Part 6
Et Mrs Marsh sortit avec dignité, se préoccupant fort peu de laisser les jeunes gens en tête-à-tête. Tracy s’étonna de cette indifférence de la part d’une femme d’apparence si honnête et si respectable, et prit son chapeau, décidé à céder la place à la jeune personne; mais elle l’interpella:
--Où allez-vous?
--Mais, je ne sais pas; je craignais de vous gêner ici...
--Et pourquoi? Restez là; je vous préviendrai lorsqu’il le faudra.
Elle faisait les lits, avec une agilité qu’admirait Tracy.
--Quelle idée vous avez! lui dit-elle. Croyez-vous donc qu’il me faille tant de place pour faire deux lits?
--Mon Dieu! non pas précisément; mais nous sommes seuls au troisième étage, et votre mère est partie...
La jeune fille se mit à rire de bon cœur.
--Ah! personne pour me défendre, n’est-ce pas? Sapristi je n’en ai guère besoin; je n’ai pas peur, je vous assure. Si j’étais seule, peut-être ne serais-je pas si brave, parce que sans y croire j’ai peur des fantômes.
--Mais, alors, comment en avez-vous peur?
--Oh! je ne peux pas l’expliquer; tout ce que je sais, c’est que Maggie Lee est comme moi.
--Qui est Maggie Lee?
--Une de nos pensionnaires, une jeune dame qui travaille dans une manufacture.
--Quelle manufacture?
--Une fabrique de chaussures.
--Une ouvrière de fabrique? et vous l’appelez une jeune dame!
--Mais comment voulez-vous que je l’appelle? Elle n’a que vingt-deux ans.
--L’âge n’y fait rien; je fais seulement allusion au nom que vous lui donnez. Au fond, j’ai quitté l’Angleterre pour me soustraire à cette étiquette et aux formules de politesse absurdes, et je retrouve les mêmes abus ici. J’espérais ne trouver en Amérique que des hommes et des femmes sans distinction de castes.
La jeune fille s’arrêta étonnée, en regardant fixement le lit qu’elle préparait.
--Mais, en effet, dit-elle, tout le monde est égal; où voyez-vous donc une différence?
--Si vous appelez une ouvrière de fabrique une dame, quel titre donnez-vous à la femme du Président?
--Je l’appelle une vieille dame.
--Ah! j’ai saisi, l’âge seul marque la différence.
--Je ne sais vraiment pas quelle autre distinction pourrait exister.
--Alors toutes les femmes ici sont des dames?
--Certainement ou du moins toutes les personnes respectables.
--Ah! j’aime mieux cela! Évidemment si le titre est donné à tout le monde, cela change la face des choses.
Hattie ne put s’empêcher de rire.
--Miss Hattie soyez franche; avouez que la femme du Président n’appelle pas sa cuisinière une dame?
--Mais si; pourquoi pas, je vous prie!
Il se sentit agacé d’avoir produit si peu d’effet.
--Enfin, dit-il, les Américains ne sont pas plus égalitaires que les autres peuples.
--En voilà une idée! Un titre ne vaut que par le sens que vous lui attribuez. Admettons que vous substituiez le mot «respectable» au mot dame, vous comprenez?
--Parfaitement. Au lieu de dire une dame, on dirait une personne respectable.
--C’est cela. Alors, en Angleterre, les «gens de la haute» n’accordent pas aux ouvriers l’appellation de messieurs ni de dames?
--Oh! non.
--Et les ouvriers ne se considèrent pas eux-mêmes comme des messieurs ni des dames?
--Certainement pas.
--Eh bien! si vous employiez un autre mot, il n’y aurait rien de changé. Les gens chics s’arrogeraient le droit exclusif de s’appeler des gens respectables, et les ouvriers, par une sorte de modestie, ne prendraient pas ce titre. Ici, nous n’admettons pas cela. Chacun se considère comme un monsieur ou une dame et se moque de l’opinion du voisin, pourvu que ce voisin ne la crie pas trop fort. Il me semble que vous cherchez à rabaisser vos semblables; c’est précisément ce que nous ne faisons jamais.
