Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
Part 9
Mais pendant que le prince exulte, les mariniers, les roulant devant eux, ont embarqué les barriques de bière avec leurs fonds plâtrés et blancs, de bière blonde et brune qui, mousseuse, va délecter, tout le temps de la foire, dans les tavernes et bazars de Beaucaire, les gosiers assoiffés des buveurs. Sans plus tarder, car le temps presse, ils ont viré de bord et le Caburle, entraînant après lui sa blanche flotte et rengorgé, reprend le fil de l'onde. Or, sur les croupes des collines, aussitôt vues là-haut, bien munies d'échalas, les vignes d'or de la Côte-Rotie et aperçus au lointain sur la droite le mont Pilat et ses trois dents bleuâtres, devant Condrieu voilà qu'ils mouillent l'ancre. C'est le pays d'où ils sont presque tous. Sur le Sablier[5], pour attendre leurs pères, un fouillis de gamins, depuis quatre heures, sont là tout nus ou moitié nus qui jouent: les uns dans l'eau barbotent ou font des ricochets, les autres se battant à coups de pierres. Au pied de leurs maisons, le long du fleuve, les pauvres femmes, sur le pas des portes, sont à l'affût, depuis la matinée, pour voir au port passer leurs hommes.
XX
--«Blandine, cours: ton père qui arrive!» --«Bonjour, patron Apian!»--«Dieu vous le donne!» --«A moi le bout, je vous amarrerai!» --«Dis-lui, à Marioche, de m'emplir de vin d'Ampuis, vite, cette cruche...» --«Où est Damian? Tiens, voilà ses chemises.» --«Goton! Mïon! Qu'est-ce que je vous apporte de la foire, holà ho?»--«Apporte, Ribory, quelques bagues de crin et aussi de verre, de celles qui dessus ont un rat rouge!» --«Oui!»--«Moi, pour la petite apporte-moi une poupée, de celles qui se ploient!» --«Oui.»--«Pour moi apporte des gimblettes, de ces bonnes qui sont enlacées avec un fil...» --«Oui.»--«Moi, apporte-moi...» Tout ça jacasse; les recommandations de toute sorte se vont croisant des bateaux aux fenêtres: --«Dis à ton grand-papa de t'acheter dans une boîte rose une petite soeur, eh! Claudillon?»--«Père-grand, à Beaucaire, moi je veux y aller!»--«Le coup prochain, mon gars...» --«Allons, portez-vous bien! bonne aventure!» --«Tenez-vous bien gaillarde, tante Chaisse!» --«Et toi, Janin, prends garde aux Trêves[6], aux feux Saint-Elme et aux Oulurgues[7] qui vont, la nuit, par les Aliscamps d'Arles!»
XXI
Et puis adieu. Le Midi les attire. Ils n'ont du reste pas de temps à perdre s'ils veulent arriver les premiers en Argence[8] et gagner le mouton. Au cours de l'eau, encore toute bleue des turquoises qu'elle a ramassées dans le lac de Genève, pendant que vont les tentes blanches une après l'autre, telles qu'un vol de cygnes, le prince hollandais veut tout savoir. --«Allons-nous mettre longtemps pour la descente, maître?» demande-t-il. Le patron bruyamment tousse et, heureux de faire quelque peu son Cicéron:--«Deux jours, trois au plus, prince, au cas où par la route il y ait de l'encombre, répond-il, des brouillards, par exemple, pareils à ceux que nous avions ce matin et assez denses pour empêcher de voir la direction... Car il ne s'agit pas de plaisanter avec ces roches, écueils, récifs et pointes et verrues ou bien avec ces grèves dangereuses que recèlent de loin en loin les eaux qui rient. Si l'on n'ouvre pas l'oeil, la barque râpe, se crève et boit: floc! floc! ou dans un «maigre» s'engrave jusqu'aux bords et tout se noie. Sans parler des ponts où l'on heurte ni des empêchements des bacs... Saint Nicolas, patron de la rivière, nous garde longuement!»
