Part 26
Eh bien, toute sa science, il la met sous ses pieds. Il l'ajourne et la subordonne. Il se refait enfant, s'adresse _aux sens_ d'abord; après viendra le jugement. Il sait être grossier. Il présente à l'enfant, lui fait voir et toucher les choses. D'abord le réel et le fait, l'exemple et la règle plus tard.
Présenter ces exemples, ces actes, ces objets, dans l'ordre heureux, facile, qu'indique la nature. Ne pas l'intervertir, si bien que chacun d'eux prépare la voie pour avancer plus loin.
Mais le maître, un maître quelconque, saura-t-il trouver l'ordre? Pour y aider, il donne une encyclopédie d'images, un livre de gravures bien ordonnées qui puissent et diriger le maître et charmer, captiver l'enfant: _Orbis pictus sensualium_, 1658.
L'éducation _intuitive_ est créée. Ce grand savant a déjà le génie naïf et réalisateur des Basedow, des Pestalozzi. Il dit les mots profonds qui les ont faits peut-être. En voici un: «Le maître doit semer des semences, et non des plantes toutes faites, des arbres tout venus.» Il doit se bien garder d'ingérer à l'enfant, par masses, un gros système qui étouffe et ne nourrit pas, mais délicatement lui insinuer les germes qui, dans sa chaleur et sa vie, vont gonfler, grandir, fleurir.
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La paix de Westphalie, la paix des Pyrénées, étaient venues trop tard. On avait trop souffert. L'esprit en restait affaissé. Cela seul fait comprendre l'étonnant, le honteux succès de l'éducation mécanique, de l'enseignement bâtard et puéril d'_elegantia latinæ_ que donnèrent les Jésuites, et que la cour, la bourgeoisie acceptèrent si avidement. J'ai décrit (je crois dans ma _Fronde_) l'organisation singulière du collège de Louis-le-Grand, pour quatre cents petits seigneurs, ayant (outre les maîtres) quatre cents bons _amis_, jeunes Jésuites, qui tendrement berçaient, gâtaient, mollement punissaient ces mignons.
Il est déplorable de voir des protestants et des libres penseurs (Bacon, Ranke, Sismondi, Auguste Comte, etc.) louer les Jésuites comme maîtres, excellents latinistes. Ils ont donc une connaissance bien légère de l'Antiquité. Ils n'ont évidemment jamais lu, ni connu les vrais, les grands savants du seizième siècle. Dans les mains des Jésuites tout devint faible et faux. Ces langues mâles et fières, que sont-elles dans leurs collèges? Combien molles et féminisées? Leur règne d'humanistes peut s'appeler, au vrai, l'avènement de la platitude.
Jamais, jamais le Diable ne fait l'oeuvre de Dieu. Il en fait des contrefaçons ignobles et des caricatures.
Le fruit jésuite, issu de l'Italie pourrie, de la grotesque idylle de Tircis et de Corydon, empoisonna l'Europe. Ce fruit, ce fut le funeste idéal tout à coup à la mode, l'agréable petit seigneur, _le petit homme de cour_. Très digne adoration des mères que dirige Escobar. Cet enfant-là est le fléau du siècle. On le retrouve partout avec cette belle éducation. Des nations entières en furent transformées et gâtées. Exemple la Pologne que les Jésuites ont perdue.
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Le fait saillant du dix-septième siècle vers son milieu et surtout vers sa fin, c'est une diminution étonnante de la taille humaine.
Aux géants Rabelais, Shakespeare et Michel-Ange, avaient dignement succédé Galilée, Descartes, Rembrandt. Mais voici que tout baisse. Corneille est un effort; il s'élance, il retombe. Molière, génie robuste, est fort plutôt que grand; et le délicieux La Fontaine n'est pour le fond qu'un fils exquis de Rabelais. Le reste, je l'avoue, m'assomme.
Le récitatif éternel de Bossuet, sur des thèmes épuisés où les grands mystiques avaient mis cent fois plus de coeur, ne peut se soutenir qu'avec ceux qui ignorent profondément le Moyen-âge. Non, la pompe n'est pas la grandeur.
Pascal, un bien autre écrivain, esprit si inquiet, a derrière lui quelqu'un qui ne le quitte pas. Qui? Le sire de Montaigne, et la nature humaine. C'est là l'abîme où il se sent glisser lui et son sombre orgueil et toutes ses bravades de dogme.
