Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française

Part 12

Chapter 123,544 wordsPublic domain

Il n'y avait, n'est-ce pas? rien autre à répliquer que d'embrasser sur le coup la follette. Devant cette foi qui le divinise (amour, c'est connu, par amour se paye), Guilhem d'un feu divin sent dans ses veines s'allumer le transport, courir la flamme. Et les voilà qui tombent dans les bras l'un de l'autre, à ne plus savoir, de lui ou de l'Anglore, lequel est le plus ivre, le plus ensorcelé. Et les barques voguaient à vau-l'eau, toutes seules, au milieu des coteaux parallèles aux rives, sur le courant, avec de longs silences. De loin en loin passait quelque castor, sortant le museau pour reprendre haleine, rapidement descendant à la nage; et sur le faîte des grandes bannes floches les hirondelles venaient, rasant le Rhône, se reposer. Dissimulés ensemble contre l'empilement des ballots rebondis, il lui disait dans son étreinte: --«Approche un peu ton coeur plein d'harmonie contre le mien, que je l'entende battre! Ne regarde pas dans l'eau--qui est trop profonde, ne regarde pas la terre--qui est trop loin, ne regarde pas le ciel--qui est trop vaste: regarde dans mon âme où tu es le soleil!» Mais elle, en écartant de sa ceinture la main du petit prince un peu aventurée: --«Vois, vois, dit-elle, en voici là dehors, vers le rivage, de la fleur que tu cherches!» Et elle s'échappa, riant comme un enfant, à l'orée du bateau.

LXVI

Or, en ombelle, juchée au bout d'un jonc, la fleur rosée s'épanouissait seule dans la vase d'une petite mouille peu profonde. --«Mais, fit l'Anglore, Drac, d'où vient que tu l'aimes tant, cette fleur?»--«Elle me plaît, répondit-il, parce qu'elle te ressemble... N'es-tu pas la fleur d'amour, toi qui, née comme elle au sein de l'eau, symbolises la dilection unique et primitive d'un monde neuf et brillant de jeunesse!» Elle écoutait, les yeux tout grands ouverts, ces jolis mots, pleins de magie... Il continua:--«Je vais te la dire, écoute, l'histoire de ma fleur. Dans une gorge, au pied d'une falaise, la belle Galatée et le berger Acis, une fois, assis par terre, se contaient fleurette. Et ne songeant à rien--qu'à leur bonne fortune, pendant que là ils se buvaient l'un l'autre, du haut du mont le pâtre Polyphème, qui était un cyclope et jaloux de la nymphe comme il ne se peut plus, le vilain monstre! les découvre là-bas qui se jouaient. Enflammé de dépit, il arrache d'un roc un quartier qui, roulant, se précipite et, las! vient écraser sur le gazon le beau couple. Leur sang mêlé ruisselle! La terre maternelle, les dieux eux-mêmes, pris de grand'pitié, montrèrent un prodige: Acis fut changé en ruisseau; en fleur fut changée Galatée, la fleur en ombelle qui sort dans ses eaux, encore un peu rouge, encore un peu pâle.» L'Anglore s'écria:--«Maudit cyclope!» Et s'adressant au prouvier: «Par hasard, ce ne serait pas toi le cyclope espionneur?» dit-elle en riant à Jean Roche.--«Bohémienne! qui joue avec la flamme, un jour se brûle,» invectiva le gars piqué au vif. Mais dans l'azur de l'air, elle, hautaine, agitant son bouquet, la fleur offerte par son beau Drac, dit:--«Moi, je suis fleurie par la vertu de l'eau: et gronde, Rhône, dans ton tréfonds! Je sais ce que je sais...»

