Part 6
Dès demain nous écrirons notre première carte, et celle-là sera expédiée tout de suite, par faveur spéciale, sans être assujettie au retard systématique de dix jours qui est de règle pour les correspondances des prisonniers, tant au départ qu’à l’arrivée. Ainsi nos familles apprendront relativement vite que nous sommes vivants. Herr Schmidt ne manque pas d’observer que cette mesure est d’une bienveillance dont nous devons savoir gré au Gouvernement Impérial et Royal. Mais, comme je ne suis dupe d’aucune des bienveillances boches, je ne manque pas davantage de penser que cela aussi est du programme de la propagande qu’il faut mener en France pour la démoraliser dans le moment où on l’attaque à coups de canons. Il est de l’intérêt de l’Allemagne que de très nombreuses cartes envoyées par les prisonniers des jours derniers répandent, dans la Suisse où elles passeront et dans les provinces françaises, d’une part le bruit que nous avons perdu beaucoup d’hommes et d’autre part cette nouvelle dangereuse que nous sommes bien traités dans les camps allemands. C’est que le Gouvernement Impérial et Royal de Berlin ne néglige rien pour s’assurer la victoire: tout lui est profitable, même le détail le plus infime, et ces assauts contre la santé morale de ses ennemis ne sont pas ceux qui lui coûtent le moins d’efforts ou le moins de soucis. Tout est organisé en Allemagne pour que l’Allemagne triomphe. Les violences du début de la guerre ont échoué. La force n’a pas vaincu la foi des Français. Mais il y a peut-être des moyens autres de la vaincre. On les conjuguera tous. Que la France soit fatiguée de la guerre, qu’elle croie seulement qu’elle n’en tirera rien, pas même une paix honorable après s’être saignée à blanc; qu’elle croie surtout qu’on l’a trompée sur les desseins allemands, sur l’esprit allemand, sur le cœur allemand, qu’elle croie enfin que l’Allemagne est pavée de plus de bonnes intentions que l’Enfer lui-même; et la France lâchera ses armes, ses soldats se rendront, ses civils pousseront les soldats à se rendre, et la guerre et la paix seront à la merci de l’Allemagne.
Jugera-t-on que j’exagère et que je cherche des complications, alors que ce n’est que la simple humanité qui invite le censeur du camp de Mayence à expédier tout de suite notre première carte postale? Je n’exagère pas. Je connais les Allemands, et vous ne les connaissez pas, ou vous les connaissez mal. Ils sont méchants et sournois, tous, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, et le paysan saxon ne vaut pas mieux que le colonel poméranien. Ce que je pense, je ne suis pas seul à le penser. Mais je le dis, parce qu’il faut que tout le monde le sache, aujourd’hui, et demain, et toujours. _Ad prædam natos Germanos_, constatait l’historien latin. L’Allemagne a été, est, et sera une nation de proie. Rien de plus, rien de moins. On ne change pas d’âme comme de chemise. Et c’est une camisole de force qu’il faut mettre à l’Allemagne, si nous voulons à jamais respirer librement.
Quand ils seront rentrés chez eux, tous nos prisonniers seront d’accord pour le proclamer: l’Allemand est cruel tant qu’il se croit sûr du succès et de l’impunité. Il n’est pas de tortures qu’ils n’aient infligées à nos malheureux prisonniers. Les officiers, en général, ont moins souffert physiquement, c’est exact, encore n’est-ce que par crainte de représailles qu’on aurait prises contre leurs chers barons tombés aux mains de la France. Mais il n’est pas une brimade morale qui ait été épargnée à nos lieutenants ou à nos colonels. Et le même procédé se retrouve partout: là, détruire par la force; ici, ruiner par la suggestion; là, par le poing; ici, par la parole. En fin de compte, le résultat est le même, et nos prisonniers, galonnés ou non, seront dans un triste état quand ils rentreront chez eux.
Au camp de Mayence, pendant ces heures que nous vivons dans la quarantaine, on s’ingénie à nous dorer la pilule et à nous présenter l’avenir sous les couleurs le plus roses.