C'est un trait curieux du dix-septième siècle, et général. Il injurie Montaigne, mais toujours le regarde, le suit d'un pied boiteux, sous les formes flottantes de la réaction dévote.
Tantôt Montaigne, et tantôt Molinos. Voilà ce qui pour moi fait l'ennui de ce siècle, malgré tout son beau style. Il marche par deux routes, des compromis bâtards, équivoques, impuissants.
La résultante quelle est-elle? L'horreur du grand, l'amour d'une certaine médiocrité. On ne veut rien que de moyen, _de raisonnable_. Et on ne l'atteint pas. Car, quoi de plus grand que la Raison?
Cette pauvre moyenne qu'on trouve, est-ce au moins l'homme naturel? Non, c'est l'homme arrangé, l'_honnête homme_, Cléante ou Philinte, tellement modéré, équilibré, qu'il en est nul,--ni héros, ni savant, encore moins créateur, que dis-je? _pas même l'amateur!_--homme de goût peut-être, mais se piquant de savoir peu, de vouloir peu, d'agir peu,--bref, de n'être rien.
Cet _honnête homme_ est-il suffisamment honnête? Oui, mais dans la mesure que comporte la Cour. C'est un demi-chrétien. Il pratique autant que le Roi, mais pas plus.
Le pis de tout cela, c'est que dans un monde tellement relatif, où rien de vraiment neuf, de fécond, n'est possible, l'effort, même sérieux, les caractères solides et sincères ne produiront rien. Demi-lumières, demi-vertus, demi-réformes; au total, pauvreté.
Quel retard que le Jansénisme, et quelle perte de temps! Les petites Écoles qui avaient du mérite, sont étouffées avant de porter fruit. L'éducation de Port-Royal (pour cinq ou six petits garçons) offre certainement dans la forme des améliorations réelles, mais elle n'atteint en rien le fond. Jusqu'à douze ans, l'étude en divertissements; quelle étude? un peu d'histoire sainte, de géographie, de calcul. Après douze ans, les langues, facilitées par de meilleures méthodes, mais nullement avec le souffle des grands savants du siècle précédent, des Scaliger, des Cujas, des Budé. L'Antiquité, au dix-septième siècle, n'est plus chose d'amour ni d'enthousiasme fécond.
Même le gentilhomme énergique que voulait Montaigne, avec les exercices violents et les voyages, eût dépassé le type honnête et modéré du siècle de Louis XIV. Cette fière figure aurait fait dissonance, n'eût pas eu la douceur du bon _sujet_ et du _chrétien_.
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Si Port-Royal est tel, que dire des amis des Jésuites, des éleveurs des princes? Le dégoût vient surtout de les trouver si peu chrétiens. Ils ont oublié tout à fait l'austérité de ces dogmes terribles. Ils en ont peur, et, je crois, quelque honte. On ne peut pas montrer en Cour ce rude Dieu. Ce serait manquer de respect au véritable Dieu, le Roi.
Voyez le bon Fleury lui-même, le meilleur à coup sûr. Comme il craint de déplaire à son petit bonhomme, comme il veut l'amuser, le captiver et le faire rire. «Je voudrais que la première église où il irait fût la plus belle, qu'on l'instruisît dans un beau jardin par un beau temps, quand il serait de la plus belle humeur; que ses premiers livres fussent bien imprimés, bien reliés; que le maître fût bien fait, d'un beau son de voix, d'un visage ouvert, agréable en toutes ses manières.»
Quelque peu chrétien qu'on puisse être, la rougeur monte aux joues quand on lit (_Éducation des filles_) Fénelon, qui indique comme histoire _agréable_ la descente du Saint-Esprit.--_Agréable_, dit-il, ainsi que les légendes de saint Paul et de saint Étienne.--On voit là combien peu il sent la gravité des choses, leur importance relative. Triste siècle, celui où un tel homme montre une telle pauvreté de coeur! Il ne sent rien du tout de ce moment unique, où la flamme descend, où les langues de feu viennent pour délier la parole. Moment tel qu'il excède de grandeur le christianisme, l'a précédé, le suit, lui survivra.
