Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
Part 13
Et sur la proue Jean Roche, à l'autre bout, lui, pose cette énigme à la petite Anglore:--«Toi qui vois à travers les murailles, tiens, devine un peu ce que ça est: _Comme un fétu cinq cents quintaux je porte et je ne puis, moi, porter une clef._--«Le Rhône.»--«Et celle-ci: _La profondeur des mers?»_--«Un jet de pierre.» --«Brave!»--«Jean Roche, à moi, dit la fillette... Qu'est ceci? _Elles sont plus de cinq cents soeurs, plus de cinq cents belles damoiselettes qui ont dans la maison chacune leur chambrette et cependant les recouvre endormies la même couverture?_» Tête basse, le marinier cherchait.--«Allons, Jean Roche, fais comme les aulx, travaille de tête!» L'autre ne disait mot.--«Tu jettes ta langue aux chats?» --«Oui.»--«On voit bien que tu sors de l'Isère, mon gros balourd! C'est la grenade.»--«Bonne! Mais, à propos, puisque tu devines si bien, toi, Anglore, les choses difficiles à comprendre, voyons, devine un peu avec qui et où donc le petit prince a passé la nuitée?» --«Eh! que t'importe? N'est-il pas son maître? répondit-elle. Au fond du Rhône qui l'empêche d'aller se livrer au sommeil, s'il a chaud, dans la nuit!»--«Et si, la nuit venue, on te disait qu'il a roulé jusqu'à l'aurore, Jean Roche fit, avec les Vénitiennes?...» --«L'as-tu vu?»--«Je l'ai vu.»--Aussitôt la petite va se cacher là sous la tente, et voulez-vous des pleurs? Ah! pauvre Anglore! --«Déjà le Drac, disait-elle ingénue, me fausserait-il ses promesses! Tant comme nous nous vîmes dans l'eau bleue de mes rêves--et, dans ses amitiés, tant de paroles tendres et flambantes, tout cela ne serait, en somme, que mensonges! O toi qui m'apparus si beau, deviendrais-tu si vite le dragon que l'on dit? Oui, on me l'a bien dit que, traître comme l'eau, quand tu nous as fascinées, tu nous trompes... Mais tu étais si mignard, si joli, quand tu m'offrais de loin la fleur des lones, que tu tenais sous l'onde dans la main, en ondoyant avec l'onde enjôleuse qui me berçait tout doux au clair de lune!... Oh! vois-tu, si tu m'as trahie, Drac, je me noie!»
LXXX
Et pleure, pauvre enfant! Le train des barques sur la glissoire prompte qui l'emporte fait toujours son chemin et, d'une berge à l'autre, va s'élargissant le fleuve dans lequel la Durance, gueule bée, charrie, vomit à verse la pierraille des hauts torrents et irruptions alpestres. --«Ohé! tu dors, beau prouvier? A la sonde! s'écrie Patron Apian, car le voici, l'endroit des grèves mouvantes, des lais de graviers... Vous n'y voyez donc pas, bougre de bougre!» --«On y est! on y est!»-Jean Roche prend la perche[2], il la descend sur le flanc du Caburle et, dès le fond touché, à reprises il s'écrie: --_Pan!_ Et après: _Pan juste!_--«Bute donc au royaume!» en poussant au timon commande à l'équipage le grand patron.--_Pan couvert!_--«Sus, collègues!» _Pan large!_--«Encore!»--_La souveraine!_--«Vogue!» Tout juste le soleil sort de la Montagnette irradiant le Rhône, et ils sont tout à l'heure vers la Roque d'Acier. Le petit prince qui, à peine levé, s'est mis, dès son réveil, à la recherche de son Anglore, joyeux, l'est venu trouver sous la tente. --«Bonjour! lui a-t-il dit. Mais, tiens, qu'as-tu? des pleurs?» --«Tu le sais bien de quoi je pleure,» lui répond, irritée, la jeune fille, «car, dans l'ombre, toute la nuit, à terre, tu rôdas, courant le sabbat des chauves-souris!» --«Si c'est là tout, console-toi, ma belle,» lui réplique-t-il en prenant sa main et riant; «tu sais? le jeune cheval trépigne par besoin et le Drac, lui, lutine!» Et tout doux, jovial, il lui conte l'histoire des Vénitiennes avec leur cache et des douze saints d'or enterrés dans le puits et qu'on ira chercher après la foire, si, comme on dit, la carte n'est point fausse. Et tout s'arrange, car ce serait vrai crime d'affliger la jolie mignonne, gentille comme elle est et pleinement croyante en son amourette de chimère pure!
