Part 2
C’est que le cœur de l’Eau, si résigné soit-il A tout ce que la vie impérieuse inflige Et le contraint à réfléchir dans son eau lige, Ne garde des objets qu’un reflet volatil, Et se conserve intact comme un cœur de Poète. Asile impénétrable où rien n’est descendu Des choses d’alentour dont le mirage est dû, Mais où l’éternité du ciel seul se reflète.
V
Dans le cadre précis du bassin d’eau dormante Où gît l’eau nostalgique et qu’un regret tourmente, Tout est gris-doux comme la fin d’un demi-deuil. L’eau se dilate; elle a des transparences d’œil, Œil bénin, œil de femme où tout un ciel se rêve. --Oh! l’émoi de descendre en cet iris profond Et dans cette prunelle où les nuages vont!-- Mais l’ivresse de s’y rêver divin est brève Car on se heurte vite aux si courtes parois, Quand le cristal se brise en brusques désarrois Et qu’un gouffre mortel, quoique exigu, succède A tout cet infini qu’on supposait dans l’eau! Mensonge équivalent d’un œil cher, d’un œil beau Qu’on voudrait habiter comme une source tiède Où l’azur sans limite irait à l’infini. Mais le voyage aussi dans cet œil n’est qu’un leurre, Car derrière l’iris au cristal aplani L’amour naïf, qui plonge au fond, soudain s’épeure, Se heurte et se fait mal à la froideur du cœur, Dont le néant si proche est une vasque étroite.
Et dire qu’on rêvait tout un ciel en langueur Et pour s’y dorloter des nuages de ouate.
VI
La voix de l’eau qui passe est triste et mire en elle La moindre affliction qui l’a frôlée un peu; Et qui, s’y résorbant, y renaît éternelle Mais en sourdine et comme en filaments d’adieu. C’est d’abord la douleur des grands saules lunaires, Écheveaux en folie où sont brouillés les fils; Puis c’est le songe aigri des clochers centenaires Reflétant jusqu’au fond leurs nocturnes profils. Or, ces clochers mirés y laissèrent leurs cloches; Et c’est pourquoi la voix de l’eau garde toujours L’air des cloches qui s’y survivent et des tours. Mais l’eau s’imprègne aussi du bruit des orgues proches, Qui se traînent sur les grand-routes d’où l’on sent Leurs plaintes, qui sont des plaintes d’oiseaux en sang, S’égoutter et se fondre en l’eau qui les délaye--
Sa voix est triste encor d’un spleen plus volatil: La voilà s’affligeant du départ en exil De la fumée, au loin, que la bise balaie, Et qui, violentée, abandonne dans l’air Ses voiles, et dans l’eau vient mourir toute nue... Que de choses enfin, brèves comme un éclair, Que la voix de l’eau mire et qu’elle continue, Survivance de tant de reflets dans sa voix! Voix qui prolonge un peu les voix qui se sont tues, Voix triste qu’on dirait posthume et d’autrefois, Voix qui parle comme regardent les statues.
VII
Le cœur de l’Eau pensive est un cœur nostalgique, Cœur de vierge exaltée en proie à l’idéal, Qui souffre d’être seule, et qu’aucun ne complique D’un peu de bruit ce grand calme qui lui fait mal; Cœur de l’Eau sans tristesse et cependant nocturne, Cœur de l’Eau variable et toujours ignoré, Qu’un clair d’amour sans doute aurait édulcoré Et qui s’aigrit, ô cœur à jamais taciturne!
Certes quelques reflets hantent ce cœur de l’Eau; Mais toute chose en y descendant se déflore, Toute chose recule et devient incolore, Y propageant un froid d’absence et de tombeau Et comme une douleur d’adieux qui diminue...