Trois ordonnances sont à nos ordres: un Belge, un Français et un Russe, commandés par un soldat boche en casquette grise et qui crie d’une voix perçante chaque fois qu’il veut parler. C’est au milieu des invectives les plus aigres que les trois ordonnances nous servirent notre premier repas de Mayence. L’Allemand s’agitait comme un forcené. Le Français ne disait rien. Le Russe remuait des piles d’assiettes en souriant d’indifférence. Quant au Belge, il assistait à la scène en amateur.
L’Allemand assure lui-même la distribution du pain, denrée précieuse qu’il importe de ne pas gaspiller. Il nous en donne à chacun un morceau à peine plus long que le travers de la main.
--Ration pour 24 heures, nous dit-il.
Il n’y en a pas assez pour contenter pendant la moitié d’un repas un appétit moyen. Mais ce pain est meilleur que celui que nous avons mangé jusqu’à présent. L’ordonnance belge nous fait observer que nous ne devons pas nous plaindre: on nous donne «du pain d’officier». Les officiers allemands n’en ont pas d’autre, tandis que la population civile, même dans les villes les plus importantes, ne touche qu’une ration dérisoire de la _boule_ militaire que nous connaissons.
Notre menu comprend: un potage à la semoule; une tranche de viande comme on en sert aux internes de nos collèges et lycées, viande filandreuse et pâle et dont on ne saurait décider si elle est de bœuf ou de veau; des épinards; et enfin, à discrétion, dès le début du repas, des _kartoffeln_, c’est-à-dire des pommes de terre cuites à l’eau. Les _kartoffeln_ se mangent avec tout, avec la soupe si l’on veut, et avec la confiture si on le désire. Elles remplacent le pain. Comme boisson, de l’eau. Mais nous avons le droit d’acheter à la kantine une demi-bouteille de bière par officier et par repas ou une bouteille de vin par jour et pour deux officiers. En somme, cet ordinaire est plus que suffisant. Un de mes camarades en fait la remarque à haute voix.
--Vous n’en direz pas autant tous les jours, nous dit l’ordonnance belge.
Ces quelques mots jettent un froid sur nous. Ils confirment en moi les réflexions que m’avait suggérées cette promesse d’expédier sans retard notre première carte postale. Il ne faut pas juger les gens sur la mine, et les Allemands moins que personne.
L’après-midi était déjà assez avancée quand notre repas s’acheva. Que faire dans cette cage, sinon se planter derrière les barreaux et regarder ce qui se passe à l’extérieur? Lorsque nous serons sortis de cette chambre nº 28, qu’entre nous nous appelons le «saloir», nous aurons les mêmes prérogatives que les prisonniers qui sont ici depuis longtemps. Mais quelles sont-elles?
Dehors, à gauche, par rapport à nous, s’élève un grand bâtiment; à droite, un bâtiment semblable lui fait face, et tous les deux sont pareils au bâtiment nº III que nous occupons. Au fond, au loin, des constructions d’importance moindre: c’est là que sont installés les différents services du camp. L’espace libre qui s’étend entre ces quartiers de la citadelle est une immense cour, domaine des prisonniers.
Tout autour de la cour, ils se promènent, par petits groupes, par trois, par deux, isolément; les uns vont d’un train de flânerie, d’autres marchent à longues enjambées, comme s’ils étaient pressés, mais plutôt par besoin physique de se dépenser et de se fatiguer. Et tous vont dans le même sens, les uns derrière les autres, se poursuivant, se rattrapant, se distançant, en une espèce de course sans but, comme on imagine que les fous doivent en faire dans les cours de leurs asiles. Quelle misère! Bientôt nous aurons aussi notre place dans la promenade générale.
Mais tous les prisonniers ne se promènent pas. Dans un coin, sur un sol préparé, en voici quatre qui jouent au tennis. Plus loin, en voici d’autres, vêtus de maillots et de courtes culottes blanches ou noires, qui mènent un match de hockey. Les Français ont, paraît-il, lancé un défi aux Anglais, et la partie se dispute âprement. Ils courent, ils courent, les joueurs qui n’apparaissent à nous que comme des enfants dans un jardin. Ce sont des officiers jeunes sans doute et vigoureux encore, qui ne veulent pas se laisser dépérir de langueur en captivité.
