Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
Part 8
Leur nid était Condrieu, où se meuvent les premiers souffles de notre Vent-Terral[3]. Saint Nicolas, patron de la marine, a dans Condrieu son autel, sa chapelle. En chape d'or et en mitre fourchue le bienheureux, ayant près de lui la cuve d'où l'on voit émerger les têtes des trois mousses réchappés sains et saufs de l'horrible saumure, étend sa main sur tout ce qui navigue. Là, tous les ans, on célèbre sa fête; et les marins, sur les épaules, dignes, en procession y portent une barque; et lorsque au Rhône un noyé se débat: «Au grand saint Nicolas, tout le monde lui crie, recommande-toi bien; mais nage ferme!» De Vernaison, de Givors, que parle-t-on? Épandant son renom sur tout le cours du fleuve, Condrieu en ce temps était la mère des grands patrons du Rhône. Les bélîtres des ports de Vienne ou de la Mulatière et les Canuts falots de la Croix-Rousse avaient beau leur crier: «culs de peau!» Eux, bien que portant la culotte de cuir, faisaient aller leurs dames et leurs filles cossues et braves autant comme bourgeoises. Maîtresses femmes, les belles Condrillotes, aussitôt que bourgeonne la feuille des mûriers, dans la bonne chaleur de leur poitrine forte mettaient la graine des vers à soie couver; puis en dentelle fine et piqûre fleurie, par passe-temps, elles brodaient le tulle; elles savaient aussi piquer à petits points la peau des gants et, vaillantes nourrices, faisaient un gars superbe chaque année.
III
O temps des vieux, d'antique bonhomie où les maisons n'avaient point de serrure et où les gens, à Condrieu comme chez nous, se taquinaient pour rire, sous la lampe! C'était le règne, là, des farandoles, la danse nationale rhodanienne et du royaume ancien des Bosonides, qui, d'Arles à Condrieu, aux jours de fête, imitatrice du Rhône en ses détours, ondoie, serpente le long de ses berges. Là florissait alors la noble joute en laquelle, tous les dimanches, sur le Rhône, les riverains, se divisant par groupes, l'été, luttaient ensemble, la targe au poitrail, la lance au poing, l'orteil sur l'échelette; où les garçons se montraient nus, vaillants et forts, aux yeux des belles filles; où les jeunes mâtins de Saint-Maurice s'accotaient, s'aheurtaient avec ceux de Givors... O temps des vieux, temps gai, temps de simplesse, où sur le Rhône tourbillonnait la vie, où nous venions, enfants, voir sur l'eau longue, voir passer fiers, les mains au gouvernail, les Condrillots! Le Rhône, grâce à eux, fut une ruche énorme, pleine de bruit et d'oeuvre. Tout cela aujourd'hui est mort, muet et vaste, et de ce mouvement, hélas! tout ce qui reste, c'est la trace rongée, c'est le sillon que le câble a creusé contre les pierres. Oui, un frottis, c'est tout ce qui subsiste d'une navigation qui eut pour cri: Empire! Mais des chars de triomphe le passage ne laisse point visibles sur les voies romaines plus de vestiges ni plus d'excavation.
IV
A la Saint-Nicolas, lorsque à l'encan on mettait le Reinage[4], au porche de l'église, n'en était-ce pas un, et flambant, de triomphe pour celui qui était le Roi de la marine! Et croyez-vous que l'on y fît bombance pour arroser la gloire du Reinage? Poitrails de boeuf à graisse potelée, les oies dodues et les coqs d'Inde, et les jambons fumés et les _caillettes_[5] d'herbes hachées, cuites au four, bien onctueuses, et arrondies en tourte, les savoureuses _pognes_[6] pétries au beurre avec des oeufs, et les _rigottes_[7] joliment pliées dans des feuilles de vigne, et le vin blanc de pays--qui pétille, ils avaient, en ce jour, tout à satiété! N'était-ce pas, en effet, entre ces sauvages falaises, Roche de Glun ou Roche-Maure, que Gargantua régnait et que, dit-on, pour y boire enjambant le Rhône, avec sa main en manière d'écuelle il avalait ensemble les barques et les hommes! On montre encore le gravier, à Pierrelatte, que le géant tira de son soulier: un beau rocher, planté au milieu de la plaine.
