Part 15
Et les journaux se réjouirent pendant trois jours. On doit le reconnaître, l’effort allemand méritait un peu d’attention: un submersible de commerce, d’un fort tonnage, avait déjoué la surveillance des marines alliées et fourni une longue course. La menace n’était pas grosse de conséquences et le raid ne demeurerait qu’un raid, mais enfin, soyons généreux, l’Allemagne avait exécuté un joli tour de force. Ce fut du délire lorsque, quelque temps plus tard, échappant encore aux Anglais et rompant le blocus, le sous-marin rentra à son port de départ. L’Allemagne y perdit la tête, et les gazettes publièrent sérieusement que le _Deutschland_ avait ramené du nickel, du caoutchouc et de l’or en lingots pour une somme telle qu’il n’eût pas fallu moins de dix fois le tonnage du _Deutschland_ pour le transporter. La prouesse tournait à la tartarinade. L’Allemagne grisée ne cacha pas que le _Deutschland_ repartait sans délai pour un nouveau voyage. C’était narguer l’Angleterre. Le sous-marin partit en effet. Mais les cloches restèrent muettes. Des semaines passaient. Le silence persista.
Pour en finir, un officier arrêta monsieur le Censeur, lui fit part de nos inquiétudes, et lui demanda ce que le _Deutschland_ était devenu. Monsieur le Censeur eut un regard si dur, que l’on comprit: le sous-marin se reposait dans un port de la côte anglaise.
* * * * *
Les écoliers de Vöhrenbach consacraient leurs vacances à des jeux dont je ne me serais pas étonné, s’ils les avaient menés autrement. Mais ils me dévoilaient toute l’âme de la race.
Vous devinez qu’ils jouaient «à la guerre». Tous les enfants de France n’ont pas eu de divertissement plus savoureux. Pourtant, quel désaccord entre les gosses de chez nous et ceux de là-bas!
Chez nous, vous savez comment on pratique ce jeu si amusant. Nous sommes trois petits garçons et une petite fille. La petite fille, c’est l’infirmière. Jacques se coiffe du bicorne de général. Paul devient son officier d’ordonnance, et Pierre fait le cheval, parce qu’il est plus jeune. Et, tout de suite, le désordre éclate. L’infirmière prétend que le général est blessé, même avant la bataille, et le général se laisse dorloter. Pendant ce temps, Pierre jette sa bride et se transforme en artilleur, et l’officier d’ordonnance, abandonnant son poste, passe dans l’aviation. Notre grand Poulbot a pour toujours fixé de ces scènes qui vous désarment. Mais qu’aurait-il extrait des jeux de Vöhrenbach?
A Vöhrenbach, les jours de congé, une troupe sort du village. Ils sont cinquante, ou quatre-vingts, ou cent. Ils marchent par quatre, au pas, bien alignés. Ils ont des fusils. Un chef les guide. Ils chantent la _Wacht am Rhein_, et ce n’est pas une chanson pour rire; c’est un chœur à deux voix, parfaitement mené. Ils s’avancent vers le camp des prisonniers. Je les regarde. Ces gosses m’inquiètent. Ils longent les fils de fer. Soudain, des commandements. La formation se dilue. Des colonnes par un se meuvent. Les gosses vont à l’assaut du bois de sapins qui couronne la colline. Ils tirent des coups de fusil. Un clairon sonne la charge. Les petites colonnes s’étendent en lignes de tirailleurs. Est-ce possible? Je rêve sans doute. Ces gosses... Le plus âgé n’a pas douze ans. Chez nous...
Des camarades sont à côté de moi. Ils regardaient eux aussi et tous se demandaient s’ils ne rêvaient pas. Et nous ne disions rien, rien, rien.
* * * * *
De temps à autre, la _kommandantur_ nous offrait la comédie. Sans le vouloir, bien entendu. Elle avait tellement la hantise de l’évasion, qu’elle en soupçonnait vingt projets à la fois. Monsieur le Censeur a-t-il lu une lettre qui ne lui a pas semblé très catholique? _Sabre de Bois_ a-t-il vu, par le trou de la serrure, des préparatifs inquiétants? Le médecin juif a-t-il recueilli des bribes de conversation? En toute hâte, le Freiherr von Seckendorff s’alarme et il ordonne que des fouilles soient faites.
