Le prétendant américain

Part 12

Chapter 123,868 wordsPublic domain

--Merci, Hawkins. Je n’oublierai jamais ce que vous venez de faire là, lui dit le vieillard en s’efforçant de dissimuler le tremblement de sa voix. Vous me faites un immense sacrifice, un sacrifice qui vous coûte beaucoup, je le sais. Mais je n’oublierai jamais votre acte de générosité et si je vis un certain temps, je vous en dédommagerai, je vous le promets.

Sally Sellers comprit vite que sa personnalité venait de se modifier, qu’elle était devenue un être supérieur, très différent de ce qu’elle était quelques heures auparavant; la créature sérieuse avait succédé à la rêveuse, fière maintenant de sa raison d’être en ce monde; elle sentait disparaître le malaise, l’oppression que lui causait, par moments, son existence creuse; sa métamorphose lui apparaissait si certaine et si complète qu’elle sentait en elle une décision qu’elle n’avait jamais éprouvée, un but qu’elle avait ignoré jusqu’alors; son cœur changé en tabernacle d’amour renfermait des trésors de tendresse et de dévouement, que les yeux des passants et du vulgaire pouvaient découvrir.

Lady Gwendolen! Ce nom n’avait plus rien de doux pour elle; il constituait presque une offense pour son oreille.

--Laissons cette erreur s’engloutir dans le passé. Je ne veux plus de ce titre à l’avenir.

--Je puis vous appeler simplement Gwendolen. Vous me permettez de supprimer les formules d’étiquette et de n’employer que votre prénom, si cher à mon cœur.

Elle ôta l’œillet au même instant et le remplaça par un bouton de roses.

--Là, c’est mieux, dit-elle. Je déteste les œillets, du moins certains œillets. Mais vous pouvez...

Elle ne put achever; il y eut une pause pendant laquelle Tracy chercha à comprendre sa pensée. Mais un trait de lumière traversa son esprit.

--Chère Gwendolen, dit-il galamment, me permettez-vous cela?

--Oui... mais... ne m’embrassez pas pendant que je parle, cela m’affole et me fait perdre le fil de ma phrase. Ne m’appelez pas Gwendolen, je vous en prie, ce n’est pas mon nom.

--Pas votre nom? s’écria Tracy étonné.

La jeune fille se sentit envahie d’une crainte vague, d’une méfiance indéfinissable; elle se dégagea de son étreinte et le regardant bien dans les yeux:

--Répondez-moi sincèrement, lui dit-elle, donnez-moi votre parole. Vous ne cherchez pas à m’épouser pour ma situation?

Ce coup imprévu faillit renverser Tracy. Cette question était en elle-même si ingénue et si grotesque qu’il en admira la candeur et put à peine réprimer son envie de rire. Sans perdre de temps, il se mit en mesure de la convaincre que le seul charme de sa personne l’avait attiré, qu’il était épris d’elle et non de son titre ou de sa situation; il lui déclara qu’il l’adorait ni plus ni moins, fût-elle fille d’un duc ou le rejeton d’une modeste famille. Elle observait sa physionomie avec avidité et anxiété, cherchant à lire la vérité sur son visage, à mesure qu’il parlait; son cœur s’inondait d’un bonheur intense qu’elle cachait sous une apparence calme, froide et même austère. C’est qu’elle lui préparait une surprise destinée à produire une impression profonde sur lui; elle voulait voir si son désintéressement était aussi sincère qu’il le disait.

--Écoutez-moi, commença-t-elle, prête à lancer sa fusée en le surveillant encore plus attentivement, ne doutez pas de mes paroles, je ne vous dirai que la vérité, Howard Tracy; je ne suis pas plus une fille de duc que vous.

A sa grande joie, il ne broncha pas. Il s’y attendait et comprit le parti qu’il pouvait tirer de la situation.

--Dieu soit loué! s’écria-t-il avec enthousiasme, en la prenant dans ses bras.

Dépeindre le ravissement de Gwendolen serait impossible.

--Je me sens d’une fierté à nulle autre pareille, lui dit-elle, la tête tendrement appuyée sur son épaule. Je trouvais naturel qu’en votre qualité d’Anglais vous fussiez ébloui par mon titre, et je craignais que m’aimant pour mon titre (sans même vous en rendre compte), votre amour pour moi fondît en apprenant la vérité. Aussi suis-je transportée de bonheur maintenant, en constatant que cette révélation n’a pas changé vos sentiments. Vous m’aimez donc autant?