L’Eau n’en est que plus triste, attendant, l’air songeur, Quelqu’un qui ne vient pas par la pâle avenue Que les arbres mirés enfoncent dans son cœur. Hélas! l’Eau solitaire et fantasque frissonne, Elle qu’on n’aime pas et qui n’aime personne, Et qui meurt d’être seule en cette fin du jour, Surtout que des amants vont devisant d’amour Et sur ses bords, dans elle, effeuillent des paroles: Bouquet d’aveux que son silence a recueilli, Propos finals, lis morts des volontés trop molles, O pénultièmes fleurs d’un cœur presque cueilli! Or ces aveux que l’eau fiévreuse s’assimile Lui donnent un émoi, toute une anxiété Comme si devenue elle-même nubile C’était enfin la fin de sa virginité!
VIII
Les jets d’eau, tout le jour, disent des élégies; C’est la forme la moins consolable de l’Eau, Car elle porte haut dans l’air ses nostalgies, Montant et retombant sous son propre fardeau... Tristesse des jets d’eau qui sont de l’eau brandie; Mais nul n’entend leur mal et rien n’y remédie, Jets d’eau toujours en peine, impatients du ciel! Las! l’azur défia leur sveltesse de lance, Symbole édifiant d’une âme qui s’élance Et pulvérise au vent son sanglot éternel. Car l’essor des jets d’eau défaille en cascatelles Et leur cœur est aussi comme d’un exilé, Cœur caché qu’on entend pleurer dans des dentelles. Or, le moindre mirage est tout annihilé Dans les vasques en fièvre à la moire élargie.
Pour vouloir trop de ciel, elles perdent le leur!
Mais lorsque la nuit vient, brouillant toute couleur, Lorsque paraît la lune à la pâle effigie, Les jets d’eau vont reprendre espoir en sa pitié; Et les voilà, frissons de plumes hésitantes, Qui font monter à coups d’ailes intermittentes Leurs colombes, en un essor multiplié! Le ciel lointain a des infinis de lagune... Détresse des jets d’eau qui n’auront pas été Conduire leurs ramiers becqueter la clarté Et goûter le divin aux lèvres de la lune!
IX
Tel canal solitaire, ayant bien renoncé, Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte, Où le vent faible à son isolement n’apporte Qu’un bruit de girouette en son cristal foncé, S’exalte d’être seul, ô bonne solitude! Isolement par quoi son cœur devient meilleur Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude De tout désir qui lui serait une douleur! Quiétude où jamais ne descend et ricoche Que le tintement frêle et doux de quelque cloche, Frissons contagieux d’un bruit presque divin! Doux canal monacal pour qui le monde est vain; Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche, Tout nostalgique en des recherches d’infini! Qu’importe! il vit déjà d’éternité. Car ni Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche N’empêchent la descente en lui du firmament; Ou la fumée éparse, au doux renoncement, De le suivre dans l’air en chemin parallèle; Ou les cygnes royaux sur ses bords d’ouvrir l’aile, Graduel déploiement d’un plumage inégal Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes!
Ainsi le long du quai rêve le vieux canal Où les choses se font l’effet d’être posthumes Parmi cet au-delà de silence et d’oubli... Mais tout revit quand même en son calme sans pli. Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi; Aussi le canal dit: «Ah! vivez comme moi!...» Et son eau pacifique est pleine de reproches.
X
Les pièces d’eau, songeant dans les Parcs taciturnes, Dans les grands Parcs muets semés de boulingrins, S’aigrissent; et n’ont plus pour tromper leurs chagrins Qu’un décalque de ciel avant les deuils nocturnes; Une Fête galante en nuages mirés, En nuages vêtus de satin soufre et rose Qui s’avancent noués de rubans et parés Pour quelque Menuet ou quelque Apothéose: Nuages du couchant en souples falbalas, Atours bouffants, paniers sur des hanches aiguës, Tout se mire parmi les vasques exiguës; Et le siècle défunt revit dans le Cœur las, Dans le Cœur las de l’Eau qui soudain se colore Et croit revoir de belles Dames sur ses bords.