Un officier entre dans la chambre.
--Monsieur X***?
--Présent.
--Le commandant du camp m’a dit de visiter vos bagages.
--Visitez-les.
Et le prisonnier, que l’incident avait distrait, reprend ses occupations, comme si l’affaire ne l’intéressait pas.
L’Allemand est décontenancé.
--Vos bagages, monsieur, où sont-ils?
--Là, monsieur, sous mon lit et sur cette planche.
Si c’est le _Lièvre effrayé_ qui opère, il rougit jusqu’aux oreilles, qu’il a très grandes. Si c’est _Barzinque_, brute épaisse, il tire à lui la cantine et l’ouvre sans scrupule. Il remue tout, déplie le linge, plonge les doigts dans les poches des vêtements, ouvre les boîtes et farfouille à plaisir. Seule, la colère de ne rien trouver le trouble. Le _Lièvre effrayé_, lui, procède plus vite et plus sommairement. Ces bassesses indignes le gênent. Il pourrait mettre la main sur une boussole sans se rendre compte qu’il touche une boussole. Il a hâte de s’acquitter. Il exécute l’ordre, parce qu’il est soldat, mais il l’exécute mal. Et puis, il ne nous croit pas assez nigauds pour laisser traîner nos secrets dans une malle.
Le plus délicat reste à accomplir.
--Monsieur X***?
--Présent.
--Je dois vous fouiller aussi.
--Faites, faites.
Le prisonnier se lève, se plante devant le Boche, et attend. _Barzinque_ n’hésite pas. Le _Lièvre effrayé_ voudrait bien s’en aller.
--Votre portefeuille, je vous prie?
--Prenez-le.
Le prisonnier ne bouge pas. S’il ne savait pas que son impassibilité écrase l’Allemand, il poufferait.
--Vous n’avez plus rien, monsieur?
--.....
--Vous avez une carte et un _kompass_ (boussole)?
--.....
--Vous avez aussi de l’argent allemand?
--.....
--Le colonel dit que, si vous les donnez, il ne vous punira pas. Mais, si vous ne les donnez point, vous recevrez des arrêts de rigueur, et toute la chambre comme vous.
--.....
La cérémonie est terminée. Fut-elle plus sinistre que ridicule? Quand _Barzinque_ s’en va, fier comme un âne qui porte un sac d’éponges, ou quand le _Lièvre effrayé_ s’éloigne en se cognant à tous les meubles, tant il est confus, tous les prisonniers de la chambre éclatent de rire, et quelqu’un conclut toujours:
--On les aura.
* * * * *
Les officiers de l’armée française ont à mainte reprise rendu hommage au dévouement de leurs ordonnances. Mais quel hommage ne devons-nous pas aux nôtres, nous, officiers prisonniers? A Vöhrenbach, ils étaient une trentaine de soldats, et presque tous ne méritent que des éloges. Certes, quelques-uns ne faisaient pas toujours un joli métier, quand ils espionnaient pour le compte de la kommandantur. Hélas! la faim est mauvaise conseillère, et nous les oublierons, ces malheureux, pour donner toute notre gratitude aux autres. Car les autres étaient magnifiques.
Il n’y avait pas d’évasion d’officier où ne fût mêlée au moins une ordonnance. Souvent, le soldat quittait le grenier pour s’installer dans le lit d’un lieutenant, ou bien, revêtu d’une capote prêtée, il se glissait parmi nos rangs au moment de l’appel. Il dépensait des prodiges de ruse, pour tromper les Allemands et tromper aussi certains camarades à l’affût. Il n’ignorait pas ce qu’il risquait, la cellule et le retour dans un camp de troupe, bagne horrible. Mais il risquait tout d’un cœur ardent.
Et quelle insolence dans leur attitude en face des geôliers! Ils avaient de splendides audaces. L’Allemagne les habillait de façon à les rendre minables et souvent grotesques. Elle leur posait sur les bras et les jambes une bande à la peinture rouge. Ils grandissaient d’autant. O soldats de chez nous, si simples sur le champ de bataille, si dignes dans les camps d’esclavage! Comment noter cet héroïsme de toutes les heures dont vous ne vous relâchiez jamais et cette vertu française qui flambait en vos yeux tristes?
