis se glisser, tout gras, sous ma motrice gauche d’avant, et, Chaudières d’Enfer! ma motrice monta sur le rail. J’entendis mes boudins faire _zip_ le long des traverses, et tout ce que je me rappelle ensuite, c’est de me voir en train de danser la carmagnole dans le blé, tandis que mon tender crachait le charbon à travers mon abri, et que le brave Evans était étendu sanglant et inanimé devant moi. Ébranlée? Je n’ai pas une entretoise, un boulon, un rivet qui n’aient fichu le camp.

--Hum! dit ·007. Qu’est-ce que vous croyez peser?

--Sans ces blocs de saleté-là, je ne pèse pas moins de cent mille livres.

--Et le goret?

--Quatre-vingts. Mettez cent tout au plus. Il vaut à peu près quatre dollars et demi. N’est-ce pas affreux? N’y a-t-il pas de quoi vous mettre les nerfs à l’envers? N’est-ce pas à vous rendre stupide? Quoi, j’arrive le long de cette courbe...

Et voilà, tant elle était bouleversée, la Mogul repartie sur son histoire.

--Mais tout cela fait partie du voyage, j’imagine, dit ·007, en manière de calmant. Et... et c’est une chute assez moelleuse que de tomber dans un champ de blé.

--S’il se fût agi d’un pont de soixante pieds, et que j’eusse pu couler en eau profonde, faire explosion et tuer les deux hommes, comme c’est arrivé à d’autres, cela m’aurait été égal; mais dérailler sur un goret... et que ce soit vous qui me sortiez de là... dans un champ de blé... et un vieux Jocrisse en chemise de nuit pour me maudire comme si je n’étais qu’un mauvais cheval de manœuvre... Oh, c’est affreux! Ne m’appelez pas Mogul! Je ne suis qu’une machine à coudre. Ils vont tous me blaguer à m’en faire tomber ma sablière.

Et ·007, sa boîte chaude refroidie et son champ d’expérience vastement élargi, remorqua la Mogul des marchandises lentement jusqu’au dépôt.

--Eh là, ma vieille! Passé la nuit dehors, n’est-ce pas? dit l’irrépressible Poney, laquelle rentrait justement de sa tournée de service. Eh bien, je dois dire que vous en avez l’air. Précieuse--fragile--pressée--craint la chaleur et l’humidité--c’est vous! Allez aux ateliers vous débarrasser de ces feuilles de vigne que vous avez dans les cheveux, et demandez-leur de jouer sur vous du tuyau d’arrosage.

--Laissez-la tranquille, Poney, dit sévèrement ·007, comme on la faisait virer sur la plaque tournante, ou je vais...

--Je ne savais pas, ma petite, que vous honorassiez d’une amitié spéciale la vieille taupe. Elle n’a pas été pour vous de ces plus honnêtes, la dernière fois que je l’ai vue.

--Je le sais; mais depuis lors j’ai vu, moi, ce que c’était qu’un accident, et cela m’a presque fait tomber la peinture d’épouvante. Je ne vais plus blaguer qui que ce soit, tant que j’aurai un souffle de vapeur--surtout quand les machines sont neuves au métier et désireuses d’apprendre. Et je ne vais pas aller blaguer non plus la vieille Mogul, tout enguirlandée d’épis de blé que je l’aie trouvée. C’est un petit brimborion de goret... pas un cochon... rien qu’un goret, Poney... pas plus gros qu’un morceau d’anthracite--je l’ai vu--qui a fait tout le gâchis. Cela peut arriver à tout le monde, d’aller dans le ballast, je me figure.

--Vous avez déjà découvert cela, vraiment? Eh bien, c’est un bon début.

C’était le Grand Mars qui parlait, le Grand Mars avec son bel abri vitré de cristal et son coussin de velours vert, attendant qu’on le nettoyât pour son essor du lendemain.

--Laissez-moi faire les présentations, dit Poney. Voici notre Grand Mars, ma petite, que vous avez admiré, et, j’ose dire, envié, la nuit dernière. Voici une nouvelle recrue, honorable Monsieur, avec toute sa carrière devant elle; mais, autant que peut le faire une humble compagne, je répondrai en sa faveur.

--Heureux de vous recevoir, dit le Grand Mars, tout en faisant du regard le tour du dépôt encombré. Je suppose que nous sommes, ici, en nombre suffisant pour former une assemblée plénière. Hem, hem! En vertu de l’autorité dont je suis investi comme Chef de la Route, je déclare et nomme par le présent acte No. ·007 membre admis de la Confrérie Mixte des Locomotives, et, comme telle, ayant droit à tous les privilèges de l’atelier, de l’aiguille, de la voie, de la grue hydraulique et du dépôt, sur toute l’étendue de ma juridiction, avec le grade d’Express de Première Classe, étant bien connu de moi, de source autorisée, qu’elle a couvert quarante et un milles en trente-neuf minutes et demie, en voyage de secours pour les affligés. En temps voulu, je vous communiquerai moi-même le Chant et le Signe de ce Grade par quoi l’on pourra vous reconnaître dans la nuit la plus sombre. Prenez votre stalle, locomotive nouvellement promue!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Or, dans la nuit la plus sombre, comme l’avait dit le Grand Mars, si vous vous tenez sur le pont qui traverse la cour des marchandises, les yeux sur la ligne à quatre voies, à deux heures trente du matin, ni plus tôt ni plus tard, lorsque la Phalène Blanche, qui prend le trop-plein du Grand Mars, se précipite vers le sud avec ses sept wagons blanc crème à couloirs, vous entendrez, au moment où l’horloge de la cour fait la demie, un bruit lointain pareil à la basse d’un violoncelle, et puis, trente mètres au mot:

With a michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah! Yah! Ein--zwei--drei--Mutter! Yah! Yah! Yah! She climb upon der shteeple, Und she frighten all der people, Singin’ michnai--ghignai--shtingal! Yah! Yah!

C’est ·007 qui couvre ses cent cinquante-six milles en deux cent vingt et une minutes.

LE BISARA DE POOREE

Certains indigènes prétendent qu’il vint de l’autre côté de Kulu, où se trouve le Saphir du Temple, le saphir de onze pouces. D’autres, qu’il fut fabriqué au Sanctuaire-du-Diable de Ao-Chung dans le Thibet, volé par un Cafre, à celui-ci par un Gourkha, à celui-ci par un Lahouli, à celui-ci par un _khitmatgar_, et vendu par ce dernier à un Anglais, de sorte qu’il perdit toute sa vertu; car, pour faire convenablement sa besogne, le Bisara de Pooree doit être volé--avec effusion de sang, si possible,--mais, en tous cas, volé.

Toutes ces histoires sur son arrivée dans l’Inde sont fausses. Il fut fabriqué à Pooree il y a des siècles--la façon dont il fut fabriqué ferait la matière d’un petit volume,--y fut volé par une des danseuses du Temple, pour servir à ses propres affaires, et puis passa de main en main, le cap toujours nord, jusqu’à ce qu’il atteignît Hanlé, sans jamais quitter son nom--le Bisara de Pooree. Comme forme, c’est une minuscule boîte d’argent, carrée, enchâssée extérieurement de huit petits rubis balais. A l’intérieur de la boîte, qui s’ouvre au moyen d’un ressort, se trouve un petit poisson sans yeux, sculpté à même une espèce de noix sombre et luisante, et enveloppé d’un lambeau de tissu d’or éteint. C’est le Bisara de Pooree, et il vaudrait mieux prendre dans sa main un cobra que toucher au Bisara de Pooree.

La magie sous toutes ses formes est surannée, et on l’a laissée de côté, sauf dans l’Inde, où rien ne change en dépit du vernis miroitant, superficiel, que les gens appellent «civilisation».

Tout homme qui sait ce que c’est que le Bisara de Pooree, vous dira quelles sont ses vertus--en supposant toujours qu’il a été honnêtement volé. C’est dans le pays le seul charme d’amour qui travaille régulièrement et soit digne de confiance, à part une exception. (L’autre charme est dans les mains d’un cavalier du Nizam’s Horse, en un lieu appelé Tuprani, au nord exactement de Hyderabab). Vous pouvez regarder cela comme un fait. Je laisse à d’autres le soin de l’expliquer.

Si le Bisara, au lieu d’être volé, est donné, acheté ou trouvé, il tourne contre son possesseur en l’espace de trois années, et conduit à la ruine ou à la mort. Voilà un autre fait dont vous pourrez trouver l’explication quand vous en aurez le loisir. En attendant, libre à vous d’en rire. Pour le présent, le Bisara de Pooree est en sûreté sur le cou d’un poney d’_ekka_, à l’intérieur d’un collier de perles bleues qui garde du mauvais œil. Si le cocher de l’_ekka_ le trouve jamais, et le porte, ou le donne à sa femme, j’en suis fâché pour lui.

Une femme coolie, de la montagne, sale, avec un goître, le possédait à Théog en 1884. Il vint à Simla, par le nord, avant que le _khitmatgar_ de Churton l’achetât, puis le vendît, pour trois fois sa valeur en argent, à Churton, qui faisait collection de curiosités. Le serviteur ne savait pas plus que le maître ce qu’il avait acheté; mais quelqu’un, en jetant un regard sur la collection de curiosités de Churton--Churton, en passant, était aide-commissaire--le vit et se garda de parler. C’était un Anglais; mais il savait le secret de croire. Preuve qu’il différait de la plupart des Anglais. Il savait qu’il était dangereux d’avoir des intérêts dans la petite boîte, agissante ou dormante; car l’amour qu’on n’a pas cherché est un présent terrible.

Pack--«Nabot» Pack, comme nous l’appelions--était de toutes les façons un sale petit bonhomme, qui devait s’être glissé dans l’armée par erreur. Il était de trois pouces plus haut que son sabre et pas aussi fort de la moitié. Or, il s’agissait d’un sabre de cinquante shillings, et qui sortait de la boutique du tailleur.

Personne n’aimait «Nabot», et, je le suppose, ce furent sa laideur physique et son indignité qui le firent tomber si désespérément amoureux de Miss Hollis, la douce et désirable Miss Hollis, haute de cinq pieds sept pouces dans ses souliers de tennis. Il ne se contenta pas de tomber amoureux avec calme, mais apporta dans l’affaire toute la force de sa misérable petite nature. S’il n’avait donné tant de prise à la critique, on eût pu le plaindre. Il se montrait glorieux, s’agitait, faisait feu des quatre pieds, trottait du haut en bas, essayant de se rendre agréable aux grands yeux gris et tranquilles de Miss Hollis, et manquait son but. C’était l’un de ces cas, que l’on rencontre parfois, même en ce pays de mariages suivant les règles du code, où l’attachement, un attachement aveugle, est tout entier d’un seul côté, sans ombre de réciprocité possible. Miss Hollis considérait Pack comme n’importe quelle vermine rencontrée sur la route. Il n’avait d’autres espérances que la paye de capitaine, et pas d’aptitude pour l’aider à l’augmenter d’un anna. Chez un homme de haute taille, un amour comme le sien eût été touchant. Chez un brave garçon, il eût été grand. Étant donné ce qu’était le personnage, on n’y pouvait voir qu’un fléau.

Vous croirez facilement tout cela. Ce que vous ne croirez pas, c’est ce qui suit: Churton et l’Homme qui Savait à quoi s’en tenir sur le Bisara déjeunaient ensemble au club de Simla. Churton se plaignait de la vie en général. Sa meilleure jument avait roulé hors de l’écurie jusqu’en bas de la montagne et s’était brisé les reins; ses décisions étaient réformées par les juridictions supérieures, plus qu’un aide-commissaire de huit années de service n’était en droit d’attendre; il faisait l’expérience des crises de foie et de la fièvre, et, depuis des semaines, ne se sentait pas dans son assiette. Au résumé, c’était un homme à la fois dégoûté et découragé.

La salle à manger du club de Simla est construite, tout le monde le sait, en deux corps de bâtiment séparés par une sorte d’arche. Entrez, tournez à votre gauche, prenez la table devant la fenêtre, et vous ne pouvez voir celui qui est entré, a tourné à droite, et a pris une table sur le côté droit de l’arche. Chose assez curieuse, le moindre mot que vous dites, se trouve entendu, non seulement par l’autre dîneur, mais par les serviteurs qui se trouvent de l’autre côté du paravent par lequel ils vous apportent à dîner. Cela vaut la peine qu’on le sache; une salle-écho est un piège contre lequel il est bon de mettre les gens en garde.

Moitié pour rire, moitié dans l’espoir qu’on le crût, l’Homme qui Savait raconta à Churton l’histoire du Bisara de Pooree un peu plus longuement qu’ici je ne vous l’ai narrée, en finissant par lui insinuer qu’il ferait tout aussi bien de jeter la petite boîte au bas de la montagne, afin de voir si tous ses ennuis s’en iraient avec elle. Pour des oreilles vulgaires, des oreilles d’Anglais, le conte n’était qu’un intéressant bout de légende. Churton se mit à rire, déclara qu’il se sentait mieux depuis son tiffin[25], et sortit. Pendant ce temps-là, Pack, qui tiffinait tout seul à droite de l’arche, avait tout entendu. Il était presque fou de son absurde engouement pour Miss Hollis, dont tout Simla s’était ouvertement moqué.

[25] Second déjeuner, dans l’Inde.

C’est une chose curieuse que, si un homme hait ou aime hors de raison, le voilà prêt à sortir de la raison pour donner pâture à ses sentiments. Ce qu’il ne ferait pas, s’il s’agissait simplement de satisfaire son amour de l’argent ou du pouvoir. Vous pouvez compter que Salomon n’eût jamais élevé d’autels à Ashtaroth ni à toutes ces dames aux noms étranges, s’il n’y eût pas eu de troubles de quelque nature dans sa _zenana_, et nulle part ailleurs. Mais voilà qui se trouve en dehors de notre histoire. Les faits qui nous occupent, les voici: Pack alla, le jour suivant, rendre visite à Churton, alors que Churton était sorti, laissa une carte et _vola_ le Bisara de Pooree à la place qu’il occupait devant la pendule au milieu de la cheminée, le vola comme le voleur de nature qu’il était! Trois jours plus tard, tout Simla fut électrisé par cette nouvelle: Miss Hollis avait agréé Pack--le rat ratatiné, Pack! Voulez-vous de ceci quelque chose de plus évident? Le Bisara de Pooree avait été volé, et il agissait comme il faisait toujours lorsqu’on l’avait acquis par des moyens malpropres.

Il arrive trois ou quatre fois à un homme, au cours de sa vie, de trouver une excuse à son immixtion dans les affaires d’autrui pour jouer la Providence.

L’Homme qui Savait sentit qu’il avait une excuse; mais croire, et agir sur une croyance, sont choses totalement différentes. L’air de satisfaction insolente que montrait Pack, en trottant aux côtés de Miss Hollis, et l’étonnant répit que son foie laissa à Churton dès que le Bisara de Pooree fut parti, décidèrent l’Homme. Il expliqua la chose à Churton, lequel se mit à rire, attendu que rien ne l’avait accoutumé à l’idée que des hommes faisant partie de la liste du vice-roi pussent voler--tout au moins de petites choses. Mais l’agrément miraculeux de cet épicier, Pack, par Miss Hollis, le décida cependant à agir suivant ses soupçons. Il jura qu’il voulait seulement arriver à savoir où sa boîte d’argent enchâssée de rubis balais se cachait. On ne peut accuser de vol un homme dont le nom est inscrit sur la liste du vice-roi. Et si on dévalise sa chambre, on est un voleur soi-même. Churton, poussé par l’Homme qui Savait, se décida pour un vol avec effraction. S’il ne trouvait rien dans la chambre de Pack... mais il est peu plaisant de penser à ce qui serait arrivé dans ce cas.

Pack se rendit à un bal à Benmore, et dansa quinze valses sur vingt-deux avec Miss Hollis. Churton et l’Homme prirent toutes les clefs sur lesquelles ils purent mettre la main, et se rendirent à la chambre que Pack occupait à l’hôtel, certains de l’absence de ses serviteurs. Pack était un personnage mesquin; il n’avait pas fait l’achat d’une cassette décente pour garder ses papiers, mais d’une de ces imitations indigènes que l’on se procure pour dix roupies. Toutes les clefs l’ouvraient, et là, au fond, sous la police d’assurance de Pack, gisait le Bisara de Pooree!

Churton se répandit en injures à l’adresse de Pack, mit le Bisara de Pooree dans sa poche, et se rendit au bal avec l’Homme. Tout au moins il arriva en temps pour souper, et aperçut dans les yeux de Miss Hollis le commencement de la fin. Elle fut prise d’une attaque de nerfs après souper, et fut enlevée par sa maman.

Au bal, ayant en poche l’abominable Bisara, Churton se tordit le pied sur une des marches descendant au vieux Rink, et dut être renvoyé chez lui, tout grommelant, en rickshaw. Il ne crut pas plus pour cela, malgré cette manifestation, en la vertu du Bisara de Pooree, et se contenta d’aller trouver Pack pour lui donner de vilains noms; «Voleur» fut le plus doux d’entre eux. Pack accepta les insultes avec le sourire nerveux d’un petit homme incapable, âme et corps, de ressentir une insulte, et passa son chemin. Il n’y eut pas de scandale public.

Une semaine plus tard, Pack reçut un congé définitif de la part de Miss Hollis. Elle s’était trompée, déclara-t-elle, dans le placement de ses affections. Sur quoi il partit pour Madras, où il ne peut faire grand mal, même s’il vit assez pour devenir colonel.