LXXXI
Et vogue la navée!--«Ohé, petite! notre pays, Aramon! viens donc voir!» le gros Toni a crié. «Vois la hutte où nous restions (oh! quand j'y songe!), à moitié ruinée par l'inondation, l'an du Rhône gros, et où tu es née...» --«Que d'arbres de partout! le beau terroir! disaient les passagers. «Quels tas de gerbes! On voit bien que c'est tout alluvion du Rhône...» --«L'avons-nous dépassé, le Gard?»--«Voilà ses îles... Et, de l'autre côté, sur le bord, Valabrègue avec son Roudadou[3] qui l'environne! Les _verganières_[4] y coupent les osiers... O Marguerite! ô Malen!... Ah! les gouges! De leurs serpes luisantes faisant montre, les voyez-vous, dans les taillis, comme elles rient? C'est dans ces touffes d'herbes aquatiques qu'il ferait bon tendre ses nasses?» --«Un esturgeon qui monte!»--«Ce jet d'eau qui jaillit là devant?»--«Oui, oui, je vous assure! C'est un laité de mer, et des beaux: un indice que Beaucaire s'approche.»--«Quelle fête! Mais vrai, voilà le pont! et voyez Sainte-Marthe dont le clocher pointe sur l'autre rive! Le pont tarasconais, avec ses piles qui enjambent le fleuve, toutes blanches! Le grand château de Tarascon, en face de celui de Beaucaire à la cime duquel il y a le drapeau tricolore qui flotte! Nous sommes avec Dieu! et vive la Provence!»
CHANT DIXIÈME
LA FOIRE DE BEAUCAIRE
LXXXII
Couvrant le Rhône long, une enfilade de barques et navires de tout genre, pavoisés des ors, pavoisés des flammes de toutes les nations, confusément vers le bord sablonneux déjà se presse. Car, avec cette brise qui depuis quelques jours a soufflé dans les voiles, du bas fleuve sont montés les _lahuts_[1]. De notre mer, des côtes barbaresques ou levantines et du Ponant et de la Mer Majeure[2], ils ont gagné Beaucaire pour la foire. Et il y en a! les uns portant la voile aiguë, latine la plupart, d'autres quadrangulaire: allèges d'Arles et trois-mâts de Marseille, les tartanes de Gênes ou de Livourne, les brigantins d'Alep, les balancelles de Malaga, de Naples et de Majorque, les goëlettes anglaises ou du Havre-de-Grâce, les groins-de-porc d'Agde et de Cette et les trabacs noirs de l'Adriatique. C'est un vacillement sur le Rhône, une danse dans le soleil, la houle et la rumeur de tous les jargons des gens de marine. Mais du milieu des bigues et des antennes, des voilures, des cordages, des moufles, où, les pieds nus, qui descend et qui monte, sous le Croissant enorgueilli, et au plus haut croisillon du grand-mât, ô Mahomet! le bâtiment des Tunisiens a la peau de mouton qui est pendue! Il arriva beau premier: les Consuls[3] lui ont donné un sac de pain et un tonneau de vieux Cante-Perdris[4]. Les Turcs feront ribote... Puis à la garde d'Allah, s'ils se grisent! Et les juives qu'ils ont amenées de Tunis, traînant mollement leurs jaunes babouches, dansent au bruit des castagnettes, sur le pont, et chantent, nasillant leurs cantilènes. Les Condrillots, allons! avec efforts, au haut du Pré, poussant, touant leur flotte, oh! hale! oh! hisse! parviennent à ranger au long du port leurs barques et, sitôt atterris, déjà les débardeurs en multitude tumultueusement envahissent, emportent les cargaisons, en faisant à la course bruire et chanceler les passerelles minces. --«Gare devant! les Condrillots!» On gueule, on cogne de partout: quel grouillement! A l'égard de Beaucaire en temps de foire le grand Caire d'Égypte, Dieu m'aide, n'était rien!