V
Or, en cette année-là, pendant la fête, ayant Patron Apian eu la victoire et de la royauté ceint la couronne, les jeunes gens de Condrieu en frairie avaient toute la nuit porté des brindes au roi nouveau et, selon la coutume, après le brinde, jeté en l'air leurs verres. Car Maître Apian, lui, avait l'équipage le plus fameux de toute la rivière. Calfatées de flocons d'étoupe que retenaient les têtes des crampons, et de poix noire goudronnées en dehors, il possédait, pontées ou non pontées, sept bonnes barques construites en bois brut: le Caburle[8] d'abord, avec sa cabine qui s'élevait en poupe, sous laquelle chacun la nuit dormait dans son hamac; avec sa proue taillante, enorgueillie par l'éperon de son étrave forte; puis la _penelle_ ou barque _civadière_, qui portait la pâture des chevaux; puis à la suite le _bateau de carate_, bâti comme les autres en varangues de rouvre; puis une _sisselande_ toute plate, convexe sur l'avant, carrée sur l'arrière; deux grandes _savoyardes_ à transporter les houilles de Givors et une _sapine_ pour charger les châtaignes vivaraises. Sans compter deux _coursiers_ ou chaloupes, amarrés sur les flancs de la flottille, pour embarquer les gros chevaux haleurs qui, sur la berge, au retour de Provence, gaillardement remontaient le convoi. Patron Apian avait pour la remonte quatre-vingts beaux chevaux à queue rognée qui n'avaient pas leurs pareils sur le Rhône et qui, en remorquant la _maille_ et la _voiture_, aux coups de fouet du _baile_ du halage[9] et aux jurons des charretiers brutaux faisaient trembler le bord du fleuve.
VI
Tenant son sérieux, à la proue du Caburle, saint Nicolas avait, grossièrement sculptée, sa tête avec la mitre. Mais en poupe, plantée au gouvernail de la grand'barque, s'élevait la croix de la _chapelle_, la croix des mariniers, teinte en rouge, que Maître Apian, un an où par la glace les eaux restèrent prises tout l'hiver, avait lui-même charpentée à la hache. A l'entour de la croix on voyait tous les instruments de la Passion: la lance avec l'éponge, l'hostie et le calice, la robe d'écarlate, la lanterne, le marteau, les clous, les tenailles, la sainte face, le coeur, la colombe, le fiel, le fouet, la colonne, le roseau, le glaive nu, le mort qui ressuscite, la bonne Mère et saint Jean, l'échelette, le gantelet, les dés, les gobelets, la bourse, le grand serpent, le saint soleil, la lune, avec le coq en dessus--qui chantait.
VII
Et chante, coq! l'aubette vient de poindre. Pour démarrer, allons tous! appareillent les voiturins qui vont à la descise[10]. En charge pour la foire de Beaucaire, il y a cent bateaux, ce jour, sur le départ. A toi! à moi! il s'agit pour chacun de gagner le mouton: car, au pré de la foire, le premier bâtiment, tartane ou barque, ou galéasse des côtes barbaresques, ou vieille coque ayant en règle son nolis, au pré de foire le premier qui arrive et tire le canon--reçoit, pour bienvenue des Beaucairois, un beau mouton! En hâte et en émoi et pêle-mêle, les portefaix, les nautoniers charrient, arrangent, amoncellent, font la chaîne. Les pontons craquent; les marchands font leurs adieux à leurs gens, à leurs femmes: «Y sommes-nous?--Ça y est.» Dans le fouillis les maîtres vont détacher des organeaux de fer chacun leurs nefs et, lentement faisant le signe de la croix en soulevant son chapeau large, le bras en l'air, Maître Apian entre tous: «Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, au Rhône!» s'écrie-t-il. Sa voix, retentissante dans le lointain brumeux, entre les rives du fleuve lyonnais s'est entendue. Les hommes avec lui, la tête découverte, se sont signés, trempant le doigt dans l'onde de ce grand bénitier que, chaque année, en belle procession, c'est la coutume, on va bénir sous le Pont Saint-Esprit. Les hommes, rudement, avec les avirons contre le quai forcent ensemble. Patron Apian lui-même, sur la poupe, est à la barre donnant la direction. Il a de longs cheveux en cadenettes grises qui lui retombent tressés sur les tempes, et deux grands anneaux d'or qui pendent à ses oreilles. Il est haut d'enfourchure et, de ses yeux luisants, sur chaque barque, pendant qu'il voit si tout marche dans l'ordre, de l'une à l'autre, attachées à la file par le long câble qui les réunit toutes, en dérivant au gargouillis de l'eau, toutes les barques à la suite s'entraînent.
