Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française
Part 11
On raconte qu'un jour, au quai de Beaucaire, une jeune femme lavait au Rhône sa lessive. Et, en battant son linge, tout à coup elle aperçut dans le courant de la rivière le Drac, frais et gaillard comme un nouvel époux, qui à travers le clair lui faisait signe. --«Viens donc! lui murmurait une voix douce, «viens, je te montrerai, ô belle fille, «le palais cristallin où je demeure, «avec le lit d'argent où je me gîte, «et les rideaux d'azur qui le recouvrent. «Viens donc que je te montre les richesses «qui se sont entassées sous la vague, «depuis que les marchands y font naufrage, «et que j'amoncelle en mes souterrains. «Viens! j'ai un nouveau-né qui n'est encore qu'une larve, «et qui, pour se nourrir dans la sapience, «n'attend que ton lait, ô belle mortelle!» La jeune lavandière, somnolente, laissa tomber de sa main écumeuse son battoir, et voilà: pour aller le chercher troussant sa jupe vitement à mi-jambe, puis au genou, puis jusques à mi-cuisse, bref, elle perdit pied. Le cours du fleuve l'enveloppa de son flot violent, l'entortilla, pantelante, aveuglée, et l'entraîna aux abîmes farouches qui tourbillonnent par là-bas sous terre. On eut beau la chercher avec la gaffe, introuvable elle fut--et bien perdue. Des jours, des ans passèrent. A Beaucaire, personne, hélas! ne pensait plus à elle, lorsqu'un matin, au bout de sept années, on la vit qui rentrait, toute tranquille, dans sa maison, son paquet sur la tête, comme si du lavoir, à l'habitude, elle s'en retournait: seulement un peu pâle. Tous ses gens aussitôt la reconnurent et chacun s'écria: «Mais d'où sors-tu?» Elle, se passant la main sur le front, répondit: «Voyez, cela me semble un songe... «Mais qu'il vous plaise de le croire ou non, «je sors du Rhône. En lavant ma lessive «mon battoir est tombé et, pour l'avoir, «dans un bas-fond terrible j'ai glissé... «Et je me sentais embrassée sous l'eau «par un fantôme, un spectre, qui m'a prise «ainsi qu'un jeune homme qui ferait un rapt... «Le coeur m'avait failli et, revenue à moi, «dans une grotte vaste et pleine de fraîcheur «et éclairée d'une lueur aqueuse, «avec le Drac je me suis vue, seulette. «D'une jeune fille à demi noyée «il avait eu un fils--et de son petit Drac, «moi, pour nourrice, il m'a gardée sept ans.[1]»
LII
L'Anglore, le lendemain de ces contes qui s'évanouissaient aux rayons du soleil, n'y pensait plus et, dans les délaissées[2] du Malatra, vive comme un perdreau, courait, son crible en main, se mettre à l'oeuvre. C'était au fort de l'été: sur les ormes, les peupliers et les trembles blanchâtres de ces bords solitaires, les cigales chantaient... Mais elle ne craignait rien, car, au reflet du grand soleil qui frappe sur l'arène, elle voyait bien mieux, disait-elle, briller les paillettes. Ce qui autrement lui pesait, c'était, les nuits, quand dans l'étroite hutte il fallait coucher, toute la marmaille, à terre, épars, sur un amas de feuilles. Or, une de ces nuits de chaleur lourde où l'on étouffe sous les tuiles, elle s'était levée en chemise à la lune pour aller prendre un peu le frais dehors. La lune dans son plein la regardait, toute mince, descendre vers la rive et les pieds nus, dans le profond silence de la nature immense et endormie, laissant ouïr le ronflement du Rhône. Les vers luisants éclairaient parmi l'herbe; les rossignols perdus au lointain se répondaient, amoureux, dans les _aubes_[3]; et le clapotis de l'onde coureuse s'entendait rire. A terre la petite laissa d'un coup tomber sa chemisette et dans le Rhône, ardente et tressaillie, lentement elle entra, penchée, croisant les mains sur le frémissement de ses deux seins de vierge. Au premier frisson, avec un soupir elle fit halte un moment, hésitante, et de côté et d'autre tourna, tout émue, les yeux autour d'elle dans l'obscurité où elle croyait toujours qu'entre les arbres quelqu'un, dévêtue, l'épiât de loin. Puis peu à peu, dans l'eau moelleuse du courant elle allait encore, vivement éclairée par les rayons de la lune baisant sa nuque fine, sa jeune chair d'ambre, ses bras potelés, ses reins bien râblés, et ses petits seins harmonieux, fermes, qui se blottissaient comme deux tourterelles dans la diffusion de sa chevelure. Le moindre bruit,--soit un poisson qui fit un ricochet sur l'eau pour saisir une mouche, le gargouillis d'un tourbillon qui ingurgite, le cri aigu d'une chauve-souris, une feuille battue par l'aile d'une insecte,-- lui tournait le coeur comme une jonchée[4].
