Part 10
--Il vient, il vient... Je vais descendre pour l’attirer à l’intérieur, suivez-moi.
Sellers, pâle, agité, ouvrit la porte et se trouva en face de Tracy. Il était si ému qu’il put à peine articuler quelques mots saccadés.
--Entrez. Entrez, M. euh...
--Tracy, Howard Tracy.
--Monsieur Tracy, merci, entrez, on vous attend.
Tracy entra, très intrigué.
--On m’attend? demanda-t-il. Je crois qu’il y a erreur.
--Non pas, répondit Sellers qui, apercevant Hawkins, lui lança un regard de côté pour attirer son attention sur le coup de théâtre qu’il préparait. Puis, lentement, solennellement, il dit en scandant des mots: Je suis... Vous savez qui.
Mais au grand étonnement des conspirateurs, cette phrase ne produisit aucun effet sur le nouvel arrivant, qui répondit très naturellement et sans le moindre embarras:
--Non, pardon, je ne sais pas qui vous êtes. Je suppose seulement, et sans me tromper je pense, que vous êtes le propriétaire des armes qui sont au-dessus de la porte d’en bas.
--C’est juste, c’est juste, asseyez-vous, je vous en prie.
Le duc était aux cent coups, les oreilles lui sifflaient, il ne se possédait plus. Hawkins, debout dans un coin, fixait d’un air stupide la personne qu’il considérait comme l’ombre d’un défunt, et ne savait plus que penser.
--Mille pardons, cher monsieur, continua brusquement le duc, je m’acquitte bien mal des devoirs d’hospitalité. Permettez-moi de vous présenter le général Hawkins, mon ami, le général Hawkins, notre nouveau sénateur, sénateur d’un des États les plus importants de notre pays, Cherokee Strip.
Ce nom va lui donner la chair de poule, pensa-t-il, en lui-même. Il se trompait. Il acheva la présentation, fortement désappointé et surpris.
--Sénateur Hawkins, M. Howard Tracy de...
--D’Angleterre.
--D’Angleterre, non...
--D’Angleterre, parfaitement, sujet anglais né en Angleterre.
--Arrivé récemment?
--Oui, tout récemment.
Ce fonctionnaire ment comme un arracheur de dents en chair et en os, se disait le colonel. Il veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Je vais le sonder un peu mieux et le faire jaser. Avec une ironie emphatique, il continua:
--Vous visitez notre grand pays pour votre plaisir, je pense. Vous trouvez sans doute le voyage dans nos provinces de l’Ouest...
--Je n’ai pas été dans l’Ouest et ne voyage pas pour mon agrément, je vous assure. Je voyage pour vivre; un artiste a besoin de travailler et non de se distraire.
--Un artiste, songea Hawkins en se rappelant le vol de la banque, voilà une appellation qui n’est pas banale.
--Vous êtes artiste? lui demanda Sellers, pensant en lui-même: je vais le pincer.
--Un artiste médiocre, oui.
--Dans quel genre? insinua le colonel.
--Peinture à l’huile.
Je le tiens, pensa Sellers, puis reprenant tout haut:
--C’est très heureux pour moi. Pourrais-je vous prier de me restaurer quelques tableaux qui sont en mauvais état?
--Avec plaisir, puis-je les voir?
Il ne trahissait aucune crainte, aucun embarras devant cet interrogatoire.
Le colonel était médusé. Il conduisit Tracy devant un chromo qui avait servi de dessous-de-lampe et qui était tout maculé de taches, et dit en le montrant du doigt:
--Ce Del Sarto...
--Est-ce vraiment un Del Sarto?
Le colonel lança un regard de reproche à Tracy sans ajouter un seul mot; il continua comme si de rien n’était:
--Ce Del Sarto est peut-être l’œuvre unique du maître dans ce pays. Vous pouvez juger vous-même de la finesse du travail... Pourriez-vous, avant d’en entreprendre la restauration, me montrer un échantillon de votre talent?
--Très volontiers. Je vous montrerai un de mes chefs-d’œuvre.
On apporta une boîte d’aquarelle qui appartenait à miss Sally pendant qu’elle était en pension. Tracy déclara qu’il maniait mieux l’huile, mais qu’il ferait malgré cela un essai. On le laissa seul et il commença à travailler. Mais très intrigué par ce qu’il voyait autour de lui, il céda à la curiosité et examina toute la pièce. Il n’en croyait pas ses yeux.
