Le Poème du Rhône, en XII chants. Texte Provençal et Traduction Française

Part 10

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--«Ainsi que vous disiez, prince, sur la rivière tout peut se voir: c'est l'ornière du monde, reprit le vieux patron. Tenez, le pape: tout habillé de blanc, et sa main droite qui nous bénissait hors de son carrosse... Ne l'avons-nous pas vu deux fois? Une, le pauvre! lorsque, enlevé de Rome et prisonnier, on l'emmenait par là-haut à Paris et qu'ensuite, de chagrin et de fatigue, il vint mourir en chemin à Valence; l'autre, quand Bonaparte pour son sacre l'envoya prendre et que, de bon gré ou de force, il lui fallut marcher derechef... Bonaparte! Oh! cet insatiable de conquêtes qui, nous enveloppant à sa fortune, nous avait fait si loin tendre la guêtre et si longtemps déchirer la cartouche, lui qui avait lancé, d'arrache-pied, tant de conscriptions aux tueries que les nations disaient: «Faut que les vaches, «dans le pays de France, fassent des hommes!» Eh bien! le croirez-vous, que sur la rive du Rhône, là où luit la route, lui, ce grand homme, ce foudre de guerre, à la défaite, nous l'avons vu conduire comme un patient, désemparé, tout veule! On l'emmenait au loin, à l'île d'Elbe... Le général Bertrand était, dans la voiture, assis à son côté: la joue blafarde, un foulard jaune à l'entour de ses tempes, lui, l'empereur hier de tant de peuples, aujourd'hui renié des siens, de ses ministres, de tous ses matadors qui l'encensaient, descendait au galop... Je m'en souviens!

XXXVII

Il y avait des femmes,--allons, des malheureuses,-- qui, leurs enfants étant morts au service, du chemin lui criaient: «Mangeur de monde! «rends-moi mon fils!» Dans les villages, les paysans, pressant aux doigts, terribles, un écu de cinq francs pour le connaître, le poing en l'air, braillaient ainsi: «Au Rhône «le _châtaignier!_ le _tondu!_[7]» Misérables! cela faisait frémir... Mais dans son infortune, atterré, silencieux, tel qu'un Ecce-Homo, lui regardait là-bas, comme insensible, le Rhône qui allait se perdre dans la mer. A un relais de poste, au changement de chevaux qui a lieu, les cheveux hérissés, le couteau à la main, une hôtelière saignant une volaille sur sa porte proféra ce cri: «Ha! le sacré monstre, «si je le tenais là! En pleine gorge «pussé-je ainsi lui planter mon couteau!» L'empereur, d'elle inconnu, s'avance d'elle: «Que vous a-t-il donc fait? dit-il.--«J'avais deux fils,» répond la mère en deuil qui se courrouce, «deux beaux garçons, taillés comme deux tours! «Il me les fit périr dans ses batailles.» --«Leurs noms ne périront pas dans les astres!» Napoléon lui dit avec tristesse; «Et que ne suis-je, moi, tombé comme eux! «car ils sont morts pour la patrie au champ de gloire.» --«Mais vous, qui êtes-vous?»--«Moi? je suis l'empereur.» Aïe! bonne femme! (je vous demande, prince!) A genoux à ses pieds, aussitôt, éperdue, la pauvre mère lui baisa les mains, lui demandant pardon, et toute en larmes.»--

XXXVIII

Et Maître Apian s'interrompant:--«Empire!» s'écria-t-il soudain en s'essuyant les cils, le chapeau à la main. «Ah! en fait d'homme, allez, pour trouver son second de cette frappe, on pourrait bien courir!»--«Prenez garde, les mousses!» hèlent les radeliers d'un train de bois qui va flottant par le milieu du Rhône. --«Et d'où vient le radeau, fainéants?»--«De l'Isère.» --«Vous avez là un flottage fameux!» --«Oui, pour vingt mille francs.»--«Bois de marine?» --«C'est pour Toulon... Regardez quels troncs d'arbres! Mais il fallait les voir, en haut de la montagne, lorsqu'ils bondissaient aux couloirs des pentes, avant que d'être reliés par les harts! Nous avons des sapins, là, des hêtres, des rouvres, qui ont peut-être deux cents ans, sans trop dire... Cela vient du Vercors, des Terres-Froides et des futaies de la Grande-Chartreuse, du tonnerre de Dieu!»--«De belles pièces... Mais n'allez pas heurter contre les piles du Pont-Saint-Esprit!»--«Il y en aurait pour tous, car il n'est pas dit que le pont ne saute... A la barre! à la barre!»--«Adieu, les Allobroges!» --«Adieu, les goinfres!»