LIII
Et de descendre. Mais jusqu'à la ceinture, et puis plus haut, tout aise de se sentir vêtue par le manteau fastueux du torrent, elle ne pensa plus qu'au bonheur de son être mêlé, confondu avec le grand Rhône. Le sable sous ses pieds était si doux! Une impression moite, une fraîcheur tiède l'enveloppait d'un charme halitueux. A fleur de peau, à fleur de carnation, mignardement les ondes tournoyantes lui faisaient des baisers, des chatouillis, en murmurant de suaves paroles qui lui donnaient des spasmes de plaisir... Quand tout à coup, dans l'eau mobile et transparente au clair de lune, là-bas au fond, étendu sur la mousse d'un lit d'émeraude, que va-t-elle voir? un beau jouvenceau qui lui souriait. Roulé comme un dieu, blanc comme l'ivoire, il ondulait dans l'onde et sa main effilée tenait une fleur, fleur de «jonc fleuri», qu'il présentait à la fillette nue. Et de ses lèvres tremblantes et pâles sortaient des mots d'amour mystérieux, dans l'eau se perdant incompréhensibles. Avec ses yeux félins, fascinateurs, il la faisait venir, craintive, stupéfaite, et haletante de désir, à l'endroit où crient merci le corps et l'âme. Ensorcelée par l'émoi dans le fleuve et par une plaisance étrange, elle était là, pauvrette, comme celui qui songe et auquel, effaré par quelque peur confuse, s'il veut courir, cela est impossible. Et sitôt qu'elle ouvrait les yeux vers le lutin qui, entouré de sa lueur laiteuse, semblait l'attendre en ses bras souples, un frissonnement d'amour spontané la jetait en langueur sous la voûte du ciel et la faisait doucement défaillir.
LIV
De l'amour naissant ô bonheur suprême! O paradis de l'âme à foi naïve! A un moment où le branle du fleuve la soulevait et palpait tout entière, à la renverse, les cheveux flottants et les yeux clos par la crainte de voir saillir sur l'eau les pointes de sa gorge, soudain, comme l'éclair, elle se sent, autour des hanches, une approche, un délice qui l'a frôlée d'une fraîche caresse. Aïe! elle se dresse d'un sursaut, d'un tour de main rejette ses cheveux ruisselants et voit, fuyant dans la masse liquide, une ombre vague, serpentine et blanche, qui disparaît. C'était le Drac. Instruite de ses façons d'agir, l'Anglore, elle, le reconnut fort bien, ayant à son giron trouvé à l'instant une ombelle rose de jonc fleuri. Pourtant, malgré son trouble, elle prit, tout heureuse et pleine de son rêve, la fleur qui nageait et retourna au lit. Mais à âme qui vive, ce qu'elle avait cru voir, elle se garda bien, mignonne, de le dire, jalouse vraiment, autant qu'une chatte, de sa vision trop tôt évanouie. Ah! que de fois la jeune fille, cet été, dans ses langueurs de nuitée chaude, aux lunaisons si claires de septembre, revint au délicieux appât de sa rencontre! Mais elle remarqua une chose: à la «mouille» chaque fois qu'en entrant elle s'était signée, ainsi qu'étant petite elle faisait toujours, au cours fougueux de l'eau mystérieuse en vain livrait-elle son corps virginal: dans ces nuits-là, le beau génie du Rhône à la baignade,--pauvre petite, attends, attends toujours!--lui faussait compagnie.