CHAPITRE XIX
Pendant ce temps, le duc et Hawkins tenaient conseil et discutaient avec emballement.
--Ce qui m’étonne et me dépasse, dit le duc, c’est qu’il a son bras. D’où vient-il?
--Oui, cela me surprend aussi. Un autre point inexplicable, il se dit Anglais. Comment l’interprétez-vous, colonel?
--Sincèrement, je ne sais pas, Hawkins, tout cela me dépasse et me remplit d’angoisse.
--Ne croyez-vous pas que nous nous sommes trompés en extériorisant cet individu?
--Je ne le pense pas; comment expliqueriez-vous l’identité des vêtements?
--Pas de doute sur les habits, c’est incontestable.
--Qu’allons-nous faire? Nous ne toucherons pas la prime, puisqu’elle est promise contre la prise d’un Américain manchot. Notre homme est un Anglais à deux bras.
--Là n’est pas la question; au fond nous leur donnerions plus qu’ils ne demandent.
Mais il comprit la faiblesse de son argument et se tut.
Les deux amis méditaient silencieux, lorsque le duc, le visage illuminé par une inspiration subite, déclara avec emphase:
--Hawkins, cette extériorisation est une science plus grande et plus noble que nous ne l’avions imaginé et nous avons accompli une merveille sans nous en douter; je m’en rends compte clairement maintenant. Tout individu est soumis à la loi de l’hérédité et se compose d’atomes et de molécules ancestrales; notre extériorisation doit être incomplète, car nous n’avons remonté qu’au commencement du XIXe siècle.
--Je ne comprends pas, colonel, s’écria Hawkins terrorisé par l’attitude et les paroles mystérieuses du duc.
--Eh bien! oui, pour moi nous avons extériorisé l’aïeul du bandit que nous recherchons.
--Oh! non, ne dites pas cela, c’est horrible.
--Pourtant, Hawkins, j’en suis sûr. Voyez les faits. Ce fantôme est Anglais, il parle très correctement, il est artiste, a des manières de gentleman. Je ne vois pas votre cowboy dans tout cela, qu’en dites-vous?
--Rossmore, c’est atroce, je ne peux pas y penser.
--Nous n’avons pas rappelé à la vie un seul atome de cet homme, nous n’avons ressuscité que ses habits.
--Colonel, vous voulez dire que...
Le colonel frappa la table de son poing, d’un geste emphatique, et continua:
--Je veux dire que l’extériorisation était prématurée, que le bandit nous a échappé et que nous ne tenons que son diable d’aïeul.
Il se leva et arpenta la pièce avec fureur.
--Quelle amère déception, gémissait Hawkins.
--Je le sais, je le sais, mon cher sénateur, et personne n’en est plus affecté que moi. Il faut bien nous soumettre à l’évidence. Dieu sait que j’ai besoin d’argent, cependant je ne suis pas assez miséreux et assez déchu, pour prétendre infliger un châtiment à un homme pour un crime que ses descendants ont commis.
--Pourtant, colonel, supplia Hawkins, réfléchissez, pesez bien notre situation; vous savez que c’est notre seule chance d’avoir de l’argent; d’ailleurs, la Bible ne nous dit-elle pas que les crimes des aïeux et bisaïeux sont expiés par leurs descendants jusqu’à la quatrième génération?--nous devons tirer un enseignement de ce sage précepte et nous pouvons au besoin l’adapter à notre cause.
Le colonel était frappé de la justesse de cette logique. Il réfléchit, l’air pensif, tout en marchant de long en large.
--Il y a du vrai dans ce que vous dites et, quoiqu’il semble cruel du faire expier à un pauvre vieux diable le crime d’un de ses descendants, la justice exige que nous lui livrions cet homme.
--C’est mon avis, dit Hawkins tout guilleret, je le livrerais à la justice si les molécules de mille de ses ancêtres se trouvaient concentrées en son seul individu.
--C’est bien le cas présent, répondit Sellers avec un grognement, notre individu est précisément un composé de molécules de plusieurs ancêtres. En lui, on retrouve des atomes de prêtres, de soldats, de croisés, de poètes, de douces et tendres femmes, des atomes de toutes les professions qui ont existé depuis des siècles et disparu de notre planète; aujourd’hui, par un effort de notre volonté, nous tirons ces atomes de leur sainte retraite et nous rendons responsable du pillage d’une banque un descendant de ces divers personnages: c’est une injustice flagrante.