LXVII

--«Gare devant, là-bas!»--Sur la rivière un long coup de sifflet stridula tout à coup et, descendant taciturne, à la hâte, rasa, bord à bord, une embarcation qui prit le devant: une grande toue, ayant d'un bout à l'autre une chaîne de fer où était attaché, couple par couple, un ramassis de toute espèce d'hommes. --«Ohé! bonnes-voglies!» alla leur dire un jeune marinier.--«Silence, maugrebleu! Vous demande-t-on si la bise est brune? fit le patron Apian. Les misérables ont bien assez de leur mal, sans l'insulte... Et n'ayez pas l'air de les reconnaître, car, marqués sur l'épaule, ils cherchent l'ombre... Et que d'exemple à vous tous cela serve! Ils vont manger des fèves à Toulon, malheureux!... Il y a là de tout: des gens d'église, des chenapans, des nobles, des notaires, voire des innocents!» L'oeil de travers, passèrent les forçats, tels que les spectres de la Barque à Charon. Ainsi le monde, ainsi l'agitation, le trantran de la vie, le bien, le mal, le plaisir, la douleur, s'en vont courant, s'en vont confusément, entre le jour et la nuit, sur le fleuve du temps houleux qui se déroule et fuit.

LXVIII

Les galériens disparaissent au sud vers le Revestidou. La Piboulette, chasse royale des sires d'Ancezune, au vieux blason desquels se grime le Drac du Rhône à face humaine, d'un rideau d'arbres entoure Caderousse. --«Où est Orange? demande aux bateliers Guilhem. Où est sa Gloriette, nid et palais de nos aïeux illustres?» --«Là derrière,» répondent les hommes de la barque. --«Où êtes-vous, Guibour, vaillante épouse de Guilhem au Court-Nez, et toi, princesse Tibour d'Orange?»--«Là derrière, répliquent les braves mariniers, là, derrière les arbres qui nous dérobent le mur du Ciéri[3] et l'Arc de Marius: on ne peut voir d'ici que Crève-coeur[4]...»--«Gloire perdue et bien nommée, adieu! cria le prince en essuyant une larme naissante que le soleil fit scintiller; conserve, ô ville d'or, ô notre honneur d'Orange, à tout le moins conserve la mémoire de ceux qui n'ont jamais terni ton lustre!... Mais de quoi vais-je me plaindre ou m'attrister, ajouta-t-il, si j'ai perdu l'Empire pour devenir le dieu de l'eau magique!» La jeune fille, lui voyant l'oeil humide, l'avait pris par la main et, familière, comme cela se passe dans les songes: --«Drac, lui dit-elle, mais les dieux pleurent donc?» Et doucement, sortant de rêverie, lui répondit:--«Mais s'ils ne pleuraient point, ils ne seraient, les dieux, guère plus que des pierres... Oui, mignonne, l'Amour est un dieu, en effet, et ce qu'il a de plus divin, ce sont les larmes.»

LXIX

En l'île d'Auselet les oisillons pépiaient tout le long des bords feuillus. Le vent léger apportait des montagnes La senteur des lavandes et des myrtes qui dans les Combes-Masques étaient fleuris. La fin du jour, avec son haleine plus tiède, emplissait les coeurs de la nostalgie qui envahit tout, quand le soleil baisse. Ils voyaient arriver la Barthelasse verte, partageant le fleuve en deux Rhônes, et puis plus rien, que le tournant de l'onde. Mais soudain, tel qu'un rideau de théâtre qui en aval se tire à l'horizon, les arbres du rivage et les collines, tout va diminuant pour disparaître devant un colossal entassement de tours que le soleil couchant enflamme et peint de splendeur royale, de pourpre splendide. C'est Avignon et le Palais des Papes! Avignon! Avignon sur sa Roque géante! Avignon, la sonneuse de la joie qui, l'une après l'autre, élève les pointes de ses clochers tout semés de fleurons; Avignon, la filleule de saint Pierre, qui en a vu la barque à l'ancre dans son port et en porta les clefs à sa ceinture de créneaux; Avignon, la ville accorte que le mistral trousse et décoiffe et qui, pour avoir vu la gloire tant reluire, n'a gardé pour elle que l'insouciance! Les bras se dressent tous; et l'équipage, les passagers, admirent Babylone (ainsi que la nommèrent les Italiens jaloux). Puis tout à coup de la seconde barque monte ce cri: «Venise! c'est Venise, lorsque entre ses dentelles elle va se coucher, aux baisers du Ponant, dans sa lagune!» Et n'y tenant plus de jeter au vent son enthousiasme, Guilhem, par-dessus bord, décampe en un saut chez les Vénitiennes.

