Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
Part 14
Et ils vont se gîter. A l'aube, dès que chantent dans les taillis des bords du Rhône les oiseaux, alerte! alerte! le patron, les équipages, tout le monde est debout. Pour la remonte, ils ont tiré sapines et penelles, et hale! et pousse! de l'autre main du fleuve. Ils développent les deux longs maîtres-câbles qui se relient à l'_aubourier_[1] de la grand'nef. Ils nouent aux maîtres-câbles les cordelles où vont être attelés les grands chevaux haleurs. Au câble d'avant de la grande barque vingt-huit étalons étayent leurs efforts, séparément, quadrige par quadrige, avec leur conducteur de quatre en quatre. Les quatre chefs de file sont tout blancs; ils portent le baile-charretier, qui a la direction des quatre-vingts chevaux des attelages. On joint dix couples sur le câble d'arrière; au _câble de carate_ une douzaine; au restant des bateaux ou de la _rigue_ le reste des superbes grands chevaux. Et, hennissant vers les cavales des marais, et de leurs sabots écroûtant la terre, oh! qu'ils sont beaux, la crinière flottante, avec les rouges houppes de leurs brides, avec leurs housses aux bleus flocons de laine, et leurs colliers ornés de clous de cuivre! A Tarascon leur fut donnée l'avoine. Le maréchal-ferrant, qui les escorte, une dernière fois les passa en revue. Les mariniers de terre, à leur ceinture, portant roulées en bloc les cordelettes qu'il faut pour radouber au besoin les ruptures de la maille, sont prêts. Du sommet de la barque, le vieux patron Apian, en voyant sienne cette puissante harde chevaline qui sur la berge du grand fleuve se prolonge, en contemplant toute cette séquelle de mariniers, de charretiers, qui fouillent les Ségonaux du Rhône à son commandement, en regardant la flotte et la tension des hautes bannes blanches inclinées, couvrant la cargaison des marchandises bien arrimées, marquées à bon nolis par l'écrivain, le vieux patron se gonfle en son orgueil de maître d'équipage: --«Et pour passer devant, aujourd'hui, qu'ils y viennent, les Cuminal tant fameux, de Serrières, les Bonnardel si riches, de Lyon, les Marthouret arrogants et piaffeurs, et les bouviers d'Isère et de Grenoble, avec leurs boeufs lourdauds, souillés de bouse! Qu'ils y viennent, s'ils veulent, à la suite: il les fera trimer, le Caburle, d'ahan!»
XCIII
Et le chapeau en main, ayant dit, il salue la croix de l'équipage sur la poupe, et de son doigt obtus, qu'il trempe au Rhône, dévotement, noblement il se signe: --«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, lors commande-t-il, fais tirer la maille!» Le prouvier sur la proue, qui se tient à l'écoute, répète: «Fais tirer la maille!» A terre, le patron du halage à son tour crie: «Eh! fais tirer la maille!» D'un à l'autre le cri résonne en amont jusqu'au baile. Le baile-charretier, dans l'étendue, lance un beau coup de fouet: les vingt quadriges, au claquement des mèches qui les percent, s'ébranlent à la fois. Déployés en longueur, les cordages s'étirent, se roidissent; et, démarrées en plein toutes les barques, le grand patron reprend:--«Marche tranquille! et fais tirer devant!» La longue file, sur la chaussée aux pavés rudes, en remorquant, malgré les eaux impétueuses, la traînerie pesante du convoi, tout bellement à son trantran lors s'achemine. Et sous les hautes branches des grands peupliers blancs, dans le silence de la vallée du Rhône, à la splendeur du soleil qui se lève, au pas des beaux chevaux qui s'évertuent et de leurs naseaux chassent la buée, le premier charretier dit la prière. De loin en loin, les autres, sur le cou ayant le fouet qui pend avec sa longe, en cheminant en arrière, se signent, ou bien, pour allumer leur pipe à l'amadou, frappent sur le briquet. La troupe, tirant de long peut-être un quart de lieue, va côtoyant par les saulaies touffues où frotte et s'enchevêtre la maille du halage. Armés d'un pieu qu'ils portent sur l'épaule, les mariniers de terre l'accompagnent, suivant de l'oeil le câble énorme qu'ils font sauter sur les obstacles. Et des cordelettes, qu'autour de leur corps ils ont enroulées, sans cesse ils réparent sur les palonniers quelque brin qui rompt.