CHANT SEPTIÈME
LA FONTAINE DE TOURNE
LV
Où étions-nous? Le train de Condrieu, au fil de l'onde, entrait dans l'archipel du Malatra, plein de verdure et d'arbres, quand, toute souriante, sur la rive leur apparut, comme il s'est dit, l'Anglore. --«Arrêt!» s'est écrié le grand patron des barques étendant les bras transversalement. On jette l'amarre en terre; la fillette la noue à un vieux tronc; l'ami Jean Roche détache la nacelle aussitôt, et:--«La belle, allons, dit-il, dedans! Tu ne pèses pas lourd...» Et, doucement, la prenant par la taille il la hisse, houp là là! dans le bateau. Chacun vient lui toucher les _cinq sardines_[1], chacun lui fait:--«Eh bien, que dit l'Anglore?» --«Je dis tout bien de vous.»--«Et la cueillette, y en a-t-il?»--«Pas trop, dans les sablons... Mais toujours comme ça, on est content!» Le câble démarré, ils vont prendre en dehors le gros pilote du pont, et en aval! Or, tout ravigoté de railler avec elle, car à la proue s'était assise la petite, Jean Roche dit: «Sainte qui chante[2]! si tu n'étais pas plus sensée que moi, Anglore, ce qu'on ferait, sais-tu?»--«Pas encore, dis...» --«Eh bien, demain soir, dans Beaucaire, nous irions voir les comédies ensemble; en couple, sur le Pré, bras dessus bras dessous, vers les bohémiennes qui font l'horoscope nous nous ferions dire la bonne fortune; nous trôlerions par toutes les baraques; et je t'achèterais un bel anneau...»--«De verre!» --«Non, pas de verre: d'or. Et, fin de foire, je te ramènerais pour femme à Saint-Maurice.» --«Ho! fit en plaisantant la jeune fille, pour demeurer tout l'an là-haut seulette avec des gens dont le jargon fait rire?» --«Ah! que nos rigaudons, va, sont charmants pour danser ensemble sur les chènevottes...» --«Jean Roche, non; et tiens, veux-tu que je te dise, moi, mon franc _valentin_[3]? Tu es un bon garçon, tu es gros et gaillard, oui (comme dit mon père), tu es un riverain de première volée... Mais il en est un qui t'a devancé, mon brave! un qui dans les gouffres, qui dans les abîmes, dans les tourbillons, les bas-fonds, les mouilles, t'enfoncerait, te noierait, malheureux, s'il te prenait à pêcher dans sa lone.» Et d'un beau rire éclata la fillette: pour happer le poisson, telle une mouette plonge et fait rejaillir l'eau.
LVI
Pendant que l'autre, penaud, boude en silence, voici que, de la tente où il dormait, le prince Guilhem d'Orange, pimpant et radieux, sort, en tenant à la main droite un brin de jonc fleuri qu'il a cueilli sur la lone, de l'autre côté de la barque, et chantonnant, tout somnolent encore, à demi-voix, la chanson de Venise:
_Sur mon bateau qui file Viens, je t'enlève au frais: Car, prince de Hollande, Je n'ai peur de personne._
--«Tiens, ne serait-ce pas celui-là?» fit Jean Roche en la quittant pour courir au timon, vers l'autre bout--où Maître Apian criait: --«Tu lui fais le conte de la Barbe-Bleue, dis, garnement, ou de la Mélusine, à cette bachelette?» Mais l'Anglore, dès qu'elle a vu le prince aux blonds cheveux, était soudain devenue pâle: le sang lui tourna si fort dans les veines qu'elle faillit tomber en pâmoison. --«C'est lui! c'est lui!» cria-t-elle affolée, en s'agrippant à reculons aux courbes; et, tel qu'un dieu, la pauvrette était là qui l'admirait, amoureuse et craintive, ainsi qu'une fauvette fascinée qui, au regard d'une couleuvre, irrésistiblement est obligée de choir. Mais, l'esprit et le coeur émerveillés, en souriant d'une façon courtoise Guilhem lui a dit:--«Je te reconnais, ô fleur de Rhône épanouie sur l'eau! Fleur de bonheur que j'entrevis en songe, petite fleur, sois-tu la bien trouvée!» Et elle répliqua, tout d'un coup enhardie: --«Drac, je te reconnais! car sous la lone je t'ai vu dans la main le bouquet que tu tiens. A ta barbette d'or, à ta peau blanche, à tes yeux glauques, ensorceleurs, perçants, je vois bien qui tu es.» Guilhem lui donne la fleur, et tous les deux, liés par le mystère, ont tressailli. Car les amours vont vite, une fois dans la nef qui les emporte, prédestinés, sur le flot.