XXII
--«Royaume, foudre!» cria le voiturin en coupant son récit, «vous ne voyez donc pas les îles de Saint Pierre, grand capon de pas Dieu, qui vous entravent?»-- Et il reprit:--«C'est pour vous dire, prince, que s'il est vrai, comme affirme un proverbe, que tous les saints aident à la descente, tout de même en descente, allez, il se rencontre ses contre-temps, incidents et hasards. D'ordinaire pourtant, quand tout va bel et bien et que l'on peut, même au clair de la lune, reconnaître à vue d'oeil la bonne voie, des grands quais de Lyon aux basses rives du Rhône provençal, en deux journées, aux mois d'été, se fait la course. Un vrai jeu que cela! mais puis c'est la remonte, seigneur, qui fait tirer! De chaque bord, sur les bateaux plats que nous remorquons, --voyez-les donc, encaqués comme anchois,-- nous avons là nos chevaux de halage: vingt fortes couples[9], toutes bêtes de choix, fleur des haras du Charolais, que vous verrez, quand nous reviendrons contre-mont, s'évertuer superbes sur la rive du fleuve... Je ne dis pas qu'il n'y ait, sur l'Empire ou le Royaume, rien de comparable à notre chevaline; mais je vous garantis que vingt mille quintaux ne les font point culer.»
XXIII
--«Et quel temps se met-il pour la remonte?» --«Cela dépend: aux mois d'été, quand l'eau est lisse, en dix-huit ou vingt jours on peut la faire. Aux petits jours, quand la saison hiverne, il en faut de trente-cinq, voyez-vous, à quarante... Mais le terrible, puis, c'est quand le Rhône, gonflé par les pluies automnales, ou par ces gros temps d'Est qui avec la marée en aval le refoulent, déborde ses grandes eaux troubles sur les puissantes digues et sur les clayonnages, noyant les perrés et les voies. Sacré coquin! quelle misère, alors, quand les chevaux, à la cordelle de chaque nef, tirant quatre par quatre, ne voient plus le chemin et s'embourbent jusqu'à la croupe dans les blés, dans les orges, au point de les falloir lever avec un pieu qu'on leur passe à deux sous le ventre! Ou lorsqu'il faut, monsieur, changer de rive pour éviter quelque rivière grosse qui se met en travers aux pieds des équipages; ou lorsqu'il faut, monsieur, passer à gué l'Ouvèze, passer à gué le Roubion et la Drôme! C'est un rude travail! Contre les roches, au frottement les cordes s'usent: il faut bâcler un noeud, une épissure; il faut abattre, à coups de cognée, les arbres qui peuvent empêcher; oui, mille dieux! il faut, à coups de poing ou de pieu ou de gaffe, pendant que les chevaux se noient, se mettre par chemin aux prises avec les rustres qui, pour gagner devant avec leurs couples ou _trébouger_ (ainsi que nous disons tout brut), viendront dans les jarrets parfois cingler les nôtres... Allez, il y en a pour tous!»
XXIV
--«Et il en reste!» fait le prince en riant. A l'horizon, chaperonnés de neige blanchissante, les sommets du Vercors piquent l'espace. Les troupeaux transhumants de la Crau, à cette heure, broutent là-haut les herbes drues, le cytise fleuri, la pimprenelle: car c'est aux bergers d'Arles que l'usage de toutes ces Alpes et cimes lointaines depuis des milliers d'années est dévolu. Et jusqu'au Nivolet de la Savoie, et jusqu'au pic escarpé du Viso, et loin, bien loin, jusqu'à ce mont Genièvre qui départit les eaux de France et d'Italie, à eux tout appartient. Et de quoi se prévalent les conquérants les plus goulus qui eurent tour à tour empire sur le Rhône, les Charlemagne avec les Bonaparte, les Annibal et les César de Rome, pour avoir franchi ces hauteurs! lorsque tous les printemps, en caravane, lorsque tous les étés et les automnes, avec leurs grands boucs qui ouvrent la trace parmi la neige grenue des _névés_, suivis de leurs innombrables brebis, le bâton à la main, jouant du fifre, nos pâtres, eux, gravissent et passent les montagnes!