LXX

Et s'adressant--des trois--à la plus brune: --«Duchesse de Berri, lui dit-il finement, vous m'excuserez, n'est-ce pas? si j'entr'ouvre l'incognito de votre emprise belle... Car les nochers de cette flotte gaie m'ont dit que vous allez rejoindre en Arles, là-bas, les partisans de votre règne.» --«Ah! cavalier!» faisant un peu la moue, répondit la dame non sans embarras, «comme vous plaisantez le pauvre monde! La princesse en question, qui, oui, est à Venise, n'est pas pour nous une inconnue, car nous sommes voisins de palais, au Rialto. Mais il y a palais et palais; et le nôtre, depuis longtemps les araignées y filent... Et nous allons chantant, comme les limaçons dont la coquille est au feu.» Et de rire. --«Moi, continua la brune chanteuse, puisqu'il le faut, je vais faire mes confidences. Je suis issue de race patricienne et dans notre maison Venise la superbe vint plus d'une fois élire son doge. Mais les vicissitudes sont partout... Et d'un grand nom, aujourd'hui, pauvre femme, le noble orgueil, c'est tout ce qui me reste. Dans cet Avignon qui, avec ses tours, ses remparts, son palais, montre à la vue ce qu'il a été dans le temps des papes, imaginez-vous qu'un de mes ancêtres, ambassadeur de Venise, à l'époque où la papauté y fut en déroute, se rencontra là, quand le désarroi vint en bannir le beau dernier pontife... Le fugitif--écoutez ce détail-- fit noyer, paraît-il, douze statues en or massif (c'étaient les douze apôtres avec le Christ en plus) dans un abîme dont j'ai, moi toute seule, le secret. Dans mon sein je le porte, ainsi qu'une relique, en un vieux parchemin où est marqué, de point en point, le lieu de la cachette. Mais en ce pays étranger, où nous ne connaissons personne, comment faire, si nul ne vient en aide à la faiblesse!»

LXXI

--«Je suis, dit Guilhem, à votre service: la chose m'intéresse, car douze statues en or massif, oui certes, valent bien la peine de tenter leur découverte.» --«Et, dit une autre (celle qui était blonde), ne ferions-nous pas tourner la baguette ou le sas, s'il fallait? Je connais le métier; et s'il y a, ma dogaresse, quelque chose, si profond serait-il, va, il faudra qu'il sorte... Mais, par saint Marc, ajouta-t-elle en faisant voir toutes ses dents de belette, j'en jure! Je ne donnerais pas douze crottes de rat de tes douze apostoles...» Et de rire. --«A moins qu'on ne les ait déterrés, mon amie, chez moi, à la maison, répliqua la première, je l'ai toujours ouï raconter, ce beau songe! Et voilà cinq cents ans que nous vivons sur le reflet de sa verte espérance...» --«Et vous faites bien, parbleu! et fort bien, dit le jeune sage; car la vie, qu'est-elle? sinon un songe, une apparence au loin, une illusion sur l'eau glissante, qui, devant nos yeux s'enfuyant toujours, comme un jeu de miroir nous éblouit, nous attire au leurre et nous sert d'appât! Ah! qu'il fait bon naviguer sans répit vers son désir, encore que ce ne soit qu'un songe! Un temps viendra, qui s'approche peut-être, où les gens auront tout à portée de la main, où les gens auront tout, sauront tout à l'épreuve et, regrettant les vieux mirages, qui vous a dit que vivre ne les lassera point!»

