Le règne du silence

Part 3

Chapter 33,638 wordsPublic domain

Quelques vieilles cités déclinantes et seules, De qui les clochers sont de moroses aïeules, Ont tout autour une ceinture de remparts. Ceinture de tristesse et de monotonie, Ceinture de fossés taris, d’herbe jaunie Où sonnent des clairons comme pour des départs, Vibrations de cuivre incessamment décrues; Tandis qu’au loin, sur les talus, quelques recrues Vont et viennent dans la même ombre au battement Monotone d’un seul tambour mélancolique... Remparts désormais nuls! citadelle qui ment! Glacis démantelés, (ah! ce nom symbolique!) Car c’est vraiment glacé, c’est vraiment glacial Ces manœuvres sur les glacis des villes vieilles, Au rythme d’un tambour à peine martial Et qui semble une ruche où meurent des abeilles!

IX

Les cloches, c’est de la séculaire musique, Musique dont la vie un peu se communique A l’agonie, à la tristesse des murs gris Qui se sentent moins seuls, un moment, moins aigris; Car c’est du bruit joyeux qui sur eux persévère O vieux murs, rajeunis par ce chant cristallin, Quand les cloches, au long d’un escalier de verre, Viennent enguirlander, d’airs nouveaux, leur déclin. Vieux murs, pignons déchus et pierres condamnées Qui reprennent un peu de joie en entendant Les cloches s’animer dans le rose occident, Elles qui sont les sœurs de leurs jeunes années, Elles qui sont les sœurs de joviale humeur Et qui, pour égayer leur abandon qui meurt, --O taciturnes murs qui n’ont plus qu’elles seules!-- Vont inventer des jeux mièvres dans l’air muet.

Alors c’est tout à coup un galant menuet. Danse de l’autre siècle où de frêles aïeules Rapprennent à danser sur un air sémillant; Une fête de bronze au fond du ciel atone Avec d’autres, encor plus vieilles, béquillant A travers le silence et le froid de l’automne, Qui viennent de tous les clochers du ciel natal... Tandis que les vieux murs renaissent à leurs danses Dans des robes sans plis aux froufrous de métal, S’achevant par l’air vide en prestes révérences!

X

Tel soir fané, telle heure éphémère suscite Aux miroirs de mon Ame un souvenir de site; Sites recomposés, qu’on eût dit oubliés: D’un canal mort avec deux rangs de peupliers Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres; Et d’une âpre colline où de bêlantes chèvres, Dont le cri se déchire aux épines aussi, S’appellent l’une l’autre, et d’un air si transi! Décor surtout des quais dormants en enfilade, Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade Où chaque feu miré se délaye en halo, Fragile et fugitif maquillage de l’eau Qui, sous un heurt de vent, tout à coup s’évapore Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore!

Sites instantanés, comme à peine rêvés, En contours immortels je les ai conservés Et je les porte en moi, depuis combien d’années! Seul un ciel identique, aux pâleurs surannées, Triste comme celui qui me les faisait voir, Les a ressuscités de moi-même ce soir; Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages Revivent dans mon cœur de souffrants paysages!

XI

En des quartiers déserts de couvents et d’hospices, Des quartiers d’exemplaire et stricte piété, Je sais des murs en deuil vieillis sous les auspices D’un calvaire où s’étale un Christ ensanglanté: Plantée en ses cheveux, la couronne d’épines Forme un buisson de clous,--le corps est en ruines, Livide, comme si la lance, l’éraflant, Avait jauni de fiel sa chair inoculée; Les yeux sont de l’eau morte; et la plaie à son flanc Est pareille au cœur noir d’une rose brûlée... --Œuvre barbare et sombre où le Supplicié Pend sur le bois noueux d’un gibet mal scié. Or cette impression de calvaire subsiste Lorsque le soir en longs crêpes tissés descend; Puisqu’on croit voir, au loin, dans le ciel qui s’attriste Surgir la Nuit où perle une sueur de sang, Si bien que l’on dirait la Nuit crucifiée! Car les étoiles sont des clous de cruauté Qui, s’enfonçant dans sa chair nue et défiée, Lui font des trous et des blessures de clarté! Ah! cette passion qui toujours recommence! Ce ciel que l’ombre ceint d’épines chaque soir! Et soudain, comme au coup d’une invisible lance, La lune est une plaie ouverte à son flanc noir.