Les plus âgés évidemment se promènent autour de la cour, comme des philosophes rassis. Tous les uniformes sont représentés au camp de Mayence: le pantalon rouge et le képi foulard du temps de paix dominent. Comme ils nous semblent vieillots, à nous qui ne sommes plus habitués qu’au bleu horizon si pimpant! La plupart des Français qui sont ici viennent de Maubeuge. Les Belges ont été pris à Namur ou à Liège. Les quelques Anglais n’ont pas d’histoire, et, quant aux Russes, ils sont trop. La sollicitude de l’Allemagne réunit dans une même prison des hommes des différentes nations alliées. Le Gouvernement Impérial et Royal compte bien que la vie en commun, la promiscuité de tous les instants, les caractères différents, les égoïsmes individuels causeront des discussions et des disputes, créeront des animosités et des rancunes et prépareront, même à longue échéance, la dissolution du bloc des Alliés. Ainsi les prisonniers serviront à quelque chose, car tout doit servir à quelque chose pendant la guerre. Mais l’Allemagne s’est égarée en réunissant sous des outrages communs les prisonniers de l’Entente. Au lieu de se mordre entre eux, ils ont appris à se connaître et à s’estimer dans le malheur, et ils s’aiment. Tant les facultés de psychologie de l’Allemagne sont toujours en défaut.
Il me semblait que nous sortions à peine de table. Or, on nous apporte à manger. Pendant les vingt-quatre heures qu’a duré notre voyage en chemin de fer, on ne nous avait offert que la soupe de Cobern. Ici, en moins de deux heures, voici deux repas. C’est de l’exagération. On ne peut pas être dupe de pareils procédés.
La collation de quatre heures comprend du café, du sucre et de la confiture. Pas de pain, bien entendu, puisque nous en avons reçu à midi une ration pour deux tours complets d’horloge. Mais nous n’espérions pas une telle abondance de biens. La plupart d’entre nous n’ont pas su se limiter. Ils n’ont plus de pain. Et nous ne sommes pas des Bavarois pour avaler à pleine cuiller de la confiture toute sèche, si on peut dire. Elle reste donc à peu près intacte, sujet de mainte remarque ironique de la part de mon voisin de lit, avec qui je cause un peu.
Le lieutenant D*** a l’air très doux et sa physionomie franche, avec des yeux intelligents qui semblent sortir de la barbe brune, attire la sympathie. Il me confie que dans la vie civile il s’occupait d’économie politique et de littérature. Au front, il a fondé l’_Écho des Boyaux_, et il y a fait représenter une revue. Notre entretien tourne aux souvenirs de Paris. Nous parlons de nos amis et de nos camarades, des jeunes écrivains morts au champ d’honneur et des artistes tués à l’ennemi, de ceux que nous connaissions personnellement et de ceux que nous ne connaissons que par leurs ouvrages. Nous parlons de la littérature de 1914, et de la génération sacrifiée. Nous parlons de ceux que nous aimons et de ceux que nous admirons, de Montfort, de Viollis, des _Marges_... L’heure passe. Près de nous un officier, allongé sur sa couchette, lit les _Trains de luxe_ d’Abel Hermant, le seul livre que possède la chambre. Dans un coin, quatre lieutenants jouent à la manille, avec des cartes qu’ils ont sauvées du désastre. La nuit vient. Il n’y a plus personne dans la cour. Les promeneurs sont rentrés. Dans peu de jours, nous mènerons l’existence qu’ils mènent.
Resterons-nous au camp de Mayence? Rien n’est moins sûr. L’ordonnance belge, qui paraît savoir beaucoup de choses, nous laisse entendre que le sort d’un prisonnier est incertain, et que tel, qui se croit en Saxe jusqu’à la fin de sa captivité, s’embarque le soir même pour la Prusse Orientale, sans qu’on lui révèle les motifs de ce changement de fortune. Pendant qu’il nous découvre quelques-uns des dessous de la vie des camps, ses camarades, le Français et le Russe, dûment houspillés par le braillard en casquette, dressent la table pour le repas du soir.
