Le Purgatoire

Part 5

Chapter 53,754 wordsPublic domain

Un arrêt assez long était prévu pour nous ici. Car tous les prisonniers du train devaient défiler dans l’immense baraque pour y savourer un bol de la soupe incroyable. Notre gros embusqué de _feldwebel_ ne se lassait pas de causer. Il parlait le français sans trop de difficulté et il nous montrait sa joie de causer avec des officiers français. Songez donc! Ces officiers français, ces terribles hommes, si dangereux par l’épée ou par l’ironie, il en tenait plusieurs qui étaient prisonniers, qui représentaient la grande victoire allemande de Verdun. _Ach Gott_! quel succès, demain, chez madame la doctoresse Otto Krantz ou chez madame la première adjointe de la Sous-Présidence de la Société des Déménagements des Régions Occupées, quand lui, si musqué dans sa charmante tenue de campagne, raconterait qu’il avait eu entre ses mains des officiers français et que véritablement ils ne lui avaient pas fait peur. Un frisson courrait sur les chairs épanouies de ces dames, et Frida von Wurtzel adresserait au cher et intrépide fiancé un sourire plein de gemütlichkeit. Car il est important de pouvoir dire son mot des affaires de Verdun. Que sait-on au juste par les journaux? Ils mentent peut-être. Depuis huit jours et plus, ils annoncent la chute de la ville comme imminente, comme chose faite, et on ne sait jamais rien de plus. Ah! l’armée du Kronprinz prendra-t-elle Verdun? Verdun, c’est la clef de la guerre. Qu’en pensent messieurs les officiers prisonniers? Qu’en pense la France? Que Verdun ne sera pas pris? Cette angoisse est affreuse. Décidément, le _feldwebel_ aura un beau succès dans les salons de Cobern.

Le _feldwebel_ est d’une curiosité que ne rebute pas l’heure matinale. Il sait beaucoup de choses aussi. Il approche de près les hautes personnalités militaires et civiles. Sans cela, après dix-neuf mois de guerre, serait-il encore à Cobern? Mais, puisqu’il sait tout, peut-être saurait-il si, oui ou non, on va nous rendre les ordonnances qu’on promet de nous rendre de moment en moment depuis les Chambrettes? En effet, il le sait, et il nous dit:

--On vous les rendra à Coblentz. Là vous changerez de train pour aller à Mainz. Mainz est une jolie ville. Vous serez très bien.

Et d’autres phrases sans intérêt, mais lyriques, et qui ne nous rassurent pas sur le sort de nos ordonnances. Tant y a qu’après avoir ri du grotesque _feldwebel_, nous sommes fatigués de son affabilité. Il ne nous amuse plus. Nous le lui faisons comprendre et il s’en va, léger d’esprit, avec une souplesse de mastodonte béat. D’ailleurs, pendant que ce grotesque nous égayait, le jour peu à peu s’est levé. Il est déjà sept heures, et le train repart. Dans moins de deux heures, nous serons à Coblentz.

Coblentz! Que de souvenirs en nous à l’énoncé de ces deux syllabes! C’est de là qu’en 1792, le 30 juillet, étaient parties les armées coalisées, fortes de 150.000 hommes. Elles aussi, elles voulaient prendre Verdun avant de marcher sur Paris. Danton avait prêché la levée en masse pour sauver la patrie en danger. Vergniaud avait décrété que quiconque proposerait de se rendre serait puni de mort. Ainsi nous-mêmes, tout récemment, pour défendre Verdun et pour sauver la patrie en danger, nous avions reçu l’ordre de tenir à tout prix et de ne pas céder un pouce de terrain. Mais, le 20 septembre 1792, la victoire de Valmy avait récompensé nos pères en chassant les Prussiens hors de France. Quand sonnerait aussi l’heure d’un autre Valmy?