LXXII

En lui faisant les doux yeux, la troisième des Vénitiennes dit alors au prince: --«Donnez-moi votre main.» Et le galant offre sa main, sérieux, à la dame: --«Belle main, fine main, et caressante, dit la chiromancienne curieuse, bonne main, noble main...» Et dans la sienne la dame la palpait, la cajolait, «Oui, main de roi, main fée et main de gloire, qui fait ce qu'elle veut! avec des lignes qui vont s'entrecoupant indéfinies: ligne d'amour croisant ligne de tête, comme il se voit souvent; ligne de vie... Aïe! le mauvais passage! A un tournant, pas loin d'ici, sur le Rhône peut-être, la Mort, seigneur, vous guette avec sa faux... Prenez garde!...»--«Que diable vas-tu lui dire là! en même temps crièrent les deux autres, Nous sommes tous en passe, sur le Rhône, de boire à la grande tasse, et, allons, jeunesse, buvons, en attendant l'inconnue malencontre, le vin brillant de nos jeunes années! Puis, dans Beaucaire, en avant! ce coup-ci, puissions-nous tous y faire bonne foire!»

LXXIII

Dans l'entre-temps de ces gentils devis, en rive d'Avignon les barques cependant viennent, suivant la file, amarrer tour à tour. --«Embraque le câbleau! range la terre! commande Maître Apian de sa voix rude, Contre le quai accoste le Caburle! Avance la carate! A la sapine! Pousse la sisselande! aborde, aborde!... Là!»--Les bateaux aux bâches montueuses s'agglomèrent au pied de la falaise abrupte, devant le Pont Saint-Bénézet qui montre l'ombre géante de ses arches rompues. Les apparaux en ordre, la flotte en sûreté, processionnellement, marchant un devant l'autre, selon leur usage, au long de la rue, à pas comptés le vieux patron menant la file, les petits mousses courant après la troupe, en tanguant, bras ballants, à leurs grandes auberges des Fusteries, du Limas[5], les beaux hommes s'en vont souper joyeux. Avec son père l'Anglore les suit, quelque peu penaude de ne pas revoir le prince autour d'elle, le petit prince à la barbiche blonde, qui peut-être a fait quelque mue nouvelle... Peut-on savoir? Le Drac, peut-être, au Rhône doit descendre la nuit dans son palais, si telle est sa loi... Ah! va, ma pauvrette! Guilhem, avec les dames de Venise qui de leurs mignardises l'environnent, au cabaret de la Petite-Hôtesse, sous les peupliers blancs et les treilles, là-bas, est allé faire une escampette... Bref, Guilhem est jeunet, il prend ses ébats.

LXXIV

Or, sous la tonnelle, une fois à table, le princillon avec les cantatrices qui, tout en mangeant et buvant, friandes, chassent les moustiques avec la serviette: --«Vous ne m'avez pas dit, pourtant, encore si vous êtes, mes dames, à marier ou mariées, leur dit Guilhem, car, suivant l'occurrence, on pourrait là fauter, si on se leurre au jeu d'amour...»--«De cela n'ayez cure! répondirent-elles en grande accortise. Le jeu, seigneur, ne demande que faute. Et dans notre pays la femme noble, une fois mariée, peut avoir, sans que personne ait rien à y voir ou redire, un, même deux, et même trois amants.» --«Savez-vous bien que les maris, fit le jeune homme, doivent gagner, en tel pays de promission, le paradis de la sainte patience?» --«Hé! s'écria la belle huppée dont le grand peigne avait des perles d'or, rois de la fève, ils sont les plus heureux des hommes! car les servants d'amour les débarrassent de tous les soins coutumiers de la vie. Ils n'ont besoin, les maris de Venise, de s'occuper de rien qui les ennuie. Les cavaliers servants se font un vrai régal d'aider madame à sa toilette: l'un lui tient le miroir, celui-ci lui présente les épingles pour ses cheveux; celui-là au corsage lui passe les lacets; l'autre lui porte à vêpres sa mantille et l'autre en la baignoire lui tiendra compagnie; sans compter les cadeaux, les rafraîchissements, les sérénades et madrigaux qui pleuvent!» --«Eh bien! irons-nous point chercher les douze apôtres? interrompit soudain la dogaresse. A ces joyeusetés le temps s'écoule; mais Jaquemart vient de frapper onze heures, et il faut remonter de grand matin en barque... Allons?»--«Allons!»--«N'oublions pas la verge de coudrier--qui est notre boussole.» Et les chanteuses partent en chantant:

_--Si la lune illumine Là-haut dans le ciel grand, Dans le bocage ombreux Mes bras te cacheront.