CHANT TROISIÈME
LA DESCENTE DU RHÔNE
XXV
Aux petits ports d'Andance et d'Andancette est arrivée cependant la flottille et l'on y a chargé des planches, des poutrelles, et des douves en botte et des cerceaux en roue. Et en longeant la côte sourcilleuse du Vivarais, de plus en plus abrupte, de plus en plus farouche, accidentée, les voilà qui se croisent, se frôlent presque, avec la maille[1] lente et le câbleau et les chevaux d'une autre longue file qui sur Lyon péniblement remonte. --«Salut!»--Les bras de chaque part se lèvent et les chapeaux s'agitent dans l'espace: --«Comment va le voyage?»--«A la coutume!» --«Y était-il, au Saint-Esprit, le gros pilote?» --«Il regardait quelle heure il était au soleil.» --«En buvant à sa gourde?»--«Eh! oui! pardi!» --«Y a-t-il du gravier, au pont, vers Bagalance[2]?» --«Il n'en a pas parlé, le gros Toni.»--L'Ardèche pour lors aura foncé contre les îles.» --«Il se peut.»--«Et vous autres, par là-bas, au Grand Gué, avez-vous eu beaucoup d'eau?»--«Jusqu'au ventre!» --«Mais on n'a pas encore crié la foire?» --«Ah! vous ne risquez pas de gagner le mouton, collègues!»--«Et pourquoi?»--«D'Aigues-Mortes nous partions, il y a quinze jours, et voilà que, vers Les Saintes[3], roulant sur ses ancres, un bâtiment de Tunis dans le Rhône, tenu en panne sous la bise, attendait le garbin pour faire voile au premier jour vers le port de Beaucaire. Il avait cargaison de dattes et de juives qui, sur leurs vestes rouges, étaient garnies de sequins d'or et de piastres luisantes.»
XXVI
--«Nous nous gaussons pas mal, reprit Jean Roche, de ses juives, figues tassées qui sentent le remugle et le suint! On les loue au tâter, sur les tartanes... Nous allons en mener, nous, à Beaucaire, une... Écoutez: le beau dimanche de la foire, si elle ne remporte le prix de joliesse, --je veux, saint Nicolas, que sur ma tête les Cornes de Crussol[4] jettent leur ombre!» --«Laquelle?»--«Devinez!»--«Peut-être bien la fille du Malatra, la fille au lamaneur, celle qui passe l'or des paillettes au crible?» --«Oui.»--«Cette bohémienne?»--«O Jean-la-flûte! Des bohèmes semblables ont les astres pour elles et portent le bonheur où il leur plaît... Et prenez garde, ohé! qu'elle ne vous guigne de côté, en passant: la lune jeune, comme l'on dit, est cornue et félonne!» --«Tu es ensorcelé!» crièrent à Jean Roche les voiturins de l'autre batelée. «Achète un pot et mets-y bouillir des aiguilles[5]!» --«Fais tirer, Marius!»--«Pousse à la barre!» En guise d'entonnoir les mains qui s'arrondissent d'une barquée à l'autre, encore une tournée, jettent de loin les paroles piquantes; mais les bateaux de Maître Apian, rapides, avaient déjà filé sur les eaux fières[6].
XXVII
Des points de vue nouveaux qui l'environnent, de l'admirable vallée, des éboulis, des rocs à pic aux ravines profondes, des vieux châteaux emmantelés de gloire et de la volupté de l'air si lumineux Guilhem a le coeur ivre et chez le prince l'élancement d'amour ne tarde point à naître. --«Mais je la verrai bien, se dit-il à part lui, la dive dont le charme ou la beauté farouche semble papilloter sur tout le Rhône! l'Anglore, cette vierge, cette jeune inconnue dont tout le monde parle et rêve, cette perle des grèves qui scintille à l'imagination comme aux regards de tous et qui, sais-je pourquoi? sans l'avoir vue, à moi aussi me danse par la tête!»-- L'eau étincelle et rit; les poules d'eau, les hirondelles, planant de l'aile, rasent l'onde fuyante au gai soleil qui tourne; et d'un moulin pendu sur barque quelquefois le meunier, ou les pêcheurs tirant leurs filets à bascule, à tour de bras de loin en loin saluent. Mais dans le sang des vieux comme des jeunes la chaude après-midi met la paresse. Or voilà Saint-Vallier et ses terrasses: apparition illustre, en haut miroite Diane de Poitiers, l'ensorceleuse du roi François Premier, la grande duchesse de ce Valentinois que Drôme baigne, la comtesse d'Étoile clarissime qui enjôla d'amour la cour de France. Mais Diane est morte, en arrière elle fuit dans le mouvant tableau de ce qui passe autour des nefs qui vont comme des alcyons; et aujourd'hui, l'Anglore, la petite dont les pieds nus foulent l'arène molle, l'Anglore en son nouveau, elle est la vie, l'avenir en vedette, l'illusion de ceux-là qui s'en vont au fil de l'onde!