Coblentz, nous t’appelons Coblence, et ce nom te sied mieux, car tu as été ville française. Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle, tes rues brillaient de nos uniformes. Et nous sommes tous assurés en France, en ce moment même où nous semblons fléchir, que tes rues verront de nouveau des soldats de chez nous. Tes filles souriront vers nos troupiers vêtus de bleu, comme le ciel de la Touraine et du Valois. Curnonsky, cet excellent garçon, me l’a juré. En octobre 1914 il m’adressait aux armées une carte pleine d’espoir, et il me donnait rendez-vous ici, à Coblence, pour le mois de mars 1915, «par un froid matin», disait-il. Hélas! j’arrive au rendez-vous avec une bonne année de retard, par un froid matin, en effet, et ce n’est pas en vainqueur que j’arrive. Mais Curnonsky n’a pas tenu sa promesse. Heureusement pour lui.

La gare de Coblence est très grande. Elle paraît plus grande encore, en ce dimanche matin, à cause du peu de monde qu’on voit sur les quais balayés par le vent aigre. Quelle tristesse! Les rares civils, femmes ou hommes, qui attendent leur train, ont des mines d’enterrement. Les femmes, prodigieuses d’anachronisme, sont habillées à la mode d’il y a quatre ou cinq années. Leurs chapeaux sont d’un ridicule émouvant et leurs jupes traînent sur le sol. Quant aux hommes, ils sont gourmés à un point excessif, et les dessins de Hansi, que nous prenions jadis pour des caricatures, nous apparaissent à présent comme des modèles sérieux dont chaque Allemand essaye de se rapprocher le plus possible. La couleur des coiffures est tout à fait indigène, et, comme chez un peuple supérieur tout doit être supérieur, je ne suis pas surpris en constatant que les femmes, comme les hommes, exhibent gravement des parapluies et des souliers d’une taille supérieure.

Le gros _feldwebel_ de Cobern était bien renseigné. On nous a fait descendre à Coblentz. Sur le quai, on nous range par quatre; on nous compte une première fois, on nous compte une deuxième fois, et on nous compte une troisième fois. Le chiffre trois est sacramentel en Allemagne. Des curieux nous regardent sans insister. Au fond, malgré les sentinelles qui nous contiennent, tous ces civils n’ont pas l’air rassuré. Sait-on jamais de quoi ne sont pas capables ces hommes d’un pays où les francs-tireurs surgissent d’entre les pavés des rues pour assassiner lâchement les braves soldats boches qui, par pure précaution, sont obligés de se faire précéder de vieillards, de femmes et d’enfants? Toujours est-il qu’on ne nous laisse pas traîner sur le quai. On nous conduit vers une voie de garage, et l’on nous fait monter dans une voiture qui, de l’extérieur, paraît être un fourgon à bagages, mais qui, à l’intérieur, a des banquettes de bois disposées dans le sens de la marche, comme un tramevet.

Et nos ordonnances? C’est peut-être le moment de les réclamer? Nous n’y manquons pas. L’officier à qui nous nous adressons balbutie des choses obscures et, comme justement le train qui nous a amenés siffle et part, emportant vers Darmstadt les soldats dont nous sommes désormais séparés, il fait un geste d’ignorance, d’impuissance et d’indifférence. Oh! nous n’avions plus beaucoup d’espoir; mais alors, pourquoi nous avoir offert de nous rendre nos ordonnances, dans le ravin du Bois-Chauffour, puisque nous ne demandions rien?