XXXIX

Mais devers la proue se sont retrouvés Jean Roche et le prince: --«Savez-vous? il faudra que vous payiez sa foire à la petite Anglore, ce voyage...» --«Vraiment? tu crois qu'elle vienne à Beaucaire?» --«Parbleu! chez les marchands il faut bien qu'elle vienne vendre sa cueillette de paillettes d'or.» --«Voguons toujours! de la grande Nature qui depuis Lyon nous fascine, ce m'est un charme de saluer en elle la prime fleur, la reine naturelle.» --«A mesure, seigneur, que devers sa présence nous dévalons, de lone en lone[8], vous allez voir le fleuve rélargir ses rives et les amours y faire leurs plongeons. Laissez passer le Cengle avec sa tour maudite que vous voyez pencher, là-bas, depuis qu'aux Huguenots certaines nonnes ouvrirent une fois leurs grilles; puis Charmes, et Beauchastel, où le Rhône, affouillé par l'Eyrieu, a tant de profondeur; et Pierregourde, et Saint-Laurent-du-Pape, et au loin les Cévennes... De la Voulte nous franchirons tantôt les îles verdoyantes, hantées par les castors et par les loutres, et celle aussi qu'on nomme _Pren-té-garde!_... Puis nous verrons Cruas, Rochemaure la Noire, et nous jetons l'amarre au port d'Ancone.»

XL

Au port d'Ancone, à peine ont-ils mangé l'anchois qu'on charge de nouveau, vlan sur le tas... Mais que cela sent bon! sur le Caburle ils ont embarqué vingt sacs de violettes qu'on portera aussi à Beaucaire: récolte qui s'est faite au Mézenc et à Sainte-Eulalie ou soit vers le Grand-Serre ou la Val-Drôme. De cette sécherie de la fleur au col tors le Rhône tout entier aussitôt se parfume. Au lit du Rhône semé d'îles le soleil jette ses rayonnances tièdes, sur les tourbillons qui tournoient brillants et l'un dans l'autre en bouillonnant se perdent, et sur les bosquets d'où sortent les _aubes_[9], avec leurs troncs à haute tige, blancs, ronds et polis, comme on dirait les cuisses de quelque nymphe ou déesse géante. Des _ségonaux_[10] verdoient les oseraies; dans les cannaies, nombre de rousseroles[11] poussent leur cri strident. Aux falaises lointaines ou qui, taillant la rive, se rapprochent, les vautours fauves décrivent de grands cercles ou planent les faucons sur les hauteurs. Entre les bords amuïs, solitaires, pacifique descend la longue flotte, et autour d'elle s'épand la vue si loin et tellement est vaste le silence qu'elle semble être à mille lieues du monde.

XLI

Nappe d'acier, les eaux longues et mornes amènent le sommeil, presque l'ivresse. De la barque majeure sous la tente le prince fait la sieste. Oh! belle vie! Couché dans sa mante à rayures rouges où est brodé le Cor d'argent d'Orange, et l'oeil mi-clos, il voit dans l'azur des lagunes se mirer les hauts peupliers qui vont fuyant avec les frênes, les osiers, les digues empierrées, les palées, les javeaux. Ensommeillé, tout en glissant sur l'onde, il aperçoit là-haut, qui passent à la file, les châteaux couleur d'or et les tourelles, mémoratifs des époques lointaines, de leurs légendes féeriques, merveilleuses! Et il sent le bonheur infini d'être libre des vanités, des inepties de l'existence. Un doux rêve d'amour l'envahit: il songe à l'Ève inconnue qui l'attend quelque part, le coeur en fleur, seulette. Elle aura foi peut-être en sa parole, s'il lui fait un jour son aveu. Et il tressaille de jumeler le nonchaloir de sa jeunesse au renouveau de la belle ingénue et de se perdre au bocage avec elle, avec elle buvant l'oubli de tout le reste.