LVII
Les arcades du Pont Saint-Esprit, prodigieuses, leur passent en triomphe sur la tête. Les bateliers, baissant le front, saluent saint Nicolas dans sa chapelle antique, démolie aujourd'hui, mais qui sauvegardait aux temps anciens «l'arcade marinière», dont l'ouverture était si dangereuse qu'on n'y compte plus les bateaux perdus. La Provence apparaît, car son entrée, c'est le Pont Saint-Esprit avec ses piles et ses vingt arcs superbes qui se courbent en guise de couronne sur le Rhône. C'est là la porte sainte, la porte triomphale de la terre d'amour. L'arbre d'olives, le grenadier, fier de sa floraison, et les millets aux grandes chevelures ornent déjà les côtes et les alluvions. La plaine s'élargit, les orées verdoient, dans la clarté le ciel s'emparadise, on aperçoit les Ubacs du Ventour[4]: le princillon d'Orange et la petite glaneuse d'or croient pénétrer d'emblée dans la bénédiction. Lui se délecte (ah! la boisson délicieuse et fraîche!) à boire dans cette jeunesse la vie à sa source toute bouillonnante et l'émerveillement de l'âme neuve qui sourit à tous les mirages et se livre toute à son illusion.
LVIII
Elle, enivrée par le philtre d'amour, dans ce beau seigneur qui la charme retrouve en plein le Drac, qui sous la vague, au blanc tremblement de la lune, l'a fascinée tant et tant de fois! Et quoi d'étonnant que lui, dieu du Rhône, se plaise à fréquenter, dans son caprice, avec les barques et les gens de rivière! Ne voit-on pas les bièvres[5], à fond de cale, venir dans les bateaux, quelquefois, se cacher, au point que, pour les mettre hors, il faut se battre! Patron Apian, le gros Toni et d'autres, vers les rochers de Donzère, là-haut, n'ont-ils pas vu le Drac, sous la forme d'un serpent ou dragon gros comme une bouteille, sortir du Rhône et entrer dans les blés en tordant les épis avec des ondes telles que le pilote, d'effroi, en eut fièvre et que son corps se couvrit d'élevures! Et ne l'a-t-on pas vu aussi, sur la lisière du Petit-Rhône, au temps de la moisson, en tapinois se glisser sous les jupes de quelque moissonneuse à demi endormie et, s'entortillant autour de sa taille, l'étreindre doucement de ses circonvolutions et lui téter le sein jusques à ce qu'il tombe assouvi de lait et de volupté!
LIX
Et tout cela, l'hallucinée le disait aux nochers qui, devant son transport, s'étaient rapprochés d'elle peu à peu ou qui de loin prêtaient l'oreille. --«Quand je te le disais, eh bien?» faisait l'Anglore à Jean Roche ébahi qui l'admirait, «quand je te le disais, badaud, qu'il était crâne plus que pas un riverain de ces côtes! Regarde-le, tout beau, qui ressemble à un prince!... N'est-ce pas, mon Drac, mon roi, mon enchanteur, que tu lui montreras, à ta petite amie, les endroits que tu hantes sous le Rhône, dans les sous-sols du palais de la Trouille et de celui du Grand-Prieur, en rive d'Arles, et de l'Ardèche les grottes, revêtues rien qu'avec des diamants et des dentelles? N'est-ce pas que tu vas me conduire à Mont-Dragon, ton grand château, où la nuit tu dragonnes, et dont nous voyons se cabrer les tours sur les rochers escarpés de la «cluse»? N'est-ce pas que nous irons voir sur le Gard le fameux pont que le diable y bâtit avec le lièvre qu'il y pétrifia[6]? N'est-ce pas que nous irons voir dans les terres vagues, sur le minuit, la flamme des Oulurgues qui vont pleurant et gémissant aux lieux où ils ont enfoui de l'or, car il leur pèse d'être morts soudain et sans confession et sans avoir décelé leur cachette?»