--Oui, c’est vous, vous seule, ma bien-aimée, qui possédez mon cœur. Le duché de votre père n’a jamais pesé pour moi dans la balance, c’est vrai, je vous le jure, ma Gwendolen chérie.

--Alors ne continuez pas à m’appeler Gwendolen, ce nom n’est pas le mien et sonne faux à mon oreille. Je m’appelle Sally Sellers, ou Sarah si vous le préférez. Dès maintenant je renonce à jamais aux rêves et visions fantasques pour redevenir moi-même, simple et honnête fille, dénuée de prétentions et de préjugés. Je vais tâcher de me rendre digne de vous. Il n’y a aucune inégalité sociale entre nous. Comme vous, je suis sans fortune, sans position dans le monde; vous êtes artiste, je travaille plus modestement pour vivre. Notre pain est honnête. Nous ne le devons à personne, puisque nous le gagnons honorablement. La main dans la main, nous marcherons côte à côte dans la vie, nous aidant avec dévouement et affection; nous n’aurons qu’un cœur, un esprit, nos désirs et nos aspirations resteront inséparables jusqu’à la mort. Si notre situation sociale paraît infime aux yeux du monde, nous saurons l’élever par notre simplicité, notre honnêteté et notre grandeur d’âme. D’ailleurs, Dieu merci, nous vivons dans un pays où le mérite seul compte et où un homme doit tout à ses qualités personnelles.

Tracy aurait voulu placer un mot, mais elle l’interrompit et continua:

--Je n’ai pas fini, je vais me débarrasser de mes derniers vestiges de préjugés. Je veux partir du même pied que vous, devenir la digne compagne d’un homme méritant. Mon père est persuadé qu’il est duc; passez-lui cette lubie qui le rend heureux et ne fait de mal à personne. Depuis des générations les Sellers se rendent ridicules par ce travers, et je les aurais suivis dans cette voie si le mal avait été enraciné en moi. J’ai pu heureusement m’en affranchir. Il y a à peine quarante-huit heures, je me glorifiais d’être fille d’un simili-duc et m’imaginais ne pouvoir épouser qu’un homme de haute noblesse. Mais aujourd’hui, comme je vous remercie de votre amour, qui m’a délivrée de ce stupide préjugé et m’a guérie de ma folie. Je pourrais même jurer que jamais l’héritier d’un duché...

--Inutile, ne jurez rien...

--Quoi! vous avez l’air tout bouleversé! Qu’est-ce qu’il y a, qu’avez-vous?

--Ce que j’ai, rien, rien du tout. J’allais seulement vous dire...

Mais dans son trouble, il ne trouva pas un mot. Poussé par une bonne inspiration une idée lui vint à l’esprit, très heureuse dans la circonstance actuelle.

--Oh! que vous êtes belle! dit-il avec éloquence. Je deviens fou quand je vous vois si belle.

C’était bien trouvé, bien imaginé, bien amené. Il reçut immédiatement la récompense qu’il méritait.

--Voyons, où en étais-je? Ah! oui, le duché de mon père est pure invention. Regardez plutôt les horribles chromos pendus aux murs. Vous les avez sans doute pris pour des portraits authentiques d’ancêtres des Rossmore? Eh bien! ce n’est pas ça du tout. Ces chromos vous représentent des portraits d’Américains célèbres, tous modernes: il les a vieillis de quelque mille ans au moyen des inscriptions qu’il y a ajoutées. L’André Jackson que vous voyez là est sensé représenter le dernier duc, le plus beau joyau de la collection. Cet idiot qui porte un crêpe au bras représente, soi-disant, le jeune héritier lord Berkeley: en réalité, c’est tout bonnement un cordonnier.

--Vous en êtes sûre?

--Certainement. Il n’aurait pas cette physionomie stupide.

--Pourquoi?

--Parce que sa conduite au milieu des flammes qui devaient l’asphyxier a été celle d’un héros; elle dénote chez lui une générosité et une élévation de sentiments incontestables.

Tracy, agréablement flatté par les compliments prodigués par une bouche qu’il trouvait de plus en plus exquise, ne se possédait plus de joie.

