Part 14
Dans l’après-midi, la manifestation eut encore lieu, mais pour saluer l’arrivée des camarades qu’on nous avait promis. Ils s’avançaient, masse épaisse, capotes bleues, képis rouges, escortés par une ribambelle de gosses curieux du spectacle, car tout Vöhrenbach était sur des épines. Une _Marseillaise_ immense courut à la rencontre de nos frères. La kommandantur devenait folle. Le poste sortit en armes. Les soldats firent entrer à coups de crosse les nouveaux prisonniers, que cette réception étonna. Ils nous l’avouèrent par la suite. Ils n’avaient jamais rien vu de pareil. Et pourtant c’étaient d’anciens prisonniers. Ils venaient de Heidelberg, mais il n’y avait parmi eux ni le colonel Colignon, ni le lieutenant Delcassé, ni aucune célébrité politique ou militaire. Sans doute réservait-on le lieutenant Delcassé pour un camp mieux choisi. Car il épuisa toutes les représailles, jusqu’au jour où on l’envoya enfin en Suisse; mais on l’y envoya trop tard; il y mourut: les Boches l’avaient tué.
Le soir, dans toutes les chambres, au milieu d’un fouillis de sommiers, de couvertures, de malles, de valises, et d’ustensiles de cuisine, on chantait. Le chef de poste monta pour nous prier de nous taire. Dans la plupart des chambres, il fut conspué. Comme le réfectoire nous était désormais fermé, on nous avait distribué des gamelles réglementaires. Elles devinrent des instruments de musique. L’officier de service, l’invraisemblable _Barzinque_, dit _Sabre de Bois_, toujours si plein d’importance, resta prudemment couché, ce soir-là. Un vent douteux soufflait sur le camp.
La journée du 19 avril ne fut pas plus calme. Les nouveaux prisonniers n’étaient pas habitués à ces manières. Ils n’auguraient rien de bon du scandale. Ils descendirent pourtant à l’appel du matin, comme les autres, avec leur gamelle à la main. On avait l’impression que le moindre geste maladroit provoquerait une révolte. Il y avait de la poudre dans l’air. Nous étions prêts à tout. Le train de l’après-midi nous amena encore une dizaine de camarades du camp de Villingen. Comme la veille, la _Marseillaise_ déferla sur nos gardiens désorientés. Comme la veille, le poste sortit, mit baïonnette au canon, chargea sur ceux d’entre nous qui s’attardaient dans la cour, et toute une escouade tint nos fenêtres sous la menace des fusils. Le vieil _oberst_ s’arrachait les cheveux. L’aide de ce camp se démenait de droite et de gauche. Monsieur le Censeur contractait plus que jamais ses mâchoires carrées, et _Barzinque_, devenu enragé, hurlait des choses inintelligibles. Et tous percevaient par moments le refrain goguenard:
_Comme à Saint-Angeau!_ _Comme à Saint-Angeau!_
Cependant, comme à Saint-Angeau, les restrictions s’accumulaient. Nous mangions dans nos chambres. La musique fut interdite. Interdits, les fauteuils et les chaises-longues. Interdit, le tennis; interdits, les agrès de gymnastique. La salle de douches fut fermée. Les lavabos furent fermés. On ne laissa qu’un robinet dans la cour. Ce robinet fut cause de scènes épiques. Les prisonniers faisaient leur toilette en plein air, et, comme ils n’avaient aucune raison de cultiver la crasse ou de ménager la pudeur des populations, la plupart exhibaient aux quatre points cardinaux leur nudité totale. Vociférations, cris, grincements de dents, tout fut vain. Mais la _kommandantur_ rouvrit la porte des lavabos.
--On les aura! fut le mot de cette victoire.
Nous tenions ferme. Les Boches aussi. Ils n’étaient pas satisfaits des lettres que nous avions écrites en France. Il y avait de quoi. Aucun de nous ne se plaignait. Nous avions profité de l’aubaine de ces trois lettres pour nous délivrer par avance de tout ce que nous ne pourrions plus dire, puisque désormais nous n’aurions plus droit qu’à une carte de dix lignes toutes les semaines. Et tous nous nous étions arrangés pour que nos familles ne s’alarmassent point.