Le Belge se désintéresse de la corvée. Il nous prévient que demain matin nous serons tous fouillés très minutieusement et qu’on nous confisquera tout ce qui peut être considéré comme butin de guerre, les armes si nous en avons, les jumelles, les boussoles, les couteaux, s’ils sont au-dessus d’une taille fixée, les stylographes à cause de la plume en or, etc... Il ne faut pas songer à cacher quelque chose. J’avais déjà détruit de moi-même bien des objets sur le champ de bataille, mais j’aurais voulu conserver ma boussole et mon stylographe. Le Belge refuse de me les garder jusqu’à ma sortie du saloir; s’il était pincé, on l’enverrait dans un camp de représailles, et il est trop content de l’emploi qu’il tient à Mayence pour jouer avec le danger. Quelques camarades se font fort de dérouter l’astuce des Boches. J’ai moins de confiance qu’eux. L’Allemand est un maître en ruses diverses. Il ne me reste qu’à briser boussole et stylographe, et à en faire disparaître les morceaux en les jetant au tout-à-l’égout.
Le repas du soir, le troisième qu’on nous sert depuis midi, n’est ni moins copieux ni moins alléchant que les deux autres. Nous avons une tranche de pâté, des asperges, des _kartoffeln_, naturellement, et... une surprise: un minuscule bout de pain, du genre «flûte», long comme les deux tiers de mon pouce, gros deux fois comme lui, et fait d’une farine moins noire, presque blanche. Cela doit être considéré comme un gâteau, sans doute, et une attention charmante de l’administration du camp qui tient peut-être à nous prouver ainsi qu’on pourrait faire de bel et bon pain de gruau en Allemagne, comme en France, si l’on voulait. Mais voilà, il est bien évident qu’on ne veut pas.
_à Jérôme et Jean Tharaud_
CHAPITRE VII
LE SALOIR DE MAYENCE
(_13 mars 1916_).
Il était dit que l’administration du camp de Mayence ne négligerait rien pour nous adoucir les premières heures de la captivité. Mais quel plus sûr moyen d’arriver à ce résultat que de soigner notre nourriture? Le profit en est double: le prisonnier reconnaît qu’il a peut-être mal jugé l’Allemagne et, en même temps, il désespère, parce qu’il était persuadé que l’Allemagne mourait de faim.
Le lundi matin, dès le réveil, avec le cérémonial de la veille, les trois ordonnances, le Belge, le Français et le Russe, conduits par le soldat qui hurle, nous apportèrent du café, du sucre et un petit pot de marmelade pour chacun de nous. C’était trop. Le soldat qui hurle nous annonça à tue-tête que ce pot de _marmalat_ est notre ration de toute la semaine et qu’il ne nous en sera pas distribué d’autre avant lundi prochain. On n’est pas plus prévenant.
Se préoccuper de notre appétit, c’est bien. S’occuper un peu de notre toilette ne serait pas mal. L’administration du camp n’a certainement pas sur l’hygiène des principes anglais. Nous sommes obligés de nous débarbouiller tous dans la même cuvette de fer blanc, et cela où nous pouvons, au milieu de cette chambre déjà si étroite pour les vingt-deux prisonniers qu’elle contient. Mais de quoi vais-je me plaindre? Comme je bougonne, un camarade me raconte qu’à Stenay, siège du Q. G. du Kronprinz, où on l’a d’abord emmené après le combat, on lui servait la soupe de riz et d’orge dans un seau hygiénique émaillé dont l’état de délabrement marquait bien qu’il n’avait pas été spécialement acheté pour faire office de marmite. Les Boches ont l’esprit fin.
Vers neuf heures, quand il vint nous trouver comme il nous avait promis qu’il le ferait, Herr Schmidt, monsieur le censeur, dut sauter par-dessus une mare d’eau de savon pour arriver jusqu’à la table. Il ne goûta sans doute pas l’opportunité de ce sport et donna des ordres pour que les dégâts fussent réparés sur-le-champ. Ses yeux étaient durs quand il cria sa volonté au soldat à casquette, chef de nos ordonnances, car en Allemagne il faut toujours crier quand on commande. Mais monsieur le censeur est un homme du monde. Il ne l’oubliait pas, et il était d’une gentillesse très amène, lorsqu’il nous remit les cartes postales que nous attendions.