--C’est bien fâcheux, dit-il avec douceur, que ce héros n’ait pu connaître l’heureuse impression qu’il produirait sur la plus délicieuse jeune fille du...

--Oh! je peux presque dire que je l’aimais, car je pense à lui tous les jours. Son esprit rôde sûrement autour de moi.

Tracy trouva cette dernière remarque excentrique et en conçut presque de la jalousie.

--C’est fort bien de penser à lui, de l’admirer, mais il me semble que...

--Howard Tracy êtes-vous jaloux d’un mort?

Il eut honte. Au fond il se sentait jaloux, et pourtant, il était bien le héros défunt; les compliments, cette admiration tendre, ne s’adressaient pas à d’autre qu’à lui. Mais à tout bien considérer le défunt était un autre aux yeux de Sally, et, dans ce cas, ces sentiments ne lui étant pas destinés, il avait le droit de se sentir jaloux. Une querelle devait nécessairement résulter de cette divergence d’opinions, mais elle ne fit que les rapprocher davantage. Comme gage de leur réconciliation Sally déclara qu’elle bannissait à tout jamais lord Berkeley de sa mémoire, ajoutant:

--Pour qu’il ne soit plus un sujet de discussion entre nous, je vais me contraindre à détester ce nom, comme tous ceux qui l’ont porté ou le porteront.

Ceci parut un peu radical à Tracy, mais il renonça à la prier d’être plus modérée dans ses sentiments et plus charitable, ne voulant pas donner lieu à une nouvelle discussion. Il préféra prendre un sujet de conversation moins brûlant.

--Je pense que vous n’êtes pas partisan de la noblesse, de l’aristocratie en général, maintenant que vous avez abandonné votre titre.

--Distinguons. Je ne désapprouve que la noblesse factice comme la nôtre et la trouve parfaitement ridicule.

Cette réponse tomba juste à point pour fixer les idées du malheureux jeune homme. Elle arrêta sur ses lèvres une réflexion déplacée et une sortie violente contre la noblesse; il rentra donc chez lui plus satisfait, avec la certitude que la jeune fille accepterait une vie modeste comme aussi une situation brillante. Ce qu’elle ne voulait pas, c’était du bluff, du «toc» en aristocratie.

Il se dit qu’il pouvait avoir la jeune fille et l’héritage.

Sally se coucha heureuse et savoura son bonheur pendant plusieurs heures; mais au moment où elle s’endormait d’un sommeil enchanteur le démon qui veille en nous et nous ronge, prêt à empoisonner les plus douces joies, murmura traîtreusement à son oreille:

«Cette question, d’apparence insignifiante, ne cachait-elle pas un dessous secret? Pourquoi l’avait-il posée?»

Le démon perfide l’avait mordue et pouvait se retirer à présent: le poison allait produire son effet.

Pourquoi, en effet, Tracy lui aurait-il posé cette question, s’il n’avait pas cherché à l’épouser pour sa situation? Ne s’était-il pas montré satisfait lorsqu’elle avait expliqué quelles espèces d’aristocraties elle détestait? Hélas! il court après un nom. Ce n’est pas moi, pauvre moi, qu’il veut. Elle s’acharna à cette idée, désolée et en larmes. Elle chercha bien à retourner son thème, à se raisonner, mais les arguments se présentaient tous sans valeur à son esprit et les heures passèrent pleines d’angoisse pour elle. Enfin elle s’assoupit à l’aube et tomba dans un de ces sommeils de plomb qui vous laissent au réveil la tête brisée et l’esprit oppressé.

CHAPITRE XXIII

Tracy écrivit à son père dès ce même soir; il pensa que sa lettre recevrait un meilleur accueil que son télégramme, car les nouvelles qu’il annonçait étaient de nature à satisfaire le duc de Rossmore.

Il lui disait qu’il avait essayé de gagner sa vie en travaillant, que la lutte qu’il avait subie n’avait rien d’humiliant pour lui, bien au contraire, puisqu’il avait su se tirer d’affaire; malheureusement il se trouvait dans l’impossibilité de réformer le monde, livré à ses seules forces, et il était disposé à abandonner la partie, fier du peu qu’il avait gagné, et à retourner chez lui pour mener un tout autre genre de vie. Il avoua qu’il laisserait volontiers à de plus jeunes, en quête d’expériences et de leçons de choses, le soin de continuer sa mission; en luttant ainsi pour la vie, ils obtiendraient à coup sûr la guérison de leur imagination maladive.