Le Cœur de l’Eau des pièces d’eau se remémore, Lui qui songeait: «Ah! qu’il est loin le temps d’Alors, Le joli temps des fins corsages à ramages!» Or ce temps recommence et l’Eau revoit encor Mais pour un court instant, l’ancien et cher décor, Souvenir qui repasse au hasard des nuages... Car c’est tout simplement cela, le Souvenir: Un mirage éphémère--une pitié des Choses Qui dans notre âme vide ont l’air de revenir; Tel, dans les pièces d’eau, le ciel en robes roses!
XI
L’Eau, pour qui souffre, est une sœur de charité Que n’a pu satisfaire aucune joie humaine Et qui se cache, douce et le sourire amène, Sous une guimpe et sous un froc d’obscurité; Son amour du repos, son dégoût de la vie Sont si contagieux que plus d’un l’a suivie Dans la chapelle d’ombre, au fond pieux des eaux, Où, tranquille, elle chante au pied des longs roseaux Dont l’orgue aux verts tuyaux l’accompagne en sourdine.
Elle chante! Elle dit: «Les doux abris que j’ai Pour ceux de qui le cœur est trop découragé...» Ah! la molle attirance et quelle voix divine! Car, pour leur fièvre, c’est la fraîcheur d’un bon lit! Et beaucoup, aimantés par cet appel propice, Perclus, entrent dans l’Eau comme on entre à l’hospice, Puis meurent. L’Eau les lave et les ensevelit Dans ses courants aussi frais que de fines toiles; Et c’est enfin vraiment pour eux la _Bonne_ Mort. Ce pendant que, le soir, autour du corps qui dort, L’Eau noire allume un grand catafalque d’étoiles.
XII
Le long des quais, sous la plaintive mélopée Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée Et s’en va sous les ponts, silencieusement, Pleurant sa peine et son immobile tourment, Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige! Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien Ne fait plus frissonner au souffle aérien Ce pâle tournesol de lumière figée. Eau dédaigneuse! Sœur de mon âme affligée, Qui se refuse aux vains décalques d’alentour, Elle qui peut pourtant mirer toute une tour... O taciturne cœur! Cœur fermé de l’Eau noire, Toute à se souvenir en sa vaste mémoire D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort: Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord Des tristesses de linge en pitié quotidienne... O l’Eau, sœur de mon âme, empire des noyés, Se répétant le soir l’une à l’autre: «Voyez S’il est une douleur comparable à la mienne!»
XIII
L’Eau triste des canaux s’est désaccoutumée De refléter le noir passage des vaisseaux Quand l’hiver l’a figée et l’a comme étamée; Mais parfois, certains jours, le dur sommeil des eaux Sans mirages en lui de la vie en allée, S’évapore; on dirait un recommencement Et que l’Eau, d’un air vague, encore un peu dormant, Sort comme d’une alcôve aux rideaux de gelée.
O nudité de l’Eau dans le réveil de soi! Reprise des devoirs de la vie affligeante! Fuite du clair sommeil et des rêves! Émoi De l’Eau qui se déclôt et qui se désargente! Or ce désordre blanc qui jonche les bassins, Ces glaçons bousculés comme des traversins, N’est-ce pas tout l’ennui, le désarroi précoce D’un lit défait où pleure un lendemain de noce?...
XIV
L’eau triste, certains soirs, demande qu’on la plaigne A cause de la Lune y mirant sa pâleur... Les roseaux sont, autour, des glaives de douleur, Des glaives de douleur dans la Lune qui saigne; Car la Lune est le Cœur, le Sacré-Cœur de l’Eau, Emmaillotant sa plaie aux linges du halo.
XV
C’est un aquarium qui montre à nu, le mieux, Dans son eau compliquée, entre des murs de verre, Le cœur de l’Eau, scruté par l’angoisse des yeux. Là, vraiment net et sûr, le cœur de l’Eau s’avère! Or, dans ce trouble glauque, on trouve un peu de soi, Un peu du cœur humain qui se tient clos et coi, Impénétrable cœur plein de choses confuses Qui dans des murs de verre aussi semblent recluses, O cœur mystérieux comme un aquarium!