XCIV
Mais entre temps, au bout de l'encâblure, par là-bas sur la flotte qui monte lentement, le vieux patron qui veille de la poupe à la proue a dit:--«Prouvier, regarde un peu dessous... Avec ces crues subites (qu'un tonnerre les creuse!) sait-on jamais les fonds?»--«La _souveraine_[2]!» en noyant la sonde a crié Jean Roche. --«A la bonne heure!»--Et voici que le prince demande à Maître Apian:--«Ainsi, s'élève-t-il bien haut, le Rhône, lorsqu'il devient fier?» --«Au-dessus de la plaine qui s'élargit immense de chaque bord du fleuve, autant que va la terre, j'ai vu, dit le vieillard, j'ai vu le Rhône, enflé par les averses des déluges, lancer ses vagues jusqu'à la couronne des mûriers! Sur les moissons perdues, sur la désolation de tout le territoire, j'ai vu, moi, les bachots voguer à travers champs au secours des fermiers sur leurs toitures! Tenez, monsieur, là même, à Valabrègue, trois jours, trois nuits, pour être en terre sauve, les gens au cimetière s'étaient réfugiés! Quelle horreur, la nuit, d'entendre mugir cette mer sauvage, menaçante et sombre, qui, éventrant les chaussées, les remparts, emportait arbres et récoltes, les tas de foin entiers! Il me souvient d'un pauvre chien, pris par l'inondation, que nous vîmes flotter tout plaintif sur le comble d'une meule de paille emportée par les eaux... Mais ne conta-t-on pas que sur les ondes avait passé même un berceau d'osier avec un enfant qui pleurait dedans? Et les coups de fusil qu'au milieu des ténèbres on entendait aux îles, et que tiraient les pauvres isolés de la rivière! Ah! dans un temps pareil, quand sur les lones vous avez un convoi de barques avec vingt couples de chevaux comme ça, le souci n'est pas mince! --Dia! fais tirer le câble d'avant!--Je vous dis qu'il n'y a point de crue si violente ni si épouvantable et si affreuse comme ce Rhône, lorsqu'il sort de ses gonds. Et l'on ne comprend pas d'où, tonnerre! peut sourdre tant d'eau: faut qu'elle vienne du réservoir des monts! Car lorsqu'elle bondit et charrie, voyez-vous, elle porte avec elle des épaves, des bêtes, que jamais de la vie on ne voit nulle part! --Dia! fais tirer le câble d'arrière!--Mais la bise donna par bonheur son coup de balai; sans ça, nous perdions tout, cette année, fût et vin. Dans la bourrasque, nous en fûmes pour quatre puissants chevaux de halage dont valait bien le moindre cent pistoles!»
XCV
--«Ohé! patron!» en hélant de la rive cria le civadier--qui précède la troupe et à cheval sonde les gués et prépare les haltes et apprête les vivres. --«Qu'y a-t-il? répondit Maître Apian.--«Cette traite, est-ce pour Maliven, le dîner?»--«Jean-la-mule, pourquoi pas au Grand-Mas?»--«Le vent s'ameute: il serait bon peut-être d'allonger la courroie...» --«A Maliven!» Derrière, au bateau de _carate_, on avait planté droite la gaffe où l'on suspend les gros quartiers de viande, provision qu'au soleil on fait boucaner crue. Ils en décrochent, bravement, quelques bons lopins pour la marmite; et du bateau le mousse, lui, est le maître-coq. Or voilà que l'Anglore, qui l'aide à cuisiner, lui a dit:--«Mousse, lors de mon mariage, je te ferai goûter les dragées, mon petit!...» --«Mais avec qui te maries-tu, Anglore!» --«Tiens, sur la grande barque, le vois-tu, là devant, celui-là qui a la barbette blonde?» --«Oui, le prince Guilhem!»--«Mignon, tout juste.» --«Mais tu n'es pas à plaindre, Anglore!»--«La planète l'a voulu: quand les choses sont écrites dans les astres, eh bien, il faut qu'elles se fassent!...» --«Avec le prince! Et les noces, à quand donc?» --«Nous n'avons pas parlé de ça; mais c'est à croire, mon sort aura fleuri avant que passe la fleur d'_esparganeu_.»--«Tu es donc riche?» --«Pourquoi!»--«Puisqu'un prince t'épouse!» L'orpailleuse sourit:--«Pauvre petite, en gagnant douze sous par jour!»--«Oh! va, futée, tu dois en avoir, depuis que tu fouilles les sablons de l'Ardèche et ses grottes avec où l'on voit, dit-on, des merveilles!»