--Voilà, en effet, une distinction à laquelle je n’avais pas pensé. Pourtant, s’appeler soi-même une dame ne fait pas que...
--Si j’étais vous, je ne continuerais pas.
Howard Tracy se retourna pour voir qui était le nouvel interlocuteur. Il aperçut un homme trapu, d’une quarantaine d’années, imberbe, aux cheveux grisonnants; il avait une physionomie intelligente et éveillée, et portait des habits de travail propres quoique usés. Il venait d’une pièce contiguë où il avait déposé son chapeau, et tenait à la main une cuvette fêlée. Hattie la lui prit des mains.
--Je vais vous la remplir. Je vous présente le nouveau pensionnaire, M. Barrow, M. Tracy. Nous en étions arrivés à un tournant de la discussion où je commençais à me tordre.
--Merci, Hattie; je venais voir les camarades. Et il s’assit sans façon sur une vieille malle. J’ai écouté votre conversation avec beaucoup d’intérêt, dit-il, et je n’aurais pas prolongé la discussion. Vous en arriviez à conclure que le fait de s’appeler une dame n’implique pas qu’on en soit une; c’est ce que vous alliez dire. Eh bien! vous vous heurtiez à une autre objection à laquelle vous n’aviez pas pensé. Qui a le droit de vous accorder un titre? En Europe, vingt ville personnes sur des millions d’individus s’attribuent l’épithète ronflante de «messieurs et de dames»; la grande masse accepte cette appellation, sans s’insurger contre l’affront qu’elle comporte.
Ici, au contraire, quelques milliers de personnes s’attribuent des titres, mais la chose n’en reste pas là; les autres, les non-titrés, protestent et se pavoisent immédiatement des mêmes titres. De cette façon, tout le monde est content, une égalité réelle se trouve établie, tandis que de l’autre côté de l’Atlantique l’inégalité règne absolue de par la volonté de la minorité et le consentement de la majorité.
Dès le début de cette tirade, Tracy, très offusqué, s’était replié sur lui-même, bien que, depuis des semaines, il se fût entraîné à vivre dans un milieu essentiellement vulgaire. Il se ressaisit bientôt, et fit bonne contenance sans se froisser de l’habitude qu’ont les gens du peuple de se mêler à une conversation sans en être priés. Il n’eut pas grand mérite cette fois, car cet homme portait en lui quelque chose d’attrayant; son sourire était très sympathique. Tracy l’aurait même trouvé charmant si chez lui--bien qu’il s’en défendît--l’égalité des classes eût existé autrement qu’à l’état de principe; son esprit l’admettait, mais sa personnalité se révoltait encore à cette idée. En théorie Barrow était son égal, mais il lui déplaisait de le voir étaler cette égalité.
--J’espère, dit-il, que tout ce que vous avez dit des Américains est exact, car j’en ai douté quelquefois. Il semble que l’égalité soit incompatible avec certains noms distinctifs encore usités dans votre pays, bien que ces noms aient déjà perdu une partie de leur prestige et de leur portée, puisqu’ils deviennent la propriété libre de chaque individu. Je crois d’ailleurs que la différence des classes ne peut exister qu’avec le consentement général de la masse; jusqu’ici je m’étais imaginé que les classes élevées s’étaient créées et perpétuées d’elles-mêmes; elles ne peuvent être perpétuées que par le peuple, ce même peuple qu’elles méprisent et qui peut, d’un instant à l’autre, les détruire et se substituer à elles.