LX
Ainsi, dans le bleu l'Anglore en mots pressés, vrai moulinet qui se déroule, s'était exaltée avec l'oeil ardent et d'effarement le visage exsangue. Mais lui, Guilhem, ravi de la rencontre qui le soulève en plein pays magique[7]: --«Oui, répond-il avec son flegme de Hollande, je te mènerai partout, belle amie! De ma principauté morganatique d'Orange, tu seras la fabuleuse ondine, tu seras la fée Morgane!» Et, se moquant d'elle, les mariniers dirent: --«L'avez-vous entendue? Elle a perdu la carte... Pauvre! elle aura bu à la fontaine de Tourne qui fait virer la tête, comme on dit.» Mais l'Anglore, campée fièrement sur la tille, frappa du pied en ricanant, et sur l'équipage fixant son oeil fauve: --«N'en parlez que tout bas, savez-vous, mariniers? de cette fontaine, cria-t-elle brusque, car sur la roche, là, votre sort est écrit!» --«Notre sort? que dit-elle encore, la visionnaire?... Ce sera, paraît-il, aujourd'hui, son jour de lune,» murmura-t-on en groupe sur la barque.
LXI
Tranquillement, au fil de l'onde belle, les bateaux descendaient, longeant des îles. On était entre Mornas et Saint-Estève des Sorts (repaire d'écumeurs, ce coin-là: lorsqu'un enfant, dit-on, y vient au monde, pour l'éprouver, dans le Rhône on le jette; s'il en retourne, bon pour la marine ou la rapine[8], bref). Au défilé, muré par les remparts des forteresses d'où Montbrun fit jadis sauter la garnison[9] et où son nom terrible plane encore avec les vautours, de ruines en ruines, entraient les sept barques. Mais sur le plat-bord, telle qu'une sibylle, alors la vierge éleva son bras nu et, dans l'orgueil et dans l'enivrement de son rêve farouche, elle dit:--«La fontaine de Tourne est un oracle! Ceux qui l'ont vue, la fontaine de Tourne, me seront garants, si vous avez doute. L'eau y sort d'un rocher plein de vignes sauvages, de clématites, de buis et de figuiers, formant un réservoir qu'on nomme le Grand-Gourg. Sur la paroi du roc, en un encadrement qui regarde le Rhône, vous avez dans le haut, gravés depuis... qui sait les siècles? le Soleil et la Lune mauvaise--qui épient. Vers le milieu, un boeuf, que sous le ventre un scorpion va piquer, qu'un chien va mordre, et un serpent qui à ses pieds ondoie. Le taureau, lui, plus fort que tout, a tenu tête, lorsqu'un jeune homme avec manteau flottant, un fier jeune homme, coiffé du bonnet de liberté, lui plonge à la nuque sa dague et le tue. Au-dessus de la scène tragique un corbeau effrayant étend ses ailes... Devine-le qui pourra, ce mystère!»