* * * * *
Quelquefois, une animation fébrile pénétrait au camp de Vöhrenbach, je veux dire parmi nos gardiens. C’est lorsqu’on attendait la visite d’un secrétaire de quinzième classe de l’ambassade d’Espagne. On balayait, on lessivait, on astiquait, on corsait l’ordinaire du jour, on hurlait, on chambardait tout. Cependant les prisonniers souriaient, dédaigneux du spectacle qu’on préparait.
Mise en scène parfaite. On gardait les apparences d’une haute impartialité. L’envoyé du roi Alphonse entrait à la _Kommandantur_, causait avec ces messieurs, se faisait montrer tous les locaux, examinait les poubelles, goûtait la purée de choux, admirait le paysage, et constatait que l’air de la Forêt-Noire est un air très sain. Après quoi, dans la chambre du colonel français assisté des chefs de bataillon, les prisonniers délégués par leurs camarades soumettaient leurs réclamations au secrétaire de l’ambassade. On avait toute liberté pour se plaindre. Les Allemands n’assistaient pas à l’entretien. A quoi bon? Le secrétaire prenait des notes, et, la séance terminée, allait présenter ses observations respectueuses à la _kommandantur_. Quand il s’en allait, il nous laissait de belles promesses; puis, comme par hasard, les officiers qui s’étaient plaints faisaient partie du prochain convoi pour un autre camp.
Qu’est-ce que l’Allemagne pouvait craindre des remontrances espagnoles, si les remontrances espagnoles se produisaient? L’Allemagne ne se soucie pas plus du jugement des neutres que des condamnations de l’histoire. Lorsque des bandits sont devant la cour d’assises pour avoir égorgé une dizaine d’innocents, il serait plaisant de leur rappeler la boutade célèbre: «Méfiez-vous de l’assassinat. Il conduit au vol, et de là à la dissimulation.» L’Allemagne se fichait des reproches oiseux. Entre deux visites de l’envoyé du roi Alphonse, nous portions des lettres de protestations à la _Kommandantur_. Monsieur le Censeur souriait et les fourrait au panier.
_à Henry de Forge_
CHAPITRE XVIII
LES ÉVASIONS
La vie des officiers prisonniers était assez insupportable pour que tous n’eussent qu’un désir constant et qu’un rêve: s’évader. Au premier abord, puis à la réflexion, l’entreprise paraissait le plus souvent impossible. Quel espoir de déjouer la surveillance des gardiens, de nuit et de jour, quand un épais réseau de fils de fer vous entoure et qu’une sentinelle est installée de trente en trente mètres le long de la barrière? Comment franchir tant d’obstacles? La raison démontrait la vanité du rêve. Et le rêve s’obstinait. Une seule issue: le hasard, mais guetté, cherché, provoqué, et voulu. Quand on examine la solidité du filet qui nous enfermait, on ne comprend pas que tant de prisonniers aient pu en sortir. Car, si le nombre est restreint de ceux qui ont passé la frontière, le nombre est considérable de ceux qui ont quitté leur camp. Beaucoup ont échoué au-delà. Il faut des forces peu communes pour arriver jusqu’au bout. La volonté ne suffit pas à soutenir dans l’épreuve un corps fatigué par un régime déprimant. Combien de malheureux, qui avaient parcouru à pied des centaines de kilomètres à travers l’Allemagne, sont tombés épuisés à quelques pas de la frontière suisse!
L’échec ne décourageait pas. En l’espace de deux mois, un lieutenant a tenté trois évasions. En quatre ans, le capitaine Derache, des chasseurs, ne s’est jamais résigné au sort des captifs, et c’est au douzième essai qu’il a réussi. On rapportait de lui une évasion sublime. Il était prisonnier dans un camp des bords de l’Elbe. Les environs étudiés, il se prépara. Seul, sans aide et sans confident, il creusa une galerie que nul ne soupçonna. Il l’étayait de caisses démolies et de boîtes de conserves vides. Il se débarrassait de la terre avec des ruses compliquées. Cette galerie le mena jusqu’à un égout. Le capitaine Derache s’équipa et partit. Longtemps, il marcha dans les immondices. Il apercevait une clarté au bout de l’affreux chemin. Hélas! tout s’écroula. Comme dans la scène des _Misérables_, une grille fermait la sortie de l’égoût. De l’autre côté, c’était le jour, l’Elbe et la liberté. Mais la grille, scellée au mur, en haut, à droite et à gauche, barrait la route. Que faire? Le capitaine secouait la grille maudite. Elle tenait bon. Soudain il sentit que par le bas elle n’était pas scellée. Sans hésiter, il s’enfonça dans les ordures, plongea, se glissa sous la grille, piqua une tête vers l’Elbe, traversa la rivière à la nage, et se redressa. Il était libre. Tant de courage méritait une meilleure récompense. Malheureusement, deux jours plus tard, le capitaine Derache rencontra des gendarmes. Il reçut deux balles au bras, fut repris, et, parce qu’il avait commis un crime immense, on l’enferma dans une forteresse, où, pendant six mois, on le tint au secret.