Les représailles continuaient. Les contre-ordres suivaient les ordres. On ne s’y retrouvait plus. On nous rendit le réfectoire, parce que nous gâtions le plancher des chambres et parce que nous réclamions le remboursement du matériel que nous avions payé. Le colonel B***, le plus ancien d’entre nous, fut écroué dans la cellule des arrêts de rigueur sans motif spécial.
_Comme à Saint-Angeau!_ _Comme à Saint-Angeau!_
Les mauvaises nouvelles dont les Boches nous faisaient part nous réjouissaient. Et notre plaisir n’avait plus de bornes, quand nous apprenions de bonnes nouvelles de France. Or, nous sûmes que deux des officiers anglais qui devaient s’évader en quittant Vöhrenbach, étaient en sûreté à Berne: la kommandantur en fut charitablement informée. Des troupes russes avaient débarqué à Marseille: nous ne pouvions pas ne pas célébrer ce succès qui coïncidait avec la fête de Pâques. Le lendemain, les journaux ne nous furent pas distribués. La vente de l’alcool à brûler cessa. Le général commandant le XIVᵉ corps d’armée nous inspecta le 24 avril. On nous permit d’écrire une nouvelle lettre en France. Personne n’écrivit. Les Boches étaient furibonds. Le 28, un colonel, du cabinet du ministre de la Guerre, nous inspecta. Évidemment, on voulait constater les progrès du régime. Le colonel en fut pour son voyage. On nous retira les serviettes de toilette que l’administration nous fournissait gratuitement, et l’on nous rappela que la kantine en vendait. La _kommandantur_ était assaillie de réclamations. L’un exigeait la nourriture que les officiers allemands avaient à Saint-Angeau. L’autre se plaignait de l’éclairage électrique et voulait une lampe à pétrole.
_Comme à Saint-Angeau!_ _Comme à Saint-Angeau!_
La prairie nous était consignée. Une barrière limitait la zone de nos promenades circulaires. Les gens du village, plus que jamais, s’approchaient des fils de fer pour mieux nous voir. Le bruit de nos manifestations bouleversait les civils. Un groupe de jeunes gens passa devant le camp en chantant la _Wacht am Rhein_. Nous répondîmes en chantant la _Marseillaise_ une fois de plus. On nous défendit de la chanter, sous peine des pires châtiments. Le capitaine Chéron porta une lettre de protestation à la _kommandantur_: il fut expédié dans un camp de représailles plus rudes, en Pologne.
Au milieu de l’effervescence générale, des évasions ajoutaient leur pittoresque. Un même soir, à la tombée de la nuit, trois officiers franchirent les clôtures. Comme par hasard, les lampes à arc refusèrent de s’allumer dans la cour. L’électricien cherchait en vain les causes de l’accident. On crut à une manœuvre d’un prisonnier. Toute la garnison de Vöhrenbach prit les armes et accourut au pas gymnastique. On craignait une mutinerie. On alluma des torches. On organisa des patrouilles. On doubla les sentinelles. Tout le monde était aux abois. La femme du censeur assistait à l’alerte. Des cris montaient:
--_Posten! Posten!_
--_Posten!_
Nuit superbe. A dix heures et demie, _Barzinque_ s’aperçut que deux officiers manquaient. Il était fou de joie. Tout le camp respira. On s’attendait à une catastrophe, et il ne s’agissait que d’une évasion! La tragédie s’achevait en farce. Seul, le vieil _oberst_ Freiherr von Seckendorff, dit _Kœniggraetz_, ne riait pas.
Le jour vint où l’on nous distribua les fameuses paillasses dont on nous menaçait depuis longtemps. Au lieu de paille, elles contenaient des copeaux, qu’on nomme là-bas _Baùmwolle_, ou laine de bois. Quel pays! Cela produisit de nouvelles réclamations: nous voulions de la paille, comme à Saint-Angeau. Mais on eût été bien gêné de nous en fournir.