--C’est mon avis, il n’y a pas de puissance au monde capable d’empêcher les trente millions d’Anglais de se créer ducs s’ils le veulent; mais au bout de six mois ces millions de ducs abandonneront leurs titres. Ils devraient essayer la chose et je suis bien sûr que la monarchie elle-même ne survivrait pas à ce coup. Ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de fer, Herculanum contre le Vésuve, et il faudrait plus de dix-huit cents ans pour déblayer les épaves de ce cataclysme. Quelle valeur a un colonel dans notre Sud? Aucune, car ils se disent tous colonels là-bas. Non, Tracy (Tracy ne put retenir un léger frisson), personne en Angleterre ne vous considérerait comme un monsieur, vous non plus d’ailleurs; et cette distinction de castes vous met forcément dans une fausse position; elle finit par passer dans les mœurs, devient une habitude, une seconde nature. Vous ne vous représentez pas, n’est-ce pas, le Matterhorn s’enorgueillissant de ce que vos petites collines d’Angleterre lui font l’honneur de le connaître!
--Non, pourquoi?
--Eh bien! concevez-vous que Darwin puisse être flatté de ce qu’une princesse n’ignore pas son nom? C’est si ridicule, qu’on n’ose s’arrêter à cette pensée. Et cependant ce dieu, ce Memnon fut très flatté du choix de la statue, il en convient lui-même. Qu’un dieu prostitue ainsi sa divinité, et la profane, voilà un crime qui ne devrait pas être possible.
Le nom de Darwin donna à la discussion une tournure littéraire; Barrow en fut si enthousiasmé qu’il se mit à l’aise pour causer plus facilement; il se débarrassa de sa veste et s’aperçut à peine de l’arrivée pourtant tapageuse de ses camarades, qui chantaient et riaient bruyamment en faisant leur toilette. Puis il fit à Tracy les honneurs de sa chambre, de sa bibliothèque qui consistait en une simple étagère, et lui posa quelques questions:
--Quel est votre métier?
--Ma foi! on m’appelle un cowboy, mais c’est de la pure fantaisie, car je ne professe aucun métier.
--Mais alors de quoi vivez-vous?
--Mon Dieu! je ferais tout ce qu’on voudrait si je trouvais à m’occuper, mais jusqu’à présent je n’ai rien fait.
--Je pourrais peut-être vous aider, et cela de très bon cœur.
--Je vous en serais bien reconnaissant, car je me sens las de chercher en vain.
--Il est certain qu’un homme sans métier trouve difficilement du travail. Il me semble qu’on vous a donné trop d’instruction et qu’on ne vous a pas appris suffisamment à vous tirer d’affaire. Je me demande quelle mauvaise inspiration a eue votre père! il vous aurait fallu un métier. Quoi qu’il en soit, nous nous débrouillerons; nous vous chercherons quelque chose à faire. Surtout, n’allez pas prendre le mal du pays, cela gâterait tout. En causant, nous trouverons bien ce qu’il vous faut, et pour commencer, attendez-moi; nous allons descendre dîner ensemble.
Tracy se sentait plein de sympathie et de reconnaissance pour cet homme; il l’aurait volontiers considéré comme un ami, s’il avait pu, à l’instant même, mettre ses théories en pratique. Cependant sa société lui plaisait et il se sentait moins découragé; il désirait savoir en particulier où et comment Barrow avait appris tout ce qu’il savait.
CHAPITRE XII
La cloche du souper sonna pour appeler les pensionnaires; ceux-ci se ruèrent avec fracas dans l’escalier sans tapis. Les gens du Gotha ne se rendent pas ainsi à table, et Tracy n’aimait pas autrement le tapage, digne plutôt d’une réunion d’animaux que d’une assemblée humaine. Il dut convenir que cette hilarité vulgaire lui causait une certaine répulsion que seuls le temps et l’habitude pouvaient maîtriser; et il regretta que la transition eût été aussi brusque; il l’eût souhaitée plus progressive. Barrow et Tracy suivirent la horde barbare au milieu d’odeurs variées et nauséabondes où dominait celle du chou: ces odeurs inoubliables qu’on ne trouve que dans des gargotes d’ordre inférieur et qui vous prennent à la gorge. Tracy était profondément dégoûté, mais il ne souffla mot; et il entra dans la salle à manger où une longue table réunissait les trente-cinq ou quarante pensionnaires. Il s’assit près de son camarade. Les conversations s’entrecroisaient gaiement d’un bout de la table à l’autre.