XCVI
--«On le dit bien; mais puis, qui y pénètre dans ces profondeurs-là! Sais-tu que ce n'est pas, fit-elle, si aisé de remonter la combe? les affreuses falaises qui l'emmurent? le Rocher du Corbeau, le Roc de l'Épervier, et le Château, là-haut, de Dame Vierne? puis les rapides de l'Ardèche: la Fève, le Siège, la Chaire, la Cheville; après, le pic du Chien... Une fois aux cavernes, c'est là qu'il ne faut pas être poltronne! Tu rencontres un trou qui peut, sous terre, te mener, qui sait où? peut-être au diable! Maintenant, en rampant, avec de la lumière, si tu te risques dans cet abîme sombre, ah! l'on dit que c'est beau! Tu trouves là des cryptes, tu trouves là des grottes, des chambres, des chapelles qui, toutes diamantées, te font venir les papillons aux yeux. Arc-boutée de colonnes, il y a une église magnifique, dit-on, avec ses fonts de baptême, ses orgues, avec ses bénitiers et sa tribune! Tu as là, de plain-pied, une salle de danse ayant, garnis de milliers de chandelles, les lustres suspendus à son plafond; tu as, tout prêts, pleins d'une eau cristalline, une salle de bains; un cimetière avec ses grandes tombes blanchissantes; de longues allées d'arbres qui font ombre; un théâtre étalant sa colonnade; merveilleuse, en un mot, une cité qui de ses habitants est veuve et restée vide... On y a vu pourtant une grosse tortue, on y a vu le Lert[3], d'autres bêtes horribles...» --«Mais, vois! dit le petit subitement, tu en as une sur ta bague, de ces bêtes?» --«Ça? c'est le Drac, ma foire de Beaucaire.» --«Et qui te l'a donné?»--«Mon fiancé, qui est là.» --«Sais-tu que c'est joli!»--«Découvre la marmite, cria l'Anglore, car elle va verser!»
XCVII
A Maliven cependant a fait halte la grande cavalerie, et le Caburle dans les taillis vient d'allonger sa proue, les sept barques ensemble. Et l'on découple et l'on paît les chevaux le long des oseraies. Les charretiers, accroupis à la ronde, mangent, de trois en trois, au même plat la soupe. Les mariniers, en bande à part, s'asseyent à l'entour du patron sur la sapine; et Maître Apian, ayant pris sa bouchée, tourne la tête, soucieux, vers le nord et dit:--«Ce mistral-là, j'ai peur qu'il souffle! La voyez-vous, la nuée grumelée qui dans le ciel en long cyprès s'aiguise? Et le timon, l'entendiez-vous grincer? Et les mains, sentez-vous comme elles sont rugueuses? C'est du vent, tout cela!» Et en faisant la lippe: --«La lune est pleine, ajouta Ribory, et le temps pourrait bien se mettre à la tempête...» --«Voilà pourquoi, dit le maître, aussitôt qu'on aura fait boire ces attelages, qu'on mette les colliers aux bêtes et sans retard.» Ce qu'ils font. Et les fers des quatre-vingts chevaux aussitôt soumis à la relevée du maréchal-ferrant qui les passe en revue, les colliers sont remis et, fais tirer la maille! --«O passeur! y a-t-il des gouffres en Durance?» --«Par endroits. Avancez les bateaux... Baile, tire couple par couple tes chevaux: nous allons embarquer les premiers; dans les creux les autres les suivront... Tenez le gué! Y est-on?»--«Nous y sommes.» Dans le péril de l'eau les grands chevaux s'ébrouant prennent pied. Et pendant qu'en arrière le convoi monte à long câble sur le Rhône, au claquement des fouets, aux cris des hommes, toute la ribambelle entre en rivière, passeur, charretiers, valetaille, assis ou enfourchés sur les chevaux.--«Arrive! Fais tirer le Robin! Touche le More! Maintiens le Bayard, qu'il ne se noie pas! Dia! dia! hue! hue!» Et frémissante, en nage, puis secouant ses crinières trempées, la caravane sort victorieuse et reprend son chemin le long des digues.