Une espèce de rythme animait les représailles. On nous rendait ceci d’une main, pour nous prendre cela de l’autre. Ainsi, l’on nous permit de jouer au billard et d’user des agrès de gymnastique, mais on suspendit le paiement des mandats jusqu’à une date indéterminée. Le 5 juillet, on nous restitua les châlits, sans toutefois nous desserrer. Le 7, on nous annonça solennellement que les représailles pour la correspondance étaient levées et que, sous peu de temps, le camp de Vöhrenbach redeviendrait un camp ordinaire. Que s’était-il donc passé? Rien, hormis que les Français et les Anglais avaient attaqué sur la Somme, et l’offensive tournait mal pour l’Allemagne. La France s’était redressée après Verdun et donnait un coup de boutoir. L’Allemagne n’avait donc plus d’amis là-bas? Mais alors, la prudence conseillait peut-être de se montrer moins dur pour les prisonniers français? L’Allemagne voyait chaque jour ses hommes et ses officiers s’en aller vers les camps de France. Il était temps sans doute de lâcher un peu les brides. Éternelle politique des Boches! Quand la fortune leur souriait, ils se montraient impitoyables. Quand leurs affaires se brouillaient, ils s’humanisaient. Quel prisonnier n’a pas observé les effets de cette loi de la balance dans les camps en Allemagne?
L’offensive de la Somme amena la fin de nos représailles le 29 juillet. La vie normale allait recommencer à Vöhrenbach, sauf pour la musique et les douches, dont l’interdiction subsistait. Le 30, on réorganisa des promenades à l’extérieur. Décidément l’offensive des alliés était sérieuse. Hélas! nos espoirs s’effondrèrent. Le 9 août, on arrêta les promenades. Le 27, on nous signifia qu’à l’avenir nous ne pourrions plus sortir dans la cour après six heures du soir, comme à Saint-Angeau. Les Boches reprenaient du poil de la bête. L’offensive ne les inquiétait plus. Enfin, le 14 septembre, ils étalèrent de nouveau toute leur sereine cruauté, en nous infligeant la mesure la plus barbare de toutes: suppression totale des soins du dentiste, _même dans les cas graves_. L’ordre du ministre, en date du 5 septembre, disait textuellement: «_Selbst in schweren Fällen_». Après cela, on n’a plus qu’à tirer l’échelle.
Disons vrai: il y eut des représailles plus sombres que celles du camp de Vöhrenbach. Néanmoins, celles que j’ai essayé de décrire ici suffirent pour ébranler le système nerveux de plus d’un prisonnier. On ne vit pas impunément avec l’esprit toujours tendu contre un ennemi sournois qu’on veut dérouter et humilier. Tant que les mauvais jours durent, on se tient droit, on subit le choc, on fait tête, on riposte. Mais ensuite, quand la fièvre tombe, quand le calme renaît, quel écroulement sinistre! Des officiers y ont perdu la raison. D’autres y ont gagné des neurasthénies incurables. Tous y ont laissé un peu de leur force. Si c’est ce que l’Allemagne désirait, elle est arrivée à ses fins. Mais espérait-elle autant de succès, quand ceux de Vöhrenbach lui jetaient au nez leur:
_Comme à Saint-Angeau!_ _Comme à Saint-Angeau!_
_à René Le Gentil_.
CHAPITRE XVII
LA VIE QUOTIDIENNE
(_Octobre 1916._)
Même pendant les représailles, les journées de Vöhrenbach étaient longues. Le problème de chaque matin comportait des solutions restreintes et peu variées, et plus d’un prisonnier se demandait au réveil par quels chemins il arriverait à l’appel du soir. Les travaux intellectuels, qui semblent les seuls raisonnables, finissent vite par fatiguer. Il n’est pas de pire endroit qu’une prison pour se pousser dans la connaissance du Dalloz ou pour se pénétrer des secrets du moteur à explosion. Quant aux lectures simples, elles supposent une santé physique et morale qu’on n’a pas toujours. Et l’on en vient tout naturellement à bricoler. Plus d’un officier rapportera de sa captivité un violon d’Ingres.
