Le prétendant américain

Part 8

Chapter 83,871 wordsPublic domain

--Ma foi... je ne me préoccuperais pas de cela, à votre place; je vous assure que je pourrais résoudre la question pour vous; êtes-vous d’une autre essence que moi?

--Mon Dieu!... non.

--Êtes-vous meilleur?

--Oh!... certainement pas.

--Êtes-vous aussi bon? Allons?

--Mon Dieu!... Je... la vérité est que vous me prenez tellement à l’improviste...

--A l’improviste? Ma question est bien simple. Voyons! comparons-nous simplement au point de vue valeur; vous conviendrez, je pense, qu’un bon ouvrier en chaises qui gagne ses vingt dollars par semaine, qui a une certaine expérience de la vie, de ses ennuis, de ses vicissitudes, est tant soit peu supérieur à un jeune homme comme vous, qui ne sait rien faire, ne peut gagner sa vie d’une manière assurée, n’a aucune expérience et ne sait que ce qu’il a lu dans les livres; allons, si moi je ne faisais pas fi d’un héritage, de quel droit le dédaigneriez-vous, s’il vous plaît?

Tracy dissimula sa joie tout en remerciant intérieurement Barrow de sa dernière remarque. Mais une pensée surgit à son esprit, et il répondit avec chaleur:

--Écoutez: je ne parviens pas à saisir vos théories, vos principes, si ce sont réellement des principes. Vous êtes tout à fait inconséquent avec vous-même. Vous êtes hostile, dites-vous, à l’aristocratie, et cependant vous accepteriez un duché si vous le pouviez. Dois-je donc croire que vous ne blâmez pas un duc qui conserve sa position?

--Certainement non.

--Et vous ne blâmeriez ni Tompkins, ni moi d’accepter un héritage?

--Certainement non.

--Alors qui blâmeriez-vous?

--La nation entière, la masse d’un peuple qui tolère l’infamie, l’outrage d’une noblesse héréditaire à laquelle elle n’aura jamais accès.

--Allons, vous vous perdez dans des subtilités qui ne constituent pas des distinctions.

--Non, certes; j’y vois très clair. Si je pouvais abolir un régime aristocratique en refusant les privilèges qu’il comporte, je serais un gredin de les accepter sans chercher à renverser ce régime.

--Je crois que je commence à vous comprendre et à saisir votre idée. Vous ne blâmez pas les quelques privilégiés qui se cramponnent au bien-être des manoirs dans lesquels ils ont été élevés; vous en voulez à la masse inepte et toute puissante d’une nation qui tolère l’existence de ces demeures?

--C’est cela! c’est cela! A force de réfléchir, vous arrivez à voir clair.

--Merci!

--Ne me remerciez pas. Si vous m’en croyez, suivez mon conseil: lorsque vous retournerez dans votre pays, si vous trouvez la nation prête à abolir ces distinctions infâmes, donnez-lui un coup de main; mais si elle n’en est pas là, et qu’il vous tombe un héritage sur la tête, ne faites pas l’imbécile... prenez-le.

Tracy lui répondit très sérieusement et avec conviction:

--Aussi vrai que je suis là, je le ferai.

Barrow se mit à rire.

--Je n’ai jamais vu un garçon comme vous. Je commence à vous croire vraiment doué d’une riche imagination. Avec vous, le rêve le plus abracadabrant devient une réalité, on finirait par croire que vous trouveriez tout naturel d’hériter d’un duc.

Tracy rougit, Barrow continua:

--Un duché! oh, oui, prenez-le si on vous l’offre; mais, en attendant, cherchons une situation plus modeste. Si vous trouvez une place de surveillant chez un charcutier à sept ou huit dollars par semaine, renvoyez votre héritage aux calendes grecques, et ne lâchez pas votre place.

CHAPITRE XV

Tracy dormit plus tranquille. Il avait entrepris une mission très belle (il en était fier d’ailleurs) et avait dû lutter contre des obstacles imprévus; s’il n’en sortait pas victorieux, ce n’était certainement pas à sa honte. Vaincu par les événements, il avait le droit de se retirer avec les honneurs de la guerre, et de retourner chez lui la tête haute pour reprendre son rang dans la société. Pourquoi pas, après tout, puisque le fabricant de chaises, enragé socialiste, le ferait lui-même? La conscience de Tracy se sentit considérablement allégée.