XCVIII
Le prince hollandais avec l'Anglore s'étant rejoints à bord, la jeune fille lui a dit:--«Quel est donc, ô Drac, ce conte que sur la rive, l'autre jour, dans la nuit, on t'aurait trouvé mort?»--«Belle mignonne, a répondu Guilhem, mais ce n'est pas un conte, car, traîtreusement, d'un sachet de sable on m'a _saquetté_.»--«Qui donc?»--«Un tenant de ces trois donzelles vindicatives auxquelles j'aurai oublié peut-être d'acheter leur foire.»--«Les jalouses! Mais n'aurais-tu pas dû, toi, les ensorceler?» en s'emportant cria l'Aramonaise. «Et tu ne sais pas, mon beau, que celui qu'on frappe dans le dos avec un coussinet, sans que personne y voie goutte ni trace, n'en guérit point, meurt de la meurtrissure?» Mais Guilhem fit en souriant:--«Enfant! tu croirais donc qu'il peut, le Drac du Rhône, être ainsi déconfit?» La jeune espiègle resta un moment à le regarder: --«C'est vrai, dit-elle ensuite; comme je suis nigaude! Le génie, le follet qui est le roi de l'onde, qui est mon dieu, mon tout, qui dans les lones bleues perpétuellement retrempe sa jeunesse, comment est-ce possible qu'il baisse pavillon devant la loi du vulgaire, la mort! Non, je te vois, mon Drac, tel que doit être l'Esprit Fantastique du fleuve majeur, immortel! Et quand ton regard m'appelle, il me semble aller, m'en aller dormante vers un agrément que rien ne réveille. Je ne sais où je vais: si je me perds, de me perdre avec toi, eh bien! cela me plaît.»
XCIX
Guilhem d'Orange lors étendit le bras sur le travers de l'eau mouvementée et dit:--«Aie confiance en moi, Anglore! Parce que librement je t'ai élue, m'apportant ta foi, ta profonde foi au merveilleux superbe de la fable, parce que tu es celle qui, insoucieuse, se fond dans son amour comme la cire à la lumière, parce que tu vis en dehors de nos liens et de nos fards, parce que dans ton sang et ton sein pur gît la rénovation des vieilles sèves, moi, sur ma foi de prince, je te jure que nul autre que moi, ô fleur de Rhône, n'aura l'heur, le bonheur de te cueillir et comme fleur d'amour et comme épouse!» --«Mais quand? bientôt?» demanda-t-elle. Guilhem répondit:--«Ma belle petite, je te dirai cela ces jours-ci... Entends-tu souffler le mistral? C'est la musique majestueuse qui annonce nos noces! C'est l'air du Rhône, le ciel, les frondaisons qui de concert nous chantent le prélude!» Le vent, de plus en plus, le vent de ses rafales s'aheurtait en effet contre la flotte; et la montée, de plus en plus pénible, faisait tirer les chevaux. Leurs crinières, ébouriffées en furieuses touffes, s'échevelaient comme de grands panaches. Et le soleil, se retirant dans l'embrasure de ses rayons mourants, à l'horizon disparaissait déjà, quand le Caburle avec toutes ses barques et tout son monde en rive d'Avignon jeta l'amarre.