XXVIII
Guilhem, n'y tenant plus, dit à Jean Roche: --«Alors, écoute un peu, qu'est-ce qu'on m'apprend? que l'Anglore est jolie et qu'elle te plaît?» --«Seigneur, répond Jean Roche, elle est si avenante que les patrons, tous, lorsqu'ils la rencontrent, ont peur que d'un regard elle ne brouille magiquement leurs équipages... On dit qu'elle a mauvais oeil, quelquefois!» --«Et tu es de ceux-là que la Sirène tient enchantés dans ses lacs?» dit le prince. --«Moi, à vous parler franc, de faire couple avec cette fauvette d'oseraie, peut-être bien ne dirais-je pas non; mais dans la tête, pas possible autrement, elle doit avoir un grain! Car il peut en venir, vous savez? des galants à son entour chanter goguettes... Elle ne les écoute pas plus que s'ils sifflaient. Elle n'a qu'un amour: rôder le long des mouilles pour s'y mirer toute seulette ou y cueillir parfois la «fleur de Rhône»; et elle n'a qu'une oeuvre, la devineriez-vous? cribler les sables de l'Ardèche pour _orpailler_ (industrie de fourmi) les bluettes d'or qu'il peut y avoir.» --«Très bien! cria le damoiseau allègre. Sommes-nous pas les Argonautes du Caburle? Nous conquerrons, puisqu'on est en campagne, la Toison d'Or et Médée... En avant!»
XXIX
Jean Roche là-dessus, tendant la jambe au commandement du patron: empire! et s'accotant avec toute l'équipe, a, d'un coup de timon, poussé la _rigue_[7] vers le fameux coteau de l'Ermitage, pour y charger un baril de fin piot. De la Table du Roi, en effet, ils approchent et Maître Apian, le roi de la marine, ainsi qu'il l'a promis en partant à ses hommes, doit leur payer le vin de son _reinage_. C'est, la Table du Roi, une rondelle, un seuil de roche vive et circulaire, en avant de Tournon, emmi le fleuve. Saint Louis, en passant, à ce qu'on dit, y déjeuna, quand il allait en guerre contre les Sarrasins, là-bas au diable; et depuis lors y ont dîné les rois qui portent couronne dans Condrieu. En cercle les bateaux, autour de la grande table rocheuse, se sont rangés de proue. De la carène ont surgi aussitôt marmites, chaudronnées, pains de froment et liasses de saucisses et fromages de chèvre: c'est la manne qui tombe! La pointe des couteaux pique dans les potées et ils mangent debout: tels les castors dévorent, car si la nappe manque, Dieu merci, point ne manque la faim. Le chef et maître, à califourchon sur le tonneau plein, au beau milieu de la table préside; et, d'une main qu'il tient à la cannelle, il fait jaillir pour chacun dans la tasse le moût joyeux qui scintille au soleil. Vive le roi! Par la soupe ils terminent et, dans le brouet versant le vin de fête qui fait bon estomac, selon leur mode, chacun à son écuelle hume la soupe au vin.
XXX
Ensuite un branle, la ronde de l'Airette[8], qui sous les sauts fait chanceler les barques, et des chansons: _Les filles de Valence sont molles en amour, les Provençales le font, la nuit, le jour..._--«Brinde à l'Anglore! cria Guilhem; sans savoir davantage, avec ce moût des vignes escarpées mon premier brinde est pour la fleur du Rhône! Et mon second, pour le Rhône lui-même qui reflète en ses eaux la fleur mystérieuse! Et mon troisième est pour le soleil clair qui nous convie à vivre dans la joie!» --«Enfants, dit le patron Apian, la vie est un trajet pareil à celui de la barque: elle a ses beaux, ses mauvais jours. Le sage, quand les flots rient, doit savoir se conduire; dans les brisants, doit filer doux. Mais l'homme est né pour le travail, est né pour naviguer... Qu'on ne me parle pas de ces lendores que rien ne fait contents! Celui qui rame, au bout du mois, il lui tombe sa paye; et celui qui a peur des ampoules aux mains fait le plongeon au gouffre de misère. Sur les barques, depuis cinquante ans pour le moins, oui, j'en ai vu de toutes. Mais j'estime qu'il faut, entre l'Empire et le Royaume, comme entre abandon et outrecuidance, tenir le milieu. On a festiné... Eh bien, enfants, au bon Dieu rendons grâces et qu'au retour nul ne manque à l'équipe!»