Les Russes avaient mis à la mode l’art des tapis. Les blessés aussi, dans les hôpitaux de France, exécutaient de ces réseaux de fils de coton ou de soie. Les ventes de charité vous en ont donné le dégoût. Pour un prisonnier, la confection d’un petit tapis était son premier travail manuel. Il en achevait deux ou trois, de la taille d’un mouchoir de poche, et, pour passer à un autre genre d’exercice, il accrochait au mur son métier rectangulaire ou octogonal qui ne servirait plus. D’autres soucis l’appelaient. Généralement, il se tournait soit vers le _Tarso_, soit vers le _Kerbschnitt_.
Le _kerbschnitt_, c’est la sculpture par entailles. On prend une planche de noyer d’Amérique, qui est une matière tendre, on y trace des dessins géométriques, et, avec un canif spécial, on creuse le bois. On obtient ainsi des panneaux qui rappellent certaines armoires bretonnes ou des bahuts basques. Une importante maison allemande alimentait la kantine en objets bruts, mais ornés de dessins tout prêts, que l’artisan n’avait plus qu’à sculpter: coffrets de toutes les tailles et de toutes les formes, petits bancs, ronds de serviettes, nécessaires de bureau, cadres à portraits, porte-manteaux, tabourets, et jusqu’à des fauteuils et des tables. La kantine procurait tout ce qu’on désirait.
Le _tarso_ est plus délicat, sans exiger un apprentissage extraordinaire. On prend une planche de noyer d’Amérique; on y trace un dessin quelconque: fleurs, fruits, guirlandes, paysages; avec un couteau à lame minuscule, on marque une incision profonde le long de toutes les lignes du dessin; ensuite, soit avec des liquides particuliers, soit avec des couleurs à l’eau, on peint le motif à volonté; enfin, quand la peinture est sèche, on vernit la planche avec du vernis-tampon, à la manière des ébénistes. Il faut des jours, et des semaines quelquefois, pour que le résultat soit satisfaisant. Mais alors le succès récompense l’ouvrier; le vernis s’est étalé merveilleusement, il a comblé les incisions marquées par le couteau, et le panneau terminé imite, à s’y tromper, la marqueterie. Les objets qu’on traite au _tarso_ sont les mêmes que ceux qu’on sculpte. On en vend qui sont préparés. Mais rien ne vous empêche d’effacer la garniture boche avec du papier de verre et de la remplacer par une décoration de votre goût. Les raffinés vont plus loin, et, dans ces incisions au couteau qui doivent abuser le regard, ils introduisent de l’étain ou du cuivre. L’effet n’est peut-être pas plus heureux, mais l’achèvement de l’œuvre demande plus de temps, et le prisonnier ne souhaite pas autre chose.
Ce ne sont là qu’ouvrages de jeunes filles. D’aucuns, plus ambitieux, construisent eux-mêmes les coffrets avant de les décorer et de les vernir. Ils achètent à la kantine une planche de noyer, ou de poirier, ou de citronnier, ou d’acajou, ou de palissandre, de l’épaisseur et des dimensions qu’il leur plaît, car la kantine fournit tout, et ils exécutent le montage de la boîte dont ils rêvent, en queue d’aronde, comme les meilleurs professionnels. De la boîte au meuble, la distance n’est pas grande. Des officiers ont construit de jolies choses au milieu des laideurs qui les entouraient, et j’ai vu des classeurs ou des étagères qui étaient de véritables objets d’art. Cependant que certains s’usaient les yeux sur des dentelles compliquées, d’autres s’appliquaient à ces sparteries d’aspect rude qu’on nomme du _makramé_, et quelques-uns, qui ne doutaient de rien, s’exerçaient à relier en toile ou en cuir les livres de la bibliothèque ou de leurs camarades.
Mais tout camp de prisonniers possède des spécialistes auxquels tout le monde pense et dont personne ne parle: ce sont les topographes, qui, parmi les gardiens qui vont et viennent, trouvent le moyen de reproduire à la main, à un nombre indéterminé d’exemplaires, la carte indispensable à celui qui va s’évader. Ils se dévouent pour tous avec une ardeur que rien ne démonte. Le temps n’a plus de prix en prison. Une carte est-elle découverte par la kommandantur? Peu importe. Le topographe en reproduit une nouvelle, et l’incident est clos.