Puis il aborda avec tact et délicatesse la question de son mariage avec la fille du Prétendant Américain et fit l’éloge de la jeune personne, sans trop appuyer sur ce sujet. Il insista surtout sur l’heureuse occasion de réconcilier les York et les Lancastre, en greffant la rose rouge et la rose blanche sur la même tige et de faire cesser ainsi une injustice criante qui durait depuis trop longtemps.

Il était facile de deviner que tous ses arguments étaient étudiés et bien présentés et que son père, en les lisant, trouverait ce raisonnement plus naturel que les motifs pour lesquels son fils avait quitté l’Angleterre.

D’ailleurs, plus le jeune homme y réfléchissait, plus il trouvait ses arguments probants.

Lorsque le vieux duc reçut cette lettre, un sourire ironique plissa ses lèvres. Mais la seconde partie lui causa une surprise désagréable. Il ne perdit pas de temps à écrire ou à envoyer des dépêches; il prit le premier paquebot pour l’Amérique, afin de voir par lui-même où en étaient les choses. Il avait gardé le silence tous ces temps derniers, se promettant de ne pas laisser voir à son fils le chagrin que lui causait son absence; il espérait voir se guérir sa mentalité détraquée, persuadé que la lutte s’achèverait plus rapidement, s’il ne l’inondait pas de lettres et de dépêches larmoyantes. Cette fois il triomphait. Mais son triomphe était assombri par ce projet de mariage idiot. Il voulait donc voir par lui-même et prendre la chose en main.

Pendant les premiers jours de ses fiançailles, qui suivirent l’envoi de sa lettre, Tracy fut soumis à une dure épreuve. Nageant à certains moments dans une félicité sans pareille il se sentait à d’autres profondément malheureux en face de l’humeur fantasque de miss Sally. Parfois elle se montrait d’une tendresse incendiaire et le dictionnaire ne lui fournissait pas de termes assez ardents pour exprimer son amour; parfois, sans raison apparente, sans qu’il pût deviner la cause de ce revirement subit, elle devenait glaciale, plus froide qu’un iceberg. Aussi, par moments, Tracy commençait à trouver l’épreuve par trop dure et il se croyait le plus malheureux des hommes.

La chose était pourtant très simple à comprendre. Sally voulait se convaincre du désintéressement de l’amour de Tracy; aussi cherchait-elle toutes les occasions d’obtenir cette certitude; comme le pauvre fiancé ne s’en doutait pas, il tombait dans les pièges tendus par miss Sellers. Ces pièges consistaient en général dans des discussions sur la noblesse, sur la situation sociale et sur les différentes distinctions honorifiques. Bien souvent Tracy y répondait d’une manière évasive ou distraite, uniquement pour prolonger la conversation; il ne pouvait soupçonner la jeune fille d’étudier son attitude et ses paroles, comme un accusé qui cherche à surprendre sur la physionomie du juge l’arrêt qui va le rendre à sa famille, à ses amis ou le condamner à une réclusion éternelle; il ne pouvait supposer que chacune de ses paroles était pesée, distillée et sans le vouloir il prononçait sa condamnation quand il aurait pu s’acquitter lui-même. Le jour, elle avait le cœur brisé; la nuit se passait pour elle dans une insomnie douloureuse. Et Tracy ne comprenait rien à tout cela. Une personne perspicace aurait fait des remarques et se serait rendu compte de la cause de ces orages répétés; elle aurait découvert que ces discussions étaient toujours provoquées par le même sujet et par la même personne. En admettant même que cette personne n’ait pas trouvé le pourquoi de cette situation, elle aurait dû demander des explications.

Mais Tracy n’était pas assez méfiant et observateur pour remarquer ces détails. Il ne voyait qu’une chose, que Sally avait toujours un front serein à son arrivée et qu’il ne se rembrunissait que plus tard. La vérité est que lorsqu’elle l’avait perdu de vue depuis quelques heures, son amour l’emportait sur ses doutes et ses craintes, l’attente la rendait plus confiante et il la retrouvait radieuse.