XXXI
--«Vive l'Anglore!» crie de nouveau le prince qui a goûté à ce bon vin du Rhône. Et, tandis que dévale le soleil derrière le terroir de Glun, derrière les crêtes qui ombrent au couchant le lit du fleuve, le train nautique avec ses tentes blanches, joyeusement, paisiblement défile, pour aller faire escale sur Valence dont le clocher, dans l'étendue limpide, lance le nom de saint Apollinaire.
CHANT QUATRIÈME
LES VÉNITIENNES
XXXII
Dormir est bon. Pourtant dès que l'aurore fait monter en fumée la brume ou, comme on dit, la fleur de l'eau, sur le cours du Rhône renaît au port le mouvement et des moulins flottants va le bluteau. Parmi les ruines de son vieux château fort, Crussol dans le lointain remémore encore l'ire du Baron des Adrets: quand, toute pleine du sang des Catholiques égorgés, il fit, si les récits sont véridiques, baigner ses fils là-haut en la citerne, pour leur ancrer sa haine dans le coeur. Antan nid de barons, aujourd'hui d'éperviers! Sur la seconde nef monte à Valence un beau petit essaim de dames gaies, la chevelure en l'air, blondine ou brune, sous leurs grands peignes à rangées de perles. Deux cavaliers vont avec elles, instruments de musique sous le bras, tambour de basque et violon et mandore. Tout cela rit, jargonne et jase, en s'empêtrant les pieds dans la navée à l'amoncellement des ballots de tout genre qu'un tas de portefaix empile à bord. Les négociants, lourds, promenant leur ventre où les breloques de montre bruissent sur leur pécune serrée au ceinturon, du chargement surveillent l'arrimage.
XXXIII
Mais le convoi se meut:--«A la descise!» a crié le patron; et, la main droite élevée sur le Rhône,--tel un prêtre invoque du Très-Haut la protection,-- il se signe, et les barques, prenant de l'une à l'autre le fil de l'eau vorace, impétueuse, gagnent vers le milieu du fleuve large qui les porte légères comme feuilles. Émoustillés par l'agrément des dames qui en leur langue bruyamment s'ébaudissent, les gros marchands autour d'elles tournoient, comme autour de la souricière où sont emprisonnées quelques souris tourne et retourne un matou, l'oeil avide. Le temps est frais; le vent lombard[1] qui souffle rend gaillard et dispos et met au coeur la joie. Un Lyonnais s'avance auprès des belles: --«Ces fins minois seraient-ils d'Italie?» --«Si, seigneur, répondent-elles, de Venise, la ville des chansons et des gondoles.» --«Et où va-t-on de ce train?»--«A Beaucaire.» --«Lever peut-être boutique de poupées?» --«Oh! que nenni: plutôt de gobe-mouches.» Et l'on fait connaissance. Les donzelles vont aux cafés chanter leurs sérénades. Les négociants vont faire leurs négoces: des bazars du Levant, de ses fondiques[2], des commerçants de Tunis et de Nimes, des courtiers de Marseille et de Narbonne, des boutiquiers d'Alais, d'Uzès et d'Agde, des muletiers qui charrient ou emportent par le Chemin de la Reine Gillette[3], des Auvergnats, des Limousins de Tulle qui y descendent par la Voie Régordane[4], ils vont, argent sonnant, encaisser les effets qui tombent drus en foire de Beaucaire. On va mener tout un mois grande vie... Et les belles chanteuses y auront part, c'est entendu, si leur est agréable un brin de passe-temps. Les chères dames, elles non plus, ne traînent pas l'ennui; et le déduit honnête ni le rire ni le danser ne leur déplaisent point... Cela, mon Dieu, ne fait pas gourgandine! Mais elles ont besoin de faire bonne foire, car à trôler ainsi et par monts et par vaux, pour l'entretien et pour la colophane, et ceci et cela, il y va de grands frais. Mais les bourgeois, sitôt loin de leurs femmes, au diable la lésine! Ils s'élargissent, révérence parler, tels que pourceaux qui, une fois relâchés par la rue, tiennent, comme il se dit, toute l'allée... Et de rire aux éclats!