Rêves en léthargie, embryons de pensées Trempant dans une eau morte, aux pâleurs nuancées, Qui se peuple comme un beau songe d’opium: Écailles reluisant, nageoires remuées, Mais dont l’élan se brise aux si courtes parois; Désirs s’évertuant sur des minéraux froids; Fourmillement visqueux de formes engluées Et d’espoirs indécis, souffrant d’être captifs, Qui se crispent dans les varechs aux mailles noires.
L’eau glauque se dilate en d’argentines moires Quand s’agite un des mille êtres végétatifs; Remuement éternel dans cette eau nonchalante Que la maligne ardeur des bêtes violente, --Ombres aux contours nets qui viennent, puis s’en vont... Aquarium du cœur, menteuse somnolence Que tant de cauteleux mauvais désirs défont.
Ah! comment devenir un bassin de silence Et comment devenir, par quel renoncement, Un aquarium nu, vidé de son tourment: Verre où les poissons noirs ont cessé leurs passages, Ame sans passions, cristal sans tatouages; Aquarium du cœur redevenu nouveau N’ayant plus que la claire innocence de l’Eau!
PAYSAGES DE VILLE
I
Dans l’aurore s’éplore un octobre des pierres.
Le vent vindicatif, après tant de saisons, --En des jours gris, des jours de souffrances plénières-- Ébranle la langueur des anciennes maisons Dont le front se lézarde en rides de vieillesse. Sombres murs avancés en âge! Vieux logis De qui l’âme s’attarde aux rideaux défraîchis, Branlants de souvenirs et perclus de tristesse, Qui tamponnent avec de la mousse à leur flanc La blessure au sang vif des briques s’éraflant; Vieilles maisons de qui les toitures minées Voient dépérir, autour des noires cheminées, Les tuiles rouges qui s’effeuillent lentement Comme un jardin de grands géraniums qui meurent! O déclin des maisons! Ruine! Dénouement! A peine d’autrefois quelques nymphes demeurent Aux bas-reliefs fleuris où leur printemps dansait; On les voit chaque jour se débander; et c’est Triste comme un départ, leurs danses finissantes; Si triste! tel un soir de noce ou de moisson... --Un faune sur sa flûte essaie encore un son;-- Mais les nymphes, autour, sont déjà presque absentes, Mordant un raisin vide et noir, par dernier jeu; Nymphes de qui la troupe a souffert sous la pluie Et dans l’intérieur des murs est comme enfuie N’ayant plus que le geste ébauché de l’adieu!
Car tout s’en va! tout meurt! les pierres sont fanées; Les bouquets de sculpture, en débris lents, vont choir, Comme déguirlandés du tombeau des Années Tant leur effeuillement dans l’air sonore est noir. C’est un délabrement, une désuétude De vivre qui les prend et les pousse à la mort Avec les arbres vieux en proie au même sort; C’est l’automne des murs! la bise les dénude; Déjà les carreaux morts sont sans visage aucun; C’est fini, tout espoir de soleil sur les portes; Et les pierres déjà se dispersent en un Unanime et frileux départ de feuilles mortes!
II
En de féeriques soirs où l’Eau se désagrège, Plus d’un songeur, au bord des canaux rectilignes, Se laissa remorquer par les cygnes! Beaux cygnes, --Duvets d’aubépins blancs et plumage en barège-- Conduisant le songeur comme un Lohengrin vierge Vers le doux Lac d’Amour où toute l’Eau converge. Et c’était dans l’eau noire un chemin qui s’argente, Un cortège de joie en la nuit affligeante, Un entraînement blanc vers les faubourgs lunaires, Vers le doux Lac d’Amour, Reposoir de la Lune. Car l’orbe de la Lune était clair sur l’eau brune. Les cygnes, en rochets plissés des séminaires, Semaient, dans l’eau, des lis et de blancs azalées Pour l’Élévation de la Lune agrandie. Toute l’Ombre semblait en marche vers l’Hostie: Les murailles étaient des robes étalées De béguines au but de leur pèlerinage, A genoux, eût-on dit, dans l’eau froide, et priantes; Et d’autres pèlerins dans le pâle sillage De ces blancheurs de plus en plus irradiantes, Les pèlerins du Rêve, adoraient en silence Le Lac d’Amour dans sa candide rutilence, Reposoir de la Lune avec les blanches toiles Du brouillard, comme des nappes de Sainte Table, Où les doigts sont lavés de leur passé coupable En égrenant dans l’eau des chapelets d’étoiles; Et voilà tout à coup, sous des pardons insignes Que, leurs âmes étant absoutes une à une, Les nocturnes songeurs allaient avec les cygnes Communier sous les espèces de la Lune!