C
--«Au ponton! au ponton! le Caburle à l'empire! les Condrillots! et fais tirer la maille!» au-devant d'eux vont criant les enfants qui vers le port accourent et glapissent. Les riverains enroulent leurs cordages; les charretiers ont dételé leurs bêtes; et, s'engouffrant dans le Portail de l'Oule[4], pour la couchée et le repas du soir, ils gagnent le logis et les étables du Mal-Uni leur hôte[5]. La bande marinière emplit peu à peu la grande cuisine. S'étant lavé les mains au puits, à l'essuie-mains suspendu au loquet tour à tour ils se torchent; et sur les bancs, le dos au mur, ils vont s'asseoir bruyamment en rangée. Avec les bras retroussés, les servantes, qui au moindre pinçon crèvent de rire, gaillardement sur les tables charrient. Oh! Dieu de Dieu! les fricassées énormes de sang de boeuf, les platées de gras-double, les matelotes, charbonnées et grillades, et les berles farcies en omelettes, s'engloutissent aux panses spacieuses, pendant que, circulant la dame-jeanne de main en main, chacun, les coudes libres, se verse à verre plein. Pour finir, on découvre une terrinée de soupe au fromage qu'un berger, à coup sûr, en y plantant son bâton au milieu, n'aurait pu franchir.--«Nous en chantons une?» pour lors dit tout à coup le baile du halage en tapant sur l'épaule au gros Toni. Et le pilote, ayant mouché son verre et fait claquer sa gorge:--«Allons, les gosses! dit-il, et à la voix! qu'il faut de l'aide...»
CI
_Dieu soit céans, la belle hôtesse! Nous voici quelques bons lurons Qui ne traînons pas la tristesse, Tout en remorquant nos bateaux.
Un bon pilote à la descise Tient le voyage gai, dispos; Mais pour revoir la Pierre-Encise[6], Faut tenir le fanal huilé.
Sortez les olives charnues Et brouillez un bon saupiquet: Si nous avons les braies de cuir, Y a ce qu'il faut dans le gousset.
Nous avons raflé la Provence Et raclé le Revestidou[7] Et sommes chargés comme abeilles; Mais les eaux fières portent tout.
Le vin de la côte du Rhône Est une assez brave liqueur, Pourvu qu'on ne l'arrose point Avec l'eau sale du grand gouffre.
Pour baigner les morceaux de viande Et pour nous faire un peu chanter, Dans la gamelle de la soupe Il faut en jeter une écope.
Puis, s'il arrive quelque émoi Ou si l'on touche un banc de sable, La perte sera pour le maître, La peine pour les mariniers._
CII
Pendant qu'on applaudit à pleines mains, les portefaix d'Avignon, à la table de face:--«N'est-ce pas le père de l'Anglore, se disent-ils, ce gros qui chante?»--«Peste! rien d'étonnant qu'il ait la chanterelle: sa fille a trouvé maître, voyez donc?» Et ils se désignaient, narquois, la jeune fille en train de dégoiser avec le prince blond. --«Ce tas de pleutres, que veulent-ils là-bas?» cria Jean Roche.--«Gros balourd! et toi, que veux-tu donc?»--«Rompre la gueule à tous pouilleux qui nous rompent la paille.» --«Toi? nom de Dieu! viens-t'en ici dehors!» cria un portefaix bravache, le fameux lutteur Quéquine: dans ses tournées de luttes, l'ayant un Lyonnais vautré à plat de dos, aux gens du haut fleuve il gardait rancune. Et il piaillait:--«Viens çà dehors!»--«O bougre de faquin! espèce de mazette! réplique le prouvier, vous pouvez bien vous mettre et quatre et six ensemble!» Et le colosse, enjambant les tables, en une poussée sautait au milieu. Mais les bateliers s'interposent d'un bond. Dans la cohue, déséquilibrés, les bancs se soulèvent; les yeux de part et d'autre deviennent furieux, les injures mortelles s'entre-croisent: --«Mangeurs de chèvres! culs de peau!» --«Assassins du maréchal Brune, qui le traînèrent dans le Rhône!» Aïe! aïe! les horions terribles vont pleuvoir, quand Maître Apian s'écrie: «Goujats, restez tranquilles! Le premier qui remue, je lui casse la tête d'un coup de cette cruche... Tas d'ivrognes, vous ne voyez donc pas que, soûls, la violence du vin méchant vous jaillit par la bouche? Eh! si l'on veut se battre, on a les joutes... En manque-t-il, tout l'été, sur le Rhône? Au Pont Saint-Esprit et à Roque-Maure... Où donc encore? A Givors, à Valence... La lance au poing et la targe au poitrail, en plein soleil, aux yeux de tout un peuple, y a-t-il rien de plus digne ou plus noble qu'un beau jouteur nu, debout sur l'arrière, qui fait plier son homme et le déjuche? Te le rappelles-tu, Jean Roche, ce dimanche, à Saint-Pierre de Boeuf, le jour de Saint-Maurice, où tu fis (tu étais bien jeune cependant!) au grand Misérin faire la culbute?» --«Je me rappelle, patron,» dit Jean Roche. --«Tu n'avais pas daigné, même, quitter la veste!» --«C'est vrai.»--«Les enfants, allons, à la couche! si nous ne voulons pas que la levée, demain, soit, comme on dit, le long du Rhône.» Et à la voix autoritaire du prudent maître qui les calme, les nautoniers, sous leurs tentes là-bas, les charretiers, là-haut dans leurs fenils, tous à l'instant vont prendre leur repos.