XLII

Les sons d'une musique tout à coup sur l'autre barque là derrière s'élèvent; et voici que des voix harmonieuses, claires, font délecter l'amplitude du fleuve. Les Vénitiennes, on eût dit trois Sirènes, chantaient allègrement cette chanson jolie:

_Sur le bord de la mer, En se lavant les pieds, A la belle Norine Échappa son anneau.

En mer un pêcheur passe Qui va dans sa nacelle Et de tout côté fouille Pour emplir son sachet.

--«Pêcheur à barbe blonde, Un beau florin pour toi, Si dans l'onde tu pêches Mon petit anneau d'or.»

Dans la mer il se jette, Le pêcheur enflammé: --«Voilà, belle Norine, L'anneau tombé par vous.»

Elle délie sa bourse: --«Voici ton payement.» --«Un baiser sur les lèvres, Rien autre je ne veux.»

--«De jour nul ne se baise, Car nous verrait quelqu'un.» --«De nuit sous la tonnelle Nul ne nous connaîtra.»

--«Mais la lune illumine Là-haut dans le ciel grand.» --«Dans le bocage ombreux Mes bras te cacheront.»

--«De mon corset la rose Va changer de couleur.» --«Au rosier piquons-nous, Avant que la fleur tombe.»

--«Laisse-moi donc, pêcheur! J'ai peur de mon mari.» --«Moi je ne le crains guère, Si méchant serait-il!

Sur mon bateau qui file, Viens, je t'enlève au frais, Car, prince de Hollande, Je n'ai peur de personne.»_

--«Oh! la fière chanson! belle Venise!» va murmurant le prince dans le rêve de son demi-sommeil, «ô barcarolles qui montent des _Piazzette_ à la vesprée, du Grand-Canal silencieux et du Lido, oh! bercez-moi dans ma béatitude! Et plus de lourds pensers, car la sagesse, c'est se laisser emporter sur l'eau folle à la grâce de Dieu, comme le cygne, en repliant la tête sous son aile.» Les dames vénitiennes, point naïves, savent déjà qu'un prince vogue en leur compagnie, et elles tendent leurs rets dans l'onde bleue avec la chanson du roi de Hollande. Mais, fin poisson qu'il est, nous verrons bien si, fasciné par elles, il va, tête première, sombrer dans le filet ou passer par les mailles.

CHANT CINQUIÈME

L'ANGLORE

XLIII

Pendant que le Caburle ainsi dévale, croisant de loin en loin quelque autre file dont l'équipage en marche remonte le courant du Rhône, à la vue passent vallées et puys: le Roubion, dans les terres, baignant Montélimar; après, les contreforts de la grande église arc-boutée là-haut sur le roc de Viviers; vers l'autre rive le gouffre de Gournier--où, quand vient la Noël, une fois par an, s'entendent les cloches, au coup de minuit, du couvent de nonnes qui au temps passé y fut englouti. Avec l'ancien château qui était vis-à-vis, par un souterrain creusé sous le fleuve, elles communiquaient, dit-on...--«Alerte! alerte!» Le timonier soudain virant au gouvernail, ils ont raclé sur l'écueil de Malmouche. Rapide, la remorque vient d'entrer dans la cluse[1] étroite et redoutable de Donzère. Au passage, farouches, de côté les épient les Trois Donzelles transformées en rochers[2]. Elles attendaient là, toutes les trois debout, leurs chevaliers partis pour Terre Sainte: en regardant venir le long de l'eau, la langueur de l'attente est si mauvaise! elles finirent par s'y pétrifier. Ils dépassent le Bourg où le diacre Andéol exorcisa le dieu Mithra; ils découvrent le mont Ventour qui protubère au loin, plus loin encore le Mézenc des Cévennes, là-bas enfin les arches magnifiques du Pont Saint-Esprit, bâti par miracle; et, perdus dans les arbres, les voilà qui abordent au Malatra, confluent de l'Ardèche, où ils vont, pour parer aux grèves dangereuses, embarquer l'homme de la mue[3].