Il y eut des évasions tragiques. A Villingen, un officier russe fut tué par une sentinelle. Les sentinelles criaient: «Halte!» une seule fois, et tiraient. D’autres tentatives, vite connues dans les autres camps, causaient des joies délicieuses. Ainsi l’évasion de ces vingt-sept officiers qui, la même nuit, sortirent par une fenêtre d’un des forts d’Ingolstadt, traversèrent à la nage le fossé d’eau qui entourait la prison, et gagnèrent tous la campagne, sans éveiller l’attention des gardiens. Pour que la _kommandantur_ ne s’inquiétât pas de leur santé, ils lui laissèrent un bref billet et l’informèrent qu’ils s’en allaient en emmenant avec eux une ordonnance, «pour leur cirer les chaussures». Impertinence bien française.
Ces événements étaient une de nos grandes distractions. Longtemps à l’avance, on savait quel officier «travaillait» son projet, et l’on discutait entre amis les chances du camarade. Une évasion se montait avec autant de soins qu’une offensive du front, mais nous disposions de moyens limités. L’art consistait à faire tout avec rien. La question des vêtements était la moindre. Il y avait toujours dans les camps des pantalons, des vestons et des casquettes ou des chapeaux. D’où venaient-ils? Où se cachaient-ils? Mystère. Autant de problèmes dont la solution nous importait peu. Nous avions aussi des cartes, des boussoles, de l’argent boche. Il ne restait plus à démêler que le point principal: sortir du camp. Ici chacun gardait pour soi son idée. Et les imaginations avaient du travail.
Celui qui pouvait s’aboucher avec une sentinelle, se faufilait à une heure convenue sous les fils de fer, quand l’homme acheté était de faction. Procédé très simple, dont l’efficacité ne dura point. En effet, après chaque évasion, la _Kommandantur_ augmentait le nombre des sentinelles, et bientôt elles furent si rapprochées les unes des autres qu’il fallait la complicité de trois d’entre elles pour passer: la corruption devenait pour ainsi dire chimérique.
En outre, j’ai observé que de nombreux camarades, qui comptaient sur les factionnaires, étaient presque toujours repris au milieu même du réseau. Et je me demande si les Boches, au dernier moment, ne se ressaisissaient pas: ils avaient reçu déjà un peu de pain, quelques boîtes de conserves, ils n’espéraient peut-être plus rien du prisonnier qui s’évadait, et ils avaient à gagner en prévenant la Kommandantur.
Le mieux était de sortir de toute autre façon. Un matin, alors qu’un brouillard très épais couvrait tout le camp, un capitaine résolut de tenter froidement la chance. Entre deux guérites, il coupa les fils de fer avec une cisaille. Personne ne le voyait, il ne voyait personne et il n’entendait rien. Patatras! Le dernier fil coupé, il se trouva nez à nez avec un Boche qui faillit lui marcher dessus. Le scandale fut moins grand que vous ne présumez. Le capitaine aurait dû être traduit en conseil de guerre, à cause du bris de clôture dont il s’était rendu coupable. Mais la _Kommandantur_ ne lui infligea que quatorze jours d’arrêts de rigueur, parce que la cisaille avait été vendue par la kantine.