VIII
Sous les bannes de toile écrue, s'élevant en triangle et en dos d'âne, les passagers, les ballots, les denrées de toute condition, de toute sorte, les soieries de Lyon, magnifiques, les cuirs roulés et les bottes de chanvre, tout bien rangé, tout bien enregistré par l'écrivain aux lettres de voiture, avec tous les produits que l'industrie fabrique dans le Nord, gisent à profusion. Mais un brouillard épais couvre le Rhône, à couper au couteau! Il cache le rivage en entier et à perte de vue. On ne distingue plus le coupeau de Fourvière avec l'église qui pointe à son sommet. Et la mélancolie qu'amène le départ n'en est que plus griève: là-bas, dans le Midi, aux canaux de Beaucaire et d'Aigues-Mortes, pour y charger les blés fins de Toulouse, les vins du Languedoc, le sel marin, combien resteront-ils, loin de leurs femmes, de leurs petiots? trois mois, peut-être quatre... Et fort heureux encore si, au retour, un coup subit d'Ardèche ou de Durance, ou quelque crue farouche du Gardon, ne vient pas faire enfler, faire crever le Rhône, et qu'avec les chevaux de l'équipage point il ne faille, dans les champs détrempés, patauger, s'embourber jusqu'au poitrail! Et quand, des mois entiers, le mistral ronfle et qu'opiniâtre il arrête les barques! Et les graviers mouvants que l'eau recèle et qui à l'improviste vous engravent; ou bien la sécheresse avec les basses eaux qui, tout l'été, échouées sur le sable, retient dans l'inaction les nefs disjointes!
IX
Circonspects, le prouvier[11], le pilote vont à tâtons, sondant les mouilles[12]: que les bateaux en quelque maigre[13] n'aillent point s'enlizer. Dans l'onde obscure Jean Roche le prouvier jette la sonde, longue perche de saule qu'on pela en y laissant quelques anneaux d'écorce marquant de loin en loin la profondeur de l'eau: _--Pan juste! pan qu'à deux doigts[14]!_--«A l'aide, Pierre-Bénite[15], sinon la barque touche!» _--Pan large!_--«Allons, voici la bonne route.» _--Pan couvert! pan et demi!_--Les bateliers cèdent au gouvernail, lâchent la barre. _--La souveraine!_--«Bon!» tout le monde crie. _--La main sous l'eau!_--Et vogue en sûreté... Se dévidant de lone en lone[16] sous l'impulsion de la barque maîtresse qui va devant, prudente, qui va majestueuse, la traînerie avec ses blanches tentes, à vau-l'eau du courant rapide qui la porte, a pris le bon chemin. Vers la «chapelle» et droit sur le tillac, la tête nue, Patron Apian, avec un grand signe de croix, à haute voix--que tous entendent le chapeau à la main, entame alors la prière du matin: _O notre père qui es au ciel, que ton nom se sanctifie!_ dit-il. Les hommes se sont tus, agenouillés ou inclinant la tête. L'épais brouillard blanchâtre les aveugle, dérobant les montagnes et les «brotteaux»[17] qui tout le long accompagnent le fleuve; et ils en sont bien sûrs, d'aller à l'aveuglette jusqu'à Givors, peut-être jusqu'à Vienne. Mais lui, continuant: _Ton règne nous advienne!_ dit-il, _et qu'en aval ta volonté se fasse comme en amont! Notre pain quotidien,_ dit-il, _donne-le-nous ce jourd'hui! De nos dettes fais-nous la rémission,_ dit-il, _comme nous autres les remettons à ceux qui nous redoivent..._ Parfois s'interrompant:--«Toqueboeuf! braillait-il, grand capon de pas Dieu, tu dors, eh! fainéant? Ces malheureux chevaux, en amont, les vois-tu qui s'étranglent dans leurs chevêtres?... Une garcette qui vous cinglât tous!»-- Et reprenant: _De tentation garde-nous! Et tire-nous du mal-être! Ainsi soit-il!_