La nappe, des plus grossières, était parsemée de taches de graisse et de café; les fourchettes et les couteaux à manches en os étaient en fer battu comme les cuillers; les tasses à thé et à café en faïence épaisse et incassable. Toute la table donnait une impression de bon marché et d’une propreté douteuse. Chaque pensionnaire avait à côté de lui un bon morceau de pain, qu’il paraissait économiser de crainte de n’en recevoir pas un second. Des raviers étaient disséminés de loin en loin, à la portée des bras les plus longs, mais aucun des convives n’avait son beurrier spécial. Le beurre était passable, quoique un peu rance, mais personne ne semblait y faire attention. Le plat principal se composait d’un ragoût irlandais, sorte de rata aux pommes de terre, auquel on avait ajouté les restes de viande des repas précédents: chacun en reçut une large portion. Il y avait aussi du jambon coupé en tranches minces, et des hors-d’œuvre de moindre importance: des conserves de la Nouvelle-Orléans et autres. Le thé et le café, d’une qualité très inférieure, étaient abondamment distribués, mais le sucre noir et le lait condensé étaient strictement mesurés: un morceau de sucre et une cuillerée de lait par personne. Deux négresses faisaient le service bruyamment et apportaient ce qui ne figurait pas sur la table; la jeune Puss les aidait; elle distribuait le café, mais elle le faisait plutôt par amusement que par service. Elle plaisantait avec les uns et les autres, taquinait les jeunes gens avec esprit, à son avis du moins, et à celui de son auditoire, qui riait à gorge déployée à chacune de ces boutades. Elle était évidemment très appréciée du tous et devait inspirer la gaieté aux uns, la tristesse aux autres suivant les préférences qu’elle affichait hardiment.
Elle les appelait tous par leur nom, «Billy», «John», «Tom», sans recourir au mot de monsieur; pour tous elle était «Hattie» ou «Puss».
M. Marsh siégeait à un bout de la table, sa femme à l’autre. C’était un Américain de soixante ans, qui avait d’ailleurs le type espagnol très prononcé, avec sa figure basanée, ses cheveux noirs, ses yeux foncés, indices d’un tempérament ardent et passionné à l’occasion. Son dos voûté et son visage maigre lui donnaient un aspect maussade; il n’était évidemment pas l’idéal du joyeux compagnon, et formait un contraste avec sa femme d’apparence si bonne, si maternelle et si avenante pour tous ses pensionnaires. On l’appelait tante Rachel et cette familiarité témoignait en sa faveur. Le regard de Tracy s’arrêta un moment sur un pensionnaire qui n’avait pas été servi. Il était pâle, d’une pâleur maladive, qui faisait désirer pour lui un bon repos dans un lit chaud, et il semblait profondément mélancolique. Les rires et les propos joyeux glissaient sur lui comme l’eau des vagues sur les rochers. Il levait à peine la tête et paraissait honteux. Quelques femmes lui lançaient parfois un regard furtif et craintif, tandis que les plus jeunes lui témoignaient des yeux leurs sympathies, sans pourtant risquer davantage. Mais la majorité des hommes n’avait qu’une grande indifférence pour lui et se souciait fort peu de ses peines et de ses chagrins. Marsh baissait la tête, mais on voyait briller dans ses yeux un éclair de malice, il regardait le jeune homme avec une satisfaction évidente. C’était bien exprès qu’il avait omis de le servir, toute la table le comprenait d’ailleurs et Mrs Marsh en paraissait très vexée; elle comptait sur un incident quelconque pour lui permettre de remettre les choses au point, mais comme son mari ne s’apercevait de rien, elle se décida à lui faire remarquer que Nat Brady n’avait pas eu de ragoût.