XLIV

--«La voilà! la voilà!» cria-t-on dans les barques. Le poing sur la hanche, au bord du grand Rhône, et dans ses belles hardes du dimanche, et à la main son cabas de jonc fin, elle, l'Anglore, attendait souriante. Car avec ces nochers des équipages elle s'était rendue peu à peu familière, folichonnant, badinant avec eux. Et sur la berge, depuis qu'elle était née, elle venait voir arriver les sisselandes[4], légères, fendant l'eau à la descise[5], chargées de châtaignes ou d'autre provende, et sous la toile blanche de leur bâche recouvrant les monceaux de marchandises. Et les mariniers des barques ventrues, en la voyant bayer le long du fleuve, de loin, dans son tablier qu'elle tendait, lui jetaient quelquefois des pommes rouges ou des poires vertes à la gribouillette. Ils la connaissaient tous, eux, cette Anglore, comme ils l'avaient nommée par moquerie, attendu que toujours sur les graviers elle se traînait nue sous les rayons du grand soleil, comme un petit lézard[6]. Puis elle avait grandi, s'était faite arrogante et même assez jolie. Elle n'était que brune, mais une brune claire, ou, pour mieux dire, le reflet du soleil l'avait dorée; et des yeux de perdrix, où difficilement on pouvait deviner s'ils riaient enfantins ou d'allégresse folle ou bien par gausserie.

XLV

A genoux ou debout dans les délaissées de l'eau, sur le rivage, tout le jour, assidue, avec son petit crible de fer elle sassait, entremêlées au sable et aux graviers, les paillettes d'or que, ténues et rares, l'Ardèche charriait après les pluies. Lavées et relavées, les paillettes légères de là s'attachaient, luisantes, à la laine d'une peau de mouton; et bien contente, la pauvre, de gagner à cela sa piécette de douze ou quinze sous, un jour dans l'autre. De ses petites soeurs et de ses frères la nichée, foulant nu-pieds l'arène morte, un ici, l'autre là, dans la rivière allaient ramasser du sable à son crible. La mère à la maison faisait la soupe ou ravaudait en leur braillant sans cesse: «Qui leur tiendrait des hardes, à ces fripeurs!» Le gros Toni, son homme, était pilote. Au Pont Saint-Esprit, où il faut connaître les gouffres et courants pour ne point se briser aux éperons des contreforts perfides, il passait les bateaux à la descente. Ils provenaient d'Aramon. Dans le Rhône remontés pour la pêche des aloses, en ce coin perdu ils s'étaient fixés, pendant la marmite en une cahute bâtie à pierre sèche au haut d'une éminence, par précaution des crues et coups d'Ardèche; car il ne faut pas rire avec cette coquine de rivière rageuse, quand elle prend l'élan, gonflée par les pluies, et qu'elle fait croître le Rhône de vingt palmes!

XLVI

Donc l'Anglore, soit en cheveux, soit sur la tête un fichu rouge, les marins de Condrieu et d'Andancette la retrouvaient chaque fois au passage; si bien que, lors de la descise, dès qu'ils avaient franchi les Trois Donzelles et traversé les îles Margeries et aperçu le roc de Pierrelate: --«Allons, disaient-ils joyeux, nous allons bientôt voir au Malatra papillonner l'Anglore!» Cela seul les émoustillait plus qu'un bon coup de vin bu à la gourde. Et dès l'apercevoir, active à son travail, agitant son crible en pleine lumière, la jupe retroussée à moitié cuisse et le corsage ouvert comme une rose d'églantier qui boit le soleil: --«Ohé! lui criaient-ils en faisant signe, n'a-t-elle pas encore fait fortune, l'Anglore?» --«Aïe! pauvrette, répondait la petite, ils n'en jettent pas tant, d'or, dans l'Ardèche, ces gueux de Cévennols[7]. Vous savez le proverbe? Un orpailleur, un pêcheur, un chasseur...»-- «Tous geigneurs!»--«C'est cela. Mais vous passez bien vite?» --«Le Rhône est fier[8] et il n'a point d'arrêt, belle jeunesse! Mais, à la remonte, quand les chevaux tireront la cordelle, à notre retour du pays d'Argence, nous amarrerons aux troncs de la rive et nous t'apporterons des dattes... Où est ton père?» --«Au Grand-Malatra, où il vous attend... Bon voyage aux marins!»--«Adieu, mignonne!»