X
--«Ha! mes enfants, sur l'eau grouillante, nous, ajoutait ensuite le patron du Caburle, que sommes-nous? Vous le voyez, nous sommes le jouet du brouillard, des rocs qu'on a dessous, et des grèves où l'on va quelquefois échouer... Eh! qui donc peut savoir les hasards imprévus? Qui veut apprendre à prier, qu'il navigue! C'en est un beau, d'exemple, l'insensé qui, descendant le Rhône, en l'an mil huit cent trente, tira, le misérable, un coup de fusil au grand saint Christ qu'on voit dans l'oratoire du vieux château d'Ampuis, contre la berge... Il lui brisa le bras, oui. Mais sa penelle, au mauvais chenapan, dans quelques traites[18], alla contre le Pont Saint-Esprit se briser... avec lui--qui dans l'eau gloutonne fit un trou!» Le Caburle, entre temps, la prière achevée, venait de se ruer dans l'archipel de la Grand'Chèvre, entrecoupé de saules.
CHANT DEUXIÈME
LE PRINCE D'ORANGE
XI
--«Pousse au royaume, ho!» crie une voix. --«Nous y sommes! voilà!» On appuie au timon et le prouvier jette le câble à terre. C'est Vernaison.--«Amarre!» Dès qu'on touche, apparaît tout d'un coup, là, un jeune homme blond qui, dégagé, monte sur la grand'barque... Et quel est-il? C'est le prince d'Orange, le fils aîné, dit-on, du roi de Hollande. Et de toute façon les langues conjecturent: et pour les uns ce n'est qu'un éventé, qu'un drille, assurent-ils, qu'une tête fêlée, qui, se brouillant avec le roi son père, a dû partir pour courre l'aventure, le guilledou, la pretentaine, à travers le pays. Selon les autres, il s'est opiniâtré tant et tant sur les livres, il s'est acoquiné tellement à l'étude qu'il en est, le pauvret, tombé en chartre, comme un enfant qui mange de la cendre; et vers le Rhône les médecins l'ont envoyé boire le bon soleil qui ravigote, boire le souffle vif du rude Maëstral[1].
XII
De son royaume ombreux, paludéen, où le Rhin se noie dans les brumes, lui, quelque jour, s'il revient en santé, ceindra la couronne d'iris. Mais il s'en faut, pour l'heure, qu'il lui tarde de prendre en charge le gouvernail des hommes, dégoûté comme il est, avant d'y être, de toutes les intrigues qu'il comporte, des manoeuvres de cour, et des cérémonies, et de l'ennui qui vous y mange l'âme. Et il s'est mis en tête une folie d'amour, lubie de prince imaginatif, rêveur; il s'est mis dans la tête de trouver en voyage l'éclosion de la Naïade antique et la fleur d'eau épanouie sur l'onde où la Nymphe se cache nue, la Nymphe belle et pure et claire et vague que l'esprit conçoit et désire, que le pinceau retrace, que le poète dans ses visions éternellement évoque, la Nymphe séductrice, voluptueuse, qui, autour du nageur, au cours de l'eau, laisse flotter sa chevelure et se confond et fond avec le flot. Et de canal en canal, par la Saône, il descendit de son pays de Flandre, comme descendent du nord brumeux les cygnes aux «clairs» du Vacarés, quand vient l'automne.