Il n’y a pas un quart d’heure que nous sommes dans le «vagon spécial» de la voie de garage, on nous en retire. On nous remet par quatre, on nous compte: une fois, deux fois, trois fois; et on nous dirige sur un train ordinaire qui va à Mainz. Le chef de détachement ne semble pas savoir ce qu’il doit faire de nous. Nous nous installons d’abord dans une voiture de 3ᵉ classe à couloir. Mais elle n’est pas chauffée. Nous descendons pour nous transporter dans une voiture voisine et semblable, mais chauffée. On nous compte et on nous enferme. Des soldats nous gardent. Les banquettes et les boiseries du vagon sont d’un jaune clair. Tout est extrêmement propre. Quoi d’étonnant? Tant de choses sont interdites aux citoyens de la bonne Allemagne! Tous les coins disponibles du compartiment sont occupés par des pancartes prohibitives. Il y en a partout, de ces pancartes: sur les cloisons, sur les portières, au plafond. Défense de fumer. Défense de cracher. Défense de jeter des papiers. Défense de se pencher au dehors. Défense d’introduire des chiens. Tout est défendu. Mais je n’avais pas vu le plus beau: c’est un écriteau de carton qui résume, en dix paragraphes d’une écriture grasse, les dix commandements du temps de guerre, qui conseille l’économie, qui ordonne de ne pas gâcher ceci et de conserver précieusement cela. Il est même prescrit de ne pas laisser le savon dans l’eau trop longtemps, quand on se lave les mains. Et je note que pas une inscription irrévérencieuse ne commente au crayon une de ces phrases de l’Au-to-ri-té. On ne badine avec la loi en Allemagne. Mais les vagons, même ceux de 3ᵉ classe, même pendant la guerre, n’y sont pas des écuries plus ou moins mal désinfectées. J’aime trop ma France pour ne pas souffrir de ses petits défauts.

Pendant que nos camarades luttent là-bas, dans la neige et la boue, sous les obus et les balles, nous allons, nous, «faire les bords du Rhin». En toute autre saison, ce voyage serait peut-être charmant. Mais, dans les circonstances présentes, il ne saurait l’être, et je suis persuadé que je goûterai peu le pittoresque de ces paysages fameux. Je ne tenterai pas de les décrire, d’abord parce que je les ai mal vus, ayant l’esprit trop inquiet et le cœur trop ailleurs, ensuite parce que je n’ai pas l’intention de développer dans ce livre les souvenirs d’un voyage en Allemagne et parce que mon seul but est de dire ce qu’un prisonnier a vu en Bochie, pendant la guerre, ce qui est différent.

D’autre part, ces paysages sont connus. Le fleuve coule à notre gauche, large, calme, sillonné de bateaux marchands tirés par des remorqueurs. Ses rives abruptes, la terre, les rochers, l’eau et le ciel, tout a une teinte à peu près uniforme gris-bleu d’ardoise. Des brumes voilent les lointains. C’est d’une étrange mélancolie. Sur les flancs des montagnes, à notre droite, la vigne pousse, maigre et chétive, au milieu des cailloux et, pour ne pas perdre un coin de sol, elle escalade le roc aussi haut que possible en petites terrasses successives.

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand. Il a tenu dans notre verre.

Comme il est douloureux, ici, à cette heure, le souvenir de la chanson de Musset!

Nous nous arrêtons à toutes les gares. Elles sont propres, trop propres presque, comme si elles ne servaient jamais. Il faut croire que la guerre gêne les Allemands autant que nous pour le moins, car de nombreuses femmes tiennent les emplois qui étaient jadis réservés aux hommes; facteurs, lampistes, visiteurs, portent jupe et, en même temps, une casquette plus ou moins galonnée, car il y a en Allemagne une maladie nationale, qui est, à proprement parler, celle de la casquette. Il n’est point de corporation, de syndicat, de groupe et sous-groupe, qui n’ait la sienne, d’une forme et d’une couleur spéciale. Et l’on éprouve quelque malaise à voir cette multitude de casquettes, qui sont autant de coiffures militaires, ne l’oublions pas, et qui marquent à quel point toutes les classes de la société sont ici enrégimentées dans un service quelconque.

Les villages que nous traversons sont aussi d’une propreté remarquable. Les maisons ont toutes des façades peintes à neuf. Elles rivalisent entre elles de gentillesse et d’ornements. Avec leurs toits élevés en pointe, et leurs boiseries apparentes dont la couleur sombre tranche sur la clarté des murs, elles font penser à ces illustrations faciles et classiques d’histoires médiévales. Nous avons tous la mémoire pleine d’images semblables, eaux-fortes ou dessins à la plume. C’est aujourd’hui dimanche, le temps est beau, il y a du monde dans les rues et sur les places, et, comme si nous étions assis devant l’écran d’un cinéma, nous voyons ici des gens qui entrent à l’église au moment où la cloche sonne pour annoncer que la messe commence, et là, plus loin, nous assistons à la sortie de l’office.