Enfin, bon nombre d’officiers tiennent un journal de captivité en double ou en triple expédition, de crainte que l’une d’elles ne soit confisquée par les Boches trop curieux. On collectionne les ordres odieux, les mots significatifs, les anecdotes ridicules. Celui-ci inscrit ponctuellement sur un carnet les menus qu’on lui a servis depuis qu’il est en Allemagne; un autre enregistre le contenu des colis qu’il reçoit de France; un troisième possède tous les communiqués officiels, aussi bien ceux des empires centraux que ceux des puissances de l’entente, et l’on a souvent recours à lui pour trancher une discussion d’où l’on ne sortait pas.
* * * * *
Les prisonniers ont le droit de s’abonner à des gazettes dont la kommandantur autorise la lecture. On s’arrange pour que, dans une même chambre, on ait des feuilles différentes, afin de pouvoir confronter les nouvelles, et tel s’abonne pour un mois à la _Frankfùrter Zeitùng_ ou à la _Koelnische Zeitùng_, terrible aux Français, et tel choisit le _Lokal Anzeiger_ de Berlin, qui est un organe officieux, ou la _Neùe Freie Presse_ de Vienne, tandis que tel enfin préfère _Der Bùnd_ de Berne. On ne peut pas lire tous les journaux allemands: le _Vorwaerts_, par exemple, et les cahiers où pérore Maximilien Harden nous sont interdits. En revanche, certaines feuilles suisses, telles que le _Bùnd_ ou le _Berner Tagblatt_, sont permises. Inutile, j’imagine, d’insinuer que ces journaux sont pour nous d’une neutralité suspecte. Et la preuve en est qu’on me refusa à Vöhrenbach un abonnement aux _Basler Nachrichten_, qui ne paraissaient pas assez neutres sans doute à monsieur le Censeur. Car il y a des neutralités que l’Allemagne n’admet pas: celle du _Journal de Genève_ ou de la _Gazette de Lauzanne_ n’entrait pas plus dans nos camps que la partialité de l’_Action Française_ ou du _Figaro_.
Cependant, l’Allemagne ne nous condamnait pas à ne lire que des journaux de langue allemande. Je dis: de langue, car c’est tout ce que n’avaient pas d’allemand la _Gazette des Ardennes_, _le Petit Bruxellois_, et le _Continental Times_. Les Français et les Anglais pouvaient tous comprendre la lettre, sinon l’esprit de ces horribles papiers. La _Gazette des Ardennes_, la plus notoire, était une arme aussi dangereuse que les gaz asphyxiants. Elle attaquait le moral des populations envahies et des camps de prisonniers. On ne songe pas sans angoisse au désespoir qui a dû frapper les esprits faibles et livrés à eux-mêmes, quand on leur prouvait que tout allait en France et chez les alliés comme dans le pire des mondes. Pour quiconque ne savait pas lire, les articles étaient bien écrits. Pas un numéro de la _Gazette des Ardennes_ ne paraissait sans contenir des «morceaux choisis» de Clémenceau ou de Gustave Hervé. Admirez le système: on découpe, dans un éditorial quelconque, un ou deux paragraphes où se font jour des restrictions, ou des protestations, ou des plaintes sur les affaires et leur conduite et leurs conducteurs, et le tour est joué. Le lecteur accuse Clémenceau de trahison et pleure sur les destinées de la France, sans songer que, dégagé du contexte qui l’éclairait ou l’excusait, le paragraphe immonde ne signifie peut-être plus ce que l’auteur voulait qu’il signifiât. En outre, il serait nécessaire de comparer les originaux et les reproductions, car rien ne prouve que la _Gazette des Ardennes_ n’ait jamais publié de faux clémenceaux ou des hervés de commande. A Vöhrenbach, on s’amusait des turlupinades de la _Gazette des Ardennes_. On n’était dupe ni des lamentations «d’un bon Français», ni de l’apitoiement sans signature d’un Boche sur les malheurs de la France livrée aux Anglais. Mais quand la kommandantur nous demandait de lui remettre nos vieux journaux pour que les soldats français eussent quelque chose à lire dans leurs camps de misère, elle prêchait dans le vide.