LXXXIII
Les gros fardiers, chargés de tonnes d'huile, les camions des arroseurs qui éclaboussent, les banquises d'oranges ou de citrons, les monceaux de cabas ou de corbeilles, les balais de millet, les fourches de bois dur, les meules de moulin où l'on s'achoppe et les bringuebales qui traînent les poutres, que sais-je, moi? dans le sablon du Rhône on voyait tout, jusque fondre les cloches! Mais puis c'était le Pré! Et ses baraques, les rangées de baraques innombrables, et les marchands forains qui en famille y mangeaient en plein air un coeur de céleri: il faudrait l'avoir vu en toute plénitude, cela, le «beau dimanche» de Beaucaire! Tous les mariés du pays d'Argence, de celui de Jarnègue et de la terre d'Arles, tous les amoureux des Alpilles, de la Vau-Nage tous les couples, de la Vistrenque et de la Gardonenque, au grand soleil, à la face d'un peuple, venaient y promener, ce jour-là, leur triomphe. Sous les tentures fraîches des allées, chacun serrant le bras de sa chacune, n'était-ce pas délicieux de les voir vagabonder, marchander leurs emplettes et s'offrir en cadeau des «bagues d'aïe[5]» pour rire! Il n'y avait, à pareil jour, qu'un cri de gloire ébaudissant l'ombre des promenades: qu'elle fût artisane ou paysanne, fût-elle bourgeoise ou marquise, il n'y avait qu'un cri pour la plus belle tête ou pour l'élégance de la plus cossue qui tout l'an faisait loi, dictant la mode.
LXXXIV
Bonheur de la jeunesse! A qui mieux mieux rivalisant de joie et de liesse, ils se faisaient entre eux plaisir rien qu'à se voir. Et tout le jour ensemble, dans la foule de vingt nations diverses et inconnues, Guilhem et l'Anglore, au bras l'un de l'autre, s'en allaient perdus. La tourbe humaine, comme une houle folle, à tout hasard les emportait heureux. Elle, ébahie de tout ce que ses yeux voyaient: des avaleurs d'étoupes, des charlatans juchés sur leurs carrosses et qui dans le bastringue vendaient des vermifuges; et de ces bateleurs qui vous aveuglent avec leurs tours de mains et passe-passe; et de ces baladines couvertes d'oripeaux qui dansaient aux flambeaux, légères, sur la corde; ou du Polichinelle avec Rosette: «Rosette!»--«Que veux-tu?»--«Le petit pleure!» Ha! il fallait prendre garde aux filous... Dès qu'il y avait groupe autour des comédies, ils vidaient à quelqu'un, presque à tout coup, les poches. Pour tirer finement l'or des ceintures, il en venait de Paris et de Londres! Mais du plaisir qu'avait l'enfant naïve, Guilhem, prenant sa part, bayait comme elle; et comme dans le clair d'une fontaine pure, aux chaleurs d'été, il fait bon descendre, pour tempérer sa fièvre et sa langueur, il descendait, lui, dans cette âme neuve. Et il y avait tant à voir, dans cette foire! les endroits où étaient les marchands de gimblettes enlacées par un fil et qui viennent d'Albi; les Turcs en turban, qui vendaient des pipes; les larges braies[6], les Grecs coiffés de rouge, qui tiennent les tapis brodés de Smyrne, et le gingembre, et l'essence de rose bien cachetée dans les fioles de verre, dont une seule goutte parfume une maison! Puis le corail, les fils de perles fines; puis les jouets, les tambours de Beaucaire dont nous avons crevé si beau nombre, étant jeunes! et les éventails ornés de paillettes, et les poupées, vêtues ou toutes nues.