De temps en temps, au sommet d’une montagne, un burg domine. Tantôt il est en ruines et tout croulant de poésie. Tantôt il dresse des murailles restaurées avec un goût qui lui donne un indélébile aspect de pacotille bien allemande.

Ces paysages sont majestueux. Tel est l’adjectif qu’il est ordinaire de leur appliquer. Il leur convient, et il est difficile de rester insensible devant eux, car ils imposent. Des vers de Hugo me viennent sur les lèvres:

... Qui que vous soyez, avez-vous ouï dire Qu’il est dans le Taunus, entre Cologne et Spire, Sur un roc, près duquel les monts sont des coteaux, Un château renommé parmi tous les châteaux, Et dans ce burg, bâti sur un monceau de laves, Un burgrave fameux parmi tous les burgraves?

Je les récite à mi-voix, pour moi-même, en pensant à autre chose, et je ne m’aperçois que je les récite que parce que la sentinelle de notre compartiment me regarde avec des yeux ronds.

Voici Boppard, nom que je refuse de considérer comme germanique. Et bientôt nous passons devant le célèbre rocher de la Lorelei. Eux aussi, les vers de Henri Heine me viennent sur les lèvres, et la sentinelle est de moins en moins tranquille en m’entendant réciter:

_Ich weisz nicht was soll es bedeuten,_ _Dasz ich so traurig bin._

Mais je me tais sur ce mot, car je sais trop pourquoi je suis triste. Jusqu’à Mainz, où le train s’arrête à midi, je me perds dans les souvenirs de chez moi. Voilà ce que m’a fait la Lorelei.

Mainz, que nous appelons Mayence. Grande ville. Une honte affreuse nous serre le cœur. Nous allons probablement défiler à travers des rues pleines de passants, car c’est aujourd’hui dimanche, et midi est l’heure de la foule. Nous ne pouvions pas arriver à Mayence en un moment plus mal choisi pour nous. Il va falloir se raidir sous les regards de ces Allemands qui sont nos maîtres à nous, vaincus et prisonniers. Et où irons-nous? La promenade à travers la cité sera-t-elle longue? Les soldats et les officiers boches, qui deviennent de plus en plus arrogants à mesure que nous nous éloignons de la zone des armées, auront des sourires satisfaits et narquois. Oh! la honte! la honte, inconnue jusqu’à cette heure, nous allons la connaître.

Les quais de la gare sont aussi déserts que ceux de Coblence. On ne voyage donc pas pendant la guerre, en Allemagne? Ou les cités vastes sont-elles vides maintenant? Y aura-t-il plus d’animation dans les rues, à notre passage?

Nous nous préparons à descendre. Mais nous ne descendons pas.

--Pas encore, nous dit-on; plus loin.

On nous avait pourtant affirmé qu’on nous conduisait à Mayence. Alors? On nous avait trompés?

Le train repart. Cinq minutes à peine s’écoulent, il s’arrête de nouveau dans une gare d’importance secondaire. Nous sommes à Mainz-Sud. C’est ici que nous descendons. On ne nous avait donc pas trompés. Mais la citadelle où l’on doit nous enfermer est à une centaine de mètres au plus de cette station de banlieue; aussi nous a-t-on laissés dans nos vagons jusqu’ici. Il n’y a presque personne sur le quai, en dehors des employés. Nous ne défilerons pas à travers Mayence. Nous sommes délivrés d’un gros poids.

Nous n’ignorons plus rien des habitudes allemandes. De nous-mêmes, ou à peu près, nous nous rangeons par quatre devant la porte de sortie, et nous nous laissons compter une fois, deux fois, trois fois. Le nombre est exact.

--_’s stimmt_, disent les Boches.

La citadelle se dresse formidable devant nous. Une grande masse grise. De toutes petites fenêtres, et des meurtrières. Un énorme porche d’accès, avec une porte massive, gardée par des soldats. Des têtes se montrent aux fenêtres. Au moment où nous entrons sous la voûte du réduit, un officier allemand nous salue.

