Part 13
Deux mois plus tard, un coolie fut tué dans une rixe qui eut lieu en face de la Vigne de Naboth. L’inspecteur de police déclara que le cas était sérieux, se rendit dans les quartiers de mes domestiques, insulta la femme de mon majordome et éprouva le besoin d’arrêter mon majordome lui-même. Le plus curieux du meurtre, c’est que la plupart des coolies se trouvaient ivres au moment où il se produisit. Naboth fit remarquer que mon nom était un rempart solide entre lui et ses ennemis, et qu’il attendait la prochaine venue d’un autre bébé.
Quatre mois plus tard, la hutte était tout murs de terre, très solidement construits, et Naboth avait employé la plupart de mes arbustes à nourrir ses cinq chèvres. Une montre d’argent et une chaîne en aluminium brillaient sur son ventre fort arrondi. Mes serviteurs, à diverses reprises, se trouvèrent ivres d’une assez alarmante façon, et ne manquaient pas une occasion de perdre leur temps avec Naboth. Je parlai à Naboth. Il déclara que, grâce à la faveur et à la gloire de ma personne, il ferait de toute sa gent féminine de véritables ladies, et que s’il était quelqu’un pour laisser entendre qu’il tenait à l’ombre de mes tamaris une distillerie clandestine, c’était alors, à moi, son suzerain, à les poursuivre.
Une semaine plus tard, il loua un homme pour fabriquer plusieurs douzaines de mètres carrés de treillage destiné à entourer le derrière de sa hutte, afin que ses femmes pussent se trouver à l’abri des regards étrangers. L’homme s’en alla le soir, laissant son travail paver le raccourci qui reliait la route à ma maison. Je rentrais en voiture à la tombée du jour, et tournai le coin, près de la Vigne de Naboth, à une assez vive allure. La première chose dont je me souvienne ensuite, c’est que les chevaux du phaéton bronchaient et se débattaient dans une sorte de réseau de bambou d’une solidité sans exemple. Les deux bêtes s’abattirent. L’une d’elles se releva sans plus de mal que les deux genoux couronnés. L’autre se trouvait si maltraitée que je fus forcé de l’abattre.
Naboth n’est plus là, et sa hutte est retournée à sa boue primitive, avec des bonbons en guise de sel pour démontrer que le lieu est maudit. Pour moi, j’ai construit un pavillon qui domine le bout du jardin, et c’est sur mes frontières le fort d’où je garde mon Empire.
J’apprécie maintenant ce que ressentit Achab. En voilà un, que les Écritures ont calomnié!
LES BORNES MENTALES DE PAMBÉ SERANG
Si l’on réfléchit aux circonstances dans lesquelles cela se passa, c’était la seule chose qu’il pût faire. Mais Pambé Serang a été pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive, et Nurkeed est mort, lui aussi.
Il y a trois ans, alors que le steamer _Saarbruck_, de la ligne Elsass-Lothringen, faisait du charbon à Aden, et que le temps était à vrai dire fort chaud, Nurkeed, le grand et gros chauffeur de Zanzibar, qui entretenait le second foyer de droite, à trente pieds de profondeur dans la cale, obtint la permission d’aller à terre. Il partit «Seedee-boy», comme on appelle les chauffeurs; il revint Sultan de Zanzibar dans toute sa gloire--Sa Hautesse Sayyid Burgash, une bouteille en chaque main. Puis il s’assit sur le caillebotis du panneau d’écoutille d’avant, mangeant du poisson salé et des oignons, et chantant les chansons d’un pays lointain. Les aliments appartenaient à Pambé, le serang ou chef des marins lascars. Ce dernier venait de les faire cuire à sa propre intention, s’était éloigné un instant pour emprunter du sel, et, lorsqu’il revint, les doigts noirs et sales de Nurkeed bêchaient à même le riz.
C’est un personnage d’importance qu’un serang, bien au-dessus d’un chauffeur, quoique le chauffeur touche un plus haut salaire. C’est lui qui le premier donne le signal du chœur «Hya! Hulla! Hee-ah! Heh!» lorsqu’on hisse la baleinière du capitaine aux daviers; c’est également lui qui lance la sonde; et quelquefois, lorsqu’il n’y a pas grand’chose à faire à bord, il lui arrive de mettre sa mousseline la plus blanche ainsi qu’une ceinture rouge, et de jouer avec les enfants des passagers sur le gaillard d’arrière. Alors, les passagers lui donnent de l’argent, qu’il économise jusqu’au dernier penny en vue de quelque orgie à Bombay ou Calcutta, sinon Poulou Penang.
--Oh! espèce de grand baril de cirage, tu manges mon déjeuner! dit Pambé, dans cette autre langue franque qui commence où s’arrête la langue levantine, se parle de Port Saïd en allant vers l’est, jusqu’au point où l’est devient l’ouest, et sert aux commérages des bricks de chasse au phoque des îles Kouriles avec les jonques égarées de Hakodaté.
--Fils d’Eblis, gueule de singe, foie de requin sec, cochon, je suis le Sultan Sayyid Burgash, et je commande à tout ce bateau. Enlève ta tripaille.
Et Nurkeed poussa dans la main de Pambé le plat d’étain, vide de son riz.
Pambé, le saisissant à deux mains, le moula en forme de cuvette sur la tête lainue de Nurkeed. Ce dernier tira son couteau de matelot, et en frappa Pambé à la jambe. Pambé tira son couteau de matelot, à lui; mais Nurkeed se laissa glisser dans les ténèbres de la cale et cracha par le caillebotis sur Pambé, lequel était en train de tacher de son sang le passavant immaculé.
Seule, la blanche lune assista au spectacle; car les officiers étaient en train de veiller à l’approvisionnement de charbon, et les passagers, de se retourner dans leurs cabines sans air.
--Fort bien, dit Pambé. (Et il s’en alla vers l’avant se bander la jambe.) Nous réglerons ce compte-là plus tard.
C’était un Malais né dans l’Inde, marié une première fois à Burma, où sa femme tenait un débit de cigares sur la route de Shwe-Dagon; une autre fois à Singapour, à une Chinoise; et une autre fois encore à Madras, à une Mahométane, marchande de volailles. Le marin anglais ne peut guère, à cause des facilités postales et télégraphiques, se marier prodigalement ainsi qu’il faisait jadis; mais les marins indigènes, que n’inquiètent pas ces inventions barbares du sauvage occidental, le peuvent aisément. Pambé se montrait un bon mari lorsqu’il lui arrivait de se rappeler l’existence d’une de ses épouses; mais il se montrait aussi un fort bon Malais; et il n’est guère prudent d’offenser un Malais, attendu qu’il n’oublie quoi que ce soit. En outre, dans le cas de Pambé, il y avait eu sang versé et nourriture gâchée.
Le lendemain matin, Nurkeed se leva sans le moindre souvenir de ce qui avait eu lieu. Ce n’était plus le Sultan de Zanzibar, mais un chauffeur ayant très chaud. C’est pourquoi il alla sur le pont ouvrir sa veste à la brise matinale, jusqu’au moment où un couteau de matelot s’en vint, tel un poisson volant, s’endiguer dans la boiserie de la cuisine, à deux centimètres de son aisselle droite. Il se précipita en bas avant l’heure, tâchant de se rappeler ce qu’il avait bien pu dire au propriétaire de l’arme. A midi, lorsque tous les lascars du navire étaient à manger, Nurkeed s’avança au milieu d’eux, et, en sa qualité d’homme placide tenant à sa peau, ouvrit des négociations en ces termes:
--Hommes de ce navire, hier au soir, j’étais ivre, et, ce matin, je sais que je me suis conduit d’une façon inconvenante vis-à-vis de quelqu’un d’entre vous. Qui était-ce, que je puisse lui dire en face que j’étais ivre?
Pambé mesura la distance qui le séparait de la poitrine nue de Nurkeed. Se fût-il élancé sur lui, qu’il eût pu se trouver renversé d’un croc en jambe; il n’est, en outre, point rare que le coup qu’on porte à la poitrine sans regarder se traduit par une simple entaille au bréchet. Les côtes sont difficiles à atteindre, à moins que le sujet ne dorme. Aussi Pambé ne dit-il mot; en quoi les autres lascars l’imitèrent. Leurs physionomies, en une seconde, perdirent toute expression, comme il arrive à l’Oriental lorsqu’il y a du meurtre dans l’air ou quelque perspective d’ennui. Nurkeed regarda longuement ces prunelles blanches. Ce n’était qu’un Africain, et il ne savait pas lire les caractères. Un gros soupir--presque un gémissement--et il retourna aux fourneaux. Les lascars reprirent la conversation où ils l’avaient interrompue. Ils s’entretenaient de la meilleure façon de cuire le riz.
Nurkeed souffrit quelque peu du manque d’air frais durant la traversée de Bombay. Il ne vint respirer sur le pont que lorsque tout le monde s’y promenait; et même alors, il arriva qu’une grosse poulie tomba d’un mât de charge à un pied de sa tête, et qu’un caillebotis, qu’on eût dit fortement attaché et sur lequel il posa le pied, fit mine de basculer avec l’intention de le précipiter sur le chargement arrimé à quinze pieds au-dessous; et, par une nuit insupportable, il advint que le couteau de matelot tomba du gaillard d’avant, et, cette fois-ci, fit couler le sang. Sur quoi Nurkeed porta plainte; et, lorsque le _Saarbruck_ atteignit Bombay, il s’enfuit pour s’ensevelir au milieu d’une population de huit cent mille âmes, et ne signa plus d’articles que le navire ne fût à un mois du port. Pambé attendit, lui aussi; mais sa femme de Bombay se fit criarde, et il fut obligé de s’enrôler sur le _Spicheren_ à destination de Hong-kong, se rendant compte que les alouettes ne vous tombent pas toutes rôties dans le bec. Dans les mers embrumées de la Chine il ne laissa pas de penser beaucoup à Nurkeed; et, lorsque des steamers de la ligne Elsass-Lothringen se trouvèrent amarrés au port avec le _Spicheren_, il s’enquit de lui et apprit qu’il était allé en Angleterre via Le Cap, sur le _Gravelotte_. Pambé s’en vint en Angleterre sur le _Worth_. Le _Spicheren_ rencontra ce dernier près du phare de la Nore. Nurkeed s’en allait avec le _Spicheren_ sur la côte de Calicut.
--Vous voulez retrouver un ami, eh, mon brave à la gueule d’écoutille à charbon? demanda un monsieur de la marine marchande. Rien de plus facile. Vous n’avez qu’à attendre aux docks du Nyanza qu’il arrive. Tout le monde arrive, aux docks du Nyanza. Attendez, pauvre païen.
Le monsieur disait vrai. Il est de par le monde trois grandes portes où, si vous avez la patience d’attendre, vous rencontrerez qui vous voulez. L’entrée du Canal de Suez en est une, mais y arrive aussi la Mort; la gare de Charing Cross est la seconde--lorsqu’il s’agit de l’intérieur; et les docks du Nyanza sont la troisième. En chacun de ces endroits vous verrez des hommes et des femmes le regard éternellement en quête de ceux qui sûrement arriveront. De sorte que Pambé attendit aux docks. Le temps n’était rien à ses yeux; et ses femmes pouvaient, elles aussi, attendre, comme il fit de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, près des cheminées à Carreau Bleu, de celles à Point Rouge, de celles à Barre Jaune, et de la bohème de la mer, sans nom et sans entretien, que l’on chargeait et déchargeait, qui se coudoyait, sifflait et mugissait dans l’éternelle brume. Quand l’argent vint à manquer, un touchant philanthrope conseilla à Pambé de se faire chrétien; et Pambé se fit chrétien en toute hâte, attrapant son instruction religieuse entre deux arrivées de navire, et six ou sept shillings la semaine pour distribuer de petits traités aux marins. En quoi consistait cette religion, Pambé n’en avait cure; mais il savait qu’en disant «ki-li-ti-en indigène, moussu» à des gens en longues redingotes noires, il pouvait se faire quelques sous; et les traités étaient de vente facile dans un petit débit où l’on pouvait se procurer du «gros cul» «à la pipée», qui est d’un poids encore moindre qu’au «demi-cornet», qui lui-même pèse moins d’une demi-once, et constitue un fort profitable commerce de détail.
Mais, au bout de huit mois, Pambé tomba malade d’une pneumonie, contractée à force de rester là sans bouger, les pieds dans la boue; et, furieux contre le sort, il dut, bien malgré lui, rester couché dans sa chambre à deux shillings six pence.
Le touchant philanthrope s’assit à son chevet, et fut fort marri de découvrir que Pambé bavardait en jargons étrangers, au lieu d’écouter les bons livres, et semblait presque retombé dans les ténèbres du paganisme--jusqu’au jour où le malade fut réveillé de sa quasi-stupeur par une voix dans la rue, près de l’entrée des docks.
--Lui..., mon ami..., murmura Pambé. Appelez-le, appelez Nurkeed. Vite! C’est Dieu qui l’envoie!
--Il lui fallait quelqu’un de sa race, dit le touchant philanthrope. Et, sortant de la maison, il appela «Nurkeed!» à tue-tête. Un homme de couleur je ne vous dis que cela, en chemise blanche craquante et en complet tout battant neuf, chapeau luisant et rutilante épingle de cravate, fit demi-tour. Maints voyages avaient appris à Nurkeed le secret de savoir dépenser son argent, et fait de lui un parfait cosmopolite.
--Hi! Yes! fit-il, lorsque la situation lui fut exposée. Commandé lui--sacré nègre--quand moi être sur le _Saarbruck_. Vieux Pambé, bon vieux Pambé! Sacré lascar! Vous montrer moi le chemin, moussu.
Et il suivit son guide dans la chambre. D’un coup d’œil le chauffeur se rendit compte de ce qui avait échappé au touchant philanthrope. Pambé manquait de tout. Nurkeed fourra ses mains tout au fond de ses poches bourrées, puis s’avança, les paumes fermées, vers le malade, en criant:
--Hya, Pambé! Hya! Hee-ah! Hulla! Heh! Takilo! Takilo! Serre le câble arrière, Pambé. Tu sais, Pambé. Tu me reconnais. Dekho, jee! Regarde! Sacré gros feignant de lascar!
Pambé fit signe de la main gauche. La droite était restée sous l’oreiller. Nurkeed enleva son magnifique chapeau et se pencha sur Pambé jusqu’à ce qu’il pût percevoir un faible murmure.
--Admirable! fit le touchant philanthrope. Ces Orientaux savent aimer comme des enfants!
--Dégoise-moi cela, dit Nurkeed, en se baissant encore plus près au-dessus de Pambé.
--Le poisson et les oignons..., fit Pambé.
Et il lui enfonça droit et de bas en haut le couteau en plein dans les côtes.
On entendit une grosse toux épaisse, et le corps de l’Africain glissa lentement du lit, tandis que ses mains, desserrées pour se rattraper, laissaient tomber une pluie de pièces de monnaie qui roulèrent à travers la chambre.
--Maintenant, je peux mourir! dit Pambé.
Mais il ne mourut pas. Il fut rendu à la vie grâce à tout le talent que peut acheter l’argent, attendu que la loi le réclamait; et il finit par redevenir suffisamment bien portant pour se voir pendu en bonne et due forme.
Pambé n’y attacha nulle particulière importance; mais ce fut un sale coup pour le touchant philanthrope.
EUX
Un point de vue m’appela à un autre; un sommet à son voisin, à travers la moitié du comté. Et comme pour toute réponse je n’avais qu’à brusquer de l’avant un levier, je laissai le comté fluer sous mes roues. Les plateaux de l’Est semés d’orchidées firent place au thym, au houx et à l’herbe grise des dunes; ceux-ci, au riche pays de blé et aux figuiers de la côte plus basse, où vous promenez le battement du flot à votre main gauche durant quinze milles de surface unie; et lorsque enfin je tournai dans l’intérieur, au travers d’un enchevêtrement de collines arrondies et de bois, il arriva que je m’étais jeté complètement hors de mes bornes connues. Au delà de ce hameau particulier qui a servi de parrain à la capitale des États-Unis, je trouvai des villages cachés où les abeilles, les seules choses éveillées, bourdonnaient dans des tilleuls de quatre-vingts pieds, lesquels surplombaient de grises églises normandes; de miraculeux ruisseaux qui s’enfonçaient sous des ponts de pierre bâtis pour un trafic plus lourd qu’ils en reverraient jamais les accabler encore; des granges à dîmes, plus vastes que leurs églises, et une vieille forge qui clamait sa qualité passée de salle des Chevaliers du Temple. Je trouvai des bohémiens sur un terrain communal où l’ajonc, la fougère et la lande soutenaient ensemble la lutte durant un mille de voie romaine; et un peu plus loin je dérangeai un renard au poil ardent, qui se roulait, à la façon d’un chien, au grand soleil.
Comme les collines boisées se refermaient autour de moi, je me mis debout dans l’automobile pour me rendre compte de l’orientation de cette grande dune dont la tête annelée sert de ligne de démarcation sur une étendue de cinquante milles à travers les basses campagnes. Je jugeai que la disposition du pays m’amènerait sur quelque route se dirigeant vers l’ouest et qui conduisît à son pied; mais j’avais compté sans le voile des bois qui rendait tout confus. Un tournant rapide me plongea pour commencer dans une clairière verte, pleine jusqu’aux bords de soleil liquide, ensuite dans un sombre entonnoir où les feuilles mortes de l’an passé se mirent à chuchoter et batailler autour de mes pneumatiques. Le vigoureux feutrage de noisetiers qui se rejoignait là-haut n’avait pas vu la serpe au cours de deux générations au moins, et la hache n’était jamais venue empêcher le chêne ni le hêtre rongés de mousse de s’élever au-dessus d’eux. Ici la route se changea franchement en une percée recouverte d’un tapis de velours brun, sur lequel les bouquets de primevère en profusion prenaient une apparence de jade et quelques jacinthes maladives à tige blanchâtre saluaient d’une même inclination de tête. Profitant des avantages de la pente, je débrayai et glissai sur un tourbillonnement de feuilles, tandis qu’à tout moment je m’attendais à rencontrer un garde; mais je ne fis qu’entendre un geai, au loin, qui s’en prenait au silence sous le demi-jour des arbres.
Le chemin continuait de descendre. J’étais sur le point de reculer et de me mettre à revenir sur mes pas à la seconde vitesse avant d’aller finir dans quelque marais, lorsque j’aperçus du soleil à travers l’enchevêtrement, devant moi, et levai le frein.
Il fallait encore descendre. Au moment où la lumière me frappait en plein visage, mes roues de devant s’engagèrent sur le gazon d’une grande pelouse paisible d’où s’élançaient des cavaliers hauts de dix pieds, lances baissées, des paons monstrueux et des filles d’honneur à tête ronde tirées à quatre épingles--bleus, noirs et luisants--tout en if taillé. Au delà de cette pelouse--que les bois rangés assiégeaient de trois côtés--se dressait une antique maison de pierre lépreuse et rongée par les saisons, pourvue de fenêtres à meneaux et de toits de tuile rouge-rose. Elle était flanquée de murs semi-circulaires, rouge-rose, eux aussi, qui fermaient la pelouse sur le quatrième côté et au pied desquels croissait à hauteur d’homme une haie de buis. Il y avait des pigeons sur le toit à l’entour des sveltes cheminées de brique, et j’entrevis la lueur d’un pigeonnier octogone derrière le mur qui aussitôt me le déroba.
Ici, je m’arrêtai donc--la lance verte d’un cavalier reposait sur ma poitrine,--retenu par l’extrême beauté de ce joyau en cet enchâssement.
«Si l’on ne me fait pas décamper à titre de violateur du droit de propriété, ou si ce chevalier ne me donne pas la chasse, pensai-je, il faut tout au moins que Shakespeare et la reine Elisabeth sortent par cette porte de jardin entrebâillée pour m’inviter à prendre le thé.»
Un enfant apparut à une fenêtre en l’air, et je crus voir le petit être agiter une main amie. Mais c’était pour appeler un camarade, car bientôt se montra une autre joyeuse tête. Alors, j’entendis rire parmi les paons en if, et m’étant retourné pour être sûr (jusqu’alors je n’avais fait que regarder la maison), je vis derrière une haie l’argent d’une fontaine s’élever sur un fond de soleil. Les pigeons du toit roucoulèrent au roucoulement de l’eau; mais entre les deux notes je perçus le rire étouffé autant que parfaitement heureux d’un enfant absorbé dans l’accomplissement de quelque léger méfait.
La porte du jardin--de lourd chêne profondément enfoncé dans l’épaisseur du mur--s’ouvrit davantage; une femme en grand chapeau de jardin posa lentement le pied sur la marche de pierre creusée par le temps, et tout aussi lentement traversa le gazon. Je préparais quelque excuse, quand elle leva la tête et je m’aperçus qu’elle était aveugle.
--Je vous ai entendu, dit-elle. N’est-ce pas là une automobile?
--J’ai peur de m’être mépris sur ma route. J’aurais dû tourner un peu au-dessus. Je n’ai jamais rêvé..., commençai-je.
--Mais je suis fort contente. Imaginer la venue d’une automobile dans le jardin! Ce sera un tel régal!... (Elle se retourna et fit comme si elle regardait autour d’elle.) Vous... vous n’avez vu personne, dites... par hasard?
--Personne à qui parler, mais les enfants semblaient intéressés de loin.
--Lesquels?
--Je viens d’en voir deux là-haut à la fenêtre, et je crois avoir entendu un petit bonhomme dans les environs.
--Oh! que vous êtes heureux! s’écria-t-elle. (Et son visage s’éclaira.) Je les entends, cela va sans dire, mais c’est tout. Vous les avez vus et entendus?
--Oui, répondis-je. Et si je connais quelque chose aux enfants, l’un d’eux est en train de se payer du bon temps près de la fontaine là-bas. Échappé, j’imagine...
--Vous aimez les enfants?
Je lui donnai une ou deux raisons pour lesquelles je n’avais pas lieu de tout à fait les haïr.
--Naturellement, naturellement, dit-elle. Alors, vous comprenez? Alors, vous ne trouverez pas ridicule que je vous demande de promener votre automobile à travers les jardins, une ou deux fois... tout doucement? Je suis sûr qu’ils aimeraient la voir. Ils voient si peu de choses, les pauvres petits! On essaye de leur rendre la vie agréable, mais... (elle fit un geste des mains dans la direction des bois)... nous sommes tellement hors du monde ici!
--Ce sera superbe, répliquai-je; mais je ne peux pas abîmer votre gazon.
Elle tourna le visage à droite.
--Attendez une minute, reprit-elle. Nous sommes à l’entrée sud, n’est-ce pas? Derrière les paons se trouve un chemin dallé. Nous l’appelons la Cour des Paons. On ne peut le voir d’ici, me dit-on, mais en serrant de près la lisière du bois il n’y a qu’à tourner au premier paon pour atteindre les dalles.
C’était un sacrilège que d’éveiller avec le tapage d’un mécanisme ce devant de maison plongé dans le rêve, mais je fis aller et venir la voiture pour ne pas toucher au gazon, rasai de près la lisière du bois, puis, faisant demi-tour, m’engageai sur le large chemin dallé où reposait le bassin de la fontaine comme un énorme saphir étoilé.
--Puis-je venir aussi? cria-t-elle... Non, merci, ne m’aidez pas. Cela ne fera qu’ajouter à leur plaisir, s’ils me voient.
Elle chercha légèrement sa route jusque devant l’automobile, et un pied sur le marchepied, cria:
--Enfants, oh, enfants! Regardez ce qui va se passer!
La voix eût tiré de l’enfer des âmes en peine, pour l’élan de tendresse qu’on sentait au fond de sa douceur, et je ne fus pas surpris d’entendre derrière les ifs répondre un cri d’allégresse. Ce devait être l’enfant près de la fontaine, mais à notre approche il prit la fuite en laissant un petit bateau dans l’eau. J’aperçus la lueur de sa blouse bleue parmi les muets cavaliers.
Pleins de bonnes intentions, nous nous prélassâmes d’un bout à l’autre de l’allée, et sur la prière de l’aveugle recommençâmes. Cette fois-ci, l’enfant avait maîtrisé sa panique, mais se tenait éloigné et dans le doute.
--Le petit gaillard nous surveille, dis-je. Je me demande si une promenade ne serait pas de son goût.
--Ils sont encore très sauvages. Très sauvages. Mais, mon Dieu, que vous êtes heureux, de les voir! Écoutons.
J’arrêtai sur-le-champ la machine, et le silence humide, lourd de la senteur du buis, nous enveloppa comme d’un épais manteau. J’entendais un bruit de ciseaux--sans doute quelque jardinier occupé à tondre,--un bourdonnement d’abeilles, et des voix entrecoupées qui pouvaient être le fait des pigeons.
--Oh, les méchants! fit-elle d’un air las.
--Peut-être est-ce l’automobile qui les rend sauvages. La petite fille à la fenêtre paraît prodigieusement intéressée.
--Oui? (Elle leva la tête.) J’avais tort de dire cela. Ils professent une véritable adoration pour moi. C’est la seule chose qui donne encore à la vie quelque prix... lorsqu’ils vous adorent, n’est-ce pas? Je n’ose penser à ce que serait le lieu sans eux... En passant, dites-moi, est-ce beau?