Les déguisements avaient des adeptes. On racontait des histoires merveilleuses propres à susciter des imitations. Les anciens nous disaient qu’à Mayence, un lieutenant français était sorti de la citadelle par le porche, en plein midi. Les hommes de garde lui avaient même rendu les honneurs. Quoi d’étonnant, puisqu’il portait une tenue très correcte d’officier allemand, et jusqu’au sabre? Ailleurs, un capitaine s’était habillé en ecclésiastique sans se faire remarquer, il avait frappé à la _kommandantur_ et, se présentant comme un prêtre suisse, chargé par la Croix-Rouge de visiter les prisonniers, ainsi qu’en témoignaient ses papiers en règle, il avait parcouru son camp en compagnie des officiers boches. On lui avait tout montré. Il s’était entretenu avec quelques-uns de ses camarades, il avait inscrit des notes sur son carnet, et toute la _kommandantur_ le reconduisit jusqu’à la porte avec les marques du plus profond respect.
A Vöhrenbach, les déguisements furent moins romanesques, mais aussi curieux. Le plus commun était celui de nos ordonnances, qu’on surveillait un peu moins que les officiers. Toutes les après-midi, vers deux heures, une dizaine d’ordonnances, conduites par deux soldats allemands en armes, allaient chercher à la gare les colis arrivés par le train du jour. Elles emmenaient une charrette à bras. A la gare, on ne les serrait pas de si près qu’une fuite fût très malaisée. C’était un bon hasard à courir. Un lieutenant le courut. Il s’échappa. Mais on remarqua sa disparition au moment de rentrer. Il n’avait pas eu le temps d’aller très loin. On le reprit. Et l’ordonnance, qui lui avait prêté ses vêtements, fut expédiée vers un camp de troupe.
Rien de plus délicat que de franchir ces terribles fils de fer. L’homme le plus courageux ne s’y essayait qu’en tremblant, non point de la crainte des sentinelles et de leurs fusils, mais de la peur de ne pas réussir. Au dernier moment, les genoux fléchissent, la sueur coule sur le front, le cœur bat violemment. Et, à peine sorti du dangereux passage, brisé déjà par cet effort, le prisonnier va courir tous les dangers. A vol d’oiseau, le camp de Vöhrenbach n’est guère à plus de quarante kilomètres de ce point de la frontière suisse qu’on appelle la boucle de Schaffhouse. Mais le pays est montagneux, ce qui ne rend pas la marche facile. En outre, toute cette région est fortement gardée. Des patrouilles de gendarmes, à cheval ou à bicyclette, parcourent les routes. Il ne faut pas songer à se risquer sur les chemins ou les sentiers muletiers. Les douaniers ont aussi leur zone de surveillance. Des réseaux de fils de fer entravent les issues naturelles. Des chiens policiers aident les gendarmes et les douaniers. Ils constituent l’écueil le plus rude. Comment dérouter un chien? En frottant d’ail la semelle des chaussures? Mais le procédé n’est pas infaillible. Et à tous ces obstacles matériels, ajoutez la fatigue physique et morale qui courbe les épaules, coupe les jarrets et trouble l’esprit. Le prisonnier voit partout des gendarmes. La fièvre le tient. Le plus souvent, quand il échoue, il a les yeux hagards et le rire nerveux de l’homme touché par la folie.
Un jour, un lieutenant était à bout de forces. Instinctivement, malgré les conseils de la plus élémentaire prudence, il se sentait attiré par la route. Depuis quarante-huit heures, il n’avait mangé que des limaces et des herbes, et la frontière était à douze kilomètres de lui. Il s’effondra dans un fossé et il pleura. La machine refusait de lui obéir, et sa volonté elle-même faiblissait. Allait-il crever là? Il renonça, et, se levant pour un dernier coup de collier, il n’eut assez de ressort que pour arriver jusqu’à une ferme. La fermière était seule. Le lieutenant parlait l’allemand comme un maître. Il demanda à manger. La fermière lui servit une omelette au lard. Le malheureux renaissait. Aurait-il pu, si légèrement restauré, reprendre sa marche? C’est douteux. Mais le quart d’heure de Rabelais l’obligea à se découvrir.
--Je ne peux pas vous payer. Je n’ai pas d’argent. Je suis officier français et je me suis évadé.
La fermière sourit.
--Vous plaisantez. Vous, un officier français? Racontez ça à d’autres, pas à moi.
--Je vous en assure.
--Vous parlez trop bien l’allemand.
--Je vous ai dit la vérité.
Les gendarmes vinrent chercher le lieutenant dans cette ferme. S’il avait eu quelques marks en poche, il était sauvé.