--Oh! colonel, ne parlez pas ainsi, je me sens épouvanté et honteux du rôle que je me suis proposé de...
--Attendez, j’ai trouvé un moyen.
--Quoi, tout espoir n’est pas perdu? Parlez vite, je meurs d’impatience.
--C’est bien simple, un enfant l’aurait trouvé. Tout a bien marché jusqu’à présent, je n’ai pas à me plaindre. Puisque j’ai pu amener mon individu jusqu’au commencement du siècle, pourquoi ne continuerais-je pas et ne l’extérioriserais-je pas jusqu’à nos jours?
--Dieu! je n’y avais pas pensé, s’écria Hawkins, de nouveau transporté. C’est la seule chose à faire. Quel génie vous êtes...! Perdra-t-il alors le bras qu’il a de trop?
--Certainement.
--Et son accent anglais?
--Complètement, il prendra l’accent de Cherokee.
--Colonel, peut-être avouera-t-il le vol de la banque.
--Ce vol de la banque... Que cela. Vous oubliez qu’il sera entièrement soumis à ma volonté: je lui ferai confesser tous les crimes qu’il a commis et soyez convaincu qu’il en a plus de mille sur la conscience. Saisissez-vous?
--Non, pas tout à fait.
--Toutes les récompenses seront pour nous.
--Admirable conception! Je n’ai jamais rencontré un esprit comme le vôtre, capable d’embrasser d’un seul coup d’œil toutes les particularités qui se rattachent à une idée générale.
--C’est pourtant bien facile, je vous assure... Lorsque j’ai épuisé un sujet, le suivant en découle tout naturellement et ainsi de suite. Nous n’aurons donc qu’à recueillir toutes les récompenses. Voilà un fameux revenu viager, Hawkins! Et plus sûr que d’autres, car il est indestructible.
--C’est vrai, tout cela paraît très vraisemblable.
--Paraît? Vous êtes bien bon! On ne niera pas que je ne sois un financier de premier ordre et je ne me vante pas en affirmant que cette opération surpasse toutes les autres. Elle mérite un brevet.
--Le croyez-vous réellement?
--Parfaitement.
--Oh! colonel, que la pauvreté est donc pénible, elle paralyse les plus grandes aspirations! Nous devrions réaliser tout de suite une partie de notre individu, le détailler. Je ne serais pas d’avis de le vendre en gros, seulement quelques morceaux... Assez pour...
--Que vous êtes nerveux et agité, mon ami. C’est un manque d’expérience de votre part, mon garçon; lorsque vous serez rompu, comme moi, aux affaires, vous changerez, allez. Regardez-moi, mes yeux sont-ils dilatés? Tâtez mon pouls, il ne bat pas plus vite que pendant mon sommeil. Et cependant, je vois défiler, devant mon esprit calme et impassible, une procession de personnages qui rendraient fous tous les financiers. C’est en restant maître de soi, en envisageant une situation sous toutes ses faces qu’un homme voit nettement le parti qu’il peut en tirer. Tout à l’heure, voyez-vous, vous avez agi comme un novice, trop pressé d’obtenir un succès. Écoutez-moi, votre désir à vous est de vendre notre homme, argent comptant. Eh bien! j’ai une tout autre idée, devinez?
--Je ne sais pas, quelle est-elle?
--Le conserver, au contraire.
--Vraiment, je n’aurais jamais pensé à cela.
--Parce que vous n’êtes pas né financier. Admettons qu’il ait commis un millier de crimes, certainement c’est une estimation des plus modestes, car, à le voir, on peut lui en attribuer un million. Pour ne pas exagérer, prenons le chiffre de cinq mille dollars de récompense par crime, cela nous donne au bas mot combien? Cinq millions de livres.
--Attendez que je reprenne haleine.
--C’est une rente perpétuelle, car un homme de sa trempe continuera à commettre ses crimes et à nous rapporter des primes.
--Je suis positivement ahuri.
--Ça ne fait rien. Maintenant que les choses sont mises au point, restez tranquille. Je préviendrai la Compagnie et livrerai la marchandise en temps opportun; confiez-moi l’affaire, vous ne doutez pas du mon talent pour la mener à bien?