XLVII

Il en était bien un qui, sur la tille, toujours le beau dernier de l'équipage, saluait la fillette encore un coup avec quelques baisers à la volée. C'était un vigoureux garçon de Saint-Maurice qui, sur le cou, sans aide aucune, aurait chargé tout seul un tonneau plein de six _barraux_[9]. Son nom était Jean Roche: beau mâle brun, de cette forte race de riverains des eaux du Dauphiné qui, sur les rives et graviers du fleuve, entre le Royaume et l'Empire, gouvernent les radeaux et savoyardes[10]. Au moment du départ, sa mère, chaque fois, lui disait:--«Mon enfant, le coeur me crève de te voir dévaler avec ces barques qui, la moitié du temps, reviennent effondrées ou qui, désemparées, là-bas demeurent. De sept garçons, desquels tu es le moindre, car tous étaient, vois-tu, des blocs d'homme superbes, il ne me reste plus que toi. Les filles pâles du plat pays, là-bas dans la Provence, me les ont tous gardés, l'un après l'autre. Pour une belle hôtesse qu'il prit veuve, l'aîné s'est établi comme aubergiste; le cadet, au bout du Rhône, à l'embouchure, s'est fait sondeur, à ce que l'on m'a dit; deux, mariés avec des Arlésiennes, vivent en brocantant, je ne sais comme; et deux en Avignon ont pris attache pour être portefaix. Et avec une troupe de garçons comme j'eus, à mes vieux jours, si tu cours, toi aussi, à la dérive, me voilà exposée à rester seule!» --«Mère, disait Jean Roche, les fillettes qui sur la chevelure portent le velours d'Arles, ni les jolies luronnes de l'Ouvèze, non plus que les rieuses de la Sorgue avec leurs blanches coiffes de piqué dont les deux brides flottent au mistral, ne me feront jamais, soyez tranquille, oublier nos filles aux chairs rebondies avec leurs belles joues vermeilles de santé.» --«Et qui sont réservées, ha! ajoutait la vieille, et parfaites en tout: sachant garder les dindes, tout en filant leur quenouillée de chanvre, traire les chèvres et battre le bon beurre ou tricoter les fleurs de la dentelle... Tiens, sans aller plus loin, comme la fille du Charmetan, qui est une gaillarde: à la fin de ses gens, mon gars, pour dot elle aura de la vigne, et des prés et des champs, tout ça clair et liquide, m'entends-tu?»--«Oui, mère.»

XLVIII

Et ceci et le reste. A chaque départie c'était la même aubade. Mais Jean Roche, sitôt monté sur le plancher des barques, sitôt lancé sur le courant du fleuve, lancé au large vers la Provence claire, adieu les grosses filles du Péage, de Serrières, d'Ampuis, ou de Glun ou de Serves! En respirant l'air libre du Rhône, lorsque les camarades et lui se voyaient les maîtres absolus du royaume liquide, de cet empire du Maëstral rude qui en longueur s'épand au milieu des collines, de vent en vent, de soleil en soleil, d'un orgueil extrême ils devenaient ivres et se croyaient invincibles au monde. A eux le moût exquis de l'Ermitage et le vin chaud de la Côte-Rôtie dont, en chemin, vive le chalumeau! ils perçaient toujours quelque pièce. A eux les potées chavirant de viande, avec les tranches de boeuf à l'étuvée que le laurier parfume dans la cloche de fonte! Et les faisans de l'île Piboulette et les poulardes là-bas de Roquemaure, nourries à profusion par le mil à balais; et les lapins de Châteauneuf du Pape dont le vin de la Nerthe rehausse la saveur! A eux les embrassées des maritornes, dans la sombreur, au pied des peupliers blancs, lorsque aux grandes auberges de la rive ils accostaient le soir pour la couchée! Et ils n'avaient point tort, les cris de gouvernance qui, entre les deux digues, continuellement s'entendaient retentir: Royaume! Empire! Les Condrillots, patrons de la rivière, étaient vraiment des rois, des conquérants. Vers la Provence, terre de promission où le Rhône en son amplitude embrasse le delta immense de Camargue, vers la Provence où l'olive foisonne sur les penchants de toutes les côtières, vers le pays où s'ébat la Tarasque, où au soleil, le jour, danse la Vieille[11], où, la nuit, est le ciel resplendissant d'étoiles, eux, les porteurs de l'abondance, descendaient, bienvenus de tous.