* * * * *
Tous les soirs, vers cinq heures, on nous affichait le communiqué boche sur le mur du poste de police. C’était un des moments de la journée les plus importants. On se groupait autour du papier officiel. Un capitaine traduisait à haute voix pour tous ses camarades. Mais on lui réclamait souvent le texte exact, qui nous intéressait en particulier aux jours de nos offensives. Le communiqué boche réalisait alors des prodiges d’expressions, et il exécutait, suivant les circonstances, une admirable gymnastique de phrases, de périphrases et de litotes charmantes. Avec un peu d’habitude, sans être très fort en allemand, on se rendait compte de la valeur de nos succès, rien que par les circonlocutions dont l’état-major de Berlin enconfiturait ses échecs. Le vocabulaire de la défaite était d’une richesse inouïe. Quels poètes que ces Allemands! Et d’abord, qu’on le sache, les vaillantes troupes du kaiser avaient toujours repoussé l’ennemi. A y regarder de près, c’était vrai, car le communiqué ne disait pas si l’ennemi avait été repoussé sur sa ligne de départ ou après avoir enfoncé le front allemand sur dix kilomètres de profondeur. D’ailleurs on repoussait l’ennemi de tant de façons! On l’avait contenu, ou arrêté, ou chassé, ou refoulé; ou bien, on s’était retiré devant lui, à moins qu’on n’eût évacué la position _planmässig_, conformément au plan fixé. Au fond, les Allemands ne faisaient que ce qu’ils voulaient, et l’échec de Verdun était conforme au plan, et conformes au plan aussi les pertes de la Somme. Avec des principes pareils, on n’est jamais vaincu. Le communiqué boche nous offrit souvent des joies insoupçonnables.
Les murs de la plupart de nos chambres étaient tendus de cartes, et de bonnes cartes, vendues à la kantine. Tous les fronts, nous les avions, même celui de Mésopotamie, à une échelle sérieuse. Le front français tenait en cinq feuilles au 1/100.000ᵉ, tirées pendant la guerre d’après notre carte au 1/80.000ᵉ. Le front russe, au 1/250.000ᵉ, allait du plafond jusqu’à un mètre du sol. Des ficelles, retenues par des épingles, suivaient les variations de la ligne. Dans une chambre, les gains réalisés au cours de la bataille de la Somme étaient peints de couleurs différentes pour qu’on pût juger des progrès de chaque mois. A côté de ce tableau de victoire, on avait affiché froidement la carte des environs de Vöhrenbach et de la frontière suisse. Elle était trop apparente pour que la Kommandantur s’avisât de la chercher à cette place. Malheureusement, un jour, _Sabre de Bois_, dit _Barzinque_, visitant la chambre, s’arrêta devant le point faible. Mais un lieutenant s’empressa de le renseigner:
--C’est le front de la Somme, monsieur. Voyez-vous? Toute cette partie en jaune, c’est l’avance des Français pendant le mois de juillet. Cette tranche bleue, c’est la portion conquise par les Anglais en août. La zone rouge.....
--Oui, oui, répondit lentement _Barzinque_.
Et il s’en alla sans insister.
* * * * *
Lorsque les armées allemandes avaient remporté un succès, nous en étions informés avant l’heure du communiqué. Brusquement, dans le courant de l’après-midi, les cloches de l’église entraient en branle et, durant quelques minutes, elles sonnaient à toute volée. Chaque jour de victoire était jour de Pâques. L’airain s’en donnait comme s’il se reposait depuis des années. Et rien ne nous poignait le cœur comme cette ivresse sonore d’où nous venait un désespoir affreux, tel un mauvais songe. Quel tumulte pendant ces mois de mars et d’avril 1916! Quand la musique commençait, une angoisse voilait nos yeux:
--Verdun?
Un matin, les cloches sonnèrent à tout casser. Quel événement allait-on nous annoncer? La prise de Paris? Ou la fin de la guerre? Pleine de sollicitude, la Kommandantur nous afficha cette brève nouvelle:
«_Le sous-marin_ Deutschland _est en Amérique_.»