--Certainement pas, j’ai une confiance absolue.
--Très bien, chaque chose à son temps. Nous autres, vieux collaborateurs, nous agissons méthodiquement, pas d’à-coups avec nous. Alors, maintenant, qu’avons-nous à faire? Simplement à continuer l’extériorisation pour l’amener à notre époque. Je vais commencer de suite. Je crois que...
--Lord Rossmore! Je parie cent contre un que vous ne l’avez pas enfermé et qu’il s’est sauvé!
--Calmez-vous, ne vous mettez pas martel en tête pour cela.
--Eh bien! et pourquoi ne pourrait-il pas s’échapper?
--Qu’il s’échappe s’il veut, qu’est-ce que cela fait?
--Ma foi, je considérerais sa fuite comme un malheur irréparable.
--Mais, mon cher ami, souvenez-vous donc de ceci: une fois que je le tiens, c’est fini. Il peut aller et venir librement, je puis l’amener et par le seul effort de la volonté.
--Ah! je vous assure que je suis heureux de l’apprendre.
--Oui, je lui donnerai à faire tous les tableaux qu’il voudra et nous le mettrons à l’aise le plus possible. Il est parfaitement inutile de le gêner le moins du monde. J’espère l’amener facilement à rester tranquille, et pourtant à le voir ainsi mou et sans consistance... je me demande d’où il vient.
--Comment, que voulez-vous dire?
Pour toute réponse le duc regarda le ciel comme pour l’interroger. Hawkins tressaillit, réfléchit un moment et, secouant la tête tristement, il regarda le bout de ses pieds.
--Que voulez-vous dire?
--Mon Dieu, je ne sais pas, mais vous pouvez constater vous-même qu’il n’a pas l’air de regretter son état primitif.
--C’est vrai, vous avez raison.
--Au fond, nous lui avons fait beaucoup de bien, mais je crois que nous apprendrons beaucoup de choses en allant progressivement sans trop brusquer le mouvement.
--Je me demande le temps qu’il faudra pour compléter son extériorisation et l’amener à notre époque.
--Je voudrais bien le savoir moi aussi, mais je ne m’en doute pas. J’ignore totalement ce détail, car je n’ai jamais extériorisé un individu en passant par toutes les conditions qu’il a traversées depuis son état d’ancêtre jusqu’à celui de descendant. Mais vous verrez, je m’en tirerai bien.
--Rossmore! appela une voix.
--Oui, ma chérie, nous sommes dans le laboratoire; Hawkins est ici, venez. Quant à vous, Hawkins, n’oubliez pas qu’il est pour toute la famille un individu vivant en chair et en os... Voilà ma femme qui entre...
--Ne vous dérangez pas, je n’entre pas. Je voulais seulement savoir qui peint à côté.
--Oh! c’est un jeune artiste, un jeune Anglais, Tracy, très bien doué; il est élève de Hans Christian Andersen, et va restaurer nos chefs-d’œuvre italiens. Vous avez causé avec lui?
--Je ne lui ai dit qu’un mot. Je suis entrée sans savoir qu’il y avait quelqu’un. J’ai voulu être polie, je lui ai offert un biscuit (clignement d’yeux de Sellers à Hawkins), mais il a refusé (seconde œillade de Sellers); alors je lui ai apporté des pommes; il en a mangé deux.
--Quoi!...
Le colonel sauta jusqu’au plafond et retomba ahuri sur ses pieds.
Lady Rossmore, frappée de stupeur, contemplait alternativement le sénateur de Cherokee et son mari.
--Qu’avez-vous donc, Mulberry? demanda-t-elle.
Il ne répondit pas d’abord et fit semblant, très affairé, de chercher quelque chose sous sa chaise.
--Ah! le voilà, dit-il, c’est un clou.
--Tout cela pour un clou? répondit sa femme d’un ton aigre de mauvaise humeur mal déguisée, voilà bien des embarras pour un pauvre petit clou! Vraiment vous auriez pu vous dispenser de me causer une pareille émotion. Et tournant les talons, elle prit la porte et s’en alla.
Lorsqu’elle fut assez éloignée pour ne rien entendre, le colonel dit d’une voix brisée:
--Allons nous rendre compte par nos propres yeux.
--C’est une erreur, c’est impossible autrement.
Ils descendirent rapidement et regardèrent par le trou de la serrure.