LXII
Et elle promena, comme une possédée, sur les nautoniers ses yeux à la ronde. Puis continuant:--«Écoutez-moi, dit-elle; En cherchant mes paillettes, un jour, de mouille en mouille, j'avais pris et suivi le ravin de la source. Et une vieille sorcière du Bourg[10] m'accosta et me dit: «Regarde la gravure «qu'il y a sur ce roc! Les fées charmeuses «qui fréquentaient au temps jadis nos grottes, «elles-mêmes l'ont agencée, petite! «Le boeuf que tu vois là, le _Rouan_[11], qui travaille «au regard du soleil et de la lune, «au beau milieu, sais-tu qui cela représente? «L'antique batellerie du fleuve Rhône, «qu'attaquent de partout, que de partout assaillent «la malignité, le cahot de l'onde. «Le grand serpent qui se roule sous lui, «c'est le Drac, dieu de la rivière; «et celui qui égorge le taureau, «le dur jeune homme qui sur la tête porte «le bonnet rouge,--petite, souviens-toi «de ma prédiction,--c'est le destructeur «qui doit un jour tuer les mariniers, «le jour où pour jamais de la rivière «sera sorti le Drac qui en est le génie!»
LXIII
Les bateliers ne riaient plus, car sur les berges, de loin en loin il courait des rumeurs d'assez mauvais augure. Sur la barque les messieurs de Lyon parlaient déjà de gros bateaux à feu qui par machine, sans chevaux haleurs, sans câble ni traille, remonteraient contre eau.--«Allons donc! quelques sots pourraient croire à ces balivernes!» bramait Maître Apian, lorsque l'on causait de ces inventions. «Mais si ça pouvait être, que deviendraient tant d'hommes et tant d'hommes qui vivent du travail de la rivière, bateliers, charretiers, les aubergistes, les portefaix, les cordiers, tout un monde qui fait le grouillement, le brouhaha, la foule, l'animation et l'honneur du grand Rhône? Mais ne voyez-vous pas qu'il y aurait de quoi assommer, bougre! à coups de gaffe tous ces gueux d'exploiteurs du peuple, de perturbateurs et de philosophes!» Une appréhension pourtant, c'était visible, venait d'assombrir les visages; et ce n'est pas sans crainte que Jean Roche, embrouillé qu'il était par tant de choses troubles, examinait ce jouvenceau étrange qui, le matin d'avant, sur la penelle avait sauté, venant on ne sait d'où.
CHANT HUITIÈME
A HORIZON PERDU
LXIV
Le blond galant, sous la tente de toile, et l'Anglore avec lui, tout doucement s'étaient réfugiés pour avoir un peu d'ombre. La suggestion suave ou l'ensorcellement qui, au mirage de l'eau insidieuse, à la longue du temps l'avait saisie, la tenait bien, la fille du pilote; et avec ses yeux égrillards de perdreau où semblait toujours briller un caprice, avez son nez mutin, ses lèvres roses, ah! pour qu'elle donnât son mal au jeune prince, il n'en fallait pas tant, je vous assure! --«Mais à quoi donc, revenait-il encore, m'as-tu connu?»--La jeune hallucinée lui répondait:--«Je te l'ai dit, mon maître! La fleur de jonc fleuri[1] que tu m'offris, ne la tenais-tu pas en main, au fond des mouilles, quand je te vis, tout blanc, au clair de lune, me fascinant vers toi, me faisant signe et m'envoûtant de tes minauderies, tellement que je suis depuis lors ton esclave et que, si tu venais à me dire: «Je veux «que tu fuies avec moi au bout du monde, «sans jamais t'arrêter, bride abattue, «ainsi que ces fameux Chevaux Terrestres «qui, courant au galop perpétuellement, «font le tour de la Terre, débridés[2], «je partirais d'un vol!»--«Mais si, ma belle, je te disais que tu te méprends, que tu parles au fils du roi de Hollande?» soudain lui demanda Guilhem.--«Mon Drac,» l'Anglore riposta, «je dirais que tu te transfigures en toute forme qui t'est agréable, et que, si tu t'es mis Prince d'Orange (ainsi que tu le fais accroire à la barquée), c'est pour quelque lubie ou fantaisie folâtre qui passe ma compréhension... Mais je te connais, moi, de longue date et, mon beau Drac, à quoi bon te cacher? Va, je t'ai deviné rien qu'à ton air de prince, à ta charnure jeune et fraîche comme l'eau, au bleu clair de tes yeux et à ta barbe plus dorée et plus fine que la fleur d'iris jaune!»
LXV