Il se réveilla plus satisfait qu’il ne l’avait été depuis longtemps et impatient de recevoir son télégramme. Né aristocrate, devenu accidentellement démocrate, il retournait à son premier état. Il fut tout émerveillé en constatant que ce changement n’était pas un rêve, une utopie aussi creuse que celles dont il se nourrissait l’esprit depuis longtemps; s’il avait pu observer lui-même, il aurait remarqué que son maintien avait pris un je ne sais quoi de fier.

Il descendit, et en entrant dans la salle à manger, il aperçut Marsh, dans la demi-clarté du hall, qui du doigt lui faisait signe d’approcher. Tracy se sentit rougir et il lui demanda avec un air de majesté offensée:

--C’est moi que vous appelez?

--Oui.

--Pourquoi?

--Je veux vous parler en particulier.

--Vous pouvez me parler ici.

Marsh parut étonné et pas autrement satisfait; il s’approcha:

--Oh! dit-il, vous préférez que ce soit en public? Ce n’est pas dans mes habitudes.

Les pensionnaires se groupèrent, très intrigués par le dialogue.

--Eh bien! parlez, dit Tracy, que voulez-vous?

--N’avez-vous pas oublié quelque chose?

--Moi, mais non... pas que je sache.

--Vraiment?... Réfléchissez un instant.

--Je ne saisis pas ce que vous voulez dire; au lieu de me faire perdre mon temps, veuillez aller droit au fait.

--Eh bien! répondit Marsh en élevant la voix, puisque vous voulez que je vous le dise en public, vous avez oublié de payer votre pension hier.

En effet, cet héritier d’une fortune d’un million de rentes avait si bien rêvassé qu’il en avait oublié cette misérable somme de deux ou trois dollars; comme châtiment, on le lui jetait à la face devant tous ces gens qui paraissaient déjà se réjouir de sa situation embarrassée.

--C’est tout? Tenez, voici votre argent et soyez rassuré.

Tracy porta la main à sa poche avec un mouvement de colère... mais il n’y trouva rien. Le rouge lui monta au visage. Les autres le regardaient en souriant d’un air narquois. Après une courte pause, il reprit:

--J’ai... j’ai été volé.

Les yeux du vieux Marsh jetèrent des éclairs.

--Volé? dites-vous. Volé? c’est votre excuse? cela ne prend plus: c’est trop vieux. Vous me servez la rengaine de tous ceux qui ne trouvent pas d’ouvrage quand ils en cherchent et qui ne le veulent pas quand ils en trouvent. Au tour de M. Allen, maintenant; qu’on me l’appelle au plus vite; il a oublié, lui aussi, de payer sa pension hier soir; je l’attends.

Une des négresses descendit en grande hâte, la figure bouleversée:

--M. Allen a disparu.

--Quoi? disparu?

--Oui, monsieur, disparu et il a emporté tout ce qu’il pouvait, jusqu’aux serviettes et au savon.

--Tu mens, négresse.

--C’est comme je vous le dis, monsieur; il a pris aussi les chaussettes de M. Sumner et la chemise de M. Taylor.

Marsh, furieux, se tourna vers Tracy.

--Et maintenant, dites-moi quand vous me payerez?

--Mais... aujourd’hui, puisque vous êtes si pressé!

--Aujourd’hui? Vraiment! C’est dimanche et vous n’avez pas d’ouvrage. J’aime assez cette réponse. Allons, dites-moi un peu où vous trouverez l’argent?

Tracy sentait de nouveau la colère le gagner; il résolut de frapper un grand coup et d’ébahir tous ces gens.

--J’attends un câblogramme de chez moi.

Le vieux Marsh resta bouche bée, muet d’étonnement. Cette idée était si belle, si extravagante qu’il n’en revenait pas. Lorsqu’il se ressaisit, il reprit sur un ton ironique:

--Un câ-blo-gramme. Voyez-moi cela, Messieurs et Mesdames! un té-lé-gramme. Il attend un câblogramme, lui, cet imbécile, ce propre-à-rien, ce fainéant! De son père, il faut croire? A un ou deux dollars le mot; ces gens-là n’y regardent pas de si près! Son père est... est...

--Mon père est un duc anglais.

Tous tombèrent assis, foudroyés par la sublimité de cette idée; puis ils partirent d’un éclat de rire homérique, à faire trembler les vitres; mais Tracy était trop en colère pour se rendre compte de la gaffe qu’il venait de commettre.

--Laissez-moi sortir, dit-il. Je...

--Une minute, monseigneur, reprit Marsh en saluant très bas. Où donc votre Grâce veut-elle aller?

--Chercher ma dépêche: laissez-moi passer.

--Pardon, vous resterez ici.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que je dirige une pension depuis longtemps; je ne suis pas né d’hier et je ne suis pas de ceux qui se laissent prendre aux racontars des fainéants incapables de trouver de l’ouvrage chez eux. Je veux dire que vous ne me brûlerez pas la politesse ainsi.

Tracy s’avança vers le vieux, mais Mrs Marsh les sépara.

--Calmez-vous, monsieur Tracy, dit-elle. Et vous, Marsh, ajouta-t-elle, en se tournant vers son mari, ménagez vos expressions. Qu’a-t-il fait pour être ainsi traité? Ne voyez-vous pas que les soucis et la misère lui font perdre l’esprit? Il n’est plus responsable.

--Merci de votre commisération, madame; je n’ai nullement perdu l’esprit; je ne demande qu’une chose: qu’on me laisse courir jusqu’au télégraphe...

--Vous n’irez pas! cria Marsh.

--... ou qu’on y envoie...

--Y envoyer!... C’est le comble! Qui donc serait assez fou pour se charger d’un message pareil...

--Voici M. Barrow, il ira pour moi... Barrow...

Explosion de rire.

--Écoutez donc, Barrow, il attend un câblogramme!...

--Un câblogramme de son père!

--Oui; et vous ne savez pas, Barrow! Ce garçon est un duc, s’il vous plaît. Chapeau bas! tous!

--Parfaitement; il a oublié chez lui la couronne qu’il porte le dimanche et il a demandé à son papa de la lui envoyer...

--Allez donc chercher ce télégramme, Barrow! Sa Majesté est un peu impotente aujourd’hui!

--Assez! cria Barrow, laissez-le s’expliquer.

Puis, se tournant vers Tracy:

--Que signifie tout cela? lui demanda-t-il sévèrement. Quelles folies venez-vous de débiter? Vous pourriez avoir plus de sens commun.

--Je n’ai rien fait d’extravagant, et si vous voulez aller jusqu’au télégraphe...

--Oh! je vous en prie, cessez de bafouiller! Je suis votre ami dans la peine comme dans la joie, mais en ce moment vous perdez l’esprit et vraiment cette histoire de télégramme est grotesque.

--J’irai, moi, vous le chercher.

--Merci du fond du cœur, Brady. Je vais vous donner un mot. Allez vite et on verra bien!

Dès que Brady fut sorti, un certain calme succéda au tohu-bohu de tout à l’heure. Les autres, en réfléchissant, finirent par se dire: Peut-être attend-il, au fond, un télégramme, peut-être a-t-il réellement un père quelque part, peut-être avons-nous été un peu trop précipités dans notre jugement.

Les conversations se calmèrent peu à peu et finirent même par cesser. Les pensionnaires se séparèrent. Barrow voulut emmener Tracy, mais il refusa:

--Pas tout de suite, dit-il.

Et comme Mrs Marsh et Hattie insistaient:

--Tout à l’heure, ajouta-t-il, je préfère attendre mon câblogramme.

Le vieux Marsh lui-même commençait à regretter ses procédés violents; aussi voulut-il faire des excuses à Tracy en se rapprochant de lui avec des yeux plus doux; mais Tracy l’éloigna d’un geste digne. Un silence de mort planait sur cette maison. C’était à se demander si on assistait à un enterrement. Lorsque les pas de Brady retentirent, tous les assistants sa levèrent et regardèrent du côté de Tracy, près de la porte; ils se rapprochèrent involontairement, mais un sentiment de discrétion les retint. Pendant ce temps, Brady remettait ostensiblement une enveloppe à Tracy qui la montra à tous pour bien les faire rougir de honte. Il ouvrit son télégramme et le parcourut; mais il laissa tomber le papier jaune et devint blême. Il n’y lut qu’un seul mot: «Merci.»

Le loustic de la maison, un grand gaillard dégingandé et maigre, ouvrier calfat de son état, rompit le silence général de l’assistance émue: il se mit à pousser des cris comme un enfant qui perce ses dents, enfouit sa tête dans ses mains en hurlant: Oh! papa, comment avez-vous pu être si cruel?

Ces cris enfantins, ces gestes, et l’attitude de ce grand pitre étaient si comiques qu’ils provoquèrent un éclat de rire formidable; toute cette bande se vengeait ainsi du fugitif regret qu’elle avait éprouvé en se reconnaissant des torts envers Tracy; tous s’acharnèrent de plus belle après la pauvre victime comme des chiens lancés à la poursuite d’un chat blessé.

Tracy répondit par des provocations générales qui donnèrent lieu à de nouveaux incidents bruyants; mais lorsque, changeant ses batteries, il invita chacun en particulier à se mesurer avec lui, ils se montrèrent moins braves, trouvèrent la plaisanterie moins drôle et le calme se rétablit.

Marsh allait intervenir, lorsque Barrow l’arrêta:

--Assez maintenant, dit-il, laissez-le tranquille. Vous n’avez à lui reprocher qu’un léger retard de paiement; je me charge de tout.

La patronne lui lança un regard de gratitude et d’admiration pour la preuve de courage qu’il donnait en prenant la défense de l’étranger persécuté; sa fille, très aguichante dans sa robe des dimanches, simple et fraîche, lui envoya un baiser du bout de ses doigts roses, lui disant avec un sourire charmeur et un ravissant mouvement de tête:

--Vous êtes le seul homme ici, le seul brave de la bande: je suis votre amie, mon cher.

--Quelle honte, Puss! de parler ainsi; je n’ai jamais vu une enfant terrible comme vous.

Il fallut employer toute la persuasion possible pour obtenir de Tracy qu’il déjeunât; il s’y refusait, disant que jamais plus il ne mangerait dans cette maison où il avalait des injures avec le pain qu’on lui offrait; qu’il aurait le courage de se laisser mourir de faim plutôt que de céder.

Il céda pourtant, et lorsqu’il eut achevé son repas, Barrow l’emmena chez lui; il lui bourra une pipe et dit gaiement: «Maintenant, mon vieux, vous vous trouvez en pays ami; rentrez votre fanion. Vous êtes un peu bouleversé par vos ennuis, cela se comprend, mais ne vous laissez pas trop aller à votre découragement; n’y pensez plus, c’est le plus sûr moyen de vous remonter; on se tue à ruminer ses ennuis, et il faut que vous conserviez tout votre moral.

--Oh! pauvre moi!

--Allons, assez! Pas de désespoir, s’il vous plaît, il faut que vous descendiez au bas de l’échelle, et que vous restiez gai malgré tout, comme si vous aviez trouvé le Pérou.

--C’est facile à dire, Barrow, mais comment voulez-vous que je chasse le noir de mon esprit, que je sois gai, que je m’intéresse à quoi que ce soit, quand je me sens assailli par mille calamités? Non, non, l’idée seule de distractions me révolte. Parlons plutôt de mort et d’enterrement.

--Ah! non, pas encore. Il y a mieux à faire pour le moment. D’ailleurs, je sais bien comment vous distraire; j’ai envoyé chercher ce qu’il faut pendant que vous déjeuniez.

--Vraiment? Et qu’est-ce que c’est?

--Tiens! la curiosité revient! Allons c’est bon signe; il y a encore de l’espoir.

CHAPITRE XVI

Brady entra, apportant une boîte qu’il déposa; puis il sortit en disant:

--Ils en terminent une autre qu’ils apporteront aussitôt finie.

Barrow tira de la boîte un tableau à l’huile d’un pied carré environ, non encadré; il l’exposa à la lumière; il en prit un second, tout en examinant la physionomie de Tracy. Ce dernier restait impassible et ne manifestait pas le moindre intérêt.

Barrow plaça le second tableau à côté du premier, et regarda Tracy du coin de l’œil pendant qu’il en exhibait un troisième. L’apparition du nº 3 fit esquisser un sourire à Tracy; il regarda le nº 4 avec intérêt, et au nº 5 il se mit à rire, d’un rire soutenu et franc qui ne s’arrêta qu’au nº 14.

--Oh! ça va mieux maintenant, lui dit Barrow; les distractions agissent sur vous; vous êtes sauvé.

Les tableaux étaient hideux comme coloris, monstrueux comme dessin et exécution; ils représentaient tous le même sujet sous une forme aussi grotesque qu’imparfaite.

Figurez-vous un mécanicien habillé de vêtements criards, qui tient majestueusement une main appuyée sur un canon; au second plan, un bateau à l’ancre qui se balance au large; c’est déjà bizarre, mais lorsque quatorze tableaux représentent quatorze fois le même sujet, avec le même mécanicien dans une pose différente, vous voyez d’ici l’effet risible!

--Que signifient ces excentricités? demanda Tracy.

--Eh bien! elles ne sont pas l’œuvre d’un seul artiste, car ils se sont réunis à deux pour produire ces merveilles. L’un des collaborateurs fait les personnages, l’autre les accessoires. L’artiste en personnages est un Allemand, cordonnier de son état, très fanatique d’art; l’autre est un marin yankee, assez simple d’esprit et qui ne sait représenter que des bateaux, un canon et ce qu’il appelle la mer. Ces croûtes leur reviennent à vingt-cinq cents chaque; ils les vendent six dollars pièce, et ils vivent avec cela un jour ou deux en attendant une nouvelle inspiration de la muse.

--Comment? On achète donc ces horreurs?

--Parfaitement, et en assez grande quantité. Et ces propres-à-rien pourraient doubler, tripler leurs revenus, si le capitaine Saltmarsh était capable de peindre sur ses toiles un cheval, un piano, voire même une guitare à la place du canon. En somme, le public a une indigestion de son éternel canon. Les quatorze tableaux que vous voyez là ne sont pas les seuls dans leur genre et leurs propriétaires ne se déclarent pas tous satisfaits. L’un, un vieux chauffeur retraité, voudrait une locomotive à la place du canon; un autre, patron d’un remorqueur, voudrait un remorqueur au lieu du bateau, etc... Mais le capitaine s’en tient là; son talent ne lui permet pas de dessiner un remorqueur, encore moins une locomotive.

--Voilà, ma foi, une forme de vol peu banale, que j’ignorais absolument; c’est vraiment curieux.

--Les artistes sont aussi captivants que leurs œuvres; ce sont des gens parfaitement honnêtes et sincères. Le vieux marin, très religieux, lit chaque jour son chapitre de la Bible, qu’il cite à tout propos; je ne connais personne de plus brave que lui, quoiqu’il jure comme un païen.

--Je voudrais le connaître, Barrow, ce brave homme.

--Vous ferez bientôt sa connaissance; il me semble entendre son pas avec celui de son camarade. Nous les mettrons sur le terrain artistique, si vous voulez.

Les deux amis arrivèrent en effet, et donnèrent de vigoureuses poignées de main. L’Allemand avait environ quarante ans, de l’embonpoint, la tête chauve et luisante, avec une bonne figure réjouie et des manières affables. Le capitaine Saltmarsh avait soixante ans; c’était un homme fort, grand, très droit, aux cheveux et aux favoris d’un noir de jais, à la peau basanée; sa personne entière respirait la bonté, l’énergie et inspirait la déférence. Ses mains rugueuses et ses poignets noueux étaient couverts de tatouages; il avait des dents d’une blancheur éblouissante. Sa grosse voix était capable de faire trembler la lumière du gaz à cinquante mètres de là.

--Nous venons d’examiner vos tableaux; ils sont superbes, dit Barrow.

--C’est pien aimaple à fous, fit l’Allemand Handel très satisfait. Et fous Môsieur Tracy, fous afez été gontent, fous aussi?

--Je puis dire en toute vérité que je n’ai jamais rien vu de semblable.

--Schœn! s’écria l’Allemand ravi. Fous entendez, gapitaine, foilà un Môsieur qui abrécie nos œuvres.

Le capitaine, charmé, répondit:

--Ma foi, monsieur, nous vous sommes très reconnaissants de vos compliments; nous commençons à nous y habituer maintenant que notre réputation est bien établie.

--Asseoir sa réputation est très difficile, capitaine.

--En effet, il ne suffit pas de savoir son métier; il faut encore intéresser le public. Un bon mot placé au bon moment, voilà qui vous assure la popularité. Après cela, «honni soit qui mal y pense», comme dit la devise.

--C’est parfaitement vrai, reprit Tracy.

--Où avez-vous travaillé la peinture, capitaine?

--Je n’ai jamais travaillé; c’est un don naturel.

--Il est né afec ses ganons; il n’a pas eu besoin de travailler, son chénie se charge de tout. S’il tormait, un binceau à la main, il beindrait un ganon. Oh! s’il bouvait seulement vaire un biano, ou une cuitare, ce zerait le vortune, oui le vortune, par Saint-Jean!

--Il est vraiment bien regrettable que le commerce ne soit pas plus actif.

Le capitaine commençait à perdre son flegme.

--Vous l’avez dit, monsieur Tracy; oui, cet arrêt du commerce est déplorable. Tenez, regardez ce nº 11: c’est un cocher, un superbe cocher. Eh bien! il voudrait avoir sa voiture là, sur la toile, à la place du canon. J’ai tourné la difficulté en lui exposant que le canon constituait en quelque sorte notre marque de fabrique et que si je le supprimais, le public hésiterait peut-être à reconnaître un «Saltmarsh» dans ce tableau; vous-même, vous en douteriez...

--Vous croyez, capitaine! vous vous calomniez vraiment. Quiconque a vu une fois un tableau «Saltmarsh» est à l’abri de toute erreur. Réduisez-le, supprimez-en les détails que vous voudrez, le coloris et l’expression restent, on le reconnaîtra entre tous et on se dira...

--Oh! comme ça me fait plaisir de vous entendre!

--Que l’art de Saltmarsh est un art tout spécial, que rien au monde ne lui ressemble...

--Mon Tieu! égoutez seulement! je n’ai chamais ententu des mots zi brécieux de doute ma fie!

--Alors, monsieur Tracy, je l’ai dissuadé de la voiture et il n’en a plus reparlé, mais il voulait à tout prix que je représente un corbillard dont il est le cocher au mois. Or, comme je ne sais pas davantage peindre un corbillard, je me trouve très empêtré. Impossible de nous entendre, vous voyez. La même complication m’arrive avec les femmes, qui veulent toutes un tableau de genre...

--Sont-ce donc les accessoires qui font d’un tableau une œuvre de genre?

--Oui; un canon, un chat et une spécialité de genre, cela vous donne du caractère. Nous serions très appréciés du public féminin si nous pouvions représenter tous ces accessoires. Mais ces dames n’aiment pas l’artillerie. Je n’ai malheureusement pas le don de leur plaire, continua le capitaine en soupirant, ce que fait Handel est toujours réussi à leurs yeux.

--Égoutez donc le fieux! Il barle toujours gomme ça de moi! interrompit l’Allemand.

--Mais regardez vous-même! Ces quatorze tableaux! pas deux pareils!

--Maintenant que vous me le dites, je le vois; c’est donc une rareté à vos yeux?

--Précisément; et c’est en cela que consiste le talent d’Handel. Il sait merveilleusement présenter le même sujet sous des formes différentes.

--J’admets qu’il a de grandes qualités; je les admire, mais, sans vouloir le critiquer, il me semble que chez lui l’exécution...

La figure du capitaine se contracta pendant qu’il murmurait à voix basse: Technique, polytechnique, pyrotechnique, autrement dit: Feu d’artifice. Il y a en effet trop de couleur.

Puis il ajouta avec calme:

--Au fond, vous avez raison; il abuse un peu trop des couleurs; mais on aime ça en général, et vous savez, les affaires sont les affaires. Prenez le nº 9, par exemple, le boucher; il arrive à l’abattoir aussi pâle et sobrement vêtu que possible, et maintenant, voyez-le; il est rouge comme un scarlatineux, c’est là précisément ce qui lui plaît. Je fais en ce moment une étude de saucisses, et si je peux en mettre un chapelet sur le canon, je le ferai; mais je crains de ne pas y arriver.

--Il est certain que votre confrère, votre camarade en art, est un coloriste émérite...

--Oh! danke schœn!

--... un coloriste extraordinaire, un coloriste que nul ne pourrait imiter en deçà ni au delà de l’Atlantique; son coup de pinceau est unique et son procédé est si bizarre, si fantasque, si riche en effets, que je le suppose... un impressionniste?

--Non, se contenta de répondre le capitaine; il est presbytérien.

--Ah! bon, cela explique tout; il y a quelque chose de divin dans son art; on y sent de l’âme, un je ne sais quoi d’éthéré, de vague qui semble scruter l’horizon et demander aux espaces indéfinis la raison d’être de certains cataclysmes. A-t-il jamais essayé le procédé de la détrempe?

--Pas lui-même, mais son chien, répondit le capitaine sur un ton résolu.

--Oh! ce n’édait bas mon gien.

--Comment, vous aviez dit que c’était le vôtre?

--Oh! mon gapitaine, che...

--C’était pourtant un chien blanc à la queue coupée, avec une oreille de moins et...