La réussite d’une évasion ne tient parfois qu’à un fil.
Un capitaine, qui parlait l’allemand sans difficulté et pour cette raison n’avait pas hésité à prendre le train, comme un vulgaire civil, était attablé dans un hôtel de Cologne. Nul ne soupçonnait qu’il fût un prisonnier en promenade. Il avait commandé correctement son repas, et la kellnerin ne lui avait rien trouvé de suspect. Elle lui apporta le premier plat.
--_Danke sehr_, dit le capitaine.
La kellnerin le regarda d’un air surpris, sans plus.
Au plat suivant:
--_Danke schön_, dit le capitaine.
Cette fois, la kellnerin se rendit à la caisse. La caissière prévint le gérant. Le gérant sortit. Bref, au dessert, interrogé par un gendarme, le capitaine dut s’avouer vaincu. Et savez-vous ce qui avait éveillé l’attention de la servante? Peu de chose: la politesse de l’officier français. En effet, dans un hôtel, dans un restaurant, dans une brasserie, jamais un allemand ne dit «merci beaucoup» ou «merci bien» à une kellnerin. Cela ne se fait pas. On tolère à la rigueur un «merci» tout court, un _Danke_ brutal, mais il est plus élégant de se taire. Ainsi l’exige la bienséance boche. Le capitaine paya cher sa politesse.
De même, mais ceci se conçoit avec moins de peine, un lieutenant se fit reconnaître et arrêter au guichet d’une gare, tandis qu’il demandait son billet. Pourtant il parlait bien l’allemand, mais son allemand était trop livresque. Il lui manquait cette souplesse du langage familier. En France, vous dites à l’employé de l’Ouest-État:
--Auteuil, deuxième, retour.
Vous ne lui dites pas:
--Voulez-vous me délivrer un billet de deuxième classe, aller et retour, à destination d’Auteuil?
Le lieutenant fut repris comme l’avait été le capitaine.
Pour ceux qui restaient, les évasions étaient d’admirables sujets de joie. La colère des Boches nous amusait. Ils ne savaient pas la dissimuler. Quand un officier manquait à l’appel, on sentait que le vieil _oberst_ de Seckendorff mourait d’envie de cravacher les autres. Ce qu’il n’admettait pas, cet honnête homme, c’est qu’un prisonnier qui s’évadait fût secondé par ses camarades. J’ai relaté la triple fuite qui eut lieu pendant les représailles, un soir où, à point, l’éclairage de la cour avait refusé de fonctionner. Seckendorff devint fou. Il fit installer deux nouvelles lampes à arc. Il fit placer des sentinelles dans tous les corridors de la prison. Les chambres 9, 11 et 15, convaincues d’avoir aidé au malheur de la _Kommandantur_, furent consignées. On leur imposa des appels supplémentaires. On défendit de fumer aux officiers de la _Stùbe_ 15, parce que l’évadé était un récidiviste dangereux. La fureur du vieil _oberst_ n’avait pas de mesure. Il nous harangua vigoureusement. Mais il revenait à ses moutons:
--Che ne comprends pas... che ne comprends pas...
Il aurait tant voulu trouver moins de fraternité parmi nous! Alors il décida que, sous peine de graves punitions, l’officier le plus ancien de chaque chambre serait dorénavant obligé de rendre compte, à chaque appel, des prisonniers absents.
Les représailles battaient leur plein. Les esprits étaient excités. Un tumulte de protestations se déchaîna parmi nous.
--Ah non!
--Nous ne sommes pas des espions.
--Nous sommes officiers.
--Ça ne se fait pas en France.
--A la gare!
--On refuse.
--Le règlement...
--Saint-Angeau...
Monsieur le Censeur allait tomber d’apoplexie. Il hurla, d’une voix rauque:
--Silence, messieurs!
--On refuse.
--Silence!
Déjà le poste accourait.
Un capitaine s’avança:
--C’est notre devoir d’aider nos camarades à s’évader, comme c’est notre devoir de nous évader nous-mêmes.
Il avait parlé sur un ton calme, mais ferme. L’_oberst_ en fut démonté.
--Oui, oui, certainement, bafouilla-t-il.
Puis, se redressant:
--Mais c’est mon droit de vous punir!
Et tous les prisonniers répondirent en chœur, d’un seul élan:
--Oui, oui.