--Laisse-m'aller, pécheur, J'ai peur de mon mari._ --_Moi je ne le crains guère, Si méchant serait-il!

Sur un bateau qui file, Viens, je t'enlève au frais, Car, prince de Hollande, Je n'ai peur de personne._

CHANT NEUVIÈME

EN AVAL D'AVIGNON

LXXV

Le long du Rhône qui dans l'ombre luit et hors d'Avignon suivant le rempart, ils entrent doucement par la porte Ferrusse et du Limas à la Juiverie-Vieille ils montent en cachette, par les étroites rues, jusque là-haut vers le Château des Papes. Tout est désert à l'entour. Les fresaies, dans la noirceur effrayante que jettent les colossales tours, font leurs gémissements. Sur la cité qui dort tombent lugubres les douze coups de minuit. Au «qui vive?» --«Ami!» répond Jean Roche dans le sombre, car, pour déterrer les apôtres d'or avec son coup de main d'Hercule, le subtil et sage prince de Hollande lui a donné charge d'attendre à l'affût. Au pied des hautes murailles ténébreuses, le coeur en onde, les belles de Venise ont entrevu déjà dans leur pensée les barbes d'or de saint Jean, de saint Jude: le parchemin dans les doigts, l'une d'elles étudiant les lieux, cherchant les repères; une autre dans ses mains qui lui frétillent tenant la baguette divinatoire; et l'autre, penchée en fleur de narcisse, complaisamment sur le bras de Guilhem laissant aller son sein rebondissant. --«Par saint Antoine de Padoue, on en brûle!» a fait soudainement celle qui porte le brin de coudrier. Avidement chacun se précipite autour d'elle pour voir... Oh! jamais de la vie! Agitée d'elle-même, la houssine blanche va se tortillant et d'elle-même tourne vers la terre, marquant l'endroit précis, à quelques toises de l'Escalier du Pater où l'on monte vers l'église de Dom.--«On tient la mine!» Guilhem dit en riant, «Jean Roche, creuse!»

LXXVI

Le gros garçon enfonce le levier; il perce du sol la surface dure; puissant, il soulève une large dalle et découvre un abîme aux noires profondeurs, un puits dans le rocher, qui, tant il est horrible, les fait reculer tous.--«Qui s'y élance?» demande froidement Guilhem d'Orange en regardant les trois femmes muettes. Jean Roche lui répond:--«Si nous avions des cordes...» --«On pourrait vous descendre,» dit le prince à ces dames.--«Vous deux, vous qui êtes des mâles, oser ainsi parler?» la dogaresse, fixant sur lui des yeux enflammés, furieux, lui répliqua: «Les statues sont au fond! Regardez la baguette qui se tord... Y aurait-il, pour les garder, le Basilic, vous ne laisserez pas, seigneur...»--«Après la foire! interrompit Jean Roche. La prime aube derrière le château ne peut tarder à poindre et j'entends le patron qui déjà crie: Au Rhône!» De son bras fort, cela dit, il recouvre le puits profond sous son couvercle; il y arase et piétine le sol, et:--«Venez vite, allons!» Vers la rivière, le prince gai, les dames dépiteuses, redescendent au port en toute hâte. Et Guilhem dit:--«Mais quelle tirelire, bon Dieu d'Orange, hein? si, par fortune, nous avions rencontré la pie au nid! Sire Rambaud Bertrand, un mien ancêtre (que Dieu lui fasse paix!), une année, à Beaucaire, par douze paires de boeufs fit fouir le Pré de Foire, et puis, à tout un peuple faisant largesse, le sac au grain pendu à son côté, dans les sillons, du haut de son cheval, à plein poing, il sema trente mille deniers d'argent... Hé! hé! les belles, peut-être au champ de foire eussions-nous fait bien pis!» Et de cette façon, tenant l'aiguille et en jouant, tête ou pointe, avec elles, Guilhem, qui est en bonne humeur, flegmatiquement pique les donzelles. Mais tout cela ne les rend pas rieuses, d'avoir trouvé, ainsi qu'elles ruminent, le Trésor de Venise inestimable! d'avoir trouvé la Vache d'Or et, gueuse! de ne l'avoir pas agrippée au pis! Tu n'emporteras point icelle en paradis, mon petit prince! et va, ire italienne ne s'évapore pas au soleil comme aiguail.