Chez cet aimable abbé, chargé, à vingt-cinq ans(!) de convertir, diriger, confesser les pauvres jeunes protestantes, une chose fait froid, c'est que nulle part son livre ne nous montre la mère. C'est lui qui est la mère, une fausse mère, ni femme, ni homme, chargé de mener l'enfant tout doucement à l'enterrement monacal qui est son sort probable. Les temps sont durs, et les maris sont rares, surtout le mari riche qu'il souhaite et conseille. Elle sera religieuse. Pour cela, il vaut mieux qu'elle ne sache pas grand'chose. Il lui demande fort peu d'instruction, pourtant _un peu de procédure_, pour le cas où elle aurait des biens à administrer.
Ah! _Jesule! Jesule!_ mon pauvre ami, que tu es rétréci, timide ici devant le monde, décent, poli et convenable!
Il dit des filles: «Elles naissent artificieuses.» Lui-même il est bien fille dans ces petites ruses qu'il conseille pour diriger l'enfant, le tromper dans son intérêt.
Avec cela, le livre est fort joli, plein de choses fines et de bon goût, de petite sagesse mondaine et féminine, mais triste, profondément triste. Et derrière un fonds sec. Que serait-ce si la pauvre fille avait un riche coeur? un coeur à la madame Guyon, comme eut l'infortunée La Maisonfort, victime de Saint-Cyr? J'ai parlé dans le _Prêtre_ de cette maussade maison, et de sa sèche directrice, bien plus homme que Fénelon. Il est de mode aujourd'hui (chez les protestants même) de vanter fort cette Maintenon. On trouve judicieuse l'éducation faible et fausse qui apprenait très peu (moins que nos écoles primaires), et qui, sous une affectation mensongère de simplicité, créait des comédiennes. Elles faisaient un peu de ménage; je le veux bien et je l'approuve fort. Elles travaillaient de l'aiguille, fort mal, si j'en juge par ce qu'on en voit aujourd'hui même à Versailles dans la chambre de Louis XIV. Ne dissimulons rien, Saint-Cyr ne fut créé que pour l'amusement du Roi. L'éducation par le théâtre y gâtait tout. La plus sage disait: «Si je joue bien, le Roi me mariera.» Ces gentilles Esther, occupées à apprendre toujours des fictions (tragédies ou proverbes, dialogues de la directrice), devenaient aisément de fines et fausses créatures. Exemple celle qui, dit-on, prenait toujours le plus beau fruit, et le meilleur morceau, innocemment, «par pure simplicité».
Mme de Maintenon les connaît bien, prend contre elles d'étonnantes précautions. Elle leur apprend à écrire, et leur défend d'écrire. L'amie même est suspecte; on ne peut causer deux à deux. Le prêtre est-il sûr? Non. «Allez au confesseur; faites ce qu'il dira, si vous n'y voyez de péché.» Le père même, le frère, ne peuvent voir l'élève que quatre fois par an, et devant une dame qui écoute et surveille! On sent bien qu'une élève, si peu nourrie d'esprit, si suspecte de moeurs, va être tout à l'heure (brillant fruit de Saint-Cyr) une dame de la Régence.
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Cet aplatissement de la France, épuisée et usée, ne se comprend que trop. Mais l'Angleterre victorieuse, qui fait alors la paix du monde, dans ce haut rôle politique, quel est l'état de son esprit? Très pauvre, imitateur, médiocre et judicieusement ennuyeux. J'ai dit fort clairement, en 1688 (_Histoire de France_), à quel point les partis étaient faibles à l'avènement de Guillaume, impuissants et inertes, sans l'élan, le coup de collier que nos réfugiés leur donnèrent. L'âge imaginatif et l'âge fanatique ont passé. La grandeur de Shakespeare, la force de Milton, la robuste Angleterre de Cromwell, où sont-elles? L'homme du temps, c'est Locke, et sa foi _raisonnable_, son gouvernement _raisonnable_, sa _raisonnable_ éducation.
Ce dernier livre avait le mérite d'être le seul ouvrage en règle et étendu sur la matière. L'auteur, qui est médecin, insiste avec raison sur l'éducation physique; mais en général, pour le reste, qu'il est faible, sec, pauvre, loin, et de l'ampleur de Rabelais, et de la vigueur de Montaigne! De ces grands hommes à lui, quelle chute! Combien peu celui-ci a besoin des fortes vertus! Sa morale est plutôt prudence, sa vertu négative, abstinence de vices plus que vertu. Rendre l'enfant sensible aux éloges et à la considération, l'avertir des grands avantages qu'elle donne à celui qui l'obtient, le rendre doux, civil, c'est l'essentiel. Dans un coin cependant, il dit négligemment (je crois en une ligne) «qu'il faut lui enseigner la Justice».