CHANT DOUZIÈME
LA CATASTROPHE
CIII
Et fais tirer la maille! Aussitôt que paraît le lustre du soleil[1], à la remonte s'est remis derechef en chemin le Caburle, fendant le Rhône avec sa proue taillante et remplissant de vie la vallée fluviale avec le mouvement, la poussière et le bruit de sa cavalerie. Le mistral en tempête ronfle toujours. Les arbres, qui saluent en mugissant, se courbent, se secouent à arracher leurs troncs. Le vent refrène le Rhône devenu poli comme une glace. Contre eau et contre vent, les forts quadriges, le museau incliné, cheminent vers le nord de leur pas régulier. Harmonieuse cornemuse, la bise formidable étonne et fait chauvir les oreilles des bêtes. A leurs chapeaux, à leurs bonnets de panne portant les mains et rechignant les lèvres, les charretiers impatientés profèrent contre le Maëstral un tourbillon d'insultes: --«Souffle, brigand de Chasse-mouches! Souffle, ô débraillé de Dieu, à te crever! Il n'y a donc personne, ô Mange-fange, qui viendra boucher le trou d'où tu sors? Hue, grand coquin!» Et d'un cliquetis de coups de fouet ils cinglent leurs chevaux gigantesques.
CIV
Or sur l'arrière de la seconde barque, tous deux assis, petite Anglore a repris son devis, bien à la douce, avec son Guilhemin:--«J'ai à te dire, fait Guilhem à la belle, que nous autres, les amoureux divins, rois de la terre et souverains réels de la nature, ne pouvons pas nous marier comme font tous...» --«Et nous nous marierons, dit la fillette, comment?»--«Rappelle-toi dans la mémoire, lui répondit le rêveur hollandais, ce roc taillé, mystérieux, au pied duquel bouillonne la fontaine de Tourne.» --«Je sais, je sais, dit-elle: une vigne sauvage et un micocoulier s'y enracinent à l'entour du roc avec un figuier et des touffes de buis. J'y suis allée.» --«Qu'y as-tu vu encore?»--«Le Soleil et la Lune qui, gravés par les Fées sur le rocher, avec leurs yeux hagards vous lorgnent.» --«Qu'y as-tu vu encore?»--«Un boeuf cornu que menace un scorpion de sa piqûre, pendant que va le mordre un chien méchant et qu'un jeune homme pour le tuer se dresse.» --«Qu'y as-tu vu encore?»--«Le Drac qui y serpente.» Guilhem d'Orange un bon moment se tut. Dans son âme pensive lui apparaissaient, sur le bord du Rhône, l'autel du dieu Mithra, la fontaine de Tourne qui en surgit profonde et claire, avec le symbolisme des vieilles religions, ce Zodiaque aux prodigieux signes qui emplissaient d'horreur sacrée les adorateurs du grand soleil blanc, lorsqu'ils montaient jadis ou descendaient le fleuve pour faire en pèlerins leurs dévotions au dieu Mithra, «le seul invincible[2]». Et il disait en lui:--«Soleil de la Provence, ô dieu qui y fais naître les _anglores_[3], qui fais sortir de terre les cigales, qui dans mes veines morbides, apâlies, de mes aïeux ravives le sang rouge, dieu rhodanien qu'étreignent les circonvolutions du Drac, au Bourg, à Lyon et en Arles[4] et à qui, aujourd'hui encore, dans les Arènes, du noir taureau est fait le sacrifice inconscient, dieu qui dissipes l'ombre joyeux, et dont une rive inconnue voit aujourd'hui l'autel déserté et le rite abandonné dans l'oubli, moi barbare, moi le dernier de tes croyants peut-être, je veux sur ton autel offrir, prémices de ma félicité, ma nuit de noces!»
CV