--Il mange, murmura Sellers d’un air désolé. Quel horrible spectacle, Hawkins. C’est affreux. Emmenez-moi. Je ne puis supporter cette horrible vision.
Ils regardèrent le laboratoire aussi émus l’un que l’autre.
CHAPITRE XX
Tracy travaillait lentement, car son esprit était ailleurs; beaucoup de pensées diverses l’assaillaient. Soudain, un éclair sembla jaillir de ses yeux. Il crut qu’il avait trouvé la clef de l’énigme. J’y suis, pensa-t-il enfin, je crois comprendre maintenant. Cet homme n’a pas son bon sens; il divague sur deux ou trois points: sans cela comment expliquer cette série de bizarreries? Des affreux chromos qu’il prend pour des œuvres de grands maîtres, ces horribles portraits qui, soi-disant, représentent des Rossmore, les armoiries grotesques, le nom pompeux de Rossmore Towers qu’il donne à sa misérable bicoque! Il affirme qu’il attendait ma visite. Comment pouvait-il m’attendre, moi, Lord Berkeley? Il sait bien par les journaux que ce personnage est mort dans l’incendie du New Gadsby.
La vérité est qu’il ne sait pas du tout qui il attendait; ses paroles me prouvent qu’il n’attendait ni un Anglais ni un artiste et malgré cela ma venue le satisfait. Il paraît content de moi; au fond, sa tête déménage un peu, pour ne pas dire tout à fait. Le pauvre vieux, il est intéressant à observer, tout de même, comme le sont tous les déséquilibrés. J’espère que mon travail lui plaira; j’aimerais le voir tous les jours et l’étudier de près. Et quand j’écrirai à mon père... Ah! n’y pensons pas, cela me fait mal.
Quelqu’un vient... Remettons-nous au travail. C’est encore mon vieux bonhomme; il a l’air agité. Peut-être mes habits lui semblent-ils suspects. (Au fond ils le sont, pour un peintre). Si ma conscience me permettait de les changer, mais c’est impossible. Pourquoi diable gesticule-t-il avec ses bras? Il a l’air de faire des passes avec ses mains pour me suggestionner. Il n’y aurait rien d’impossible...
Le colonel pensait en lui-même: Mes passes lui produisent de l’effet, je le vois bien. Là, c’est assez pour une fois; il n’est pas encore très solide et je pourrais le désagréger. Posons-lui deux ou trois questions insidieuses, nous verrons bien qui il est et d’où il vient.
Il s’approcha et lui dit doucement:
--Je ne veux pas vous déranger, monsieur Tracy, mais seulement regarder votre travail. Ah! c’est beau, très beau, vous êtes un véritable artiste et votre œuvre va ravir ma fille. Puis-je m’asseoir près de vous?
--Mais comment donc, avec plaisir.
--Cela ne vous dérange pas? votre inspiration n’en souffrira pas?
Tracy se mit à rire et répondit qu’il n’était pas éthéré à ce point. Le colonel lui posa une grande quantité de questions, particulièrement choisies, qui parurent étranges à Tracy; il y répondit néanmoins d’une manière satisfaisante, car le colonel se dit avec orgueil:
--Jusqu’à présent, cela va bien. Il est solide, très solide, on le dirait vivant. C’est curieux, il me semble que je le pétrifierai facilement.
Après une petite pause, il lui demanda avec mystère:
--Préférez-vous être ici ou là-bas?
--Où, là-bas?
--Là-bas, d’où vous venez.
Tracy pensa immédiatement à sa pension et répondit sans hésitation:
--Oh! sans aucun doute, j’aime mieux être ici.
Le colonel ému se dit: Il n’y a pas d’erreur, me voilà fixé sur la provenance de ce pauvre diable. Eh bien! je suis content de l’avoir tiré de là.
Il suivait le pinceau de l’œil et pensa en même temps: Eh bien! cela me dédommage de mon échec avec ce pauvre Lord Berkeley; il a dû prendre une autre direction, celui-là... et ma foi, tant mieux pour lui.
Sally Sellers rentrait plus jolie que jamais. Son père lui présenta Tracy. Tous deux éprouvèrent le coup de foudre, sans s’en rendre compte, peut-être. Le jeune Anglais pensa en lui-même irrévérencieusement: Peut-être n’est-il pas aussi fou, après tout!