Dans des circonstances pareilles, un portrait à faire court de gros risques. Celui de Sellers s’achevait lentement, péniblement et se ressentait des épisodes orageux de la vie de Tracy. Il y avait dans ce tableau des traits sublimes à côté de fautes grossières. Mais Sellers l’admirait, se trouvant très ressemblant. Il prétendait même retrouver sur cette toile l’expression fidèle de son âme impressionnable. Si l’art manquait totalement dans ce tableau, la dimension au moins en faisait une œuvre importante; il représentait le duc américain grandeur naturelle, en robe pourpre aux trois barres d’hermine, avec une couronne ducale légèrement posée de côté sur la tête grise du Lord Rossmore.

Lorsque Sally était de bonne humeur, Tracy raffolait de son tableau; mais dès que le vent tournait à l’orage, il perdait l’esprit et tout son système nerveux s’en ressentait.

Un soir que leur entrevue avait été sans nuage, le démon de la méfiance se ressaisit de Sally et la conversation tourna de nouveau à l’aigre. Tandis que Tracy continuait à parler avec calme, il sentit un choc violent contre sa poitrine. C’était Sally qui, en proie à une plus âpre douleur, se précipitait dans ses bras.

--Mais, ma chérie, qu’ai-je donc fait, qu’ai-je dit pour vous mettre dans un pareil état? Qu’ai-je pu faire pour provoquer ce désespoir affreux?

Elle se dégagea de son étreinte et le regardant avec un air de reproche:

--Ce que vous avez fait? Je vais vous le dire. Vous m’avez révélé pour la vingtième fois peut-être ce que je ne pouvais et ne voulais pas croire: ce n’est pas moi que vous aimez, mais ce titre éphémère emprunté par mon père, et voilà ce qui me brise le cœur.

--Oh, mon enfant, que dites-vous? Je n’ai jamais pensé à une chose semblable.

--Oh, Howard, Howard, vous l’avez pourtant laissé échapper un jour où vous ne surveilliez pas vos paroles.

--Je vous assure que je n’y comprends rien. Vos reproches sont durs et injustes, Sally. Quand ai-je surveillé mes paroles? je vous le demande. Je n’ai jamais dit que la vérité et dans ce cas on n’a pas à surveiller ses paroles.

--Howard, j’ai réfléchi, j’ai pesé vos paroles alors que vous ne vouliez rien me dissimuler; j’ai lu entre les mots plus que vous ne l’auriez voulu.

--Serait-il possible que vous ayez répondu à la confiance que je vous témoignais en me tendant des pièges auxquels mon caractère sans méfiance s’est laissé prendre? Non, certainement, vous êtes incapable d’un tel silence; de tels procédés sont à peine dignes d’un ennemi.

La jeune fille n’avait pas envisagé à ce point de vue sa manière d’agir. Avait-elle donc abusé de la confiance de Tracy? l’avait-elle trahi? Cette pensée la fit rougir de honte et de remords.

--Oh! pardonnez-moi, s’écria-t-elle, je ne savais pas ce que je faisais. J’étais si malheureuse, pardonnez-moi, je vous en prie. J’ai tant souffert et je suis si désolée! Ne me repoussez pas, je vous le demande; c’est mon amour seul qui en est cause; vous savez bien que je vous aime, que mon cœur est à vous. Je ne pourrais supporter d’être... Oh, non ne m’abandonnez pas... Mon Dieu, que je suis coupable et pourtant je n’avais certes pas l’intention de mal faire! Je n’ai pas compris la portée de mon outrage. Vous savez bien que je vous aime par-dessus tout. Oh! prenez-moi dans vos bras qui sont mon seul refuge, mon seul espoir.

Il y eut une nouvelle réconciliation spontanée, complète et parfaite, une recrudescence de bonheur. Les deux amoureux auraient dû en rester là. Mais maintenant que l’obstacle était découvert, maintenant qu’elle lui avait avoué ses craintes d’être épousée pour sa situation et sa fortune, Tracy voulait à tout prix détruire ses appréhensions, chasser de ses yeux ce fantôme odieux en lui expliquant pourquoi sa position sociale ne l’éblouissait pas.

--Laissez-moi, lui dit-il, murmurer à votre oreille un secret que j’ai enfoui depuis longtemps. Votre situation ne pouvait avoir le moindre attrait pour moi, vu que je suis fils et héritier d’un duc.

La jeune fille le regarda, ahurie, quelques instants.