Herr Schmidt était de bonne humeur, malgré l’accident qui avait troublé sa venue, et c’est avec une grâce toute légère qu’il se mit à notre disposition pour satisfaire à toutes les questions que notre ignorance de la vie des camps de prisonniers légitimait. Assis sur un coin de la table, une jambe relevée et l’autre à terre, un poing sur la hanche, avait-il l’air d’un officier conquérant au milieu de vaincus? Il y avait trop de désinvolture dans ses manières pour que nous pussions douter de la pureté de ses sentiments.
La quarantaine une fois terminée, quand nous serons sortis du «saloir», on nous répartira dans les différentes chambres de la citadelle où restent des places disponibles. Ainsi nous serons mêlés aux anciens, et la captivité dont ils ont l’expérience, nous paraîtra moins pénible. Monsieur le censeur n’ajoute pas que de cette façon, au contact de la neurasthénie qui ronge certainement nos «anciens», nous sombrerons plus vite et plus certainement aussi dans la même neurasthénie. Devenus prisonniers ordinaires parmi les prisonniers, nous serons tenus de répondre deux fois par jour à l’appel qui est fait par un officier allemand, le matin à 9 heures et le soir à 6 heures, dans la cour quand le temps le permet, et dans les couloirs s’il pleut. Nous serons tenus d’assister aux repas en commun qui se prennent, en deux services, dans un réfectoire trop petit pour tous les prisonniers. Nous serons tenus de respecter les consignes du camp. Nos anciens nous les feront connaître peu à peu. Mais il faut que nous sachions dès maintenant que les sentinelles sont autorisées à faire usage de leurs armes, si nous essayons de transgresser la moindre des consignes. Nous serons tenus de rendre aux officiers allemands, quel que soit leur grade et quel que soit le nôtre, les marques extérieures de respect qui leur sont dues. Monsieur le censeur laisse tomber ce dernier mot comme un coup de trique. Nous serons tenus d’obéir aux officiers, sous-officiers et soldats allemands en service. Et monsieur le censeur prononce le mot «soldats» comme s’il nous en giflait. Mais il sourit de nouveau pour conclure qu’en dehors de ces quelques menues restrictions et d’autres qui ont moins d’importance, nous pourrons faire dans le camp tout ce que nous voudrons.
D’ailleurs, le camp de Mayence n’est pas un tombeau. Nous ne serons pas sans nouvelles du monde extérieur. Évidemment, il est inutile que nos familles nous parlent de la marche de la guerre, car la lettre ne nous serait pas remise. Les ordres du Gouvernement Impérial et Royal sont formels à ce sujet. Nous ne pourrons pas non plus, comme juste, recevoir des journaux français, mais nous avons le droit de nous abonner à des feuilles allemandes et à des publications illustrées, comme _Die Woche_, par exemple. Herr Schmidt nous conseille surtout de nous abonner aux journaux de guerre que l’Allemagne publie en français ou en anglais pour les pauvres gens des régions envahies et pour les prisonniers, qu’il serait cruel de laisser dans l’ignorance des événements. Ces feuilles sont la _Gazette des Ardennes_, la _Gazette de Lorraine_, le _Continental Times_, le _Petit Bruxellois_, etc... Il y en a d’autres. La _Gazette des Ardennes_ est particulièrement recommandable, nous dit monsieur le censeur. Mais il est obligé de nous quitter sur cette bonne recommandation, car on va nous mener à la salle des douches.