XII

Des femmes vont, le soir, se hâtant vers les Laudes, Des femmes au cœur simple, en mantes de drap noir Oscillant comme un glas qui s’éteint dans le soir, Tandis qu’au fond du ciel croulent des cendres chaudes; Des femmes regardant d’un regard affligé, Avec le blanc fané de leurs yeux mitigé D’un violet de deuil comme les cinéraires; Et, sous le soleil mort qui soudain s’effondra, Les cloches, s’accordant à ces cloches de drap, S’acheminent ensemble en lents itinéraires... Puis, quand leur parallèle affluence décroît Sur les quais tout vibrants de leur tristesse enfuie, On croit sentir venir de très loin une pluie Musicale qui tombe en gouttes de son froid.

XIII

Quand luit la Lune en des clartés irradiantes, Quelle misère au long des quais. Dans le canal Les maisons en surplomb ont l’air de mendiantes; Pauvresses à la file et que protègent mal Du vieux lierre troué, des haillons de feuillage; Infirmes se traînant dans un pèlerinage, Mendicité sans yeux, mendicité sans main, C’est toute une misère au bord d’un grand chemin... Tristesse des vieux murs tombés dans la misère, Tristesse des maisons se reflétant dans l’eau! Or la Lune est montée au ciel dans un halo Et les carillons noirs égrènent leur rosaire... C’est alors que le Soir, soudain apitoyé Pour les vieux murs que nul n’assiste en leurs désastres, Envoye à tel ou tel vieux mur pauvre et ployé Des linges de lumière et des aumônes d’astres!

XIV

C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort: Des Beffrois survivant dans l’air frileux du nord;

Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires, Montés comme des cris vers les ciels planétaires;

Eux dont les carillons sont une pluie en fer, Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer!

Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord; rien n’obvie A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie.

Partout cette influence et partout l’ombre aussi Des autres tours qui m’ont fait le cœur si transi;

Et toujours tel cadran, que mon absence pleure, Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure,

Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor, Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or!

XV

O ville, toi ma sœur à qui je suis pareil, Ville déchue, en proie aux cloches, tous les deux Nous ne connaissons plus les vaisseaux hasardeux Tendant comme des seins leurs voiles au soleil, Comme des seins gonflés par l’amour de la mer. Nous sommes tous les deux la ville en deuil qui dort Et n’a plus de vaisseaux parmi son port amer, Les vaisseaux qui jadis y miraient leurs flancs d’or; Plus de bruits, de reflets... Les glaives des roseaux Ont un air de tenir prisonnières les eaux, Les eaux vides, les eaux veuves, où le vent seul Circule comme pour les étendre en linceul... Nous sommes tous les deux la tristesse d’un port Toi, ville! toi ma sœur douloureuse qui n’as Que du silence et le regret des anciens mâts; Moi, dont la vie aussi n’est qu’un grand canal mort

* * * * *

Qu’importe! dans l’eau vide on voit mieux tout le ciel, Tout le ciel qui descend dans l’eau clarifiée, Qui descend dans ma vie aussi pacifiée. Or, ceci n’est-ce pas l’honneur essentiel --Au lieu des vaisseaux vains qui s’agitaient en elles,-- De refléter les grands nuages voyageant, De redire en miroir les choses éternelles, D’angéliser d’azur leur nonchaloir changeant, Et de répercuter en mirage sonore La mort du jour pleuré par les cuivres du soir! Or c’est pour être ainsi souples à son vouloir Que le ciel lointain, l’une et l’autre, nous colore Et décalque dans nous ses jardins de douceur O toi, mon Ame, et toi, Ville Morte, ma sœur!

* * * * *

Et c’est pour être ainsi que l’une et l’autre est digne De la toute-présence en elle d’un doux cygne, Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence Qui s’effaroucherait d’un peu de violence Et qui n’arrive là flotter comme une palme Qu’à cause du repos, à cause du grand calme, Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie, --Barque de clair de lune et gondole de soie-- Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes, Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles Son candide duvet tout impressionnable; Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles, --Dédaignant le voyage et la mer navigable-- Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles!

CLOCHES DU DIMANCHE

I

Dimanche: un pâle ennui d’âme, un désœuvrement De doigts inoccupés tapotant sourdement Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte; --Ah! ce gémissement du verre qu’on ausculte!-- Dimanche: l’air à soi-même dans la maison D’un veuf qui ne veut pas aider sa guérison Quand les bruits du dehors se ouatent de silence. Dimanche: impression d’être en exil ce jour, Long jour que le chagrin des cloches influence, Et sans cesse ce long dimanche est de retour! Ah! le triste bouquet des heures du dimanche; C’est un triste bouquet de fleurs qui lentement Meurt dans un verre d’eau sur une nappe blanche... M’en sauver, le pourrai-je? Et l’éviter, comment? Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées Où mon cœur odieux s’en va dans les fumées. J’en ai l’obsession, j’en ai peur, j’en ai froid Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène: Tandis que je me leurre au long de la semaine, Flux et reflux de jours qui s’accroît et décroît, Dont l’écume est un peu de vanité qui chante, Voici que le repos dominical me hante Et déjà m’apparaît comme un repos amer, Repos nu d’une grève au départ de la mer, Grève morte du long dimanche infinissable Qui coagule au loin ses silences de sable...

II

Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance; Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu; Un jour long comme un jour de jeûne et d’abstinence Où l’on s’ennuie; où l’on se semble revenu D’un beau voyage en un pays de gaîté verte, Encore dérouté dans sa maison rouverte Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour... Or le dimanche est ce premier jour de retour!

Un jour où le silence, en neige immense, tombe; Un jour comme anémique, un jour comme orphelin, Ayant l’air d’une plaine avec un seul moulin Géométriquement en croix comme une tombe. Il se remontre à moi tel qu’il s’étiolait Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d’enfance Apparaissait sous la forme d’une nuance: Je le voyais d’un pâle et triste violet, Le violet du demi-deuil et des évêques, Le violet des chasubles du temps pascal. Dimanches d’autrefois! Ennui dominical Où les cloches, tintant comme pour des obsèques, Propageaient dans notre âme une peur de mourir.

Or toujours le dimanche est comme aux jours d’enfance: Un étang sans limite, où l’on voit dépérir Des nuages parmi des moires de silence; Dimanche: une tristesse, un émoi sans raison... Impression d’un blanc bouquet mélancolique Qui meurt; impression tristement angélique D’une petite sœur malade en la maison...

III

Le dimanche s’allonge en toile monotone Où bien emmailloter son ennui gémissant; Toile blanche des longs dimanches de l’automne Dont la blancheur fait voir que le cœur est en sang; Contraste grâce à quoi la plaie est évidente Et saigne en rouges flots parmi le linge blanc. Or comment le guérir ce cœur qui fait semblant D’être heureux du dimanche où plus rien ne le hante? Comment le dorloter en un rêve opportun Et comment peu à peu faire cette œuvre pie Qu’en douceur les instants s’en aillent un à un, Comme la toile meurt fil à fil en charpie?

IV

La langueur du dimanche et son morose ennui N’est-ce pas d’être inapte à l’ivresse de vivre, Considérant la joie et le rire d’autrui Comme, à chaque fenêtre, en calmes plis de givre, La mousseline ou le tulle blanc des rideaux, Comme le tulle blanc des rideaux considère Les nuages qui sont du tulle légendaire, Les nuages errant comme en un pays d’eaux, Dont la blancheur en vols de cygnes s’évapore Ou se teinte en jardins de beaux rhododendrons; Au lieu qu’eux, les rideaux, leur tulle est incolore --Ah! les bonheurs aussi dont nous nous abstiendrons!-- Et demeure captif dans les chambres songeuses, Incapable de suivre et pourtant enviant La folie au soleil des formes voyageuses; Tulle à jamais privé de l’azur ambiant, Tulle des blancs rideaux qui s’empêche de vivre Et d’effeuiller à l’air ses calmes fleurs de givre!

V

Tel dimanche pour moi s’embaume de la voix Des soprani, s’ouvrant comme une cassolette Dans quelque église. O voix doucement aigrelette; Chant comme tuyauté, comme raide d’empois, Évoquant des rochets plissés de séminaires. Tout à coup l’orgue exulte et roule ses tonnerres, Puis se tait; et le chant des soprani reprend, Chant frêle, chant mouillé parmi la vaste église, Montant dans le silence et le réfrigérant De son mince jet d’eau qui se volatilise... L’orgue encor recommence à hisser ses velours Qui s’éploient à grands plis sonores dans l’abside; Puis un autre motet frêlement se décide Et s’entr’aperçoit vague entre les piliers lourds. Oh! si vague, on dirait un cierge qui s’allume; Ce n’est pas un oiseau; c’est à peine une plume Qui vacille dans le vent doux des encensoirs...

Et l’orgue de nouveau hisse ses velours noirs.

Or en les entendant, ces voix insexuelles, On songe aux vieux tableaux, on songe aux chérubins Qu’en des Assomptions les Primitifs ont peints, Des chérubins n’ayant qu’une tête et des ailes, Enfants-fleurs d’un jardin quasi-religieux, Envolement de lis devenant des colombes...

Ah! ces chants d’innocence, et si contagieux! Linges frais par-dessus la fièvre de nos lombes...

VI

Douleur d’aller, courbé sous la croix de son Art, Sans Madeleine, oignant vos pieds avec du nard; D’aller seul, le dimanche, à travers les soirs ternes, Sans Marthe, sans Marie et le disciple Jean; Seul à voir, comme des blessures, les lanternes Saigner frileusement dans un site affligeant. On sent l’ombre à son front qui se tresse en épines; --Ah! quel est le Calvaire où la rue aboutit?-- Mais un peu de pitié vient des cloches voisines, La muette bonté des choses compatit, Et, sa peine, on l’essuie aux pâles vitres nues Comme à des linges de Véronique s’offrant, O décalque fragile où tu te continues Mon âme du dimanche, avec l’air si souffrant!

VII

Le dimanche est le jour où l’on entend les cloches! Le dimanche est le jour où l’on pense à la mort! Car, parmi le repos de la ville qui dort, Les cloches vibrent mieux, ébruitant leurs reproches Et leur conseil de se résigner à mourir, Elles dont coup à coup les forces sont décrues Et dont neigent les lis de bronze dans les rues; Chacun en leur départ s’écoute dépérir Et sent un peu de soi, de minute en minute, Qui s’en va, qui s’effeuille et tombe à l’unisson, Qui lentement se fane et meurt avec le son Dans l’air vorace, en une inexorable chute...

VIII

Les cloches? Ah! qui donc, quel évêque hypocondre, Chef de la primitive Église les fit fondre? Qui donc les inventa? Peut-être qu’il y a Un moine misanthrope et las d’Alleluia Qui fit avec du fer la cloche originelle, En forme de sa robe, et noire aussi comme elle!

IX

Dimanche, c’était jour de lentes promenades Par des quais endormis, de vastes esplanades, Au long d’un mur d’hospice, au long d’un canal mort Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe...

Dimanche, ah! quel silence! Et l’âme qui se fripe A tout ce petit vent acidulé du nord! Silence du dimanche autour du Séminaire Et silence surtout Place de l’Évêché Où divaguait parfois le bruit endimanché D’une cloche très vieille et valétudinaire.

Des Béguines, au loin, passaient, hâtant le pas, Gardant l’émoi sur leurs faces anémiées D’avoir le matin même été communiées, Heureuses, et disant des chapelets tout bas, Tout en s’en revenant des Vêpres terminées.

Et la cloche perdue entre les cheminées Se dépêchait, béguine elle-même, vivant Dans sa tour, comme les autres dans leur couvent. Sœur tourière du ciel en des guimpes fanées, Semant un bruit de clés au fond de l’air transi Où, béquillant un peu sous l’amas des années, Elle faisait sa ronde, en robe noire aussi...

Or, depuis lors, la cloche est celle qui chemine; Et toujours le dimanche est un jour où j’entends Une cloche au-dessus de mon âme, béguine Ponctuelle, aux accès de toux intermittents, Qui m’avertit du ciel et que la messe est dite Et m’égoutte ses sons comme de l’eau bénite...

X

Tristesse! je suis seul; c’est dimanche; il pleuvine! Les vitres sont déjà comme des crêpes morts Que faufile une pluie intermittente et fine. Et rien à faire ici! rien à faire au dehors Où les passants s’en vont monotones et tristes... Or j’en rêve, parmi ce pluvieux décor, De plus seuls et de plus inégayés encor: D’abord les continents et doux séminaristes Qui se hâtent, qui s’en vont deux à deux, là-bas, Voués jusqu’à la mort à de noirs célibats Quand nous avons l’amour comme une bonne lampe! Puis je songe au troupeau puéril et transi D’orphelines en deuil se dépêchant aussi Dans ce soir triste et la bruine qui les trempe...

Tristesse du dimanche, ô mon âme! où tu n’as Pour ressource que de songer aux orphelines S’en retournant vers leurs lointains orphelinats, Si frileuses, malgré leurs longues pèlerines... Et seul, mélancolique, en mon dormant logis, J’occupe à les aimer mon rêve qui s’ennuie, Et j’entends de chez moi distinctement la pluie Faufiler leurs bonnets de linge défraîchis.

XI

Les cloches des dolents dimanches sont des gloses Élucidant le cas des choses inécloses, De ce qui fut naguère et qui n’a pas duré: Raisin qui s’évapore aussitôt pressuré; Étang qui se dessèche en un beau paysage; Voix des enfants de chœur qui sont morts en bas âge Et dont nous retrouvons dans les blancs angélus Les soprani filant leurs sons irrésolus...

Les cloches ont la voix des choses démodées; Bonnes cloches du soir qui sont inféodées Aux meilleurs souvenirs d’enfance et de regret: Car en les entendant, les vieilles cloches noires, --Bruit d’airain, grincement de serrure--on dirait Que se sont, dans le ciel, rouvertes les armoires Où dorment, sans emploi, nos layettes d’enfant Dont le beau linge, à lents coups de cloches, se fend Puis s’envole, vidé de gestes, blancs mélanges... Et j’écoute sur moi la chute de mes langes!

Combien d’autres rappels des choses d’autrefois: Des couronnes de sons sur d’anciens convois De morts qu’on oubliait et qu’on se remémore; Et ces effeuillements vagues dans l’air sonore! Vieilles cloches vidant leurs corbeilles de fer D’où tombe un buis d’antan aux branchettes fanées, Le buis bénit d’un temps pascal lointain et cher... Et je recueille en moi le buis mort des Années!

XII

Le dimanche est un ciel vide et silencieux Où j’écoute frémir les coiffes des Béguines Dont la marche aboutit à mon cœur anxieux. Halo de bruit autour des faces ivoirines, Halo de bruit malgré l’absence m’arrivant... Ah! cela vient vers moi de si loin dans le vent Ces frissons de cornette en forme de colombe: Quelque chose de blanc qui sur les fronts surplombe; Ailes faites de neige et de linge qui dort, Ailes faites aussi d’un peu de clair de lune Qui paraissent, ayant replié leur essor, Être le Saint-Esprit descendu sur chacune! Car les Béguines sont les sœurs du Saint-Esprit; Et leurs calmes couvents, dans les enclos gothiques, Ne sont-ce pas plutôt des colombiers mystiques? Essaims d’âmes (encore un peu, Dieu les proscrit) Qui se reposent là, dans des haltes bénignes, En picorant les grains bénits des chapelets; Mais s’en iront bientôt par les soirs violets Sur leurs ailes de linge aux blancheurs rectilignes.

XIII

Les cloches dans le ciel ont assez de nuances En pleurant les décès, pour chanter les naissances; Les cloches, ce mobile et divin truchement, Versant comme des pleurs sur un enterrement, Effeuillant comme des bouquets sur les baptêmes. --Urnes de lilas blancs!--Urnes de chrysanthèmes!-- Tantôt on y perçoit les bruits d’un corbillard Qui s’en irait dans la banlieue et le brouillard; Puis, à d’autres moments, oscillant en mesure Sous les nuages blancs en rideaux de guipure, Les cloches, dorlotant les cœurs d’enfants nouveaux, Ont le balancement musical des berceaux!

XIV

Dimanche, après-midi de dimanche, en province! Repos dominical: pâles rideaux levés Pour de rares passants moins réels que rêvés, Ombres, sur un écran, que le soir triste évince... Solitude du soir dans la vaste maison Où bat le pouls de la pendule qui s’ennuie; Silence où l’on entend une petite pluie, --Fine pluie automnale et d’arrière-saison,-- Épingler d’acier froid les vitres déjà mortes. Essai de s’égayer avec les pianos En dépit du vent noir qui pleure sous les portes; Mais, triste, la musique,--écho des casinos Et des valses de l’autre été si tôt fanées; Triste, car c’est funèbre et vain, tous ces efforts, Tout ce désir d’un peu s’évader des années Et d’échapper à la tristesse du dehors, A la tristesse aussi du vent plein de reproches, Tristesse du dimanche où s’affligent les cloches! Dimanche, après-midi de dimanche! Langueur De la vaste maison, vide de l’heure enfuie, Où l’on entend dans l’ombre une petite pluie. Épingler d’acier froid les vitres de son cœur!

XV

Les longs dimanches soir, toutes ces existences Réduites à songer si tristement, là-bas: Vieilles filles qu’on voue à des impénitences, Cœurs vierges dans le noir étui des célibats.

Et des hortensias, couleur de leur visage, Se fanent lentement sur les châssis; ainsi Leur jeunesse, sans nul amour, sans bon présage, Derrière les carreaux effeuille son souci.

Là-bas, toujours la même apparence d’automne Parmi ces meubles vieux, ces cadres dédorés, Ces miroirs d’eau souffrante où la clarté tâtonne, --Vieilles filles sans joie aux gestes timorés,

Vieilles filles, le front collé contre la vitre! Vitre provinciale, écran mort et fermé Où ne s’ébauche rien qu’un passage de mitre Quand la Procession sort un dimanche, en mai!

C’est la vie anonyme! oh! morne et désolée, Dans ces chambres, sans même un bonheur anodin... Et les rideaux tombants de guipure gelée Sont comme un immuable et glacial jardin.

XVI