Marsh leva la tête, et avec une politesse affectée:
--Oh! vraiment, dit-il, je le regrette; je ne sais comment j’ai commis cette étourderie. Toutes mes excuses, monsieur Baxter... Barker, j’étais distrait, occupé de toute autre chose, je ne sais vraiment pas de quoi. Mais ce qui me peine, c’est que cet oubli se renouvelle à chaque repas maintenant, et je compte sur votre indulgence, monsieur Bunker, pour ne pas m’en vouloir de ces négligences. Elles peuvent porter sur tout le monde, mais surtout lorsqu’il s’agit d’une personne... comment dirai-je?... d’une personne qui oublie de payer sa pension depuis trois semaines. Vous me comprenez, n’est-ce pas? Voici votre portion de ragoût, je vous l’offre avec plaisir, et j’espère que vous serez sensible à l’aumône que je vous fais.
Brady rougit jusqu’à la racine des cheveux, mais ne dit rien et se mit à manger au milieu d’un silence général très embarrassant, car il comprenait qu’il était le point de mire de tous.
Barrow murmura à l’oreille de Tracy:
--Le vieux n’attendait que cette occasion; il était décidé à ne pas la rater.
--Le procédé est un peu brutal, répondit-il; puis il se dit, se proposant de transcrire cette pensée dans son journal.
--Eh bien! dans cette maison où règne l’égalité la plus parfaite de la plus idéale des républiques, où tous les hommes sont libres, où je ne suis pas plus que mon voisin, j’ai le premier jour les yeux crevés par une inégalité flagrante. Quelques-uns parmi les pensionnaires sont considérés pour une raison ou pour une autre, tandis que ce pauvre diable est regardé de travers, traité avec indifférence, avec mépris, abreuvé d’humiliations; la seule chose qu’on lui reproche est d’être pauvre. L’égalité devrait élever les sentiments; du moins je me le figurais.
Après le dîner, Barrow lui proposa une promenade. Il avait une raison; il voulait faire abandonner à Tracy son chapeau de cowboy, car il prévoyait que ce complément de toilette ne l’aiderait pas à trouver de l’ouvrage.
--Si j’ai bien compris, commença Barrow, vous n’êtes pas un cowboy?
--Non.
--Mon Dieu! si vous ne me trouvez pas trop indiscret, comment êtes-vous arrivé à vous procurer ce chapeau?
Tracy, après un moment d’embarras, répondit simplement:
--Eh bien! sans entrer dans tous les détails, je vous dirai simplement que par suite de circonstances spéciales, j’ai changé de vêtements avec un étranger, et que je voudrais le retrouver pour lui rendre son bien.
--Alors, comment ne le cherchez-vous pas? Où est-il donc?
--C’est précisément ce que j’ignore; j’ai pensé que le meilleur moyen serait de continuer à porter ses vêtements, assez extraordinaires pour attirer l’attention de tous les passants.
--Ah! je comprends. Le costume en lui-même est assez bien et ne tire pas trop l’œil, bien qu’un peu original. Mais, croyez-moi, supprimez le chapeau; le propriétaire du costume n’en reconnaîtra pas moins son bien, et ce chapeau paraît vraiment trop étrange dans un pays civilisé. Jamais personne ne voudra vous prendre à Washington avec un accoutrement pareil.
Tracy promit de se procurer un chapeau moins extravagant, et ils montèrent sur la plate-forme d’un omnibus. A peine la voiture avait-elle fait quelques mètres que deux hommes, en les apercevant, se mirent à crier: Le voilà! le voilà!!
C’étaient Sellers et Hawkins, tous deux si contents qu’ils en restaient pétrifiés et qu’ils n’eurent même pas la force de gagner l’omnibus. Ils résolurent d’attendre la voiture suivante; mais comme elle tardait à venir, Washington proposa de héler un fiacre. Le colonel l’arrêta:
--Au fond, dit-il, c’est bien inutile; maintenant que je l’ai extériorisé, je suis maître de sa volonté et je le ferai venir chez moi au moment où nous rentrerons.
Ils retournèrent ensuite chez le colonel, transportés de joie et de bonheur.
Lorsque Tracy eut acheté son chapeau, les deux nouveaux amis rentrèrent tranquillement à leur pension. La curiosité de Barrow à l’égard de Tracy était vivement excitée:
--Vous n’avez jamais été dans les montagnes Rocheuses? demanda-t-il.