Il veut l'instruction très modique et pratique, limitée à l'utile. Du français, un peu de latin, de calcul et d'histoire. Quelques mots d'histoire naturelle (spécialement pour les arbres fruitiers). De la religion, mais pas trop, quelque peu de Bible.
Il y a par moments de fort belles lueurs qui feraient croire qu'il a vu loin. Mais point. Tout d'abord il s'arrête. Par exemple, il conseille «que l'enfant fasse ses jouets». Là il est bien près de Froebel. Il ne va pas plus loin; il fait un gentleman, et non un ouvrier. Il dit très sagement que, pour raison de santé, le jeune gentleman doit avoir un métier, tourneur ou jardinier. Mais, avec moins de sens, il ajoute les métiers de luxe, apparemment plus propres à un homme comme il faut. Qu'il soit parfumeur, vernisseur, graveur, qu'il polisse du verre ou bien des pierres précieuses.
Est-ce lui, ou son traducteur, qui ajoute à la fin une Notice détaillée sur L'_Éducation des enfants de France_? Pauvre sujet dont pourtant les Anglais, nos copistes d'alors, sous Guillaume et sous la reine Anne, étaient fort curieux, faut-il le dire? admirateurs.
CHAPITRE IV
Premier essor du dix-huitième siècle.--L'Action. Voltaire. Vico. Le _Robinson_.
De Leibnitz et Newton jusqu'à nous, en cent cinquante ans, l'humanité a fait dans les sciences infiniment plus que dans les deux mille ans qui précèdent depuis Aristote. Le courant, retardé si longtemps, s'est précipité, et il a avancé, on peut dire, d'un énorme bond.
Phénomène étonnant. Ce n'est pas lui pourtant qui fait la première gloire du dix-huitième siècle. Le nôtre continue, d'autres continueront dans ces voies de découvertes scientifiques, d'exploration de la nature. Ce qui mettra à part le dix-huitième, c'est qu'il a recherché, définitivement révélé le principe intérieur auquel nous devons tout cela, _la force vive qui fait la puissance de l'homme_, l'activité de son esprit,--et ce qui régit l'esprit même, la _volonté_,--et dans la volonté ce qui la rend puissante et efficace, la _liberté_. Là, on a rencontré le fonds. «_La liberté, c'est l'homme même._»
J'ai dit ailleurs comment, à travers ses mouvements divers qu'on croirait discordants, le dix-huitième siècle, posé réellement sur ce rail admirable, marcha très droit, pour atteindre son but, la générale restauration de l'homme, qui s'appelle la _Révolution_.
Il la fit dans les lois, dans la société, et plus profondément l'entreprit en dessous dans ce qui en est la racine, dans ce qui lui prépare l'élément social: l'art qui fait l'homme enfant, qui éveille, qui aide la liberté native. Cela s'appelle _Éducation_.
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Rien n'aurait averti la veille de ce grand mouvement. Le dix-septième siècle décéda dans une caducité extrême, ne promettant qu'épuisement et faiblesse à son successeur. Sa dernière Renaissance bâtarde sous Louis XIII et à l'avènement de Louis XIV n'avait abouti qu'à des chutes.
Depuis Colbert, la France traîna trente-quatre années encore dans la vieillesse décrépite, interminable du grand règne, dans le ressassement éternel d'une question théologique, usée trois fois, dès 1600 par Molina, et jusqu'en 1700 mâchée et remâchée. L'esprit, l'argent, la vie et la race elle-même, tout paraissait tari. Tout maigrissait, séchait, des Arnauld aux Pomponne, et des Sévigné aux Grignan.
Le pis, c'est que l'Europe, ayant en tout suivi la France, participe à cette étisie. Plus de littérature. Sans la fabrique de Hollande, tout paraîtrait éteint. On fait des livres sur des livres. Critiques et manuels, traductions et compilations, c'est tout ce qu'on voit, dit Vico.