LXXXV
--«Eh! mais, chez le peintre vous ne venez pas?» les hommes du Caburle un jour crièrent à notre beau couple.--«Où se trouve-t-il?» demanda Guilhem.--«Venez, suivez-nous!» Et, se dandinant, la bande s'enfourne, le calumet aux dents, en un taudis qui avait pour enseigne: _Qui peint vend_. Un Martégal, ridé comme une figue, vieux routier de la mer au tour du monde, pour une pièce, là, de son pinceau d'aiguilles, à fleur de peau vous tatouait toutes sortes d'emblèmes ou d'histoires. Et sur la chair nue, qui un aviron, qui l'ancre d'espérance, qui un Christ, qui un coeur enflammé s'était fait faire. --«Et vous, mon prince?»--«Moi? je veux faire sourdre de mes veines bleues le génie de l'onde...»-- Et aussitôt, gaiement, retroussant sa chemise, sur le muscle du bras il se fit peindre un beau Drac bleuâtre, ailé, potelé, et qu'on eût dit vivant sur la chair blanche. --«Oh! c'est tout à fait ça! cria l'Anglore, tel que je t'ai vu, mon Drac, sous le Rhône! Mais que tu étais beau!... Cela, lorsque j'y pense, ajouta-t-elle à demi-voix, me fait rougir... Et tu retourneras au Rhône, dis?» --«Au Rhône, enfant! et qu'irais-je donc faire? le prince répondit, maintenant que je vois, maintenant que je tiens celle que j'ai voulue!» --«Que feras-tu de moi?»--«De toi, mignonne, ce que moi je ferai? ma comtesse fantasque de Mont-Dragon ou, si tu aimes mieux, d'Orange...»
LXXXVI
Et, la tête à l'évent, c'est ainsi qu'ils allaient, eux, par les rues grouillantes, mais ne voyaient plus rien: ni les monceaux de draperies, de _flassades_[7], les tas de soie dorée, soie grège ou floche, qui vaut son pesant d'or, ni les enseignes de toutes les couleurs, étendues en travers sur les ruelles toutes blanches de chaux, avec les noms des trafiquants de Gênes, de Montpellier, de Cadix ou de Brousse, ni les bazars qui donnent la berlue, tant ils sont pleins de joyaux, de bijoux, ni le joli caquet des Beaucairoises jasant dans leurs boutiques sous les Arcs[8] ou bien pesant les dattes sous leurs portes cintrées. --«Il faut que je le vende, cependant, mon sachet de paillettes d'or!» disait l'orpailleuse. Et aux magasins ils entraient ensemble, dans les fraîches maisons, à ciels-ouverts tout festonnés à la mauresque, et semblables à des sérails pleins d'odalisques. Et sous les arceaux des salles voûtées, riant entre eux deux, entre eux chuchotant, ils visitaient, sans voir, les étalages des Franchimands, Lombards et Arméniens, des Estrelins, Marrans et Gitanos[9]. --«Il faut que je les vende, cependant, mes paillettes,» l'Anglore redisait.--«Venez, fillette!» Justement un orfèvre l'appelait: --«Est-ce de l'or de Cèze ou du Gardon d'Anduze?» --«D'Ardèche.»--«Voyons donc!» La dégourdie vida sa poudre d'or dans la coupelle: cela montait à vingt écus. Le damoiseau dit:--«Batteur d'or, avec cela vous nous ferez deux bagues lisses de fiançailles: mettez le Drac sur l'une, un lézardeau sur l'autre... Ce sera notre foire de Beaucaire.»
LXXXVII
Oh! Dieu! pensez-vous qu'elle fut contente! Elle lui aurait sauté au cou... Mais, bref, à l'heure où les cafés chantants, la nuit, se vident, Guilhem, une fois, errant par les rues, a rencontré pourtant les Vénitiennes et vite, vers l'estrade des chanteuses, s'est attablé tout seul, par gentillesse. Il a passé le jour avec sa brune, et, au retour du bonheur, il plaisante: --«Eh bien, leur fait-il, ce trésor des papes, qui, en Avignon, gît dans le grand puits, cette brochée d'apôtres, ces douze revenants à barbe d'or que garde le Basilic, quand est-ce qu'on ira les chercher?» --«Seigneur! dit une d'elles, ne vous inquiétez pas! Nous avons qui nous faut pour tenter l'aventure et pour mettre à mort, s'il est nécessaire, le Basilic!»--«Peuh! on comprend de reste, une autre ajouta, que telle trouvaille ne soit que peu de chose pour le prince: aurait-il manque d'or, étant le courtisan d'une qui en ramasse dans les fleuves!» Le prince répondit:--«Mesdames, celle-là n'eut besoin, pour être aimée, que d'éclore (quelqu'un en serait-il jaloux?) comme fait la violette, humble et pourtant cherchée, à l'ombre d'un buisson, zon, zon, turelure!...»