Le voyage est terminé. Voici la prison. Une cour immense, limitée par trois bâtiments principaux. Quelques officiers prisonniers nous saluent. Ils portent les anciens uniformes du temps de paix.

L’un d’eux s’approche de nous:

--Verdun? demande-t-il d’une voix émue.

Plusieurs lui répondent à la fois:

--Toujours à nous.

Mais on l’éloigne.

Nous obliquons à gauche. J’aperçois des Anglais, des Belges, un Russe. Mais je n’ai pas le temps d’en voir davantage, on nous fait entrer dans le bâtiment nº III.

_à J. Valmy-Baysse_

CHAPITRE VI

LA QUARANTAINE

(_12 mars 1916_).

Au deuxième étage du bâtiment nº III de la citadelle de Mayence, de nombreuses portes numérotées s’ouvrent avec un bruit de lourde ferraille sur un long couloir, humide et sombre, dallé de pierre. La chambre nº 28 reçut les vingt-deux sous-lieutenants de notre détachement, tandis que les capitaines et les lieutenants, moins nombreux, étaient cloîtrés ensemble dans une chambre voisine. Pour vingt-deux hommes, la chambre nº 28 était insuffisante. Mais, pour des prisonniers, tout est toujours suffisant.

Deux fenêtres ont vue sur la cour intérieure de la citadelle. Déjà quelques officiers s’avancent pour prendre contact avec le paysage. Une voix impérieuse nous annonce qu’il est formellement prescrit que les fenêtres soient fermées toujours. Seuls, les vasistas peuvent être manœuvrés à volonté. Nous ne saisissons pas l’opportunité d’une telle interdiction, mais nous ne sommes pas ici pour comprendre les ordres qu’on nous donnera, même le plus fantaisistes.

Le long des murs, dans le sens de la longueur de la pièce, deux rangées de lits militaires superposés par deux, les châlits de fer s’emboîtant les uns au-dessus des autres, ce qui fait penser à des séries de boxes dans une exposition canine. Chaque lit est pourvu d’une paillasse de varech, extrêmement dure, et de deux couvertures de laine blanche. Près de la porte d’entrée, à gauche, il y a un grand poêle de fonte, où l’on nous allume du feu dès notre arrivée. Le milieu de la chambre est occupé par deux grandes tables massives, des bancs épais et des escabeaux. De chaque côté de la porte, quelques placards, hauts et étroits, armoires réglementaires de sous-officiers, sont alignés.

Telle est la cage où l’on nous enferme avec un bruit terrible de grosses clefs tournant dans de grosses serrures. Et les bottes pesantes résonnent sur les dalles du corridor. Mais, presque au même instant, le bruit des grosses clefs recommence, la porte s’ouvre en grinçant, et un officier allemand entre d’un air dégagé, la main à la casquette pour saluer.

--Bonjour, messieurs! dit-il sans accent.

L’_oberleùtnant_ (lieutenant en premier) est d’une élégance tout à fait soignée et son uniforme de campagne est d’un gris-vert incomparable. Il est jeune. Il a une figure ronde rasée de près, et des favoris en côtelettes lui descendant jusqu’à mi-joue. Il affecte une désinvolture aisée. Il a l’œil dur. Il parle bien le français, certes, et il a une tête déjà rencontrée en plus d’un coin de Paris. Il est mielleux, souriant, empressé, et dès l’abord on le sent cruel et faux. Par la suite, j’ai su qu’il se nomme Schmidt et qu’il est avocat dans la vie civile. Pendant la guerre il est officier d’artillerie, et, au camp de Mayence, il est chargé de la censure.

Le censeur pose sur la table un paquet d’imprimés et nous les distribue à raison de deux par individu. Ce sont des fiches de renseignements que nous devons remplir nous-mêmes en double expédition: l’une restera entre les mains de l’autorité allemande, l’autre sera envoyée en Suisse, au bureau Central de l’office des Prisonniers de Guerre, qui fonctionne à Genève sous les soins de la Croix-Rouge. Nom, prénoms, date et lieu de notre capture, telles sont les questions auxquelles nous avons à répondre. Elles ne sont que d’identité et d’état-civil. Mais il serait surprenant que rien ne fût tenté pour obtenir, peut-être, par accident, un détail intéressant d’ordre militaire.