XXXIV
--«Empire!» commande le patron en fronçant les sourcils. Il a vu émerger, sur la main droite, une île qu'on va rasant, naissante et graveleuse. Mais, à bord du Caburle, on y parle, de quoi? des belles dames, celles qui à Valence viennent de s'embarquer. José Ribory, pendant qu'il mâche entre ses dents sa chique, commence donc:--«Vous connaissez Maître Eyme qui au ponton m'a topé dans la main... Il n'est pas homme à conter des sornettes. Savez-vous bien ce qu'il m'a dit? Qu'entre les dames qui là, derrière nous, font leurs follettes, est la duchesse de Berri.»--«Tu bouffonnes?» --«Je ne bouffonne pas.»--«C'est celle-là sans doute qui a les frisons noirs, des yeux qui percent.» --«Non, non, ce doit être cette huppée qui porte reluisantes, au sommet de son peigne, de grosses perles d'or.»--«Tant s'en faut!»--«Bougre! Serait-ce pas cette jolie blondine qui joue de l'éventail et qui est si rieuse?» --«Allons, dit Ribory, il faut comprendre qu'une personne telle, une princesse qui veut reconquérir, coûte que coûte, le trône de son fils, n'est pas simple à ce point de se donner si vite à reconnaître!» --«Mais de ce train où irait-elle?»--«Beaux nigauds! vous ne savez donc pas qu'aval, en terre d'Arles, vers le Grand Clar, dans les _paluds_ de Cordes, sont mille sacripants, peut-être bien deux mille, qui, ne voulant servir en aucune façon le _coquâtre_[5], bivouaquent sur les joncs?» --«Les paludiers, les déserteurs, veux-tu nous dire?» --«Les paludiers, les chasseurs de sangsues, les insoumis de la Galéjonière[6], les oiseaux du terroir drus et farouches qui, dans les prés crouliers et fondrières de leurs marais touffus et inondés, tiennent là en échec les Bleus qui les pourchassent... Eh! la voilà, toute prête, l'armée de la Duchesse!»--«Mais qu'en dit le prince?»
XXXV
--«Je dis que rien, en ce parage, ne m'étonne: dans la splendeur de cette vallée claire, sous les pavillons de vos barques qui vont glissant au gai courant de l'onde, mettez-y des princesses, des papesses, des impératrices, des fées, en vêtements d'azur, d'or et de pourpre, toute cette beauté y flotte à la vision, aussi vivante et légitime et vraie que nous-mêmes, ici, que l'eau emporte! Vous voyez, dites-vous, des fleurs de lis? Moi, frères, je vois la fleur de Rhône, là-bas, dans le soleil de ce Midi où nous allons... Jean Roche, y en a-t-il encore pour longtemps? Il me tarde...» --«Çà, vous ne viendrez pas manger ma soupe?» repartit le prouvier.--«Prends garde!» lui crièrent les hommes du timon. --«Peuh! le soleil n'est-il pas levé pour tous! Nous ne sommes pas jaloux. L'Anglore doit être l'étoile lointaine où n'atteint personne, l'étoile qui brille pour toutes nos barques... Or, savez-vous? en ce moment elle se peigne, sémillante et charmante, sur la berge, la chevelure ébouriffée au souffle de la brise des bois qui fouille dans les feuilles.» --«Lui débrouiller les cheveux dans les saules, tu aimerais mieux ça, n'est-ce pas? vaurien, ajoutèrent les hommes de la _rigue_, que pousser à la barre, hein?»--«Royaume!» cria Patron Apian; et retournant le gouvernail en un coup, tous ensemble s'étaient remis vaillants à la manoeuvre.
XXXVI