Avant de nous y mener, on nous distribue de petits sacs en toile, numérotés, qui nous rappellent les sacs à linge des potaches que nous fûmes. On nous dit que nous devons enfermer dans ces sacs tous nos objets personnels, montres, porte-monnaie, papiers, etc... Ils resteront dans la chambre pendant notre absence. Personne n’y touchera. Une sentinelle les gardera. Et il est prudent que nous n’emportions rien avec nous, parce que nos vêtements nous seront retirés en bas pour être soumis, pendant vingt-quatre heures, à des procédés de désinfection qui risqueraient de détériorer les choses que nous oublierions de préserver. L’homme qui nous donne ces instructions insiste trop, et l’ordonnance belge sourit d’un air trop averti, pour que nous n’ayons pas le sentiment bien net que nos petits sacs seront fouillés pendant notre absence. Mais que faire? Quelques officiers veulent essayer à tout prix de sauver des trésors: qui des billets de banque, qui une boussole, qui un carnet de souvenirs. On cherche des cachettes: sous une armoire, dans une paillasse, sous la coiffe d’un casque, que sais-je? Et, pleins d’inquiétude, nous descendons vers la salle des douches, qui est installée au sous-sol même du bâtiment nº III.
Nous descendons par le grand escalier, munis d’une serviette et d’une de nos deux couvertures de laine blanche. Devant la porte du _Baderaùm_, un soldat français nous distribue de grands anneaux de fer garnis d’une plaque portant un numéro. A cet anneau nous enfilerons par la boutonnière nos vêtements et notre linge, comme des clefs à un trousseau, et le tout ira à la désinfection. A côté du soldat français, au seuil même de la salle qui précède le _Baderaùm_, se tient un soldat allemand. Sans s’occuper de la corpulence des individus, il nous met entre les mains une chemise, un caleçon, une paire de chaussettes, le tout à l’état de neuf, et une savonnette. Mon Dieu! que cette organisation est admirable! La chemise et le caleçon sont en jersey de coton, fin et camelotard, de couleur crême, mais la chemise est enrichie d’un plastron en piqué blanc agrémenté de fleurettes bleues. C’est bien joli. Tout en nous déshabillant, nous ne nous lassons pas de manifester notre émerveillement. Mais, si nous plaisantons, rien ne nous empêche d’échanger entre nous les caleçons et les chemises afin de les adapter un peu mieux à nos proportions.
La douche prise, chaude ou froide à volonté, il fallut remonter dans la chambre nº 28. Notre cortège ne manquait pas de pittoresque: tous ces caleçons et toutes ces chemises et toutes ces chaussettes d’uniforme, sous la couverture d’uniforme, composaient un tableau assez grotesque. Et c’est dans cette tenue que nous demeurerons jusqu’à ce qu’on nous ait rendu nos effets désinfectés.
Dans la chambre nº 28, une surprise nous attendait: nos petits sacs individuels avaient disparu. Un murmure de stupeur s’éleva, vite suivi d’éclats de rire. La chose était trop drôle. Que de précautions pour nous dévaliser! Beau travail vraiment. Les paillasses des lits avaient été retournées; les coiffes de nos casques avaient été fouillées; les _Trains de Luxe_ d’Abel Hermant n’étaient plus là; toutes les cachettes avaient été éventées. Tout était perdu. Rafle intégrale. Naufrage de toutes les espérances.
Pour se faire pardonner une si déplorable maladresse, qui ne pouvait que nous mal disposer, l’Administration nous offrit un repas copieux, où les _kartoffeln_ abondaient, et nous eûmes même un supplément de consolation: de la marmelade. Notre rage d’ailleurs eût été vaine. Il ne nous restait qu’à prendre en riant notre mésaventure. Le déjeuner s’en trouva égayé, d’autant que la tenue que nous avions tous prêtait à la plaisanterie. On ne voit pas tous les jours vingt-deux sous-lieutenants en caleçon réunis autour de la même table. Si la fantaisie règne dans les popotes d’officiers, elle ne va jamais jusqu’à ces excès de mardi-gras.
Le soldat boche, qui hurle en dirigeant nos ordonnances, mit fin au repas par un mot charmant, qu’il faut que je rapporte parce que, dans sa grossièreté, il offre un raccourci édifiant et caricatural, pour ainsi dire, de toute la tactique allemande en face des prisonniers. J’en ai déjà parlé. J’en parlerai encore. Donc, aujourd’hui nous achevions le dessert. Le plat de marmelade était vide.
--En voulez-vous d’autre? nous demanda l’homme qui hurle, sur un ton moins aigre qu’à l’ordinaire et qui pouvait passer pour aimable.
--Oui, oui, fîmes-nous.