En effet, voici le piège où l’on nous attend:

--A quel corps appartenez-vous? A quelle compagnie?

... A quelle brigade? A quelle division?

... A quelle armée?

Comme je laisse en blanc l’espace réservé aux réponses de ces questions indiscrètes, l’_oberleùtnant_ s’en aperçoit et m’en fait la remarque. Herr Schmidt est un malin. Il n’insiste pas, pour ne pas éveiller mon attention. Sur un ton détaché et comme s’il ne tenait pas plus que cela à être renseigné, il me dit en souriant:

--Vous faisiez partie de l’armée Pétain?

Mais je ne suis pas plus bête que l’astucieux censeur, et je lui réponds, en souriant aussi:

--Je ne sais pas.

Herr Schmidt va d’un prisonnier à l’autre, surveillant son enquête, jetant un mot à gauche, donnant une indication à droite, se répandant en gentillesses. De lui-même, peu à peu, il nous apprend ce que sera notre existence en captivité, car nous n’avons pas la moindre idée du sort qui nous attend. En dix-neuf mois de campagne, je n’ai guère passé que quelques jours de permission à Paris. Je n’ai pas vécu à l’intérieur. J’ignore tout du traitement que reçoivent en France les prisonniers allemands et jamais je ne me suis inquiété de ces choses. Nous laissera-t-on dans cette citadelle où l’inaction sera le supplice de toutes nos heures? Nous fera-t-on encadrer des corvées de travailleurs? Nous imaginons mille solutions. En fait, nul de nous ne sait rien. Le censeur de Mayence nous tire un peu de cette incertitude.

En premier lieu, nous demeurerons dans la chambre nº 28 pendant quatre ou cinq jours.

--C’est une espèce de quarantaine, nous explique Herr Schmidt, à cause des épidémies. On désinfectera votre linge et vos vêtements, vous prendrez des douches. Puis vous sortirez, et on vous affectera à une chambre de la citadelle, et vous partagerez la vie des camarades que vous voyez dans la cour. Vous pourrez faire tout ce que vous voudrez dans les limites du camp. Vous n’aurez qu’un certain nombre de consignes à respecter, et c’est tout. Vous serez maîtres de vous-mêmes et libres.

Herr Schmidt sourit. Si nous ne sentions pas la féroce ironie de ses paroles, nous lui demanderions si c’est vraiment sous ces espèces qu’on se représente l’idée de liberté en Allemagne.

--Vous serez bien, dit-il.

Tout le monde nous affirme toujours que nous serons bien. Singulière précaution! Ne sommes-nous donc pas assez grands garçons pour reconnaître de nous-mêmes les bontés que l’on aura à notre endroit, si l’on en a? Ou ne s’agit-il pas plutôt d’endormir nos craintes et de travailler pour nous insinuer des Allemands une opinion conforme à leurs désirs? N’est-il pas de propagande intelligente de nous aveugler un peu, tout au moins dans les premiers jours, pour que nous nous laissions entraîner à écrire en France, à nos parents et amis, que la captivité chez les Boches est la chose la plus douce qui soit et l’espoir le plus cher que puisse nourrir là-bas, dans la tranchée mortelle, le soldat qui se fatigue?

Nous avons le droit d’envoyer en France tous les mois deux lettres et quatre cartes postales. L’écriture en sera grosse et très lisible, sous peine de refus. Ces lettres seront de six pages, mais d’un format fixé. La kantine nous vendra du papier réglementaire, naturellement. Si la correspondance que nous expédions est limitée--et il faut qu’elle le soit, car, dans les loisirs que nous avons, nous passerions les heures à écrire et à encombrer le bureau du censeur,--nous pourrons en revanche recevoir autant de lettres, de cartes et de colis postaux de 5 kilogrammes, qu’on nous en enverra, et cinquante par jour, si cela nous plaît.