Sally s’assit près de Tracy et s’intéressa à son travail, ce qui lui fit plaisir et lui montra que la jeune fille était intelligente et avait des goûts artistiques. Sellers, très désireux de faire part de ses impressions à Hawkins, s’en alla, disant que si les jeunes artistes pouvaient se passer de lui, il serait bien aise de vaquer à ses occupations.
Il est un peu excentrique, mais rien de plus, pensa Tracy, et il se reprocha d’avoir commis un jugement téméraire à son endroit sans lui avoir donné le temps de se montrer sous son jour véritable.
L’étranger se sentit bien vite à l’aise et la conversation prit un tour charmant. La jeune fille américaine possède des qualités de grande valeur. La simplicité, la droiture et l’honnêteté; elle est au-dessus des conventions et des banalités mondaines; aussi son attitude et ses manières reçoivent-elles une aisance absolue et l’on se sent à l’aise immédiatement sans savoir pourquoi. Cette nouvelle connaissance, cette amitié fit des progrès rapides; la preuve en est qu’au bout d’une demi-heure ni l’un ni l’autre ne pensait plus aux habits étranges de Tracy.
Gwendolen semblait ne plus se choquer de cet accoutrement, mais Tracy resta persuadé qu’elle cachait son jeu par amabilité. Il se sentit très gêné lorsque la jeune fille l’invita à dîner. Il ne pouvait accepter dans cet accoutrement et cependant depuis qu’il avait trouvé un intérêt dans l’existence, il en voulait à ses habits de l’obliger à refuser cette invitation. Il partit pourtant le cœur joyeux en lisant un regret dans les yeux de Gwendolen.
Où se dirigea-t-il? Tout droit vers un magasin d’habillement où il choisit un complet aussi élégant que possible pour un Anglais; tout en le choisissant il pensait:
Je sais que j’ai tort, pourtant je serais blâmable de ne pas l’acheter et deux fautes qui s’ajoutent n’engendrent pas une bonne action.
Cette réflexion lui rendit le cœur plus léger. Le lecteur appréciera la valeur de cette réflexion et la jugera à son propre point de vue.
Le vieux ménage se montra inquiet de l’attitude distraite et du silence de Gwendolen pendant le dîner. S’ils avaient tant soit peu observé, ils auraient remarqué que son visage s’éclairait lorsque la conversation roulait sur l’artiste, sur son travail. Mais ils n’y prêtèrent aucune attention et virent seulement que sa physionomie s’assombrissait par moments; ils se demandèrent si elle était souffrante ou si elle avait éprouvé une déception à propos de ses toilettes. Sa mère lui offrit divers médicaments fortifiants, son père lui proposa du vin vieux, quoiqu’il fût dans son district à la tête de la ligue antialcoolique, mais elle repoussa aimablement toutes les attentions délicates.
Lorsqu’au moment de monter se coucher, la famille se sépara, la jeune fille choisit un pinceau entre tous en se disant: C’est celui qu’il a le plus employé.
Le lendemain, Tracy sortit tout pimpant dans son nouveau complet, un œillet à la boutonnière, don quotidien de Puss. Rêvant à l’image de Gwendolen, il travailla à ses tableaux sans relâche, mais presque inconsciemment; il produisit merveilles sur merveilles, il ajouta plusieurs accessoires variés aux portraits de ses associés qui poussèrent des acclamations de joie et d’admiration.
De son côté, Gwendolen perdit toute sa matinée; elle s’était dit que Tracy viendrait et, à chaque instant, elle descendait au salon mettre les pinceaux en ordre, en réalité voir s’il était arrivé. En remontant chez elle, elle constata avec chagrin que sa confection de toilette allait en dépit du bon sens. Elle avait mis tous ses soins et son imagination à composer une toilette suggestive, qu’elle confectionnait précisément en ce moment; mais distraite comme elle l’était, elle ne fit que des bêtises et gâcha son ouvrage.
Lorsqu’elle s’en aperçut, elle en comprit la cause et cessa de travailler. N’était-ce pas pour elle un présage charmant? Elle descendit au salon, s’y installa et attendit...
Après le déjeuner elle attendit encore; une grande heure passa, mais son cœur battit violemment: elle l’avait aperçu.
Elle remonta chez elle précipitamment, comptant qu’on lui demanderait de chercher le pinceau égaré... elle savait bien où...