--Vous! s’écria-t-elle, continuant à le fixer d’un air hagard.

--Mais certainement, qu’ai-je donc fait encore? Pourquoi me regardez-vous ainsi?

--Ce que vous avez fait? Mais vous me faites part d’une nouvelle assez étrange, il me semble!

--Eh bien! dit-il en riant gauchement. C’est assez bizarre, en effet, mais quel mal y trouvez-vous, si c’est vrai?

--Si c’est vrai! Vous cherchez encore à me duper.

--Oh, non, pas du tout. Ne dites pas cela. Je vous ai dit la vérité, pourquoi en doutez-vous?

La réponse ne se fit pas attendre.

--Tout bonnement, parce que vous ne l’avez pas dit plus tôt.

--Oh! s’écria-t-il en saisissant la logique du raisonnement.

--Vous avez l’air de m’ouvrir votre cœur et vous m’avez dissimulé une chose que vous auriez dû m’avouer dès l’instant, où... où vous étiez décidé à me faire la cour.

--C’est vrai, vous avez raison. Mais il y a des cas où... des circonstances où... Et puis, voyez-vous, dit-il humblement, vous paraissez si décidée à suivre dans la vie la voie droite et honorable d’une pauvreté probe, que j’ai... que j’ai eu peur... enfin, vous savez bien tout ce que vous disiez.

--Oui, je sais ce que je disais. Et je sais aussi que, dès notre première conversation, je vous avais parlé de façon à faire disparaître toutes vos craintes.

Il se tut, puis reprit d’un ton découragé:

--Je ne vois aucune issue. J’ai commis une erreur, rien qu’une erreur, car je n’avais certes aucune mauvaise intention. Je ne savais pas comment cela finirait, je n’ai jamais su d’ailleurs prévoir la tournure des événements.

La jeune fille, un instant désarmée, continua de nouveau sur un ton de colère:

--Un fils de duc! Est-ce que les fils de ducs s’en vont ainsi par le monde travailler pour vivre?

--Je vous l’accorde, mais je voulais faire une innovation.

--Les fils de ducs s’amusent-ils à déroger en venant dans un pays comme celui-ci? Viennent-ils sobres et rangés y demander la main d’une jeune fille pauvre, quand ils peuvent, en bons fêtards et joueurs criblés de dettes, demander fièrement les plus grosses héritières américaines? Si vous êtes un fils de duc, donnez-m’en des preuves!

--Dieu merci, j’en suis incapable, s’il faut ressembler à ce que vous venez de dépeindre. Cependant, je suis fils et héritier d’un duc, je ne puis vous en dire plus. Je vois bien que vous ne voulez pas vous laisser convaincre.

Elle fut sur le point de s’amadouer, mais la dernière phrase de Tracy fit renaître sa mauvaise humeur et elle s’écria:

--Oh! tenez, vous m’impatientez. Prétendez-vous, sans preuves à l’appui, me faire croire que vous êtes ce que vous dites? Vous ne retournez pas vos poches, parce qu’elles ne contiennent rien de probant. Vos protestations sont plus invraisemblables les unes que les autres, ne le comprenez-vous donc pas?

Il chercha à se défendre, hésita un instant, puis commença lentement:

--Je vous dirai donc toute la vérité, quelque stupide qu’elle puisse paraître à vous et à tout le monde. Je m’étais tracé un idéal, appelez-le rêve, folie, si vous voulez. J’avais projeté de renoncer aux privilèges et aux avantages injustes de la noblesse et de me laver de tous ses crimes d’accaparement en vivant avec des gens pauvres, sur un pied d’égalité complète, gagnant moi-même le pain que je mange; je voulais ne devoir à personne ma situation sociale, en admettant que je puisse jamais en acquérir une...

La jeune fille, qui le dévisageait pendant qu’il parlait sur un ton si naturel, se sentit gagnée par l’émotion; mais elle sut la maîtriser: il serait dangereux, pensa-t-elle, de me déclarer battue et de ne pas poser à Tracy quelques questions catégoriques. Ce dernier cherchait à lire dans ses yeux; l’impression qu’il recueillit lui rendit un peu de confiance.

--Un fils de duc aurait fait cela? Mais si c’était vrai, je le déclarerais un être adorable, délicieux, presque un Dieu.

--Mais je...