III
Si tristes les vieux quais bordés d’acacias! Pourtant, toi qui passais, tu les apprécias Ces vieux quais où tel beau cygne de l’eau changeante Entre parfois dans une âme qui s’en argente. Si tristes les vieux quais, les eaux pleines d’adieux, Inertes comme les bandeaux silencieux D’une morte! les eaux sur qui pleure une cloche, Les immobiles eaux sur qui le carillon Égoutte ses sons froids comme d’un goupillon. Et plus tristes les quais lorsque l’hiver approche!
En mai, quand le ciel rit, on s’était essayé A mettre de la joie aux vitres des demeures, --Tendant de rideaux blancs le passage des heures-- Et des roses afin que l’air fût égayé, Petit luxe, au dehors, de l’aisance des chambres...
Mais quand l’hiver revient, quand cinglent les décembres, Les acacias nus, filigranés en noir, Portent le deuil de la saison; le vent disperse Leurs feuilles comme des oiseaux parmi l’averse; L’eau du canal se gerce et se gèle--miroir Las de mirer toujours d’identiques façades! Maintenant les vieux quais sont déserts et maussades; Et dans les logis clos, les rideaux s’échancrant Laissent voir, en la chambre et derrière l’écran, Quelques vieillards sans joie autour d’une lumière Qui végète sur le réchaud de la théière... Lumière survivante en ces hivers du nord; Faible lueur, clarté triste qui les rassemble; On dirait un chétif feu de cierge qui tremble, Et qu’en chaque maison muette, on veille un mort!
IV
Dans quelque ville morte, au bord de l’eau, vivote La tristesse de la vieillesse des maisons A genoux dans l’eau froide et comme en oraisons; Car les vieilles maisons ont l’allure dévote, Et, pour endurer mieux les chagrins qu’elles ont, Égrènent les pieux carillons qui leur sont Les grains de fer intermittents d’un grand rosaire.
Vieilles maisons, en deuil pour quelque anniversaire, Et qui, tristes, avec leurs souvenirs divers, N’accueillent plus qu’un peu de pauvres et de prêtres. Ce pendant qu’autrefois, avant les durs hivers, La jeunesse et l’amour riaient dans leurs fenêtres Claires comme des yeux qui n’ont pas vu mourir! Mais, depuis lors, ces yeux des pensives demeures Dans leurs vitres d’eau frêle ont senti dépérir Tant de visages frais, tant de guirlandes d’heures Qu’ils en ont maintenant la froideur de la mort!
(Or mes yeux sont aussi les vitres condamnées D’une maison en deuil du départ des années) Et c’est pourquoi, du fond de ces lointains du nord, Je me sens regardé par ces yeux sans envie Qui ne se tournent plus du côté de la vie Mais sont orientés du côté du tombeau...
Yeux des vieilles maisons dont mes yeux sont les frères, Lassés depuis longtemps des bonheurs temporaires, Yeux plus touchants près de mourir! Regard plus beau De ces maisons qu’on va détruire en des jours proches! O profanation! meurtres avec les pioches Abattant les vieux murs de qui l’âge avait l’air De devoir les défendre un peu contre ces crimes... Mais bientôt entreront les marteaux unanimes Dans les vieux murs, pourtant sacrés comme une chair!