Un trait particulier du réveil de l'Europe qui étonne aujourd'hui, c'est que ses grandes voix s'élèvent fort à part, tout individuelles, et, ce semble, sans se connaître. Cela d'autant mieux marque que leur accord vient de plus loin, du fond, du plus profond de l'âme humaine.
Un Anglais, de Foë, prophétise la Révolution.
Un Français, Montesquieu, prédit la mort prochaine, imminente, du christianisme, qu'il fixe à quatre ou cinq cents ans.
Voltaire (contre Pascal et le christianisme) pose l'idée nouvelle: «Le but de l'homme est l'action» (1734).
L'Italie rompt enfin son long silence et dit (en 1726): «L'humanité s'est faite elle-même par sa propre action. C'est l'homme qui forge sa fortune (_Fabrum suæ quemque esse fortunæ_). Il est son propre Prométhée» (Vico).
Cela d'un coup efface le _Discours_ de Bossuet. C'est la création de l'Histoire.
Vico a-t-il un père? S'il en a, c'est Leibnitz, qui, cinquante ans plus tôt, avait dit: «L'homme est une force active, une cause qui agit incessamment. Tellement que l'idée d'existence ne lui vient que de cette cause intérieure qui est _lui_.»
Vico sent cela dans l'histoire, dans les moeurs et les lois. Du moment que ce sont des effets naturels de notre activité, on peut les expliquer dans le passé, les deviner dans l'avenir, les préparer, y préparer les futurs acteurs de l'histoire qui suivra.
Bientôt la politique, la société même, paraîtra au génie de Turgot une éducation.
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La société est un tout très compliqué. Dans le milieu social, notre action se mêle de mille activités diverses. De l'humanité tirons l'homme. Observons-le à part. Dans le désert peut-être, le dénuement et l'abandon, nous pourrons mieux voir ce qu'il peut.
C'est la donnée féconde, admirable, du _Robinson_. Ce livre a un rapport avec celui de Cervantès, c'est que tous deux sont écrits par des hommes déjà avancés dans la vie et qui ont traversé tous les malheurs. L'Espagnol est un vieux soldat estropié, un pauvre prisonnier, qui conserve la plus jeune imagination. Foë, l'Anglais, déjà parvenu à cinquante-cinq ans, ruiné et méconnu, condamné et pilorié injustement, se console dans l'ennui de la campagne par un travail immense, se raconte des aventures et réelles et imaginaires, fait des voyages infinis par écrit. Tous deux témoignent d'une âme singulièrement ferme et calme, sans haine, sans rancune pour les hommes ou contre le sort.
La légende si ancienne de Robin-Hood, le vagabond des bois, ici s'est transformée; elle est devenue maritime. Robinson est bien l'homme du temps où Foë écrivait, en 1719, le marin, le planteur qui va du Brésil en Afrique acheter des esclaves. Cela date le livre parfaitement. Cette année 1719, celle du système de Law, est l'époque où les Compagnies rivales de France et d'Angleterre se disputent la mer, les colonies. Tous les esprits tournent de ce côté. On ne parle alors que _des îles_ (voy. ma _Régence_), de leurs fabuleuses richesses et des fortunes qu'on y fait. L'Anglais, contrebandier sur les terres espagnoles, ou commerçant de nègres en vertu de l'Assiento, se précipitait vers le Sud. Foë très sagement veut calmer l'imagination, dit ce que sont ces îles tant vantées. Son livre est un tableau qui rappelle, fort adoucies, les terribles misères qu'y endurèrent jadis les boucaniers abandonnés, ne vivant que de chair cuite au soleil. Il supprime les intolérables souffrances que leur causait la piqûre des insectes (voy. _Oexmelin_, etc.). Son naufragé n'est pas accablé du climat. Il travaille comme dans la campagne de Londres, où Foë écrivait. C'est la légende du travail évidemment qu'il voulait faire. Voilà la nouveauté, l'originalité du livre.
La situation n'est pas celle du pionnier moderne dans les terres illimitées de l'Amérique, appuyé derrière lui par le monde civilisé, et pouvant s'avancer à volonté, choisir sa station, ce qui diminue fort son esprit inventif, et le maintient assez grossier. Robinson est un prisonnier, enfermé dans une île, obligé de chercher et en lui et dans la nature. Il arrive peu préparé, et il faut qu'il devine, retrouve les procédés des arts élémentaires, nécessaires à la vie humaine. Cela est beau, instructif et fécond. On voit là, on apprend quels sont les biens réels, les choses vraiment utiles. Quelle joie pour Robinson quand, parmi les épaves, il retrouve la scie, les instruments du charpentier! Que ces grossiers outils lui semblent préférables à l'or, à tous les trésors de la terre!