XLIX

Sitôt qu'apparaissait en amont le convoi des sisselandes, sapines et penelles, encâblées à la queue l'une de l'autre, avec les Condrillots droits sur la poupe qui, bras levés, d'accord, poussant le gouvernail, dans l'azur ensuite le lâchaient ensemble, les gens de terre leur criaient du rivage: «Mange-cabris! Culs-de-peau! Nez de beurre!» Et les colosses bonasses:--«Mange-anchois!» répondaient-ils en clameur prolongée, «marche donc! As-tu peur que la terre te manque?» Et tout le long l'antique gouaillerie retentissait dans le parler des peuples; et tout le long, sur les talus de pierre des petits ports qui bordent la grande eau, pour voir, hiver, été, venaient les filles, leur assiette à la main ou de leur bas maniant le tricot, la tête alerte. Tout en glissant aussi sur l'onde lisse, les Condrillots alors se rengorgeaient et des bateaux leur criaient souriants: --«Allons, les filles, voulez-vous bien venir avec nous autres à Arles?»--«Nous ne sommes pas prêtes; une autre fois!» Et les barques filaient, au clapotis des flots, entre les îles. Et le pilote à peine, debout sur le tillac, les yeux ouverts et fixes en avant, pour éviter les durillons de roche, de loin en loin tournait un peu la barre.

CHANT SIXIÈME

LE DRAC

L

Oh! l'attraction du liquide élément, quand jaillit dans les veines le sang neuf! de l'eau qui rit et gazouille enjouée parmi les galets, avec les ablettes qui en sautant prennent les demoiselles et les moustiques des touffes d'herbe verte! de l'eau jolie et cruelle et perfide, qui charme et qui fascine l'innocence en lui faisant reluire les frissons de son miroir!--«Petits,» à la veillée, parlait ainsi, de fois à autre, la mère à ses enfants, à l'Anglore, «petits! vers les bleus de l'eau calme ou les abîmes qui tourbillonnent noirs, de vous guéer jamais gardez-vous bien! Je l'ai toujours entendu dire: sous le Rhône (aïe! beaux mignons, si vous y perdiez pied!), en des profondeurs qui sont inconnues, fréquente, depuis que le monde est monde, un farfadet nommé le Drac. Superbe et svelte ainsi qu'une lamproie, il se tortille dans l'entonnoir des tourbillons où, blanc, il vous transperce de ses deux yeux glauques. Ses cheveux longs, verdâtres, floches comme de l'algue, lui flottent sur la tête au mouvement de l'onde. Il a les doigts, dit-on, et les orteils palmés, comme un flamant de la Camargue, et deux nageoires derrière le dos, transparentes comme deux dentelles bleues. Les yeux à moitié clos, nu comme un ver, il en est qui l'ont vu, au fond d'un gouffre, nonchalamment couché au soleil sur le sable, humant comme un lézard la réverbération, avec la tête renversée sur le coude. Errant sous l'eau avec la lune, d'autres l'ont entrevu, dans les flaques tranquilles, qui à la dérobée tirait les fleurs d'iris ou de nénuphar. Mais, puis le plus fort, enfants, écoutez...

LI