V
En ces villes qu’attriste un chœur de girouettes, Oiseaux de fer rêvant de fuir au haut des airs, En des villes sans joie aux carrefours déserts Où de rares passants, en grises silhouettes, Se meuvent, balançant leur marche comme un glas, On sent un froid silence uniforme qui plane; Si despotique, encor qu’il soit débile et las, Qu’en lui tout cri se tait, que toute voix se fane, Que même un bruit de pas déconcerte d’abord, Que la moindre rumeur infinitésimale Cause un trouble, paraît une chose anormale Comme de rire auprès d’un malade qui dort. Car le silence là vraiment s’atteste! Il règne, Il est impérieux, il est contagieux; Et le moins raffiné des passants s’en imprègne Comme d’encens dans un endroit religieux.
Ah! ces villes, ce grand silence monotone Qu’augmente un son de cloche en tombant de la tour; Ce silence si vaste et si froid qu’on s’étonne De survivre soi-même au néant d’alentour Et de ne pas céder à la mort qui délie... L’eau s’en vint d’elle-même au-devant d’Ophélie. Or le silence doux, dont l’eau nous circonvient, Nous tente et nous entraîne à son tour dans des roses... La ville est morte aussi... Qu’est-ce qui nous retient? Et nous sentons vraiment comme l’Ordre des Choses!
VI
Sur l’horizon confus des villes, les fumées Au-dessus des murs gris et des clochers épars Ondulent, propageant en de muets départs Les tristesses du soir en elles résumées. On dirait des aveux aux lèvres des maisons: Chuchotement de brume, inscription en fuite, Confidence du feu des âtres qui s’ébruite Dans le ciel et raconte en molles oraisons L’histoire des foyers où la cendre est éteinte.
Vague mélancolie au loin se propageant... Car, parmi la langueur d’une cloche qui tinte, On dirait des ruisseaux d’eau pâle voyageant, Des ruisseaux de silence aux rives non précises Dont le peu d’eau glisse au hasard, d’un cours mal sûr, En méandres ridés, en courbes indécises Et, comme dans la mer, va se perdre en l’azur!
C’est parce qu’on les sait ainsi tout éphémères Qu’on les suit dans le ciel avec des yeux meilleurs; Elles que rien n’attache, elles qui vont ailleurs Et dont les convois blancs emportent nos chimères Comme dans de la ouate et dans des linges fins. Évanouissement et dispersion lente De la fumée au fond du ciel doux, par les fins D’après-midi, lorsque le vent la violente, Elle déjà si faible et qui meurt sans effort --Neige qui fond; encens perdu dans une église; Poussière du chemin qui se volatilise,-- Comme une âme glissant du sommeil dans la mort!
VII
Dans les brumes d’hiver, vers Noël ou Toussaint, Rien n’a désaffligé le morne crépuscule; Chaque ombre d’un passant, qui se hâte et recule, Aux airs d’une cloche en route qui se plaint... Et, dans ce désolant paysage de ville, Les réverbères un par un sont allumés, Si tristes, grelottant dans le verre fragile; C’est vraiment, dirait-on, des oiseaux enfermés Et qui se font du mal sur les vitres menteuses, Puis meurent longuement en spasmes de clarté; Ou c’est encor des roses jaunes souffreteuses Ayant peur, ayant froid dans le cristal fouetté, Et dont le vent effeuille à terre la lumière... Lanternes s’allumant à l’heure coutumière Plus ternes par les soirs de Noël ou Toussaint, Qui s’allongent, dans l’air mouillé, comme des rampes Et qu’en leur solitude aucun passant ne plaint, Tristes lanternes,--sœurs malheureuses des lampes!-- Que le vent exténue à chaque carrefour Et qui n’auront jamais, dans ces jours de novembre, Les doux miroirs, le nid d’étoffe d’une chambre, Et le dorlotement des guimpes d’abat-jour!
VIII