LXXXVIII
Guilhem, sur ce fredon de chansonnette, au bruit de quelque mandoline éloignée, dans la fraîcheur de la nuit, aux lueurs des falots clairsemés qui peu à peu s'éteignent, s'en retourne au port, allant se coucher. Et, tel que le poisson dont on a troublé l'eau nage vite en amont vers l'eau limpide, ainsi Guilhem se baigne aux souvenances de cette limpide et si douce histoire du damoisel Aucassin de Beaucaire et de la belle esclave Nicolette qu'on ne veut pas lui donner pour épouse: lorsqu'on les enferme, chacun d'eux à part, et que tous les deux s'échappant, libres et gais, au bois ils se retrouvent et au clair de la lune s'entre-baisent; et lorsqu'il l'a mise en selle avec lui, et qu'il l'emporte à cheval vers la mer, et qu'ils s'embarquent puis en Aigues-Mortes pour gagner le pays de Ture-Lure[10]! Et quand les Sarrasins les faisant prisonniers les vont revendre, elle à Carthage où elle est reconnue pour la fille du roi, lui à Beaucaire où tout le peuple l'a salué pour son seigneur et maître; et lorsqu'un jour Nicolette, en costume de petit vielleur, est venue au bas du perron d'Aucassin--dire le conte des amours d'icelui et d'elle Nicolette et qu'enfin à Beaucaire ils se marient dans le château, vers la tour aux trois angles! --«Que c'est joli! disait Guilhem, cela rappelle notre aventure, un peu, avec l'Anglore...» Mais à ces mots, une ombre contre lui s'est dressée: frappé d'un grand coup dans le dos, Guilhem soudain mord la poussière... Aïe! malheur! avec un sachet plein de sable on l'a traîtreusement _saquetté_. Des mandores au loin meurent les sons, la nuit devient muette... Et qui a fait le coup? En temps de foire nul jamais ne sait rien: pour qui tombe, tant pis!
LXXXIX
Sur le long quai du port ils vont et viennent, les Condrillots qui repartent demain. La foire est au déclin. Au vent d'amont les bâtiments de mer déjà défilent et sur le bord du Pré, jusqu'en bas vers la pointe des Matagots, on voit les voiles blanches déferler sous la bise. Mais, contre le Rhône se préparant pour la remonte rude, tous les équipages d'eau douce, patrons bateliers et patrons haleurs, bailes, prouviers, civadiers, de leurs câbles vont rattacher les bouts. Et l'on arrime les huiles de coteau, le bon vin de Saint-George, le riz lombard et le miel de Narbonne, et le sel de Peccais et les anchois de Fréjus en barils, les pains de sucre et dalles de savon que fait Marseille. Or sus! à la Vignasse[11] le prince doit, ce soir, payer la _rouanade_[12] et la ribote! Car il n'est pas mort, le prince: en plein sable on l'a ramassé ne battant plus veine; mais, grâce à l'influx de sa bonne étoile ou peut-être au ressort de sa nature, il est sur pied. Il ne doit pas mourir de celle-là. Et Jean Roche à part cause avec l'Anglore: --«On ne lui a rien vu sur le corps; il se tait... Serait-il tombé du haut mal? On ne peut pas savoir.»--«Allons donc, Jean-la-flûte! Ignores-tu qu'à son vouloir le Drac se mue, répondit la nicette, et se dérobe de cent mille façons? Aujourd'hui sur la rive il lui a plu de laisser son corps d'homme et de se plonger dans les eaux profondes pour aller voir, que sais-je? les cavernes où il garda sept ans la lavandière, la lavandière beaucairoise qui avait laissé choir son battoir dans le Rhône, sur ce rivage même, tu l'as bien ouï dire?» --«Oui, répliqua le prouvier, des Esprits rien ne doit étonner... Pourtant, que cela soit vrai ou non, tu es une belle folle d'écouter ses paroles ambiguës, sans voir, pauvrette, qu'il t'enivre et qu'ayant un jour aspiré ta vie, sur la rive nue de quelque gravier il te laissera, toi aussi, cadavre!» --«Ho! dit-elle, l'Anglore, ce petit lézardeau, n'est-elle pas un peu soeur du Dragon?» --«Il te fascinera!»--«Eh bien! qu'il me fascine, si mon destin est tel! Moi de bon coeur je me laisserai choir à la pipée, comme au gouffre béant tombe la feuille!»