--Non.
--Ni dans la Plaine?
--Non.
--Êtes-vous ici depuis longtemps?
--Depuis quelques jours seulement.
--Vous n’étiez jamais venu en Amérique avant?
--Non.
Alors Barrow pensa en lui-même: Quelles formes étranges peut prendre le sentiment romanesque de certaines gens! Voilà un jeune homme qui a lu en Angleterre des histoires de cowboys et des récits d’aventures! Il arrive, achète vite un costume et s’imagine pouvoir se faire passer pour un cowboy malgré son inexpérience. Puis, dès qu’il voit que sa combinaison ne réussit pas, il est tout penaud et y renonce. Son histoire d’échange de vêtements est une pure invention pour s’excuser; il n’y a pas à s’y méprendre. De plus il est jeune, n’a jamais rien vu, ne connaît rien de la vie. Ce doit être un rêveur. Peut-être a-t-il eu raison d’employer un subterfuge, mais en tout cas, son choix était bizarre.
Tous deux restaient absorbés dans leurs pensées; Tracy soupira et dit:
--Monsieur Barrow, le cas de ce jeune homme me préoccupe.
--Vous pensez à Nat Brady?
--Oui, Brady ou Baxter, je ne sais pas bien; le vieux patron l’a appelé de différents noms.
--Oh! oui, il lui donne tous les noms possibles depuis qu’il se fait tirer l’oreille pour payer sa pension. Il aime ce genre de plaisanterie et se croit plein d’esprit.
--Eh bien! d’où viennent les difficultés de Brady? qui est-il? que fait-il?
--Brady travaillait dans une mine d’étain; il n’a jamais chômé jusqu’au jour où il est tombé malade et a dû cesser. Avant cela, on l’aimait beaucoup dans la maison et le vieux avait pour lui une grande sympathie, mais vous savez comme moi que lorsqu’on homme perd son métier et, par suite, ses moyens de subsistance, on le considère d’un œil tout différent.
--Vraiment?
Barrow regarda Tracy avec étonnement.
--Mais certainement. Vous ne l’ignorez pas, je pense? Ne savez-vous pas que le cerf blessé est toujours achevé par ses camarades?
Tracy pensa en lui-même, en frissonnant de dégoût: oui, dans une république où tous sont égaux et où l’insuccès est un crime, les gens prospères oppriment les faibles jusqu’à les faire mourir. Puis il dit tout haut:
--Dans cette pension, si l’on vivait en bonne intelligence et en vraie camaraderie, au lieu de se jalouser on devrait s’entr’aider.
--Que voulez-vous, répondit Barrow, c’est la nature humaine. On n’aime plus Brady depuis qu’il est dans la peine, on lui tourne le dos; lui personnellement n’a pas varié; il reste ce qu’il était, il a toujours sa bonne nature, mais sa présence devient une gêne pour les autres. Ils sentent qu’ils devraient lui venir en aide, et comme ils sont trop avares pour cela, ils ont honte d’eux-mêmes (et avec raison); c’est pour ce seul motif qu’ils en veulent à Brady; sa présence est pour eux un perpétuel remords. C’est très humain: cela arrive constamment et partout; ce qui se passe dans cette maison qui n’est, somme toute, qu’une infime partie du monde extérieur, se passe ailleurs, croyez-le bien. On est toujours choyé dans la prospérité; survienne l’adversité et vos amis ont vite fait de vous tourner le dos.
Les purs et nobles principes de Tracy étaient singulièrement ébranlés; et il se demandait avec un commencement d’angoisse s’il n’avait pas commis une grosse erreur, en jetant au vent les biens qu’il possédait pour prendre le chemin tortueux et difficile des miséreux. Mais il ne voulut pas s’abandonner à ces pensées; il les chassa énergiquement de son esprit et prit la forme résolution de suivre la voie qu’il s’était tracée.
Extraits de son journal: