Le retour d'Imray

Part 14

Chapter 143,852 wordsPublic domain

--Je crois que c’est le lieu le plus beau que j’aie jamais vu.

--C’est ce que tout le monde me dit. Je le sens, naturellement; mais ce n’est pas tout à fait la même chose.

--Est-ce donc que vous n’avez jamais...? commençai-je.

Mais je m’arrêtai, confus.

--Non, pas à mon souvenir. C’est arrivé alors que je n’étais âgée que de quelques mois, me dit-on. Et cependant je dois me rappeler quelque chose; autrement, pourrais-je rêver de couleurs? Je vois de la lumière dans mes rêves, et des couleurs; mais _eux_, jamais je ne les vois. Je les entends seulement, tout juste comme je fais lorsque je suis éveillée.

--C’est difficile, de voir les visages dans les rêves. Certaines gens le peuvent, mais, en général, nous n’avons pas ce don, poursuivis-je en regardant là-haut la fenêtre, où l’enfant se tenait pour ainsi dire cachée.

--Moi aussi j’ai entendu dire cela, repartit-elle. Et on me raconte que jamais on ne voit en rêve le visage d’une personne morte. Est-ce vrai?

--Je crois que oui... maintenant que j’y pense.

--Mais comment est-ce avec vous... vous en personne?

Les yeux aveugles se tournèrent vers moi.

--Je n’ai jamais vu le visage de mes morts en aucun de mes rêves, répondis-je.

--Alors, ce doit être aussi triste que d’être aveugle.

Le soleil s’était enfoncé derrière les bois, et les longues ombres prenaient possession des insolents cavaliers, un à un. Je vis la lumière mourir à la pointe d’une lance aux feuilles luisantes et tous les vaillants et rudes verts tourner au noir velouté. La maison, acceptant la fin d’un jour encore, comme elle en avait accepté cent mille autres passés, semblait se tasser un peu plus dans son repos parmi les noirs fantômes.

--Est-ce que cela vous a quelquefois manqué? demanda-t-elle après l’instant de silence.

--Quelquefois beaucoup, répliquai-je.

L’enfant avait quitté la fenêtre comme dessus se refermaient les ombres.

--Ah! Moi, de même; mais je ne suppose pas que ce soit permis... Où demeurez-vous?

--A l’autre bout du comté,--à soixante milles et plus, et je devrais être déjà parti. Je suis venu sans mon phare.

--Mais il ne fait pas encore noir; je le sens.

--J’ai peur qu’il ne le fasse d’ici à ce que je sois rentré. Pourriez-vous me prêter quelqu’un pour me mettre un peu sur mon chemin? Je suis complètement perdu.

--Je vais envoyer Madden avec vous jusqu’au carrefour. Nous sommes si loin de tout, je ne m’étonne pas que vous vous soyez perdu! Je vais vous guider pour faire le tour jusque sur le devant de la maison. Mais vous irez doucement, n’est-ce pas, jusqu’à ce que vous soyez hors de la propriété? Ce n’est pas enfantin de ma part, dites-moi?

--Je vous promets d’aller comme ceci, répliquai-je.

Et je laissai la voiture partir d’elle-même pour descendre le chemin dallé.

Nous longeâmes l’aile gauche de la maison, dont les gouttières de plomb artistement fondu valaient à elles seules tout un jour de voyage; nous passâmes sous une grande entrée recouverte de roses, percée dans le mur rouge, et fîmes ainsi le tour jusqu’à la haute façade de la maison, laquelle, en beauté et majesté, l’emportait autant sur le derrière que celui-ci sur tous ceux que j’avais vus.

--Est-ce beau à ce point? demanda-t-elle d’un air pensif lorsqu’elle entendit mes transports. Et vous aimez aussi les figures de plomb? Il y a, par derrière, le vieux jardin d’azalées. On prétend que ce lieu doit avoir été créé pour des enfants... Voulez-vous m’aider à descendre, s’il vous plaît? J’aurais aimé venir avec vous jusqu’au carrefour, mais il ne faut pas que je les quitte... Est-ce vous, Madden? Je désire que vous montriez à ce monsieur le chemin jusqu’au carrefour. Il s’est perdu, mais... il les a vus.

Un majordome apparut sans bruit au miracle de vieux chêne qu’il faut appeler la porte principale, et s’esquiva pour aller mettre son chapeau. Elle resta là, à me regarder de ses yeux bleus tout grands ouverts qui ne voyaient pas, et je m’aperçus pour la première fois qu’elle était belle.

--Rappelez-vous, dit-elle tranquillement, que si vous avez de l’amitié pour eux, vous reviendrez.

Et elle disparut dans la maison.

Le majordome, une fois dans la voiture, ne dit rien jusqu’à ce que nous fussions presque à la loge du concierge, où, saisissant la lueur d’une blouse bleue dans une plantation d’arbustes, je fis un large écart, de peur que le démon qui dirige les petits garçons en leurs jeux ne me fît commettre un infanticide.

--Faites excuse, demanda-t-il soudain, mais pourquoi Monsieur a-t-il fait cela?

--L’enfant, là-bas.

--Notre jeune monsieur en bleu?

--Sans doute.

--Il court un peu de tous côtés. Monsieur l’a-t-il vu auprès de la fontaine?

--Oh, oui, plusieurs fois... Tournons-nous ici?

--Oui, Monsieur. Et Monsieur ne les aurait-il pas vus aussi en haut?

--A la fenêtre? Oui.

--Était-ce avant que la maîtresse sorte pour parler à Monsieur?

--Un peu avant. Pourquoi voulez-vous savoir?

Il fit une courte pause.

--Seulement pour être sûr que... qu’ils ont vu l’automobile, Monsieur, parce qu’avec des enfants qui courent de droite et de gauche, bien que je sois sûr que Monsieur conduise avec un soin tout particulier, un accident est bien vite arrivé. C’était tout, Monsieur. Voici le carrefour. Monsieur ne peut pas se tromper de chemin à partir de maintenant... Merci, Monsieur, mais ce n’est pas notre coutume, à nous autres, pas avec...

--Je vous demande pardon, fis-je.

Et je rentrai l’argent britannique.

--Oh, avec les autres, cela se fait, en règle générale... Au revoir, Monsieur,

Il se retira dans la tour blindée de sa caste et s’éloigna. Sans doute quelque majordome jaloux de l’honneur de sa maison, et qui s’intéressait, probablement, grâce à quelque servante, au quartier des enfants.

Après avoir passé les poteaux indicateurs du carrefour, je regardai en arrière, mais les collines en leurs replis s’entremêlaient avec un soin tel que je ne pus voir où s’était trouvée située la maison. Lorsque j’en demandai le nom dans un cottage au bord de la route, la grosse femme qui vendait là des bonbons me donna à entendre que les gens à automobile n’avaient que peu de droit à exister,--beaucoup moins à «s’en aller de côté et d’autre causer comme les gens à équipage». Ils ne formaient point une communauté dont l’abord fût agréable.

En recherchant ma route sur la carte, ce soir-là, je ne fus guère plus avancé. La Vieille Ferme de Hawkin semblait être le nom cadastral de l’endroit, et l’ancien dictionnaire géographique du comté, généralement si prolixe, n’y faisait point allusion. La grande maison du pays, c’était Hodnington Hall, de style du temps des Georges avec embellissements du commencement de Victoria, ainsi que l’attestait une atroce gravure sur acier. J’allai soumettre ma difficulté à un voisin--un arbre à racines profondes de ce terroir--lequel me donna un nom de famille, qui ne disait rien.

Un mois environ plus tard,--j’y retournai, si ce ne fut mon automobile qui en prit la route de son propre vouloir. Elle parcourut les plateaux stériles; une fois dans le labyrinthe de sentiers au pied des collines, en enfila chaque tournant; continua entre les hautes murailles des bois, impénétrables en leur pleine feuillaison; émergea au carrefour où le majordome m’avait quitté, et, un peu plus loin, dévoila un trouble interne qui me força à la faire tourner sur un chemin perdu de gazon, lequel pénétrait dans le silence d’été d’un bois de noisetiers. Autant que me le permirent d’en juger le soleil et une carte d’état-major de six pouces, ce devait être la lisière, côté route, de ce bois que, des hauteurs qui le dominaient, j’avais tout d’abord exploré. Je fis toute une sérieuse affaire de mes réparations et une boutique étincelante de mon attirail _ad hoc_, clefs, pompe, et le reste, que j’étalai bien en ordre sur une couverture. C’était un piège à prendre toute la gent enfantine, car, par une telle journée, raisonnai-je, les enfants devaient ne pas être loin. En reprenant haleine dans mon travail, j’écoutai; mais le bois était à ce point rempli des bruits de l’été (quoique les oiseaux fussent accouplés) que je ne pus tout d’abord les distinguer du pas de petits pieds circonspects, en train de se glisser furtivement à travers les feuilles sèches. Je fis, de manière engageante, sonner ma trompe; mais les pieds s’enfuirent, et je me repentis, attendu que, pour un enfant, tout bruit soudain n’est que cause de terreur. Je devais être au travail depuis une demi-heure lorsque j’entendis dans le bois la voix de la jeune femme aveugle crier: «Enfants, oh, enfants, où êtes-vous?» et le silence fut lent à se refermer sur la perfection de ce cri. Elle s’en vint vers moi en cherchant un peu à tâtons sa route entre les troncs d’arbres, et, bien qu’un enfant, eût-on dit, se cramponnât à sa jupe, le petit être se rejeta comme un lapin dans l’épaisseur du feuillage au moment où elle approchait.

--Est-ce vous?... demanda-t-elle. Vous, de l’autre bout du comté?

--Oui, c’est moi, de l’autre bout du comté.

--Alors, pourquoi n’êtes-vous pas venu à travers les bois d’en haut? Ils y étaient à l’instant.

--Ils étaient ici, il y a quelques minutes. Je suppose qu’ils savaient mon automobile en panne et qu’ils sont venus constater le dégât.

--Rien de sérieux, j’espère? Comment arrivent les pannes?

--De cinquante façons, mais ma voiture a choisi la cinquante-et-unième.

Elle se mit à rire de tout son cœur à la toute petite plaisanterie, roucoula de façon délicieuse, et repoussa son chapeau en arrière.

--Racontez-moi cela, dit-elle.

--Attendez un moment, m’écriai-je, et je vais vous apporter un coussin.

Elle mit le pied sur la couverture tout encombrée de mes pièces de rechange, et se pencha vivement dessus.

--Quelles charmantes choses! (Les mains, par lesquelles elle voyait, étincelaient dans le soleil éparpillé.) Une boîte ici... une autre boîte! Mais, vous les avez rangées comme une boutique de jouets!

--Je confesse maintenant que j’ai étalé le tout pour les attirer. En réalité, je n’ai pas besoin de la moitié de ces choses.

--Comme c’est gentil à vous! J’ai entendu votre trompe dans le bois là-haut. Vous dites qu’ils étaient ici avant cela?

--J’en suis sûr. Pourquoi se montrent-ils si sauvages? Ce petit bonhomme en bleu qui était avec vous à l’instant devrait avoir dominé sa frayeur. Il m’a guetté comme un Peau-Rouge.

--Ce doit être votre trompe, dit-elle. J’ai entendu l’un d’eux me croiser tout en émoi lorsque je descendais. Ils sont sauvages... si sauvages même avec moi.

Elle tourna la tête par-dessus son épaule et cria de nouveau:

--Enfants! oh, enfants! Venez voir!

--Ils doivent s’en être allés tous ensemble à leurs petites affaires.

C’était de ma part une insinuation, car derrière nous on entendait un murmure de voix basses qu’entrecoupaient les éclats de rire soudains et vite étouffés de l’enfance. Je revins à mes tripotages, et elle se pencha en avant, le menton sur la main, écoutant d’un air intéressé.

--Combien sont-ils? demandai-je enfin.

Le travail était terminé, mais je ne voyais aucun motif pour m’en aller.

Son front se rida légèrement sous l’effort de la pensée.

--Je ne sais pas bien, répondit-elle simplement. Quelquefois plus... quelquefois moins. Ils s’en viennent et restent avec moi parce que je les aime, vous comprenez.

--Ce doit être très amusant, fis-je en replaçant un tiroir.

Et tout en parlant je me rendis compte de l’imbécillité de ma réplique.

--Vous... vous ne vous moquez pas de moi? s’écria-t-elle. Je... je n’en possède aucun. Je n’ai jamais été mariée. Les gens se moquent quelquefois de moi à propos d’eux, parce que... parce que...

--Parce que ces gens-là sont des brutes! répliquai-je. Il n’y a pas de quoi s’en faire de chagrin. Ce monde-là se moque de tout ce qui ne fait pas partie de son épaisse existence.

--Je ne sais pas. Comment saurais-je? Seulement, je n’aime pas qu’on se moque de moi à cause d’_eux_. Cela fait mal, et quand on ne peut pas voir... Je ne veux pas paraître sotte (son menton, tandis qu’elle parlait, trembla comme celui d’un enfant), mais nous autres, aveugles, sommes tout en épiderme, je crois. Toute chose extérieure nous va droit à l’âme. Avec vous, c’est différent: vous avez en vos yeux de si bonnes défenses--de véritables sentinelles--avant que personne puisse réellement vous attrister dans l’âme! Le monde oublie cela avec nous.

Je restai silencieux, à repasser ces inépuisables matières,--m’insurgeant contre la brutalité d’une époque encore de barbarie. Et je descendis ainsi fort loin au fond de moi-même.

--Ne faites pas cela! dit-elle soudain en se mettant les mains devant les yeux.

--Quoi?

Elle fit un geste de la main:

--Cela! C’est... c’est tout pourpre et noir. Non, je vous en prie! C’est une couleur qui fait mal.

--Mais que pouvez-vous bien au monde savoir des couleurs? m’écriai-je, car c’était là vraiment une révélation.

--Les couleurs en tant que couleurs? demanda-t-elle.

--Non, _ces_ couleurs que vous venez de voir.

--Vous le savez aussi bien que moi, dit-elle en riant; autrement vous ne m’eussiez pas posé cette question. Elles ne sont nullement dans le monde; elles sont en _vous_... quand vous êtes devenu si fâché.

--Voulez-vous, dis-je, parler d’une sombre plaque violacée, comme de vin mêlé d’encre?

--Je n’ai jamais vu d’encre ni de vin, mais les couleurs ne sont nullement mêlées; elles sont séparées, bien séparées.

--Voulez-vous parler de bigarrures et de déchiquetures noires à travers la couleur pourpre?

Elle hocha la tête.

--Oui, si elles sont comme ceci (et elle fit encore du doigt un geste en zigzag); mais c’est plutôt rouge que pourpre... cette méchante couleur.

--Et quelles sont les couleurs au sommet de l’... de ce que vous voyez?

Lentement elle se pencha en avant et traça sur la couverture les contours de l’Œuf[36] même.

[36] L’auteur parle ici du halo qui entoure l’âme de tout être humain, et n’est visible qu’au regard spirituel de ceux qui suivent une certaine école de psychologie.

--Voici comme je les vois, dit-elle, en s’aidant d’une tige d’herbe: blanc, vert, jaune, rouge, pourpre, et, quand les gens sont fâchés ou méchants, du noir à travers le rouge,--comme vous venez d’être.

--Qui vous a parlé de cela... au début? demandai-je.

--Des couleurs? Personne. J’avais l’habitude, quand j’étais petite, de demander ce que c’était que les couleurs--dans les tapis de table, les rideaux, les carpettes, vous comprenez,--parce qu’il y a des couleurs qui me font mal et d’autres qui me rendent heureuse. On me le dit, et lorsque je fus plus grande, ce fut comme cela que je voyais les gens.

De nouveau elle traça les contours de l’Œuf qu’il est à fort peu d’entre nous donné de voir.

--Tout cela de vous-même? répétai-je.

--Tout cela de moi-même. Il n’y avait personne autre. Je découvris seulement plus tard que les autres ne voyaient pas les Couleurs.

Elle s’appuya contre le tronc d’arbre, tressant et détressant des tiges d’herbe cueillies au hasard.

Dans le bois, les enfants s’étaient rapprochés. Je pouvais les voir, du coin de l’œil, folâtrer comme des écureuils.

--Maintenant je suis sûre que vous ne vous moquerez jamais de moi, continua-t-elle, après un long silence. Ni d’_eux_.

--Bonté divine! Non! m’écriai-je, rejeté en dehors de mon train de pensée. L’homme qui se moque d’un enfant--à moins que l’enfant ne soit en train de se moquer de lui--n’est qu’un païen!

--Ce n’est pas ce que je voulais dire, bien entendu. Vous n’iriez jamais vous moquer d’un enfant, mais j’ai pensé... j’ai toujours pensé... que peut-être vous pourriez vous moquer d’_eux_. Aussi maintenant vous demandé-je pardon... Qu’est-ce qui vous fait rire?

Je n’avais émis le moindre son, mais elle devinait.

--L’idée que vous me demandez pardon. Si vous eussiez fait votre devoir comme soutien de l’État et propriétaire foncier, vous eussiez dû me citer en justice pour violation de propriété lorsque, l’autre jour, je traversai si lourdement vos bois. Ce fut honteux de ma part..., inexcusable.

Elle me regarda, la tête contre le tronc d’arbre--longuement et attentivement,--cette femme qui voyait l’âme nue.

--Comme c’est curieux! murmura-t-elle à demi. Oui, curieux, oh, combien!

--Pourquoi? Qu’ai-je fait?

--Vous ne comprenez pas... et cependant vous avez compris à propos des Couleurs. Ne comprenez-vous pas?

Elle parlait avec une passion que rien n’avait justifiée, et je la dévisageai avec effarement, tandis qu’elle se levait. Les enfants s’étaient rassemblés en cercle derrière un buisson de ronces. Une tête luisante s’inclinait sur quelque chose de plus petit, et la position des petites épaules me dit que les doigts étaient sur les lèvres. Eux aussi détenaient quelque redoutable secret d’enfant. Moi seul me trouvais là égaré sans ressource au grand soleil.

--Non, dis-je, et je secouai la tête comme si les yeux morts pouvaient voir. Quoi que ce puisse être, je ne comprends toutefois pas. Peut-être plus tard--si vous me laissez revenir.

--Vous reviendrez, répondit-elle. Vous reviendrez sûrement _vous promener dans le bois_.

--Peut-être les enfants me connaîtront-ils suffisamment alors pour me laisser jouer avec eux... à titre de faveur. Vous savez comment sont les enfants.

--Ce n’est pas une affaire de faveur, c’est un droit, repartit-elle.

Et pendant que je me demandais ce qu’elle voulait dire, une femme en désordre fit irruption au tournant de la route, les cheveux défaits, le visage rouge, et qui, tout en courant, mugissait presque de douleur. C’était ma rude et grosse amie de la boutique de bonbons. L’aveugle entendit et fit quelques pas en avant.

--Qu’est-ce que c’est, Mistress Madehurst? demanda-t-elle.

La femme jeta son tablier par-dessus sa tête et se traîna littéralement dans la poussière en criant que son petit-fils était malade à mourir, que le médecin de l’endroit était parti à la pêche, que Jenny, la mère, ne savait plus à quel saint se vouer, etc., etc., avec répétition de mots et de mugissements.

--Où habite l’autre médecin le plus proche? demandai-je entre deux accès.

--Madden vous le dira. Allez à la maison et prenez-le avec vous. Je vais m’occuper de celle-ci. Faites vite!

Elle porta presque la grosse femme à l’ombre. En deux minutes je faisais retentir toutes les trompettes de Jéricho sur le devant de la Maison de Beauté, et Madden, qui se trouvait dans l’office, se mettait à la hauteur des événements comme un majordome... et un homme.

Un quart d’heure de vitesses illégales nous valut un médecin à cinq milles de là. La demi-heure n’était pas écoulée que nous l’avions déposé, plein d’intérêt pour les automobiles, à la porte de la boutique de bonbons, et que nous reculions sur la route afin d’attendre le verdict.

--C’est utile, les automobiles! dit Madden, tout entier homme et non plus majordome. Si j’en avais eu une lorsque ma petite tomba malade, elle ne serait pas morte.

--Qu’est-ce que c’était? demandai-je.

--Le croup. Mrs. Madden était absente. On ne savait que devenir. Je fis huit milles en charrette pour aller chercher le médecin. Elle était étouffée quand nous revînmes. Cette automobile l’eût sauvée... Elle aurait près de dix ans, maintenant...

--J’en suis peiné, dis-je. Il me semblait que vous aimiez assez les enfants, d’après ce que vous m’avez dit en allant au carrefour, l’autre jour.

--Monsieur les a-t-il revus... ce matin?

--Oui, mais les voilà blasés sur les automobiles. Je n’ai pas pu en attirer un seul à vingt mètres de la voiture.

Il me regarda attentivement, comme un éclaireur regarde un étranger,--non point comme un valet doit lever les yeux sur son supérieur de droit divin.

Je me demande pourquoi..., dit-il d’une voix à peine supérieure au souffle qu’il exhala.

Nous continuâmes d’attendre. Un vent de mer léger errait du haut en bas des longues lignes des bois, et les herbes du bord de la route, que l’été avait déjà blanchies de poussière, se dressaient et saluaient en vagues blafardes.

Une femme, tout en s’essuyant l’eau de savon sur les bras, sortit de la chaumière voisine de la boutique de bonbons.

--J’ai écouté dans la cour par derrière, dit-elle allègrement. Il dit qu’Arthur est inconcevablement mal. Est-ce que vous l’avez entendu crier à l’instant? Inconcevablement mal! Je conclus que ce sera au tour de Jenny de _se promener dans le bois_ la semaine qui vient, Mister Madden.

--Faites excuse, Monsieur; mais la couverture de Monsieur glisse, dit Madden avec déférence.

La femme fit un mouvement, esquissa une révérence et se hâta de disparaître.

--Que veut-elle dire par «se promener dans le bois»? demandai-je.

--Ce doit être quelque expression de par ici. Quant à moi, je suis de Norfolk, répondit Madden. Dans ce comté-ci, c’est toute une collection d’indépendants. Elle avait pris Monsieur pour un chauffeur.

Je vis le médecin sortir du cottage, suivi d’une fille sordide qui se cramponnait à son bras comme si l’homme de science pouvait traiter pour elle avec la Mort.

--Ces petiots-là..., gémit-elle, ils sont tout autant pour nous qui les possédons, que s’ils étaient nés légitimes. Tout autant... tout autant! Et Dieu serait tout aussi content que vous en sauviez un, Monsieur le docteur. Ne me l’enlevez pas. Miss Florence vous le dira bien aussi. Ne l’abandonnez pas, Monsieur le docteur.

--Je sais, je sais, dit le personnage, mais il va être tranquille maintenant. Nous allons nous procurer la garde et les médicaments aussi promptement que possible.

Il me fit signe d’avancer avec la voiture, et je m’efforçai de rester étranger à ce qui suivit; mais j’aperçus le visage de la fille, marbré et congelé de douleur, et je sentis la main sans anneau m’empoigner aux genoux lorsque nous nous éloignâmes.

* * * * *

Le médecin était un homme de quelque humour, car je me rappelle qu’il éleva au nom d’Esculape des prétentions sur ma voiture, et en usa ainsi que de moi sans merci. Nous commençâmes par transporter Mrs. Madehurst et l’aveugle au chevet du malade pour le veiller jusqu’à l’arrivée de la garde. Puis nous fîmes invasion dans une petite ville proprette du comté au sujet des prescriptions (le médecin déclara que le mal consistait en une méningite cérébro-spinale), et lorsque l’hôpital du comté, que bordait et flanquait tout un bétail de marché frappé d’épouvante, se fut déclaré dépourvu d’infirmières pour le moment, nous nous élançâmes littéralement sans frein sur le comté lui-même. Nous entrâmes en conférences avec les propriétaires de grandes demeures,--magnats installés au fond d’avenues voûtées, dont la gent féminine solidement charpentée quittait à grands pas les tables de thé pour venir écouter l’impérieux docteur. Enfin, une dame aux cheveux blancs assise sous un cèdre du Liban et entourée d’une cour de magnifiques borzoïs--tous hostiles aux automobiles--donna au médecin, qui les reçut comme des mains d’une princesse, des ordres écrits que nous portâmes à travers un parc, durant nombre de milles au summum de la vitesse, à un couvent français où nous prîmes en échange une sœur au visage pâle et toute tremblante. Elle s’agenouilla au fond du tonneau, où elle se mit à dire son chapelet sans arrêt jusqu’à ce que, par des raccourcis de l’invention du docteur, nous l’eussions déposée à la fameuse boutique de bonbons. Ce fut un long après-midi, surchargé de fous épisodes, qui prenaient corps et se dissolvaient aussi aisément que la poussière de nos roues; des profils d’existences lointaines et incompréhensibles, à travers lesquels nous courions à angles droits,--et je rentrai chez moi au crépuscule, harassé, pour rêver de cornes de bétail en conflit, de religieuses aux yeux ronds en train de se promener dans un jardin de tombes, d’aimables goûters à l’ombre des arbres; des corridors sentant l’acide phénique et peints en gris de l’hôpital du comté; de pas d’enfants farouches dans le bois, et des mains qui m’empoignèrent aux genoux comme l’automobile se remettait en marche...

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