XIII
A peine il a sauté, pâlot, sur le Caburle et au patron touché la main, sans morgue, il converse avec tous à la bonne franquette; aux Condrillots paye des cigares de son pays--qui fleurent comme baume, et, pas plus fier qu'un «frère de la tasse», il leur fait boire à son flacon, après l'un l'autre, une eau-de-vie qui liquéfie les brumes. Et entre eux ils se disent:--«Celui-là est des nôtres!» --«Des vôtres? répond-il, oh! vous pouvez le dire, et s'il vous faut de l'aide, camarades, nous sommes d'un pays où l'on ne craint pas l'eau et où l'on sait tirer assez bien à la rame.»-- Les nochers sont ravis; ils l'entourent comme le corps d'un roi et lui regardent sa jeune barbe blonde, ses mains fines et une fleur en émail, ciselée, qui pend à son clavier de montre.
XIV
Mais le patron Apian s'écrie: «Empire!» La barque capitane et les suivantes, au premier coup de timon, vers la gauche ont repris leur dérive. Sur l'eau longue cependant que les nefs vont toutes seules, le prince blond devise avec la chiourme. Gentiment il leur conte qu'il est de Hollande et fils de roi, et qu'il va en Provence, cherchant la fleur qu'il porte pour insigne: --«Fleur de mystère, dit-il, inconnue aux profanes terriens, car dans les eaux elle fait son séjour et s'y épanouit, fleur de beauté, fleur de grâce et de rêve que mes Flamands appellent «fleur de cygne»[2]: par tout pays où on la trouve, l'homme est joyeux, la femme belle.» --«Cela? en s'approchant dirent les bateliers, mais c'est la _fleur de Rhône_, mon beau prince, le jonc fleuri, qui se nourrit sous l'onde et que l'Anglore aime tant à cueillir!» --«L'Anglore?»--«Allons, avance-toi, Jean Roche, et dis-lui donc quelle est celle-là,» firent-ils. --«Autant que moi, vous autres, vous pouvez en parler!» répondit brusquement un jeune homme qui tressait l'épissure d'un cordage. --«Oh! le vilain bourru! lui cria-t-on, tu l'auras cette nuit songée peut-être--qui à terre faisait gogaille avec quelque pêcheur...» --«Vous avez beau hâbler, mais, dame, quand, riposta le gros gars, vers les fourrés du Malatra, là où l'Ardèche fouille, vous passez à côté, poussant la barre, et que, nu-pieds sur le sable fin, vous la voyez riant avec ses dents qui mordent, ah! combien d'entre vous, si du bout de son doigt elle faisait un signe, se jetteraient à l'eau pour aller déposer un baiser sur l'aubier de son pied nu!»
XV
--«Ho! cette fille, certes, dit Patron Apian, le diable m'emporte! vous fera quelque jour tourner la tête... Ils ne parlent que d'elle: ce n'est pas un laideron, mais pour en faire une crierie pareille, il n'y a pas ici d'eau jusqu'au cou, voyons! à l'égard des tendrons de nos côtes, vigoureux, opulents et blancs comme jonchée!... Royaume! bute à Givors!»--Et bord à quai cognent les barques: le coussinet au dos, les portefaix barbus déjà reversent les mannes de charbon aux _savoyardes_; on empile à beaux tas les ferrements et la quincaille et les faux et les forces et les fusils fameux de Saint-Étienne. Puis derechef, en route! et, d'accord tous, le prince blond s'est déjà mis à l'oeuvre, car il a bien promis de vivre en camarade avec les mariniers, patron et gens du bord, et manoeuvrer, ramer, trimer comme eux, ainsi que fit Pierron, le czar des Russes, lorsque à Zaardam, dans sa jeunesse, il s'embaucha compagnon charpentier, voulant apprendre.