On peut dire que Foë a trop pitié de l'homme, qu'il ne suit pas sévèrement sa belle donnée. Lui laissant à portée le vaisseau échoué, il lui donne trop de secours. Le livre aurait été bien plus original si Robinson en eût eu moins, s'il eût inventé davantage. Mais alors le roman aurait moins satisfait la masse des lecteurs, spécialement des lecteurs anglais qui prennent grand plaisir à voir ce sauvetage, à voir ce naufragé trouver tant de bonnes choses, emmagasiner tout cela, qui s'associent d'esprit à ce ménage où, près du nécessaire, se trouve même le cher confortable. Foë flatte en ceci singulièrement l'esprit anglais. Il s'y conforme encore et lui donne l'illusion complète d'une histoire qui serait réelle, par le détail précis et minutieusement calculé de beaucoup de petits objets. Il semble moins habile à conserver l'illusion quand il exagère tellement le travail dont le plus laborieux des travailleurs serait capable. Ses canots, le grand, le petit, son chemin aplani pour traîner le grand à la mer, un canal long, profond, qu'il creuse lui seul, cela dépasse toute vraisemblance, étonne et refroidit un peu.
Trois points marquent très bien l'époque:
D'abord le commerce des noirs, l'esclavage, que l'auteur, ce semble, ne désapprouve nullement, et qui à ce moment faisait la source principale des richesses de l'Angleterre;
Deuxièmement l'esprit biblique, la lecture de la Bible, mais sans allusion à aucune Église spéciale. Dans cette époque intermédiaire le puritanisme a faibli, et le méthodisme n'a pas commencé, Wosley n'arrivera qu'après 1730;
Troisièmement un trait particulier: la mention fréquente des liqueurs fortes. L'entr'acte des idées favorisait l'avènement de l'alcoolisme et tout vice des solitaires. Hogarth, tout à l'heure, va nous en donner les tableaux. Déjà, dans _Robinson_, le rhum revient à chaque instant et sous tous les prétextes.
L'Angleterre se reconnut si bien, accueillit tellement le livre qu'elle le prit pour une histoire vraie. Il fut traduit sur-le-champ en français. C'est sur le continent, en France, en Suisse, en Allemagne, qu'on en apprécia la vraie portée systématique, et bien au delà même de ce que peut-être l'auteur avait voulu, senti. Son lourd habit biblique n'empêcha pas qu'il n'eût une action profonde. Il a, bien plus que Locke, inspiré, préparé l'_Émile_.
CHAPITRE V
Rousseau.
Rousseau, dans ses trois livres qui parurent en trois ans (la _Julie_, le _Contrat_, l'_Émile_), eut l'effet tout-puissant de ce rayon subit qui transfigure les Alpes, quand un vent matinal balaye le brouillard de la nuit. Ce paysage immense, vu du Jura, semblait une mer grise d'où à peine surgissait quelque île. Mais tout s'éclaire, tout ressort, éclate avec cent nuances diverses. C'est comme un monde créé tout à coup, sorti du néant.
Nuances fort diverses, plus ou moins vraies; beaucoup sont fantastiques, pleines de rêves encore, d'illusions. Au total, une grande lumière a envahi le paysage. Si tel détail nous trompe, l'ensemble est dans le vrai.
Ce puissant ouvrier, ce grand metteur en oeuvre, qui eut certainement plus de talent que d'invention, méritait-il ce succès incroyable, le plus beau qu'homme ait eu jamais? Nous ne dirons pas: Non; nous ajournerons nos censures sur ses hésitations, ses reculs du jour à la nuit. Nous dirons plutôt: Oui. Il est sûr que ce grand coup d'art, cet éclat littéraire incroyable était mérité. Il partit d'un élan, d'un moment héroïque, d'une sublime crise du coeur.
Le moment où le pauvre, l'isolé, le déshérité, s'appuyant sur lui-même, _fait appel à la conscience_, retrouve, affirme l'harmonie, et, du fond du malheur, jure que _le tout est bien_!