LXXVII

Patron Apian, le maître d'équipage, est en haut du Caburle, distribuant des ordres que le prouvier répète. Groupe à groupe, les passagers s'embarquent pour la foire et d'un bateau à l'autre, en conséquence, vous n'entendez parler que de Beaucaire. De toute la contrée qui environne, de Carpentras, de Vaison, pour y vendre leurs parties de safran, de grenettes[1] et de toute herbe de Saint-Jean séchée, et d'Avignon, pour y placer leurs pièces de taffetas, de velours et d'indienne, montent nombre de gens. Maîtres du quai et ceinturés, qui de vert, qui de rouge, selon qu'ils sont pour ou contre le roi, les portefaix aux poignes redoutables, et devant lesquels la terre tremblait, ont achevé leur tâche. Des poteaux eux-mêmes démarrent les divers cordages; et Maître Apian s'écrie, chapeau levé: --«Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, au Rhône, les enfants!» Et les sept barques revirent de bord tour à tour et, combles de toutes les richesses de l'Empire et du Royaume, au pied de la Roque hautaine, vers le Midi reprennent la descente. Entre temps que le vieux patron modère du geste et de la voix les nautoniers: «Joliment! gentiment!» et pendant qu'ils s'engouffrent dans la féroce baie du pont de pierre que Bénézet le pâtre sur les ondes, il y a sept cents ans, éleva colossal, Maître Apian, lui, fidèle à la coutume des gens de Condrieu, tire un coup de chapeau au grand saint Nicolas--dont la chapelle chevauche sur le pont, svelte et jolie; et, une fois courant dans l'eau obscure où peu à peu descend la lueur de l'aurore, il redit la prière habituelle: _O notre père!_ Ainsi, à leur réveil aux premiers rais du jour, font les nichées.

LXXVIII

Et la vue merveilleuse d'Avignon, son grand château aux gigantesques murs, ses remparts crénelés, tours et tourelles, dans le matin blanc de clarté s'éloignent, avec le fort lointain de Villeneuve que le soleil colore tout à coup de son averse d'or. Les barques sillent rapides plus que l'eau, car elles sont chargées, se hâtant d'autant plus qu'elles sont plus pesantes. --«O sacrés bousilleurs!» une voix forte devers l'île de Piot a grommelé soudain. «Vous ne voyez donc pas le tramail? Avec eux on ne pourra plus prendre bientôt une lamproie!» --«Quoi! nous n'aurons donc plus la passe libre!» cria Patron Apian sur le haut du Caburle, agitant ses grands bras vers le pêcheur du Rhône. «Non contents de fourrer à travers tous les coins leurs filets en bourse et leurs carrelets, pour attraper quelque méchant panier d'aloses, ils viendront maintenant nous empêtrer leurs traînes, ces rustauds-là, au beau milieu du fleuve!» --«Vieux drapeau, lui fait l'autre, tiens ta route!» Et Maître Apian dédaigneux lui riposte: --«Vieux pavillon, honneur de capitaine, espèce de puant, de meurt-de-faim!» Mais les bateaux filant sur les eaux pleines, majestueux, le maître avait en poupe repris le gouvernail.

LXXIX