XVI
Mais le vrai, le voici: par une suggestion qui vient du sang, Guilhem (ainsi se nomme le beau dauphin de la nation flamande) veut rouler par le Rhône. Il veut connaître l'aire qui le couva, la terre illustre qui lui transmit le noble nom qu'il porte, Orange et sa célèbre Gloriette, château fort et palais de ses aïeux au temps féroce des guerres sarrasines. Et il veut parcourir et voir chacun des lieux où ont laissé leurs vestiges ces princes dont le Cornet[3] sonna dans les tirades de toutes les chansons chevaleresques. Il veut s'initier à ce langage dans lequel Béatrix de Romans gazouillait ses doux accents lesbiens, la langue allègre en laquelle chanta la Comtesse de Die ses lais d'amour avec Raimbaud d'Orange. Il a lu. Il se sent aux entrailles, à de certains moments, les ambitions superbes, le reverdissement des grandes envies folles qui vers la gloire ont exalté ses pères et le regret des conquêtes perdues. Mais pourquoi le regret, si des ancêtres il pouvait recouvrer la terre ensoleillée en l'embrassant de son regard avide! Qu'est-il besoin d'épées qui étincellent pour s'emparer de ce que l'oeil nous montre? Et ne serait-ce pas trop beau, tout simple aussi, de reconquérir ce fleuron d'Orange, ce franc-alleu que tinrent ceux des Baux, et cet empire enfin des Bosonides qui dans le cri «empire!» dure encore, en s'accointant aux bonnes gens du peuple qui l'ont gardé, le cri des souvenances? On le dit bien de qui est populaire: «C'est notre roi, c'est un roi!» Eh! bon Dieu, quoi davantage? autant lui en advienne! Car à leur tour croulent les châteaux forts, comme il apparaît là sur chaque mamelon, et tout s'éboule et tout se renouvelle... Mais sur tes cimes, immuable Nature, à tout jamais les thyms éclosent et toujours les pasteurs et pastourelles s'y vautreront sur l'herbe au renouveau.
XVII
L'épais brouillard, qui peu à peu s'éclaire, a découvert au jour la vallée vaporeuse avec les verts coteaux de ses collines où court le Rhône roulant au milieu d'elles. Et Maître Apian, en contemplant la face du soleil neuf qui ragaillardit tous, crie: «Un de plus!» Les nautoniers ensemble ont haussé le chapeau; la joie réveille les passagers, ébahis à tout coin, quand tout d'un coup, magnifique, au tournant apparaît dans son plein l'antique Vienne, assise en autel sur les contreforts du noble Dauphiné. Voilà, célèbre, le Tombeau de Pilate et son aiguille. On entend les foulons qui frappent à grands coups pour apprêter les draps, dans les fabriques. Coupe-jarret[4], sur ses pentes ardues, étale en éventail ses maisonnettes; et les clochers et les tours et les temples dans la lumière inondante et limpide écrivent du passé l'histoire auguste.
XVIII
Son portulan à la main--qu'il feuillette, le prince transporté lors s'écria: --«Salut, empire du soleil, que borde comme un ourlet d'argent le Rhône éblouissant! empire de plaisance et d'allégresse, empire fantastique de Provence qui avec ton nom seul charmes le monde! Oh! être né dans les temps de bagarre, de pêle-mêle, de néant, d'aventures, où, une épée en main, le vaillant homme pouvait, ne consultant que son instinct, pouvait, dans le ferment des troubles, se tailler librement un beau royaume, en voilà une, entre toutes, de chance! Comme ce grand Boson, comte de Vienne, qui là, depuis mille ans, dans l'église majeure de Saint-Maurice, porte sur sa tombe le témoignage écrit de son audace, de sa munificence, de sa gloire! Princes de comédie et rois blafards, nous aujourd'hui, impersonnels, dans l'ombre et l'étroitesse de nos attributs légaux, nous passons chuchotant à ras l'histoire, dissimulant couronne et sceptre, comme si nous avions peur d'être en vue! Mais toi, comte Boson, à la barbe des potentats de France et d'Allemagne, tu enfourches d'un bond les flancs du Rhône: «Allons, mon bon cheval!» par les sommets, au cri: _vive Provence!_ tu t'élèves... --«Voilà, se disent les gens dans la mêlée, «un homme!»--Et les barons et les évêques t'ont acclamé roi d'Arles dans Mantaille!»
XIX