XC
Et Maître Apian cria:--«Jarni-pas-Dieu! puisqu'il veut nous payer le régal de la fin, vraiment c'est un bon prince!»--«Nom de quelque jumart! les hommes répondirent, faudra qu'on la combuge, ce soir, la cuve au vieux saint Nicolas!» --«Allons, enfants!» Et tous gravissant la montée, s'en vont au cabaret de la Vignasse. De là se voient le plain-pays d'Argence et la Sylve-Godesque, en laquelle la biche mena le roi des Goths tout droit à l'ermitage du grand saint Gille. A terre c'est là que sont roulants les vieux boulets de pierre glorieuse qui ont broyé, lancés par les _calabres_[13], les Croisés de Montfort: amas de pierres sept fois sacré, suprême témoignage d'un peuple déroché, mais non sans lutte, le rire aux lèvres et chantant son martyre! Donc, la grand'chiourme une fois attablée autour de Guilhem:--«Savez-vous, amis, leur dit Guilhem, à qui l'envie me prend de consacrer notre dernier repas fait à Beaucaire? Aux patriotes des rives rhodaniennes, aux intrépides qui, dans les jours d'autrefois, se maintinrent au château fort qui à nos yeux s'élève! aux riverains qui surent défendre valeureux et leurs coutumes et leur port franc et leur grand Rhône libre! De ces ancêtres-là gaillardement tombés dans la bagarre, si aujourd'hui les fils ont oublié la gloire, eh! tant pis pour les fils! Mais vous autres, les gars, qui avez conservé le cri: Empire! et qui, en braves gens, à votre insu, allez bientôt, peut-être tout à l'heure, pour défendre le Rhône dans sa vie, allez livrer la bataille dernière, avec moi étranger, mais radieux et ivre de votre lumière du Rhône, haussez les verres à la cause vaincue!» Dans les mains tous les verres retentirent. Les mariniers, Maître Apian écoutaient ébaubis, sans trop bien comprendre, mais avec respect et silencieux. --«Mes pauvres gens! reprit le galant prince, et le beau train aussi de vos bateaux, et les files aussi, les longues files blanches, remorquées en amont par les quadriges de vos grands chevaux qui traînent la maille, au désastre imprévu courent peut-être!... Mais à quoi bon, ô survivants d'un peuple qui depuis trois mille ans tenait le gouvernail, gémir en vain sur la cause perdue! Comme au château illustre de Beaucaire, comme les Provençaux, pour bien finir, en face du Soleil et du grand Rhône, faisons la Rouanade et la Soulenque[14]! Et humons, à la barbe des vainqueurs, le vin du Génestet[15] qui ressuscite... Et mugisse le Rhône, en Rouanesse[16]!»
XCI
Or le soleil disparaissait sur Nîmes, en épanchant le long du vaste fleuve les plis de son manteau ensanglanté et le dernier reflet de ses rayons sur le château de la Tarasque, d'où le roi René semblait, de sa fenêtre, bénir le Rhône en sa suprême turgescence. --«A la santé du patron!»--«Et du prince!» --«Vive sa face!»--«Et vive nous! En joie vogue la barque!»--«Et puissions-nous revoir, sains et saufs, Andancette!»--«Et Saint-Maurice!» --«Et les escaliers du port de Condrieu où, si Dieu veut, dans moins d'un mois, nous puissions retrouver tout notre monde!» Et, mangeant la _broufade_ épaisse et forte où sur les oignons s'empile le boeuf, ils font honneur aux plantureux morceaux et cognent au pichet. Mais à la lune, en dévalant ensuite vers les barques: --«Hein! le prouvier faisait à Ribory, ne te semble-t-il pas que ce qu'a dit le prince rappelle un peu ces sortilèges dont l'Anglore parlait, touchant le roc de Tourne?» --«Ah! va, je ne sais pas, répliqua l'autre, mais il y a dans l'air quelque désastre qui nous menace tous, et même, même ce bon jouvenceau qui nous prête appui... Ne l'a-t-on pas laissé pour mort, hier? Mon homme, nous sommes à un siècle encorné par le Diable!»
CHANT ONZIÈME
LA REMONTE
XCII